RETRAITE PRECHEE PAR LE PERE MOLINIE EN 1953 A MONTLIGNON


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AVERTISSEMENT

Je pensais mettre ces conférences en épilogue à la fin des polycopies intitulées Le Don de Dieu. Je m'aperçois à la réflexion qu'il vaut mieux les présenter comme un Prologue. Elles sont à la vérité une sorte de développement du Combat de Jacob avec l'Ange (la polycopie, pas le livre imprimé), qui était lui-même un prélude aux développements théologiques des fascicules suivants.

Le style de ces conférences est le style parlé, avec ses avantages et ses inconvénients. J'ai essayé d'atténuer les inconvénients, c'est-à-dire d'améliorer la correction grammaticale des phrases. J'ai forcément atténué du même coup la vivacité du style parlé, sans parvenir toujours à la perfection du style écrit. Je m'excuse de ce double défaut.

Au moins puis-je espérer que le texte soit clair - beaucoup plus clair et accessible que les polycopies - tout en parlant de choses difficiles, et sans concession à la "facilité" au mauvais sens du mot.

Ceux qui auront lu ces conférences éprouveront peut-être le besoin d'un approfondissement théologique, celui que précisément j'essaie d'offrir dans la série Le Don de Dieu. Elles auront alors atteint leur but, qui est bien celui d'un prologue.

Ce but est aussi de vous convaincre, de vous aider peut-être à prier, voire de vous convertir. Mais je confie cela au Saint-Esprit, en vous demandant de prier pour moi.

NANCY, FETE DU CORPS DU CHRIST 1969.

Fr. M.D. Molinié, o.p.

Sauf indication contraire, les notes sont de 1969.

 

MERCREDI MATIN

Dans cette première instruction, je voudrais vous mettre dans le climat de la retraite. Nous demanderons à un Autre de vous la prêcher : la parole que je dois vous donner n'est pas la mienne - tout en étant la mienne en ce sens que je l'accepte et l'assimile (Ma doctrine n'est pas ma doctrine).

J'essaie de recevoir de l'Eglise la lumière de Jésus-Christ qui est le Verbe, et c'est à Lui que nous demanderons de parler. Cela dépend de moi dans la mesure où je le laisserai parler, et de vous dans la mesure où vous le laisserez parler.

Il faut prendre cette retraite très au sérieux. Cela veut dire exactement ne pas la recevoir comme quelque chose d'humain, ne pas vous inquiéter du prédicateur, de ce qu'il est ni même de ce qu'il pense en tant qu'homme. Ce qu'il pense n'a d'intérêt que dans la mesure où le Saint-Esprit l'inspire, et ce n'est pas forcément tout le temps. Peut-être Dieu veut-Il que vous reteniez un seul mot de tout ce que je dirai : votre devoir le plus strict sera de ne pas vous tracasser des autres. Il faut s'ouvrir à la lumière en prenant les choses au sérieux : quand on regarde les choses spirituelles d'une manière humaine, ça veut dire qu'on ne les prend pas au sérieux...

Dieu va passer dans la mesure où vous y croyez : je vous l'annonce comme Moïse aux Hébreux, la veille de la nuit pascale. Il ne faut pas dire : "On a déjà fait des retraites, on sait ce que c'est". Un passage de Dieu, on ne sait jamais ce que c'est... On ne sait pas non plus ce que c'est que la vie religieuse, ni même la vie chrétienne. Sur la terre on apprend ce que c'est : c'est pourquoi nous attendons toujours du nouveau, nous attendons que ça s'éclaire d'une manière toujours plus profonde.

Il est impossible que Dieu ne nous déroute pas de plus en plus, jusqu'à la vision face à face. Les saints sont des gens qui ont accepté une bonne fois d'être toujours déroutés : c'est devenu leur pain quotidien. Essayons de ne pas nous étonner d'être étonnés : nous ne sommes pas à la hauteur de la doctrine de l'Eglise, elle contient toujours quelque chose de nouveau pour nous. Alors mettons-nous à genoux comme des enfants. Disons : "Parlez, Seigneur, votre serviteur écoute".

