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Gloria Patri et Filii et Spiritui Sancto.
Ce mystère n'est pas dans les cieux ni au-delà des mers : c'est notre mystère. Nous sommes une louange vivante des Trois qui habitent en nous - c'est leur vie même qui est notre vie.
La vie de la grâce est limitée en intensité, mais sa qualité est infinie : sa "nature" est la nature même de Dieu. De même au ciel nous verrons Dieu "totus non totaliter" - tout entier mais pas totalement : la qualité de cette lumière est divine, bien que son intensité soit limitée en nous. Ce paradoxe manifeste la splendeur incompréhensible et la pauvreté de l'esprit créé : nous ne le comprendrons qu'au ciel.
Retenons que, sur la terre comme au ciel, la vie divine peut être communiquée intégralement sans l'être infiniment.
Allez dire à un philosophe grec que l'Acte pur comporte trois personnes : même s'il vous croit, s'il n'a pas la vie de la grâce il ne pourra pas dire comme nous Gloria Patri... Pour le dire, il faut être emporté par le courant qui circule entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Le secret impénétrable de Dieu est à l'intérieur de nous comme un fleuve immense emportant un bouchon de liège, ou si vous préférez une petite barque... Le fleuve a deux propriétés par rapport à la barque : il l'emporte et il la dépasse. Dans la mesure où ce torrent d'amour nous emporte, nous aimons - dans la mesure où il nous dépasse, nous adorons. C'est bien plus grand que nous, et pourtant c'est nous.
Pourquoi les torrents d'amour de la Trinité ne se répandent-ils pas davantage sur la terre ? Nous ne devrions pas avoir d'autre souffrance ni inquiétude...
Quelle est cette vie, ce jeu entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit ? Que pouvons-nous en dire ici-bas ?
Ce qui est frappant dans ce mystère, c'est à quel point il est proche de nous. Tout s'y ramène au fond à la notion de fécondité, si accessible et si humaine. Dieu est fécond à l'intérieur de Lui-même : mystère de surabondance et par conséquent de gratuité. La procession du Fils et du Saint-Esprit est nécessaire en Dieu, mais nous ne pouvons pas comprendre pourquoi - car le Père n'a pas "besoin" du Fils : c'est une nécessité de splendeur, une surabondance imprévisible de la perfection même - c'est un luxe éternel.
En réfléchissant sur la fécondité, on découvre que ce n'est pas d'abord une propriété du corps, mais de l'esprit. Le corps est fécond dans la mesure où il participe à la fécondité foncière de la vie spirituelle.
La fécondité spirituelle est double : fécondité de l'intelligence et fécondité de l'amour. S. Augustin a beaucoup insisté sur la fécondité de l'intelligence, qui consiste à exprimer ou manifester. L'intelligence voit, mais en voyant elle manifeste (ce qui n'est pas tout à fait la même chose que voir, bien que pour nous ce soit inséparable).
Pour nous, exprimer ce qu'on voit aide à le voir encore mieux. Par exemple, un artiste a l'intuition de son oeuvre, mais c'est une intuition confuse, qui devient plus claire à mesure qu'il l'exprime. Dans la vie humaine, on exprime surtout pour mieux voir, ou pour faire voir à d'autres.
La vision divine est parfaite en elle-même, elle n'a pas besoin de s'exprimer pour devenir plus lumineuse : c'est une pure surabondance qui "pousse" le Père (si j'ose dire) à exprimer sa vision... et cette expression est le Verbe.
Lorsqu'une vision est parfaite, il peut très bien arriver qu'elle ne s'exprime pas, qu'elle soit "muette" : ainsi en sera-t-il de la vision béatifique. Notre intelligence est trop faible pour manifester Dieu, elle peut tout juste le voir, et alors elle est complètement dépassée par ce qu'elle voit, elle est noyée dans un torrent de lumière qu'elle ne peut pas assimiler pour la redire dans un concept.
