[Retraite...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...]
Tout commence par une séduction : le visage du Christ. Nous pouvons résister à cette séduction ou y consentir, nous pouvons même nous y préparer (en nettoyant notre coeur selon la prédication du Précurseur) : nous ne pouvons absolument pas la provoquer ni la remplacer. Nous ne pouvons pas aller de nous-mêmes à Jésus-Christ : "Nul ne vient à moi si mon Père ne l'attire".
C'est redoutable, car il ne suffit même pas d'être attiré humainement, il faut un attrait invisible et surnaturel qui vient du Père. Quand Jésus a multiplié les pains, le peuple fut envoûté, tous voulaient le faire Roi. Mais Il leur répond : "Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles (des signes divins) mais parce que je vous ai donné à manger". Ils étaient attirés humainement, ils n'avaient pas faim de Dieu même.
La réaction de Jésus nous paraît sévère, elle est pourtant normale. Nous désirons tous être aimés pour nous-mêmes, et non pour le pain que nous apportons. Mais c'est plus exigeant qu'il n'y paraît. Un jour que je disais la messe dans une prison, une des prisonnières me dit : "Ici nous ne sommes plus rien, on nous traite comme des numéros. - Croyez-vous que dans le monde on agisse autrement ? Dans un restaurant aussi vous êtes un numéro de table : c'est votre argent qui les intéresse, et non votre personne". Cela s'étend même à notre vie commune : on apprécie les frères qui ont des qualités, parce qu'on en profite. Aimer quelqu'un pour lui-même, c'est l'aimer pour sa misère et non pour ses qualités.
Jésus ne demande pas à la foule de l'aimer dans sa détresse (Il le demandera plus tard aux chrétiens), mais de désirer son secret qui est divin : "Ne cherchez pas la nourriture périssable, mais la nourriture éternelle". Résultat : cinq mille hommes au départ, douze à l'arrivée - et encore : "Voulez-vous me quitter vous aussi ? - Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle".
C'est pénible pour un apôtre de ne pas pouvoir attirer les hommes si le Père lui-même ne les attire. Il est très tentant de les attirer par toutes sortes de moyens, de faire appel à autre chose que la vie trinitaire. Dieu ne nous empêche pas d'employer de tels moyens, puisque Jésus Lui-même l'a fait : mais, même pour lui, c'était "dangereux" (si j'ose dire), les hommes ayant toujours envie d'en rester là. Un apôtre n'a pas le droit d'en rester là, c'est pourquoi il faut prier pour les prêtres. Il est difficile d'accepter cela, d'accepter de ne pouvoir attirer personne d'une manière durable par un autre attrait que celui de la vie divine.
Pour être fidèle à cette exigence, notre premier devoir est de bien la comprendre, de ne pas confondre le naturel et le surnaturel.
Dans la course à qui séduira le mieux le coeur humain, le surnaturel part avec un handicap terrible : c'est qu'il ne se voit pas, tandis que les valeurs naturelles se voient, elles s'imposent aux sens et même à l'intelligence Mais S. Paul dit que nous regardons, nous, ce qui ne se voit pas. Cela demande un courage quotidien : le naturel est la pente de notre vie et de toute vie sociale.
Je dis spécialement de la vie sociale, parce que les hommes mettent plutôt en commun ce qu'ils ont de moins bien, le meilleur d'eux-mêmes restant enfoui dans le vase de terre. Notre comportement social est inférieur à notre vie profonde. La valeur d'un groupe est bien inférieure à ce que vaut chacune des personnes. Cela doit nous inciter à beaucoup de miséricorde, mais aussi à beaucoup de prudence : car il faut se défendre quotidiennement contre la société, voire contre la société religieuse dans laquelle nous vivons, pour ne pas devenir grégaires.
Pratiquement, la plupart des communautés religieuses acceptent sans défense les maximes du monde au niveau de leur vie sociale - même si chaque religieux essaie de leur résister dans le secret de son coeur. Si l'on avait enregistré les conversations que j'ai eues moi-même depuis mon entrée en religion, on serait effrayé. Il ne reste guère de place pour l'Evangile dans tout cela.
Combien de fois acceptons-nous plus ou moins tacitement telle ou telle opinion qui, si on la pousse jusqu'au bout, est incompatible avec la foi - spécialement la foi qui soulève les montagnes et ne vit que de la grâce. J'avais un frère qui nous disait en riant lorsqu'il nous saluait : "Vous y croyez encore, à la grâce ?" C'était une boutade, c'était peut-être aussi un exorcisme à l'égard d'une tentation inavouée, ce genre d'exorcismes qui soulage peut-être un individu, mais qui fait peser sur toute la communauté le poids de sa tentation. Resister à tout cela sans jamais céder demande, je le répête, beaucoup de courage quotidien - autant de courage que les mortifications des sens et de la volonté (qu'il ne faut pas négliger, mais qui justement ne peuvent être pratiquées chrétiennement si notre foi défaille).