Il ne s'agit pas de faire mine, mais de le faire vraiment. Pour cela il faut du silence : non pas le silence matériel (qui est pourtant nécessaire) mais celui des idées : il ne faut pas se cramponner à ses petites idées - surtout si ce sont de grandes idées - mais être comme des enfants qui ne savent pas ce qu'on va leur dire.

Les instructions que je vous donnerai n'obéissent pas à un plan suivi. Leur unité n'est pas dans un plan, mais dans un leitmotiv (ou si vous préférez une rengaine), que je peux vous livrer tout de suite car il tient en trois mots : Laissez-vous faire. C'est le thème, il y aura seize variations. Ce n'est pas très difficile à pratiquer : mais c'est très difficile à comprendre - je veux dire de cette manière qui fait qu'on le pratique.

Malgré tout ce qu'on dit, ce n'est pas la pratique qui est difficile dans la vie chrétienne, c'est de comprendre. Si vous ne pratiquez pas ce que je dis, c'est que vous ne le comprendrez pas (et moi non plus je ne le comprends pas, c'est pourquoi je ne le pratique pas).

Si on ne comprend pas, c'est qu'on ne veut pas comprendre. Le problème n'est pas d'être fort, c'est d'accueillir la lumière, de ne pas se raidir contre elle ou au contraire l'esquiver en souplesse.

Se laisser faire par Dieu, ce n'est pas banal - j'essaierai de vous faire mesurer la portée du consentement que vous aurez donné à cette parole : Laissez-vous faire !

Au fur et à mesure que la lumière de Dieu pénêtre dans une âme, elle découvre avec effroi à quelles ténèbres Il essaie de l'arracher. Pratiquement nous sommes tous hérétiques : errare humanum est. Nous ne pouvons pas éviter de nous tromper, nous déraillons tout le temps à tel point que le problème n'est pas d'éviter de dérailler, mais d'être assez souples pour que Dieu puisse toujours nous remettre sur les rails. Seuls les saints parviennent à une telle souplesse : ils sont donc les seuls à expulser en permanence toute hérésie de leur coeur.

Nous ne parvenons pas à garder l'équilibre de la vraie vie, comme des enfants qui apprennent à marcher et qui tombent toujours. Ce n'est pas grave, encore une fois, tant que nous acceptons d'être remis en selle, mais si nous nous entêtons c'est la mort : Perseverare diabolicum est... Relisez la séquence de la messe de la Pentecôte : tous les maux dont nous demandons la guérison à l'Esprit-Saint sont des hérésies.

Le chemin étroit qui mène à la Vie n'est pas tellement difficile à gravir, mais il est difficile à trouver - il est tellement petit qu'on risque tout simplement de ne pas le voir : c'est cela le secret du Royaume des Cieux. Notre culpabilité la plus profonde, c'est de ne pas chercher assez la lumière qui nous permettrait de le découvrir, et de nous entêter dans les idées touffues, toujours plus ou moins ténébreuses, dont l'abandon constitue pour nous la plus radicale des humiliations.

La situation réelle dans laquelle nous sommes plongés n'est pas une situation médiocre, elle est magnifique, mais à condition de la regarder dans la lumière de Dieu. Pour nous c'est une situation lamentable et honteuse, mais elle est glorieuse pour Jésus et son amour rédempteur. Il suffit d'aimer assez Jésus pour nous réjouir de sa gloire... et par conséquent de notre misère.

Quand donc nous commettons une faute, le plus grave ce n'est pas la faute elle-même - ce sont les excuses que nous nous donnons à nous-mêmes, les interprétations que nous en faisons pour la justifier. En nous excusant ainsi nous sommes en plein en train de refuser la lumière : là est le vrai mal. Se justifier soi-même, c'est une opération qui procède de l'orgueil et qui nous enténèbre progressivement.

Il ne faut pas avoir peur des difficultés de la vie, ni même de nos fautes : ce n'est pas cela qui nous empêchera de trouver Dieu. Ayons peur de ce qui ne nous fait pas peur et qui nous empêche vraiment de Le trouver : de refuser la lumière, plus ou moins subtilement, discrètement, poliment, correctement.