C'est pourquoi Dieu reste un mystère dans la vision face à face : le mystère est une propriété de la lumière quand elle est excessive, quand elle dépasse l'intelligence qu'elle nourrit.
Dans la vie humaine, la fécondité de l'intelligence n'est pas une paternité : le fruit de notre intelligence n'est pas le fruit de nos entrailles - elle exprime ce qu'elle voit, non ce que nous sommes.
Mais l'intelligence de Dieu est sa substance même : le Verbe de cette intelligence est en même temps la fécondité de sa substance, c'est-à-dire son Fils.
Pour comprendre cela, nous devons abandonner la vie spirituelle et contempler la fécondité charnelle, car chez nous la substance est charnelle. Les oeuvres de notre esprit ne sont jamais des personnes, seul le fruit de nos entrailles est un fils, c'est-à-dire une personne. Nous devons donc contempler le mystère de la chair pour contempler le mystère de Dieu, en le purifiant seulement de ses imperfections.
La grande imperfection de la génération humaine, c'est qu'elle ne produit pas immédiatement un homme achevé, c'est-à-dire un adulte. Elle produit un enfant qui ne devient parfait qu'en se séparant du père au fur et à mesure qu'il grandit. Nous en avons l'habitude, mais c'est une grave limite infligée par la chair à la splendeur de la génération... et les hommes souffrent beaucoup de cette limite : pour ressembler parfaitement à son père, le fils doit quitter son père, c'est-à-dire en un sens cesser d'être fils. Cela va tout à fait contre la splendeur de la génération, qui est un mystère d'intimité.
La génération parfaite serait celle qui produirait par elle-même un fils déjà parfait, c'est-à-dire égal à son père. C'est justement le cas de la génération divine, et c'est pourquoi le Fils peut procéder de son Père éternellement sans avoir à se séparer de lui (la connaissance nous donne un exemple de cette intimité permanente avec le fruit de sa fécondité... mais chez nous ce fruit n'est pas une personne, ce n'est qu'une idée ou verbe mental - dans la génération divine, le fruit est bien plus personnel qu'un homme et bien plus intime qu'un concept).
Le mystère de la paternité divine est peut-être déroutant pour un philosophe, il est très accessible au coeur humain : les enfants apprennent facilement le Notre Père. Nous voyons là pour la première fois que la grâce ne détruit pas la nature : si la vie spirituelle est difficile, ce n'est pas parce qu'elle est spirituelle mais parce qu'elle est innocente - elle se révèle aux petits aussi aisément qu'elle se cache aux sages et aux intelligents.
A force d'études et de technique, on peut devenir un bon ingénieur ou même un bon médecin... mais pas un bon père, justement parce que c'est trop simple, trop banal. Il faut se méfier de cette banalité, c'est elle qui nous empêchera neuf fois sur dix de repérer la porte étroite...
Le Saint-Esprit, c'est la fécondité de l'amour. Pour les philosophes et les théologiens, c'est un casse-tête bien pire que la fécondité de l'intelligence. Pour le coeur humain, c'est facile à pressentir, car cela fait appel à la rencontre de deux personnes, donc là encore à l'expérience la plus courante que nous pouvons faire de l'amour humain.
Apprenons d'abord à bien distinguer l'amour et l'amitié. L'Ancienne Alliance pouvait faire soupçonner que Dieu est Amour, mais seul Jésus-Christ nous a révélé que Dieu est Amitié ou Charité (agapê) - non seulement à l'égard de nous, mais en Lui-même. Le Christ a d'abord révélé qu'il y a deux personnes en Dieu, le Père et le Fils, et les disciples ont progressivement compris que la rencontre de ces deux Personnes est féconde à son tour, le fruit de cette rencontre étant le Saint-Esprit.
Le Père et le Fils s'aiment en tant qu'Ils se ressemblent et ne font qu'un seul Dieu. Mais Ils s'aiment aussi en tant qu'Ils se distinguent, ce qui est le propre de l'amitié et qui fait son désintéressement : aimer l'autre en tant qu'autre. Or le Père et le Fils se distinguent infiniment, car tout ce qui est en Dieu est infini, et la distinction des personnes est réelle en Dieu.