Combien d'enfants de Dieu connaissent leur dignité ? S. Thomas dit que la plupart des chrétiens vivent dans une mentalité d'Ancien Testament. Il faut avouer que beaucoup de consacrés se laissent contaminer par une telle mentalité - ou par une mentalité révolutionnaire, ce qui revient exactement au même (les contraires sont d'un même genre, disait Aristote).
Avons-nous compris l'abîme qui distingue le naturel du surnaturel ? Avons-nous vraiment vu ce que le Christ a voulu apporter sur la terre, et qui n'était pas dans l'Ancienne Alliance ? Certains répondent : l'Amour - d'autres : la Miséricorde - d'autres encore : la Paternité de Dieu. Tout cela est vrai, mais à condition de préciser en quoi cet Amour, cette Miséricorde, cette Paternité sont du nouveau. Car dans l'Ancienne Alliance il en est déjà question.
Lisez le Deutéronome, Isaïe, Osée (sans parler du Cantique des Cantiques), vous trouverez des expressions très fortes sur l'amour de Dieu pour son peuple et celui qu'Il demande à son peuple : "Si Yahvé t'a choisi, ce n'est pas que tu sois un grand peuple car tu es le plus pauvre de tous les peuples... mais parce que je t'aime. - Ce commandement que je te prescris n'est pas hors de ta portée; il n'est pas dans les cieux ni au-delà des mers, mais la Parole est tout près de toi, dans ta bouche, dans ton coeur, afin que tu l'accomplisse". - "Une mère peut-elle oublier son enfant ? Mais, même si une mère oubliait son enfant, Moi je ne t'oublierai pas".
Tout l'Ancien Testament, en fin de compte, est une interminable scène d'amour que Dieu fait à son peuple :
"Comme une femme délaissée dont l'âme est désolée, Yahvé te rappelle. Répudie-t-on la femme de sa jeunesse ? dit ton Dieu.
"Un court instant je t'avais délaissée, mais, bouleversé de compassion, je te rassemblerai.
"Dans un débordement de fureur, un instant je t'avais caché ma face. Mais dans un amour éternel j'ai pitié de toi, dit Yahvé ton Rédempteur".
On n'y comprend rien si on cherche autre chose. En y mettant tout le respect voulu on pourrait transposer ici le dialogue de Charlotte avec son mari dans le don Juan de Molière : "Tu me dis toujours la même chose ! - Je te dis toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose..." La Bible se répête inlassablement parce que l'amour, l'infidélité, la colère, le pardon se répêtent inlassablement dans l'histoire d'Israël... et dans la nôtre. Les études bibliques peuvent nous apprendre beaucoup de choses précieuses, mais cela - qui est l'essentiel - il faut et il suffit que Dieu nous donne un coeur pour le comprendre : car "jusqu'aujourd'hui Yahvé ne vous avait pas donné un coeur pour comprendre, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre".
Alors, qu'y a-t-il de plus dans l'Evangile ? - Un abîme.- Pourquoi ? - Parce que tout cela, c'est la vertu de religion, c'est l'amour si l'on veut, ce n'est pas encore le mystère de la charité; c'est la loi d'amour, ce n'est pas la grâce.
La loi donnée aux juifs était une loi d'amour, le Christ l'a suffisamment rappelé. Dans l'Ancien Testament, la liturgie rituelle a beaucoup d'importance, et c'est une pente du coeur humain de s'y attarder, de s'y complaire, de s'y noyer. Mais ce culte extérieur n'a de sens que par le culte intérieur, c'est-à-dire l'adoration. Dès l'appel d'Abraham, Dieu a cherché des adorateurs en esprit et en vérité... mais Il a rencontré des coeurs de pierre, et c'est tout le drame d'Israël. Malgré cela, tout au long de cette histoire le Saint-Esprit a suscité de vrais adorateurs parmi son peuple.
Pour qu'il y ait adoration, il faut d'abord une lumière profonde et pénétrante sur notre néant face à Dieu. Mais il faut aussi et surtout que nous chantions cette évidence avec joie : pour cela, il faut autre chose que l'évidence, il faut l'amour.