Dieu a un programme : Il a prévu le remède à tout. L'obstacle apparent de nos misères et de nos chutes quotidiennes, Il peut le laisser peser longtemps sur nous : Il s'en sert - l'amour de Dieu est plus malin que nous et il sait utiliser nos défaillances à ses fins. Ce qui nous empêche d'en profiter, ce n'est pas l'abondance de ces misères, mais de ne pas accepter de "nous laisser faire" à l'idée de Dieu.

Il n'y a pas d'autre inquiétude à avoir : "Vais-je laisser faire Jésus-Christ ?" Laissons-nous retourner, laissons-nous convaincre que les choses ne sont pas comme nous les avons imaginées : elles sont selon un secret que Jésus seul connaît. Laissons cette lumière pénétrer en nous. Elle chassera nos ténèbres. Cela nous fera forcément un peu mal : la Parole de Dieu est un glaive qui pénètre jusqu'à la division de notre âme. C'est le sel - le sel qui purge, comme le sulfate de soude. Ce n'est pas toujours agréable, cela provoque une révulsion : il faut l'accepter, car ça ira tellement mieux après ! ce sera une telle délivrance !

Mais nous refusons de croire à cette délivrance, et c'est cela refuser la lumière. Dès que c'est trop beau, nous ne voulons plus croire : les choses sont beaucoup plus faciles que nous ne voulons le croire - alors elles deviennent très difficiles, parce qu'à notre insu nous voulons qu'elles soient difficiles. Nous préférons des choses difficiles mais qui flatent notre orgueil à des choses faciles et humiliantes (voyez l'histoire de Naaman le Syrien). Alors essayons de croire que Jésus peut nous délivrer totalement, et offrir à Dieu dans notre coeur la confiance de la candeur dont Il a besoin : et ainsi peut-être nous laisserons-nous faire...

Pour bénéficier de cette simplicité avant même de l'avoir recue, demandons à la Sainte-Vierge un peu de son climat, réfugions-nous à l'ombre de sa simplicité, sans hérésie parce que sans idées personnelles, et qui ne met aucune limite à la puissance et à l'amour miséricordieux de Jésus. Puisque nous ne savons pas voir les choses telles qu'elles sont, c'est-à-dire magnifiques et douces, blotissons-nous près d'Elle, dans le tremblement de tout ce qui peut sortir de nous - et demandons-lui de nous apprendre à ouvrir les yeux.

N'ayons pas peur des autres, du monde, de la vie - ayons peur de nous. Pas de ce qui nous fait peur généralement - notre faiblesse, nos fautes, nos chutes (ce n'est pas redoutable, c'est la nature humaine) : ce qu'il faut redouter, c'est ce que Jésus reproche aux Apôtres après la Résurrection : Vous avez le coeur dur. - Pourquoi ? - Vous ne croyez pas que je suis ressuscité. Vous ne le croyez pas, parce que c'est trop beau : là est votre faute.

Demandons de ne pas nous entêter trop longtemps...

 

MERCREDI SOIR

 

Perseverare diabolicum est... Il y a quelqu'un qui a grand intérêt à ce que nous persévérions dans nos erreurs et nos ténèbres. Alors il nous permet tout ce que nous voulons (même la vertu, dans une certaine mesure) pourvu que nous "persévérions"... c'est-à-dire que nous endurcissions notre coeur, comme il est dit constamment dans l'Ecriture. Dans cet endurcissement il y a quelque chose qui n'est pas normal, qui est un véritable mystère lui aussi et que nous devons redouter à ce titre, car nous ne sommes pas de taille pour y faire face. Il devrait être facile de se convertir, de se laisser faire et envahir par la lumière du Saint-Esprit, mais... il y a quelqu'un qui rôde autour de nous - et spécialement de nous religieux.

Une chose l'attire près de nous : finalement c'est Dieu. C'est un être qui a soif de Dieu à sa manière. La rencontre des âmes avec Jésus-Christ le déchaîne; alors il rôde surtout autour de ceux qui ne vivent que pour cette rencontre. Son seul désir, c'est que nous refusions de comprendre et que nos yeux ne s'ouvrent pas à la lumière du Salut. Il ne faut pas nous croire à l'abri de ce danger parce que nous sommes religieux. Au contraire, nous avons déjà entrevu et accepté tant de choses que nous risquons de ne pas soupçonner que tout nous reste à découvrir.