Comme je l'ai dit, la vie humaine nous offre une analogie très éloquente de ce mystère. La paternité, c'est l'oeuvre d'un seul. Mais la maternité c'est le fruit de l'amour des époux. De là vient peut-être le lien, attesté par l'Evangile et profondément scruté par l'Eglise, entre la Sainte-Vierge et le Saint-Esprit. Dire qu'Elle a conçu du Saint-Esprit, c'est dire que le mystère de l'Incarnation "procède" de l'intimité d'amour entre Dieu et la Vierge à la manière dont le Saint-Esprit procède du Père et du Fils (ou du Père par le Fils, si l'on préfère la terminologie orthodoxe).
Quand le Père et le Fils aiment ce qui les unit, c'est-à-dire la nature divine, il n'y a là rien d'autre en fin de compte que l'amour de Dieu pour Dieu, la séduction que Dieu exerce sur Dieu (l'amour est toujours une séduction). Il y a deux Personnes pour aimer le Bien divin et s'y complaire, au lieu d'une seule. A ce niveau, on peut parler de l'intimité du Père et du Fils (Ils communient à la même source) : on n'a encore rien dit de leur amitié.
L'amitié c'est l'amour du Père pour le Fils en tant que Fils, c'est-à-dire infiniment distinct du Père (et non pas seulement en tant que Dieu ne faisant qu'un avec le Père) - c'est l'amour du Fils pour le Père en tant que Père... chacun offrant à l'Autre un Visage original infiniment distinct de l'Autre.
Cette amitié entre le Père et le Fils est aussi une séduction infinie : c'est elle qui est féconde et qui a pour fruit le Saint-Esprit. Si l'on se réfère à l'analogie de la maternité dont j'ai parlé, il faut dire que la procession du Saint-Esprit est la réalisation la plus éminente du mystère de la maternité, lequel est spirituellement différent du mystère de la paternité. On est père par l'intelligence et la parole - on est mère par l'amour, et l'amour réciproque ou amitié.
Les Pères de l'Eglise parlent souvent de l'action "maternelle" du Saint-Esprit. Cet instinct de l'Eglise me donne l'audace de rapprocher ces deux notions : la procession du Saint-Esprit et la maternité. C'est très mystérieux, comme toutes les appropriations. Mais c'est aussi ce qu'il y a de plus précieux dans la Révélation, c'est ce qu'il faut défendre à tout prix contre le rationalisme.
Il est beau de penser que les réalités humaines les plus simples sont aussi les plus profondes. La paternité, la maternité, l'amour et l'amitié sont des mots trinitaires à travers lesquels les chrétiens respirent une bouffée de vie éternelle (comme on respire le vent d'ouest ou qu'on sent passer l'air de la mer). Ces réalités sont sacrées, et les mots qui les expriment aussi. C'est pourquoi l'Eglise s'y attache tant : si elle médite un mois l'attente de la Sainte-Vierge (l'Avent), ce n'est pas pour rien - il y a péril à mépriser ces choses, si peu que ce soit. Ici-bas nous sommes sur les fleuves de Babylone : il ne faut pas oublier, quitte à renforcer notre déchirement, que nous sommes faits pour vivre de la paternité infinie et de la maternité infinie qui se déroulent au sein de Dieu.
Conclusion : il faut lutter sans cesse contre le rétrécissement de notre horizon, il faut aimer penser à ces choses-là. Par leur beauté, la séduction qu'elles peuvent exercer sur nous, c'est plus important que de faire beaucoup d'oeuvres et les oeuvres seront fécondes dans la mesure où elles relèveront d'un mystère de paternité ou de maternité. Nous devons y penser souvent.
Tel est le sommet la vie divine en elle-même - ce qui correspond au premier point du plan que je vous ai donné mercredi soir (N° 2, p.11). Maintenant, il s'agit de grimper la montagne.