Cet amour nous paraît tellement extraordinaire que nous l'attribuons volontiers à la grâce, bien que ce soit un amour naturel. Seulement nous ne comprenons plus cet amour parce que nous ne sommes plus innocents : toute nature innocente est portée à louer Dieu, à s'offrir à lui et à se perdre en lui. Ce mouvement d'amour n'est pas réservé aux créatures intelligentes : le dynamisme entier de l'univers est emporté par l'amour de Dieu. Nous ne sommes rien d'autre qu'un petit bout de la gloire de Dieu... l'homme qui ne se tourne pas vers Dieu fait souffrir la nature avec une violence insoupçonnable : il l'empêche d'accomplir sa fonction profonde qui est la louange de Dieu.
Au-delà de l'instinct avec ses limites et son "égoïsme", il y a une extase aveugle, il y a une explosion oblative. Les hommes aussi sont soulevés par cette extase, seulement ils ne savent plus la reconnaître. Même en enfer, Satan a soif de cela : c'est dans sa nature.
Cette oblation aveugle n'a pas encore de valeur morale, car elle est plus profonde que tout acte libre. Elle alimente aussi bien le péché que la vertu et la sainteté. Mais dans le péché on lui résiste, on se replie sur soi (c'est la nature courbée dont parle S. Bernard, figurée par la vieille femme de l'Evangile), tandis que dans l'amour qui répond au commandement de Dieu on se laisse porter par cette oblation spontanée, et on va jusqu'au bout de son invitation à la joie.
Cette oblation est l'âme de tout sacrifice. Il y a autre chose dans le sacrifice, qui est la réponse de Dieu, le feu du ciel venant consumer la victime. La victime doit d'abord être offerte - et c'est l'amour oblatif qui offre à Dieu le coeur des hommes. Mais elle n'est pas vraiment victime avant d'être consumée par le feu du ciel - c'est un autre mystère, dont nous reparlerons.
Dès maintenant il faut signaler que l'homme a soif de sacrifice, et pas seulement d'oblation, car il a été créé par Dieu dans un état où il ne peut pas s'en passer. S'il résiste par le péché à l'oblation totale qui l'offre au vrai sacrifice, il tombe dans des abominations dont l'histoire humaine nous offre des exemples constants et qui se perpétuent au vingtième siècle sous des formes évidentes à ceux qui ont des yeux pour voir (littérature noire, films d'horreur, perversions sexuelles, etc.).
La psychanalyse enseigne qu'un homme guéri de ses complexes débouche dans un état qu'elle aussi appelle oblatif, un état où l'intéressé s'offre à la "réalité" sans interposer entre elle et lui le jeu de ses pulsions et de son imagination. Seulement, pour la psychanalyse, la réalité c'est la société. Pour nous c'est Dieu et, pour l'amour de Dieu, les autres, donc la société : on est offert au réel quand on est offert à Dieu, on est réconcilié avec le réel quand on est réconcilié avec Dieu. C'est le seul équilibre véritable, celui qui nous donne le honheur.
Si on va jusqu'au bout de cette oblation pour aimer Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme soi-même, on accomplit la loi. La loi n'est pas du tout cette chose extérieure que constitue le droit positif. La loi d'un germe est de grandir, la loi de chaque nature est de s'épanouir... la loi de la nature humaine est d'aimer Dieu et le prochain. Cette loi n'est pas dans le code civil ni même le code sacerdotal, c'est la loi du bonheur, en dehors de laquelle l'homme sera profondément malheureux. Le Décalogue n'est que le rappel et la promulgation positive de cette loi naturelle : c'est pourquoi il n'est pas réservé au peuple juif, il est valable pour tous les peuples.
La lumière de l'Ancienne Alliance est déjà une lumière d'amour. C'est pourquoi le Christ dit qu'Il n'est pas venu abolir la loi mais l'accomplir. Quand S. Paul oppose la loi et la grâce, il ne vise pas le légalisme des pharisiens qui se condamne lui-même au nom du bon sens (voir la réplique de Jésus sur l'âne tombé dans un puits le jour du sabbat). La loi visée par S. Paul, c'est la loi d'amour au sens le plus profond du mot. Cette loi est bonne, il le proclame, mais elle est incapable de nous sauver parce qu'elle ne suffit pas à nous convertir : au contraire, la connaissance de la loi produit chez les pécheurs que nous sommes une recrudescence du péché, un endurcissement du coeur bien plus grave que le péché commis dans l'ignorance.
Ce qu'on appelle aujourd'hui l'Evangile, la vie évangélique, c'est bien souvent cette religion naturelle dont S. Paul nous déclare incapables parce que nous sommes enfermés dans la désobéissance. C'est une prison dont nous ne sortirons pas à notre gré : la porte est fermée à nos coeurs parce qu'ils sont durs, lâches, raidis, tordus.