Le démon nous permettra bien des résultats dans toutes sortes de domaines, il encouragera même certaines de nos qualités - pourvu que nos yeux ne s'ouvrent pas. S'il reste un seul millimètre à franchir, cela fait un saint en moins : au contraire, si les yeux s'ouvrent, tout nous sera donné sans limite.

Alors ne croyons pas trop vite que nous avons compris. Ce serait probablement le signe que nous avons substitué à l'Evangile une religion à nous. Présentons-nous à la Parole comme des enfants qui ne savent rien, et qui sentent bien que tous leurs efforts sont impuissants à leur ouvrir les yeux. Les efforts humains sont nécessaires (il ne faut pas tenter Dieu), mais tout reste à faire ensuite - et les efforts humains ne sont fructueux que si nous le comprenons et l'acceptons.

Il faudrait lire l'Evangile avec une âme extraordinairement détendue, comme on lit un roman : se laisser impressionner par cette lumière comme une plaque sensible.

On parle beaucoup aujourd'hui du "kérugme" évangélique, et on emploie ainsi des mots savants pour désigner une chose d'ailleurs tout à fait essentielle, mais aussi tout à fait simple - et dont le Christ a pris soin de dire qu'elle est inaccessible aux sages et aux intelligents - à savoir que dans tout l'Evangile plane un certain secret, quelque chose que les hommes ne connaissent pas et que le Christ essaie de faire soupçonner : les Béatitudes, le Royaume des Cieux, la porte étroite...

Et c'est ici que nous retrouvons le démon car ce secret le déchaîne, et il fait tout pour que nous ne le comprenions pas, même si nous en parlons savamment. Et nous sommes ses complices parce que nos oeuvres sont mauvaises : celui dont les oeuvres sont mauvaises n'aime pas la lumière.

Le combat entre le Christ et les pharisiens est grave parce que ce sont deux religions qui s'affrontent, et qu'il n'y a pas de pardon pour le vaincu. Il n'y a pas de pardon pour le Christ : les pharisiens ont reconnu que c'était un grand homme, peut-être même un prophète, mais ils n'ont pas pu accepter sa doctrine. Un pharisien, c'est celui qui condamne la pensée de Dieu quand elle se présente trop nettement, parce que cette pensée condamne ses oeuvres et sa propre pensée. Alors, mis au pied du mur, il est acculé à condamner Dieu pour ne pas céder : c'est le péché contre le Saint-Esprit.

Quel est ce secret ? De quoi s'agit-il ? D'une aristocratie (Que celui qui a des oreilles pour entendre entende). Dieu n'est pas conservateur, a-t-on dit, mais Il n'est pas non plus démocrate. Même parmi ceux qui acceptent la lumière, il y a une hiérarchie. Seulement prenons garde : ce n'est pas celle du monde, elle n'est ni à droite ni à gauche (elle condamne la droite et la gauche) - c'est l'aristocratie de la Croix.

Il y a d'abord, au dernier rang, ceux qu'on doit appeler "justes" : ils accueillent la Parole, mais ils n'ont pas de racines parce qu'ils n'ont pas la conscience aiguë d'avoir besoin d'une miséricorde infinie; alors ils comptent sur la miséricorde et sur leur justice. Ceux-là, on leur donnera un strapontin dans le Royaume des Cieux.

Un degré au-dessus, on trouve les pécheurs. Leur supériorité, c'est justement d'avoir conscience qu'ils ont besoin d'être pardonnés : ils sont suspendus à la miséricorde. A cause de cela, ils sont beaucoup mieux reçus : voyez Marie-Madeleine, le bon larron, l'enfant prodigue...

Si on pouvait lire ces scènes avec un coeur et une intelligence entièrement vierges, on serait immédiatement converti. L'Evangile est fait pour le peuple et non pour les intellectuels, et c'est en nous faisant un peu peuple que nous nous laissons toucher (vous voyez que l'aristocratie de Dieu n'est pas la nôtre !). Si quelqu'un lit l'Evangile sans être absolument bouleversé, c'est qu'il n'a pas compris. Or c'est un fait que le peuple à qui on prêche l'Evangile le comprend beaucoup mieux que les spécialistes de la religion. Pour les saints, c'est à peu près la même chose : voyez comment le peuple accueille Jeanne d'Arc, et comment l'accueillent les évêques...