Le secret de cette ascension, nous ne l'avons pas... et il n'y a pas besoin de l'avoir. Il faut et il suffit de laisser s'épanouir le mystère de la Sainte-Trinité qui est en nous - mais ceci d'une manière concrète. Pour ne pas tuer ce germe ou étouffer son épanouissement sous les épines, il faut être lucide sur ce que signifie pratiquement son développement. Quand on a compris clairement ce qui se passe et ce qui doit se passer, il n'y a plus qu'à y consentir. Le secours que Dieu attend de nous pour faire son oeuvre est très limité, mais il est irremplaçable. Faute de voir la situation telle qu'elle est - faute de l'accepter telle qu'elle est - nous en faisons trop et pas assez, nous essayons de faire ce que Dieu seul peut faire et nous ne Lui donnons pas ce que nous seuls pouvons lui donner : notre misère.
Commençons donc à voir le second point de notre plan, la vie divine menée par une créature. La créature adoptée par Dieu est admise dans l'intimité trinitaire où elle mène exactement la vie des Trois : mais elle ajoute à cette vie éternelle des nuances, ou plutôt une nuance fondamentale qui est le propre de la créature.
Dieu n'adore pas Dieu, le Fils n'adore pas le Père. Il n'y a pas d'action de grâce dans les dialogues trinitaires, il y a un chant éternel et incréé, un dialogue que l'on peut appeler une louange si l'on veut, mais c'est tout. Au contraire, tous les mots tels que : adoration, sacrifice, action de grâce, soumission, abandon, humilité, renoncement... et enfin oblation, ne prennent un sens que si l'on envisage une créature, fût-ce l'humanité du Christ ou la Sainte-Vierge.
Remarquez d'ailleurs qu'aucun de ces mots - pas même l'humilité, le sacrifice ou le renoncement - n'implique la moindre souffrance : ils définissent au contraire la véritable libération de la créature (la Vérité vous délivrera). Toutes ces attitudes sont autant de visages de l'amour de Dieu par-dessus toutes choses et plus que soi-même, amour qui est la loi de toute créature, et que Dieu Lui-même a déposé au fond de notre être en telle sorte que nous ne pouvons pas être heureux et "libres" si nous ne permettons pas à cet amour de s'épanouir.
Notons bien qu'il s'agit là d'une loi de notre nature (de toute nature) - et non pas d'une loi de la vie surnaturelle. L'amour de Dieu par-dessus toutes choses est le support naturel de l'amour divin : ce n'est pas l'amour divin lui-même. Toute créature est jetée dans l'existence dans un état d'explosion oblative, une sorte d'extase naturelle. Si l'homme est fidèle a cette oblation qui le soulève obscurément, s'il laisse parler son coeur tel que Dieu l'a créé, il s'offre par là même au mystère de la grâce qui dépasse infiniment la nature, comme nous l'avons vu jeudi matin (N° 3) - mais qui ne la détruit pas. Par conséquent, l'oblation de l'homme à Dieu, avec toutes les nuances qu'elle comporte, continue à imprégner le dialogue trinitaire entre l'homme et Dieu, et à lui donner une coloration particulière qui fait de toute notre vie un sacrifice de louange animé par un désir intense de se perdre en Dieu.
Cela doit être dit avant toute considération pratique, ascétique, morale ou tactique. L'essence de la vie religieuse, même ici-bas (et d'ailleurs de toute vie chrétienne : la vie religieuse est simplement plus lucide), c'est d'être une liturgie d'action de grâces, une eucharistie. Un religieux est un être qui se consume à la flamme de Dieu, pour rien. Se perdre en Dieu, se perdre pour Dieu... proclamer que Dieu seul est important et que nous sommes inutiles. Nous ne sommes pas inutiles à la gloire de Dieu, mais c'est la gloire extérieure elle-même qui est inutile : elle n'ajoute rien à la gloire intérieure de la Trinité.