C'est là qu'il faut savoir calculer la dépense : reconnaître que nous sommes malades et avons besoin d'un médecin. La loi d'amour reste dans notre coeur une nostalgie qui nous poursuit, mais nous sommes incapables d'en faire une réalité. La preuve ? Consultez le juge intérieur qui est en vous. Nous sentons bien que nous n'aimons pas Dieu et le prochain : cette nostalgie est enfermée dans notre coeur comme dans une prison. Acceptons de le reconnaître et de recevoir le Salut que Dieu nous offre, non le salut illusoire d'une générosité naturelle condamnée d'avance au désespoir, parce que ce chemin nous est fermé comme le paradis terrestre lui même.
Ceux qui veulent être généreux sans connaître l'humiliation d'être des mendiants de la grâce seront condamnés au nom de cette générosité même, car ils ne la pratiquent pas : ils croient la pratiquer, ou dépensent une énergie folle pour se convaincre qu'ils la pratiquent... mais ce n'est pas vrai : ils ne peuvent pas. C'est pourquoi ceux qui veulent être des "gens bien", soit dans l'ancien style, soit dans le nouveau (ça n'a aucune importance), connaissent ou connaîtront des ruines brutales, des découragements redoutables : ils ne bâtissent pas sur le roc, mais sur le sable.
Ces hommes ne comprennent pas ce qu'est la grâce. Ils veulent mener une vie droite (ou une vie "évangélique" avec toutes ses "folies" plus ou moins révolutionnaires, mais je répête que ça revient exactement au même) dominée par l'amour de Dieu et du prochain, et couronnée par une sorte de chapeau surnaturel Mais la grâce n'est pas un sommet, ni la belle toiture d'un édifice construit à sueur d'homme : c'est le sol sur lequel nous devons construire, c'est la fondation dont le nom est Jésus-Christ. La générosité naturelle, c'est du sable : tout ce qu'on construit là-dessus est rapidement lézardé, miné. Il faut jouer notre vie sur le numéro de la grâce, seul numéro gagnant. Il faut prendre le train de la grâce...
Le train de la nature est beau, séduisant, attirant, il part tout de suite comme une flèche, avant l'autre - mais il n'arrive pas !
Le train de la grâce est pauvre, misérable, cahotant et poussif, il est petit comme un grain de sénevé, il démarre lentement, difficilement... Mais il arrive, et lui seul ! Où cela ? Au Royaume des Cieux.
Il ne s'agit pas de jeter l'anathème sur ceux qui n'ont pas encore tout à fait compris. A ceux qui essaient de pratiquer la loi, le Christ ne dit pas qu'ils sont perdus, Il leur dit au contraire : "Tu n'es pas loin du Royaume des Cieux. - Qu'est-ce qui me manque encore ? - Suis-Moi".
Cette réponse est extraordinaire : il ne s'agit plus d'acquérir quelque chose, de faire ceci ou cela, mais de suivre quelqu'un : cela renverse toutes les perspectives. Vous prévoyez votre journée (et votre vie) d'après un plan, un programme, un règlement conforme à vos principes et à vos convictions : ça, c'est la loi. Et puis quelqu'un fait irruption et bouleverse tout : au nom de l'autorité ou au nom de l'amour (ce qui est pire), il vous demande tout simplement de faire autre chose. Ce n'est pas pénible, mais c'est autre chose : la loi de la personne se substitue à la loi de l'objet. Une personne, ça vit et c'est imprévisible ; vous ne pouvez pas prévoir la veille ce qu'elle vous demandera le lendemain. C'est pourquoi il ne faut pas trop s'attacher même à ce que le Christ nous demande : car on ne peut pas prévoir ce qu'Il nous demandera demain, qui peut être tout le contraire de ce qu'Il nous demande aujourd'hui (pensez au sacrifice d'Abraham).
Au fond, à travers tout ce qu'Il nous demande, Jésus nous demande uniquement la souplesse : qu'on Le suive, Lui. Lui, c'est le monde de l'amitié. Non plus seulement l'amour, mais l'amitié, c'est-à-dire la vie à deux. Nous sommes enfermés dans la désobéissance et nous ne pouvons pas en sortir si nous ne suivons pas le Sauveur.
On se demande que faire devant le monde moderne, on se pose beaucoup de questions. J'ai envie de répondre : il n'y a pas de solution - il y a le Sauveur. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à suivre le Sauveur, faire aujourd'hui ce qu'Il demande aujourd'hui, faire demain ce qu'Il demandera demain. Et je peux vous dire tout de suite ce qu'Il fera d'abord : c'est de vous sauver.
Tant que les hommes ne se tourneront pas éperdument vers Lui, comprenant qu'ils ont besoin d'être sauvés, rien ne sera fait de sérieux dans le monde. Il ne suffit plus d'aimer Dieu et les hommes, parce que c'est devenu impossible. Le Christ est venu rendre possible cet amour en nous offrant la grâce de son amitié : c'est l'abime auquel Il nous demande de répondre.