Je ne peux rien faire pour vous expliquer l'Evangile si vous n'éprouvez pas quelque chose. Il faut d'abord vibrer, vibrer tout bêtement, et pour cela être un peu enfant.

Ce qui nous amène au sommet de l'aristocratie du ciel. Les pécheurs auront un fauteuil d'orchestre, mais les enfants seront dans la loge impériale : ils suivront l'Agneau partout où Il va, et chanteront un cantique que nul ne peut chanter.

Les enfants comprennent tout et tout de suite. C'est très consolant, parce que cela nous délivre totalement de la hiérarchie du monde, où la moindre conquête est âpre et difficile. Dieu ne met pas la lumière hors de notre portée. Il n'y a pas à traverser les mers ni à s'élever au firmament pour s'en emparer. C'est beaucoup moins difficile que de franchir le mur du son. Ce n'est pas difficile d'être un enfant et d'être petit. Ce n'est pas difficile, mais nous ne le sommes pas, et c'est justement le péché, notre péché.

Or là-dessus Dieu ne peut pas transiger. Nous le sommes ou nous ne le sommes pas. Si nous le sommes, nous avons tout; si nous ne le sommes pas, nous n'avons rien.

Alors nous n'avons plus qu'une seule ressource, c'est de nous réfugier dans la catégorie des pécheurs qui se convertissent. On ne négocie pas avec Dieu, il faut se convertir : "Si vous ne vous convertissez pas et ne devenez pas comme de petits enfants..." Alors, ne poursuivons pas un autre but dans l'existence. Si nous en poursuivons un autre, nous persévérons dans notre folie et nous sommes des pharisiens : Dieu jettera sur nous le même regard que sur eux.

Au jour du Jugement, tout ce qui nous désole et nous inquiète dans notre vie, Dieu y jettera à peine un coup d'oeil : c'est de la misère, et la misère est faite pour la Miséricorde comme le blé pour le moulin.

Le secret de l'Evangile, c'est donc l'aristocratie des petits et des pécheurs. Soeur Geneviève de la Sainte-Face (Céline, la soeur de Thérèse) disait quelque temps avant de mourir : "On parle toujours de la voie d'enfance à propos de Thérèse, et on insiste sur le charme de l'enfance, mais on pourrait tout aussi bien dire la voie du bon larron". Le secret de l'Evangile, c'est tout simplement le mystère insondable de la miséricorde. Et c'est pourquoi, au-delà des pécheurs et même des enfants, il y a encore dans l'Evangile quelque chose de plus profond... ou plutôt Quelqu'un : il y a un certain Visage.

Relisez les scènes où le Christ a choisi ses disciples : si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est parce qu'il y a un certain nombre d'hommes qui, rencontrant le visage d'un autre homme, n'ont jamais pu se passer de lui... Cela s'est passé quelquefois en une seconde, comme pour Matthieu : c'était ce moment-là - pas avant, pas après. Avant même que le Christ ait ouvert la bouche, ces hommes ont été séduits, envoûtés pour toujours dès que leur regard a croisé celui de Jésus : dans un éclair, ils ont entrevu le Royaume, ils ont pressenti le secret, ils l'ont suivi...

L'acte de foi du bon larron plonge S. Augustin dans l'admiration et dans la stupeur. Et il l'interroge : "Comment as-tu fait pour reconnaître la divinité du Messie au moment où les ennemis du Christ triomphaient bruyamment, et où les apôtres eux-mêmes étaient devenus incapables de le reconnaître à travers son visage d'agonie. Les uns et les autres avaient pourtant étudié les Ecritures, et ils ne voyaient pas que les Ecritures s'accomplissaient... Comment as-tu fait pour le comprendre ? Avais-tu, entre deux brigandages, pris le temps d'étudier ces Livres que les spécialistes n'avaient pas su lire ?" Il prête alors au bon larron cette réponse admirable : "Non, je n'avais pas étudié les Ecritures, non, je n'avais pas médité les prophéties. Mais Jésus m'a regardé... et dans son regard, j'ai tout compris !"