Le Christ Lui-même en tant qu'homme najoute rien à cette gloire intérieure : Il est un serviteur inutile, et la Sainte-Vierge aussi. Elle le proclame, elle met sa joie à le proclamer. Elle sait que tout cela est gratuit, que c'est le luxe de Dieu... et elle le chante dans un Magnificat éternel.
Telle est bien l'eucharistie : "réjouissez-vous toujours, rendant grâces en toutes choses". Nous rendons grâces d'être si précieux, nous qui sommes inutiles. Alors nous répandons nos forces en libation, c'est-à-dire pour rien, pour faire plaisir à Dieu, pour qu'elles s'usent et se consument à la flamme de Dieu.
Cela doit nous délivrer de toute inquiétude (nihil solliciti sitis, ne vous tracassez de rien). Dans la mesure où une créature pourrit d'inutilité, elle remplit parfaitement sa fonction de créature. Etre mis au rencart, c'est pour cela que nous sommes venus. L'intérêt de notre vie, c'est de ne pas en avoir : nous sommes un chant à la gloire de Dieu, et nous ne sommes que cela.
Nos misères, nos souffrances, nos défauts, nos péchés eux-mêmes, toutes ces journées que nous avons l'impression de rater - si nous pouvions comprendre que le problème n'est pas de bien fonctionner, mais d'offrir, comme tout serait plus simple ! La matière d'un sacrifice n'a pas besoin d'être noble, il suffit qu'elle soit offerte. Alors au lieu d'offrir une journée "parfaite" (mais qu'est-ce que ça veut dire ?), on offre une journée lamentable : qu'importe, si on l'offre ?
C'est donc un esprit d'insouciance ? Oui, et cela ne veut pas dire que ce ne soit pas grave : la moindre nuance d'inquiétude ou d'âpreté qui étouffe en nous cet esprit, c'est grave et c'est sérieux (dans la mesure où c'est volontaire). La vie est sérieuse parce qu'il ne faut pas perdre son temps : il ne faut pas oublier un seul instant d'être insouciant. La moindre goutte de notre vie, Dieu peut en faire quelque chose de merveilleux si nous voulons bien la Lui offrir, mais telle qu'elle est. Pour être délivré de tous nos complexes, le plus simple est de les donner tels qu'ils sont : ne pas essayer de s'en délivrer avant de se présenter à Dieu. Ceux qui font leur toilette avant de se présenter, cela veut dire qu'ils ne veulent pas tout donner, ils ne veulent donner que ce qui est beau. Mais c'est justement ce qui est laid que désire le Christ... pour nous guérir : ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin...
Alors allons-y, carrément. Ne refusons rien, donnons tout, sans faire le tri ni même l'inventaire. Les choses sont créées pour être brûlées, pulvérisées, jetées par la fenêtre. Pour un tel usage, il importe peu qu'elles soient belles ou laides : les cendres seront les mêmes...
On comprend mieux, dans cette lumière pourquoi Thérèse de l'Enfant-Jésus disait à une de ses soeurs après un petit sacrifice obscur : "Ce que vous venez de faire est plus important que si vous aviez obtenu le rétablissement des ordres religieux en France !". Nous avons du mal à y croire, nous "encaissons" mal une telle perspective : c'est la lutte éternelle entre l'esprit de Dieu et l'esprit de l'homme, qui voudrait bien établir des demeures définitives. Et pourtant, si nos demeures ne sont pas détruites, elles ne serviront pas à la gloire de Dieu.
Le monde déteste ceux qui ont compris cela, car il est animé par une concupiscence de rendement à qui toute idée de gratuité est insupportable. Il y a des points sur lesquels nous devons être conciliants et faire des concessions. Mais là-dessus nous ne pouvons pas, et c'est ce que le monde nous pardonnera le moins : de ne pas prendre l'humanité tellement au sérieux... justement parce que nous connaissons son véritable prix, qui n'est pas d'être sérieuse, mais aimée (Dieu seul est sérieux).