"Je suis le chemin, la vérité et la vie... Nul ne vient au Père que par moi... Comme mon Père m'a aimé (c'est-à-dire infiniment) moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour... Ceci est mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés (et non pas "comme vous-mêmes", cela ne suffit pas)... Que l'amour dont Tu m'as aimé soit en eux et moi en eux".
Ce serait tout de même une faute grave d'oublier ces textes-là, même une seule heure de notre vie. Ce qui s'épanouit en nous, c'est la vie trinitaire : nous ne pouvons rien comprendre à nous-mêmes si nous n'avons pas une idée du mystère de la Sainte-Trinité.
Il s'agit de l'amour dont le Père aime le Fils, et dont le fruit est le Saint-Esprit. Cet amour est en nous. C'est bien plus grave que de dire : Il faut qu'il y soit. Notre responsabilité est plus lourde de savoir qu'il y est, et que nous n'avons plus qu'à nous en occuper. C'est cela qui nous est offert. Tout ce qui nous est demandé, c'est de ne pas laisser tomber et de ne pas trop meurtrir ce germe qui désire s'épanouir.
Conséquence : il ne s'agit pas seulement d'aimer Dieu par-dessus toutes choses et les hommes comme nos frères - mais d'entrer dans l'amour surnaturel de Dieu. Ce qui nous attend, ce n'est pas l'immortalité, c'est l'éternité.
"La vie éternelle c'est qu'ils Te connaissent..." Connaître le Père, c'est sentir sa paternité : ce n'est pas une vague paternité, mais une paternité divine, une paternité au sens strict. (Toutes les religions ont le pressentiment de la paternité de Dieu, mais ce pressentiment ne suffit pas, il faut beaucoup plus).
Etre père, c'est communiquer sa nature à un autre, c'est donner à un fils ce que l'on est soi-même. Un artiste est le père de ses oeuvres dans la mesure où il s'exprime à travers elles. Le Verbe est la parfaite expression du Père (la splendeur de sa gloire).
Est-ce que l'homme exprime Dieu ? - Dans une certaine mesure, oui : il est créé à son image et à sa ressemblance, parce que sa nature est spirituelle. Il y a entre le mystère de Dieu et le mystère de l'esprit quelque chose de commun.
C'est ce qui fait que notre situation de créature spirituelle a quelque chose d'extrêmement paradoxal. Dans la mesure où notre situation est celle d'une créature, nous avons des limites, notre nature a des limites. Mais par notre esprit nous avons quelque chose d'infini : un aspect de vide en nous, un aspect de table rase, capable de recevoir n'importe quoi, de devenir n'importe quoi. Notre esprit peut tout recevoir, même Dieu : il peut le voir face à face, si cela lui est donné. C'est notre plus grande noblesse.
La dimension infinie de notre esprit a des conséquences pratiques formidables. Le mystère du péché prend sa source dans ce double clavier de la vie de tout esprit : le clavier positif (les touches blanches) qui s'enracine dans la nature avec ses limites - et le clavier négatif ou "en creux" (les touches noires), mais sans limites : la capacité d'accueillir Dieu. Donner la préférence à Dieu dans notre vie, cela voudra dire donner la préférence à cette passivité.
Un certain nombre de mots prennent tout leur sens à partir de là : silence, attente, patience, consentement, "se laisser faire" ; tout cela a du prix parce que c'est seulement ce qui nous permet de recevoir Dieu et de refléter l'infini.
Toute notre vie, c'est l'histoire de cette bagarre entre notre activité et ce silence.
Cette dimension infinie fait que tout esprit est capable d'accueillir Dieu. Il est créé à son image, ce qui fonde une certaine ressemblance entre Dieu et la nature humaine. On peut donc dire, au sens large, qu'en créant un homme, Dieu lui communique quelque chose de sa nature : cela suffit à établir une certaine paternité - mais au sens large seulement, parce qu'il y a encore un abîme entre l'esprit créé et la nature divine.
Seulement, quand l'Amour du Père et du Fils nous est donné (le Saint-Esprit), c'est la nature divine elle-même qui nous est donnée : c'est justement ce qui sépare l'Ancienne Alliance de la Nouvelle. A partir du don de la grâce, Dieu communique à l'homme sa nature en toute rigueur, aussi rigoureusement qu'un père communique la nature humaine à son fils.
Entre l'artiste et son oeuvre, il y a un abîme ; mais si l'artiste pouvait créer un autre homme qui l'exprime tout entier, ce serait autre chose : c'est ce que Dieu fait dans la Trinité, et c'est ce qu'Il fait en nous. Dieu nous engendre par adoption aussi strictement qu'Il engendre son Verbe par nature : nous devenons ses fils au sens strict - et non pas même ses fils, mais le Fils de Dieu : il n'y en a qu'un. Quand Dieu perd l'un de nous parce que nous cessons de L'aimer, Il perd son Fils : il y a un visage de son Fils qui est mort, en nous.