Tout au long de l'histoire de l'Eglise, le regard des saints a reçu le même pouvoir que celui du Christ. Le regard du Curé d'Ars, par exemple, croisant celui d'un savant incrédule venu "pour voir", par curiosité, au moment où le curé sortait de la sacristie pour célébrer la messe, suffit à foudroyer ce savant et le convertir.

De même le Père Ratisbonne, juif libertin détestant le christianisme, est retourné en un instant par une apparition de la Sainte-Vierge. Lui aussi répétait en larmes : "Je l'ai vue ! je l'ai vue ! et dans son regard j'ai tout compris..."

Et bien entendu il reste tout à apprendre, lorsqu'on n'a pas, comme le bon larron, la chance d'arriver le soir même dans le paradis - et qu'on a, comme les apôtres, une autre chance, celle de servir le Christ pendant plusieurs années. Il faut apprendre en détail, bouchée par bouchée - et à genoux - ce qu'on a déjà compris dans un éclair. On peut l'apprendre, précisément parce qu'on l'a compris. Les apôtres furent enseignés par le Christ, les saints et nous-mêmes le sommes par l'Eglise, ce qui est exactement la même chose.

Voyez encore Edith Stein, juive, philosophe (disciple de Husserl) et agnostique. Elle commence à lire un soir la vie de Thérèse d'Avila écrite par elle-même, elle ne peut plus s'arracher du livre, elle le referme vers quatre heures du matin en disant simplement : "Ceci est la Vérité". Après cela, elle acheta un livre de messe et un catéchisme avant de se faire baptiser : elle se mit à genoux, elle se mit à l'école, justement parce que déjà elle savait tout.

Alors, si tout dépend pour nous de ce visage, nous avons absolument besoin qu'il se manifeste aux yeux de notre coeur. Nous ne devons pas avoir peur de demander cette grâce, puisqu'elle nous est indispensable : "Ostende faciem tuam et salvi erimus". Cela ne vient pas au bout d'un effort, mais comme ça... parce que cela fera plaisir à Dieu : "Ce n'est pas une question d'efforts ni de records, mais de Dieu qui s'attendrit". Il faut donc obtenir que Dieu s'attendrisse. Seulement, comme rien ne peut l'y obliger, la seule chose à faire, c'est de lui dire : "Je reconnais que vous ne me le devez pas, que je n'en suis pas digne, mais je vous le demande à cause de votre Nom... qui est Miséricorde".

Pour que cette prière jaillisse sincèrement du coeur d'un homme - fût-ce un religieux - il faut parfois des années, parce que c'est une prière d'enfant. Quand un enfant demande quelque chose à ses parents, les parents ne cèderont pas tant qu'il discutera (ou du moins ils ne devraient pas le faire) : mais s'il demande avec douceur, acceptant de dire s'il te plaît, non pas du bout des lèvres mais du fond du coeur, alors ils ne pourront pas résister. Dieu résiste parce que nous discutons. Le jour où nous ne discuterons plus, nous obtiendrons tout, Il nous montrera son visage, et cela se fera parce qu'on se met à aimer ce visage.

Qu'est-ce que cela veut dire, aimer ? Beaucoup insistent là-dessus en disant que ce n'est pas seulement faire du sentiment, que l'amour effectif consiste à faire la volonté de Dieu. C'est en effet le fruit le plus sûr de l'amour, le signe auquel nous le reconnaîtrons, et qui s'exerce dans la charité fraternelle (C'est à ce signe, etc.). Mais le signe de l'amour, ce n'est pas l'amour même. Et si nous essayons d'accomplir la volonté de Dieu et d'aimer nos frères par une tension héroïque de la volonté, nous risquons de vouloir arracher à notre coeur les fruits de l'amour sans y avoir planté l'arbre de l'amour (qui est au début la plus petite de toutes les graines).