Remarquez bien que dans tout cela je n'ai pas encore dit un mot de la souffrance. Je tiens à dégager ce qu'il y a de difficile dans la vie chrétienne sans évoquer la souffrance, parce que ce n'est pas la souffrance qui fait la difficulté de la vie chrétienne. La souffrance est douloureuse (par définition), elle n'est pas dangereuse : Dieu ne l'envoie pas pour nous mettre en danger, mais pour nous sauver du danger. Ce n'est pas à cause de la souffrance que nous risquons de passer à côté de la porte étroite. Lucifer et nos premiers parents, ce n'est pas la souffrance qui les a fait tomber : c'est le mystère même de Dieu... et leur liberté. Le danger n'est pas ce que nous croyons.
Le jour où nous accepterons totalement des jugements comme celui que je viens de citer (celui de Thérèse à sa soeur), nous serons réconciliés avec Dieu et la vie commencera à devenir douce : essayons de le comprendre...
A la lumière de ce que nous avons vu ce matin, nous pouvons essayer de dégager le sens le plus profond (et le moins visible) des conseils évangéliques et des voeux qui leur répondent.
C'est la joie d'une créature qui perd tout pour l'amour de Dieu, qui se livre en pure perte, qui "s'effeuille" comme Thérèse de l'Enfant-Jésus. "Quelle joie j'éprouve, disait-elle, en voyant mon corps se détruire". Ce n'est pas la destruction comme telle qui la ravissait, mais quelque chose de bien plus profond que la mort, qui fait que la mort n'a plus d'importance parce que c'est au-delà. Ce n'est pas la mort, c'est plus radical que la mort... tout en étant déjà une résurrection : c'est la perte de notre être dans la vie divine. L'âme religieuse ne cherche même pas à atteindre ce but, elle sent que c'est fait, ou que cela se fait... et alors elle chante, elle chante pour rien, pour proclamer gratuitement que le but est atteint.
Telle est l'essence des conseils évangéliques : chantez votre néant, nous suggère l'Esprit-Saint à travers les paroles du Christ... et réjouissez-vous sans cesse.
L'esprit de Pauvreté, c'est La joie de dépendre de Dieu.
L'esprit de Chasteté, c'est la joie d'être le bien de Dieu.
L'esprit d'Obéissance, c'est la joie d'appartenir à Dieu dans nos actes et notre liberté.
A) La Pauvreté, c'est la joie de dépendre de Dieu dans notre être. Après la joie d'être Dieu, il n'y a qu'une seule joie : celle de dépendre de Lui.
L'instinct des Pauvres en esprit, c'est de proclamer cela et de s'enfoncer dans cette dépendance avec ivresse. C'est d'abord et avant tout pour satisfaire cet instinct que nous faisons voeu de pauvreté. Le voeu est un culte extérieur puisque c'est un acte social, mais il prend son sens en vertu d'un culte intérieur en dehors duquel il serait bien vain de pratiquer la pauvreté.
Mais ce culte intérieur est bien plus exigeant que tous les actes extérieurs. Il nous invite à nous réjouir d'avoir besoin de Dieu... et par conséquent d'avoir besoin des autres pour tout ce que nous recevons - non pas de ceux qui sont à notre service, mais du bon plaisir de ceux qui ne dépendent pas de nous et ne nous doivent rien. Ce n'est pas facile d'aimer cela. Beaucoup de personnes très austères et même très généreuses ont un instinct de sauvagerie qui les pousse à ne pas aimer demander : elles préfèrent se priver que de mendier, elles croient ainsi pratiquer la pauvreté... alors que c'est le contraire. Nous aimons bien devoir les choses à nous-mêmes : il faut apprendre à se réjouir de les recevoir et de les demander. La pauvreté nous oblige à dire merci pour tout ce que nous recevons, et à chanter ainsi que nous n'avons droit à rien.