Les saints comprennent cela. C'est pourquoi, quand ils commencent à dire "Notre Père", ils s'arrêtent... ils ne peuvent pas aller plus loin. Ils comprennent déjà ce que nous verrons dans l'éternité...
Que ce germe qui est en nous ne dorme pas. Tous les chrétiens en état de grâce sont le Verbe éternel, mais s'ils ne cultivent pas en eux l'esprit d'enfance, ils laissent mourir le Fils. L'esprit d'enfance n'est pas une attitude pieuse qu'on prend pour être bien gentil : c'est l'âme du Verbe. Le premier qui a l'esprit d'enfance, c'est le Verbe, et la voie d'enfance n'est pas une voie au rabais, c'est le secret même du Christ. Il n'y a que l'esprit d'enfance qui puisse scruter les profondeurs du Père : or nous avons le devoir de les scruter, nous n'avons pas le droit d'en rester à la paternité au sens large.
Bien des inquiétudes, bien des indélicatesses envers Dieu seraient évitées si on considérait Dieu comme Père. Quand les chrétiens discutent sur ce qu'il faudrait faire en face du monde moderne et qu'ils se laissent troubler, c'est qu'ils n'ont pas compris, ils en sont restés à la paternité au sens large.
On avait fait à des institutrices une conférence sur la littérature noire : elles étaient un peu désemparées, se rendant compte que c'est le pain quotidien des jeunes à l'heure actuelle... que faire ? que faire ?
Devant leur désarroi, j'avais l'impression que leur maison n'était pas bâtie sur le roc. Elles se sentaient perdues parce que tout s'en va : l'instinct de la famille, de l'honneur, toute vertu naturelle est systématiquement pulvérisée, anéantie par cette littérature qui s'alimente de toutes les catastrophes et gave notre génération de ténèbres.
Il est certain que les valeurs naturelles sont en train de faire naufrage : mais cela prouve bien, justement, qu'elles ne suffisent pas. Il y a des périodes où Dieu permet que tout s'effondre pour qu'on voie bien que rien ne tient. Cela ne devrait pas nous démonter. Nietzsche a proclamé que Dieu était mort : cela a au moins l'avantage d'être une affirmation radicale. En face de cela, il n'y a qu'une chose à faire : c'est d'être chrétien.
Dieu est mort ? Il y a du vrai. Il y a un Dieu que les chrétiens disent être leur Dieu, qui n'est Père qu'au sens large, et qui vient couronner d'assez haut (le plus loin possible) une vie fondée sur les valeurs humaines : ce Dieu-là est mort, non pas le Vendredi-Saint, mais le soir de la chute. Il n'y a plus que le Dieu Sauveur qui ne soit pas mort, il n'y a plus que le Père au sens strict qui réponde, et c'est parce qu'on ne veut pas s'adresser à Lui qu'Il ne répond pas. Croyez-vous que ce soit de gaieté de coeur qu'Il laisse s'accumuler les ruines depuis 1914 ?
Notre Dieu est un Dieu de paix, et rien n'échappe à sa Providence. Alors, pourquoi les camps de concentration ? Parce qu'on ne fait pas appel à Lui comme Il le veut.
Ce qui soutient l'humanité, ce ne sont pas les gouvernements, ni les hommes de génie, ni les hommes d'action : ce sont les adorateurs. Qu'est-ce que Dieu leur demande ? Pas grand'chose : d'y croire. S'ils refusent un peu d'y croire, tout le reste s'en suit : les germes des péchés ne trouvent plus d'obstacle et se développent.
"Le monde entier, dit S. Jean, est dans la main du Mauvais". C'est une forteresse de glace qui ne veut pas aimer, et Dieu en fait le siège. Il cherche des brèches : ce sont les adorateurs... Il faut y croire. C'est cela se sauver "ensemble" : Dieu n'a pas besoin d'oublier chaque personne pour être universel. "Faire son salut" demeure un devoir aussi rigoureux qu'autrefois, dans l'intérêt même des autres.
En face de ce monde où toutes les valeurs s'écroulent, si vous cherchez avec fièvre et inquiétude ce qu'il faut faire, vous n'avez pas compris que Dieu veut être le seul à nous sauver : il y va de sa gloire. Quand on s'appuie sur l'action ou sur les valeurs naturelles, on attaque la gloire de Dieu.