Aimer, ce n'est pas d'abord être héroïque dans le désintéressement : au contraire, cette perfection ne vient qu'à la fin. Aimer, c'est d'abord être attiré, séduit, captivé. Le premier acte libre et méritoire qui nous est demandé, c'est de céder à cette séduction, à cet attrait, de se laisser prendre, de se laisser "avoir"... de se laisser faire. C'est encore quelque chose de très simple qui se déclenche dans notre coeur on ne sait ni pourquoi ni comment, et qui rend tout le reste facile (Mon joug est doux et mon fardeau léger).

Les efforts les plus durs que nous faisons sont quelquefois désespérés et désespérants, parce qu'ils procèdent très peu de l'amour, et beaucoup de la volonté de se convaincre qu'on aime : ce qui revient à vouloir faire les oeuvres de l'amour sans aimer. On cherche à imiter les saints, on se fait un "sur-moi" (comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf) et nous appelons ça la perfection chrétienne ou religieuse. Mais la vie chrétienne n'est pas d'abord un idéal, c'est une réalité : le seul idéal, c'est que cette réalité s'épanouisse (je veux que vous ayez la joie en plénitude).

Il est très dangereux d'en faire d'abord un idéal, parce qu'on en fait son idéal. Poursuivre un idéal, c'est chercher souvent à imiter l'amour par des efforts épuisants qui nous rendent la vie pénible et qui n'ont pas grand prix aux yeux de Dieu, parce qu'ils ne répondent pas à son désir. N'essayons pas de faire comme si nous avions atteint un degré plus haut que celui où nous sommes en réalité : c'est encore un fruit de l'esprit d'enfance que de n'avoir pas de sur-moi.

Il faut donc qu'il se passe quelque chose dans notre coeur, quelque chose qui est irremplaçable. Soyons ce que nous sommes : de la petite graine du Royaume, nous avons notre part; si nous voulons qu'elle grandisse, ne la négligeons pas, mais ne la torturons pas non plus en "tirant sur les feuilles" pour que ça pousse plus vite. Ne nous disons pas : "Où en suis-je ? ça vient ? ça ne vient pas ! si, ça vient..."

Le plus dangereux, finalement, ce n'est peut-être pas de se faire des illusions, ni de se désoler quand elles tombent (car on crie vers Dieu) - le plus dangereux, c'est qu'après avoir peiné pendant des années, on se décourage pour de bon en constantant qu'on n'a pas avancé, et qu'on se dise : "C'est la vie... il ne faut pas trop en demander... je ne suis pas un saint, tant pis, ce n'est pas donné à tout le monde". Cela, c'est grave, parce que c'est notre idée à nous : ce n'est pas du tout celle de Dieu.

Il peut très bien arriver que, même dans la vie religieuse, des âmes sans péché mortel ne reçoivent qu'au dernier moment la révélation du visage du Christ : ce sont des ouvriers de la dernière heure, et si elles l'acceptent leur récompense sera magnifique. Elles auront peiné toute leur vie pour devenir des ouvriers de la dernière heure, pour pouvoir dire comme cette jeune fille baptisée à dix-neuf ans et morte à vingt-quatre : "Je n'ai rien fait humainement - je n'ai rien fait surnaturellement : je suis prête pour la Miséricorde de Dieu".

Ça vaut la peine de vivre cent ans pour produire un acte de foi de ce genre, le seul qui compte et que Jésus attende. Seulement, quand on a vécu longtemps, c'est peut-être plus difficile à cause de tout ce qu'il faut abandonner, surtout comme prétentions. Nous sommes encombrés de bagages (les épines de la parabole qui rendent la vie difficile et avec lesquelles nous ne franchirons jamais la porte étroite) : laissez donc vos bagages à la consigne, et prenez le train sans vous inquiéter de ce qu'ils deviendront !

Quel est cet amour qui nous saisit, qui nous offre, qui nous libère ? C'est ici que la retraite commence.

Regardons d'abord ce mouvement du coeur du bon larron, de Marie-Madeleine, qui a fait pleurer le Père Ratisbonne et qui peut nous faire pleurer un jour ou l'autre...