Autrement dit, nous devons accepter d'être des mystiques, au sens véritable du mot, c'est-à-dire des êtres qui ont pénétré dans un secret, le secret de notre ami, de notre sauveur : ce secret est la vie trinitaire, et pour y entrer nous devons accepter de mener une vie où nous perdons pied... c'est tout le sel de la vie mystique.
Cette obligation (de perdre pied) peut être à la source d'un véritable drame. Une histoire vraie vous le fera bien comprendre. Une maman avait deux enfants, l'un de quatre ans et l'autre de sept. Elle jouait souvent à les faire tourner autour d'elle à toute vitesse en les tenant par les poignets. Un jour elle leur dit : "Il y a longtemps que nous n'avons pas joué à tourner. On y va ?" Le plus petit répondit tout de suite : Oh oui, oui !... mais le plus grand : "D'accord, mais tu n'iras pas plus vite que je voudrai". Le plus petit était encore un mystique ; le plus grand ne l'était dejà plus - il avait "dépassé" l'esprit d'enfance, il voulait être "majeur et responsable".
Nous devons accepter d'être emportés dans un mouvement où nous sommes certains d'être débordés, de ne pas avoir pied. Or, je me trompe peut-être, mais j'ai l'impression que les appels du Coeur du Christ et les apparitions de la Sainte-Vierge manifestent bien ce que, pour ma part, je sens parfois (à en être malade) : que les chrétiens eux-mêmes refusent de se laisser emporter au-delà de tout. Ils veulent bien courir, mais ils ne veulent pas voler... Or il faut fermer les yeux, voler, partir pour l'aventure, "perdre son âme", tout quitter pour suivre Jésus-Christ.
On sent qu'il y a quelque chose qui ne va pas. On dit : "Pas tout de suite...", comme les invités au banquet. Le banquet ne peut pas être autre chose que la vie éternelle. Or les serviteurs disent que tout est prêt dès maintenant, c'est dès maintenant qu'il faut venir... et notre jugement tourne autour de cette affaire-là.
Si vous n'en voulez pas, ne communiez pas. Tout est possible à l'amour de Dieu, mais on ne le laisse pas faire. Si je suis véhément, c'est parce que je crois que Dieu l'est encore plus que moi. Pie XII, au Congrès Eucharistique, a dit qu'il y avait une seule réponse au désarroi du monde actuel : l'Eucharistie - c'est-à-dire le banquet du ciel sur la terre. On n'a pas compris Dieu tant qu'on cherche une autre réponse. La flamme de la vie divine, si les chrétiens voulaient bien la laisser "partir", serait assez violente pour tout emporter : "Je suis venu jeter un feu sur la terre, et quel est mon désir si ce n'est qu'il s'allume ?"
C'est là le jugement que nous subirons, et qu'il vaut mieux subir dès maintenant. Acceptez-vous que ça aille jusqu'au feu ? Nous voulons bien aimer Dieu, à condition que ça n'aille pas trop vite, pas trop fort, pas trop déroutant - trop "pas comme on veut".
En agissant ainsi, nous résistons à l'aiguillon, et finalement nous nous rendons la vie bien plus difficile, bien plus âpre : nous faisons des prouesses épuisantes pour éviter de devenir des saints. Ce serait quand même plus simple de faire ce que Dieu nous demande. Malheureusement, notre résistance est sournoise, elle se tapit au fond de notre âme, en évitant soigneusement de paraître au grand jour : elle craint par-dessus tout la lumière.
Il faut au contraire demander inlassablement cette Lumière, pour qu'elle nous montre de quelle manière habituelle nous répugnons à nous laisser faire. Représentez-vous ce que cela a pu être pour Alphonse Ratisbonne de voir, du jour au lendemain, toute sa philosophie balayée. Au fond, toute notre vie c'est cela : acceptons-nous que l'idée de la vie à laquelle nous sommes arrivés, tout cela soit par terre ? - et de repartir à zéro en disant : Je n'avais rien compris (Et une fois que grâce à cela on a compris on rebâtit sa petite affaire : c'est toujours à recommencer).
Les commandements de Jésus ne sont pas des exigences de justice, mais d'amour : ils traduisent les lois de l'amitié. Ce sont aussi des lois, mais elles ne se présentent pas avec un caractère rude et terrifiant. Cela ne veut pas dire qu'elles ne sont pas redoutables, au contraire elles le sont plus encore qu'une loi de crainte, mais d'une autre manière. La sanction d'un péché contre l'amour, c'est qu'on froisse l'être aimé... et c'est pire que tout. Mais c'est extrêmement subtil. L'ami froissé ne dit rien, il ne nous envoie pas de gendarmes, aussi on peut très bien ne pas s'apercevoir qu'on l'a froissé. C'est seulement quand on commence à réparer la blessure et qu'on a découvert le point sensible, c'est alors seulement qu'il dévoile sa peine : sinon, il continuera à ne rien dire.
Si vous demandez avec droiture d'être éclairé, vous le serez, mais ne réclamez pas un programme bien tranché à la mesure de vos gros sabots. Si vous demandez des comptes à Dieu, si vous discutez pour savoir en quoi vous avez été coupable, vous n'en sortirez pas... Quand on a froissé un ami, il ne faut pas revenir en discutant. Il faut dire : "J'ai dû faire quelque chose qui ne vous plaît pas, je ne vois pas bien quoi, mais je vous demande pardon d'avance et sans savoir..." C'est le meilleur examen de conscience : si nous voulons savoir en quoi nous avons déplu à Dieu, il faut avant tout ne jamais se justifier : sinon, nous sommes des pharisiens. Ce n'est pas sur les points où nous croyons être coupables que nous sommes le plus coupables, mais sur ceux où nous croyons que nous ne le sommes pas.
L'ordre de l'amitié est un ordre spécial : il faut s'y précipiter les yeux fermés. Laissons-nous faire, acceptons les humiliations les plus intimes, ne nous raidissons pas intérieurement en nous cramponnant à un idéal de nous-même, un "sur-moi". Ce que Jean écrit à l'ange de l'Eglise de Laodicée, c'est à nous qu'il l'écrit : "Tu n'as pas vu que tu es pauvre, dépouillé, nu, et tu n'as pas voulu te présenter ainsi à Moi, tu as voulu faire comme si tu étais habillé". Eh bien, c'est une indélicatesse. Ce n'est que cela, mais c'est terrible. Nous sommes misérables à une telle profondeur qu'il faut une intervention spéciale de Dieu pour nous le montrer. Si nous n'en voulons pas, Dieu n'y peut rien : Il est timide...
Pensez par exemple à la Sainte-Vierge. Quel est son trait dominant ? C'est qu'elle ne s'impose pas : elle est discrète, elle ne viendra pas à vous si vous ne lui demandez pas de venir. "Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l'amour" - mais nous serons jugés sur la délicatesse de l'amour plus que sur son intensité, car l'intensité c'est l'affaire de Dieu, la délicatesse c'est notre affaire : il n'y a qu'à y mettre du sien.
C'est difficile à vouloir, mais ce n'est pas difficile à pouvoir. Relisez ce qui fut le Chapitre XI de l'Histoire d'une Ame (Le message de Thérèse, c'est le message de la Sainte-Vierge au monde moderne, confié à une de ses enfants). Thérèse y chante tous ses désirs : être docteur, prêtre, refuser par humilité d'être prêtre, et par-dessus tout le martyre - tous les martyres... sa soeur est effarée : "Vous êtes possédée par l'amour divin comme on est possédé par le diable ! mais moi je ne peux pas vous suivre". Thérèse répond : "Vous n'avez rien compris : mes désirs sont des richesses, c'est un don que Dieu pourrait me retirer pour vous donner dix fois plus. Ce n'est pas cela qui lui plaît dans mon âme ; ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et mon néant. Toutes les âmes sans désirs ni vertu sont propres aux transformations de l'amour".
On se trouve devant ce fait effarant que presque personne n'accepte la règle du jeu, parce que cela demande une conversion du jugement. Notre pensée se heurte à la pensée de Dieu et ne veut pas céder. Il faut se convertir, c'est-à-dire changer de jugement. Nous sommes comme des nageurs qui coulent, et qui essaient désespérément de remonter à la surface. C'est justement ce qu'il ne faut pas faire : il faut couler, il faut se laisser tomber jusqu'au fond - et alors seulement, on pourra remonter : "de profundis". Nous ne sommes jamais assez au fond. Une prière qui vient de profundis est toujours exaucée immédiatement : elle jaillit des profondeurs de notre détresse. C'est pour cela que Dieu nous y accule, parce qu'Il a envie de nous exaucer. Nous avons tous notre blessure intérieure, comme Jacob : cette blessure, c'est le moyen providentiel dont Dieu veut se servir pour nous exaucer... mais nous ne savons pas nous en servir : "Si vous demandez en mon Nom, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez. Vous n'avez encore rien demandé en mon Nom".
La prière creuse en nous un véritable cri qui n'arrive pas à jaillir, mais qui finira par jaillir un jour. Ce jour-là, nous obtiendrons tout. Il n'y a pas d'autre moyen, ni d'autre programme. Si nous en voulons un autre (avec obstination), nous ferons du Purgatoire. Dieu veut que nous portions du fruit : pour porter du fruit et que notre fruit demeure, il n'y a pas autre chose à faire.
[Retraite...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...]