Qu'est-ce qui se passe ? Aucune psychologie humaine ne peut le dire. Il y a des moments dans notre vie - il y en a eu dans votre vie à toutes - où nous pressentons le Royaume des Cieux. Imaginez un homme qui aurait vécu dans un pays merveilleux jusqu'à trois ou quatre ans, qui ne l'a jamais revu et qui, l'espace d'une seconde, respire un parfum qui lui rappelle ce pays - quelque chose de très fugitif, de très secret, mais de très fort quand même... C'est comme quand on s'approche de la mer : l'air n'est plus le même - c'est le vent du Ciel, le souffle du Saint-Esprit.

Tous nous l'avons senti passer un jour : il n'y a que cela qui puisse nous attirer vers Dieu. Ce n'est pas avec des coups de bâton qu'on nous a attirés ici, ni avec des raisonnements : on n'entre pas en religion parce qu'on est convaincu que c'est plus parfait, mais parce qu'on ne peut pas faire autrement.

Cela vient au fond de la vie trinitaire enfouie dans notre coeur. Par moments, une bouffée de cette vie vient jusqu'à la conscience et nous en donne le goût, l'attrait, l'amour. Pour parler de la vie religieuse - et d'ailleurs de la vie chrétienne - il faut parler d'abord de la vie trinitaire.

On peut comprendre alors pourquoi le combat spirituel est à la fois tellement simple et tellement compliqué. Le secret de la vie chrétienne et de la sainteté, c'est quelque chose d'extrêmement simple parce que c'est la vie divine : nous n'avons pas à la fabriquer ni même à courir après, il suffit de la laisser grandir en nous, de la laisser faire, de se laisser faire par la puissance formidable qui la pousse à grandir.

C'est la plus petite de toutes les graines : mais si nous ne lui faisons pas obstacle, elle se chargera bien de nous envahir. Nous n'aurons pas à tirer des plans pour obtenir cet envahissement, il s'imposera à nous, nous n'aurons qu'à suivre, et ce sera suffisamment essoufflant car les exigences internes de cet envahissement iront infiniment plus loin que tout ce que les autres peuvent nous demander... beaucoup plus loin même que tous nos rêves de perfection.

Ce germe étouffe dans nos ténèbres et nous dit : "Laisse-moi respirer - je n'en peux plus d'être dans un coeur de pierre : je me tiens à la porte et je frappe..." mais du dedans, comme un naufragé qui frappe sur la coque d'une épave où il est enfermé. Ce n'est pas un idéal, c'est une réalité : c'est un fait que la Parole retentit dans notre coeur pour demander "la sortie", comme un poussin demande à sortir de la coquille lorsque son heure est venue.

Et en même temps, la vie chrétienne sur la terre est quelque chose d'effroyablement compliqué, à cause précisément du vase de terre et du coeur de pierre dans lequel doit vivre la vie divine. On peut dire que la vie chrétienne, ce sont les mésaventures de la vie divine égarée dans le coeur de l'homme.

L'homme est en effet l'être le plus étrange de la création, une machine infiniment délicate plus complexe que des milliards d'ordinateurs - et, pour comble de bonheur, la machine est détraquée... Il en résulte un combat très mystérieux entre cette simplicité de la Vie et toutes les complications de la mort : "Je sens deux hommes en moi". C'est vrai pour nous tous, et nous n'avons pas le droit d'agir comme s'il n'y en avait qu'un : "Soyez simples comme des colombes et prudents comme des serpents".

Nous verrons successivement :

1) La vie divine en elle-même

2) La vie divine menée par une créature.

3) La vie divine soumise à une épreuve. Elle doit être vécue dans l'obscurité de la foi avant de déboucher dans la lumière : elle est alors soumise à un danger.

4) L'épreuve a mal tourné pour nous, et désormais la vie divine se heurte ici-bas aux profondeurs du péché, selon la sagesse de la Croix et de la Rédemption.

Dans ce combat, nous n'avons qu'une seule arme : le Sang de Jésus. Tout le reste appartient plus ou moins à l'ennemi : tant qu'on s'appuie dessus, on bâtit sur le sable.

Que la retraite soit pour nous une occasion de bâtir sur le roc... et de découvrir à quel point nous avons envie de nous appuyer sur le sable.


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