Au point de vue social, ce n'est pas vrai. Tout ouvrier mérite son salaire, et nous devons accepter de travailler pour ne pas être à la charge des autres. Mais en même temps nous devons mendier même ce que nous avons mérité et à quoi nous avons droit humainement parlant - pour que vienne émerger au plan social et visible ce qui est vrai au plan métaphysique, spirituel et invisible : à savoir que nous sommes inutiles et que nous ne méritons rien. Nous proclamons le plus possible que, même après avoir travaillé et porté le poids du jour et de la chaleur, nous ne sommes bons qu'à servir le Maître et à mendier notre soupe.
Une telle attitude est dangereuse, parce qu'elle peut inciter à "ne pas s'en faire", à ne pas se fatiguer avec la même ardeur que les hommes qui veulent et doivent gagner leur pain. S. Vincent de Paul demandait à une religieuse qu'il voyait balayer un couloir : "C'est pour l'amour de Dieu que vous faites cela, mon enfant ? - Oh oui, mon Père ! - Cela se voit. Car si c'était pour nettoyer le couloir, vous y mettriez plus d'énergie..." Evidemment, c'est un risque ! Et pourtant, nous ne pouvons pas renoncer à cette attitude. Quand on joue à un jeu passionnant, on n'y met pas moins d'énergie et d'application que pour accomplir un travail exigeant : mais on le fait dans un autre esprit que celui de gagner sa vie ou d'obtenir à tout prix un résultat (ceux qui mettent trop d'ardeur au gain sont appelés précisément de mauvais joueurs).
L'âpreté avec laquelle les hommes travaillent pour construire à tout prix ce qu'ils appellent un monde meilleur, c'est l'éternel péché de la tour de Babel, qui les rend de plus en plus inhumains et qui retourne d'ailleurs contre eux-mêmes le fruit de leurs efforts, selon le châtiment infaillible déjà évoqué dans la Bible (il suffit de penser aux nombreux cris d'alarme des savants sur la pollution de l'atmosphère, la multiplication des névroses, etc.). Les différents marxismes ne font que systématiser cette âpreté, tirant jusqu'au bout les conséquences impitoyables du blasphème prométhéen que constitue le capitalisme.
Il faut donc avoir le courage, malgré tous les risques que cela comporte, de proclamer à la face du monde que nous ne servons à rien, que nous n'avons droit à rien, que nous dépensons nos forces en pure perte, que nous travaillons comme des enfants qui jouent... et que cela fait notre joie. Et nous pouvons affirmer que toute autre attitude attirera sur le monde un poids de malheur et de malédiction bien plus lourd que tous les bienfaits de la civilisation.
Telle est la première finalité de la vie religieuse, et spécialement de la pauvreté religieuse. Il peut y avoir d'autres finalités selon les différentes familles : mais elles sont toujours secondaires, et ne doivent jamais faire oublier la première.
On peut dire qu'une vie contemplative est une vie religieuse où il n'y a pas de finalité secondaire. C'est pourquoi la vie contemplative pose un tel problème aux hommes et aux chrétiens... et même aux prêtres parfois : on est bien obligé de s'apercevoir que c'est une vie qui ne sert à rien. Quoi qu'ils fassent pour les hommes, les monastères ne sont pas subordonnés aux intérêts de la société : c'est pourquoi ils sont un scandale, et doivent l'être - bienheureux ceux pour qui ils ne seront pas un scandale !
Vous, religieuses enseignantes, vous avez une finalité secondaire qui arrange les choses et vous donne une sorte d'alibi aux yeux du monde. Il ne faut pas que ça les arrange trop tout de même... attention à "la gloire de notre congrégation", attention aux belles bâtisses... Le Concile a dénoncé le triomphalisme, mais il n'y a pas trente-six façons d'éviter le triomphalisme : il faut cesser de se prendre au sérieux - et ça va beaucoup plus loin que toute réforme qui permettrait de nouveau de se prendre au sérieux : il peut y avoir un triomphalisme de la pauvreté, une pauvreté du dehors de la coupe et du plat.
La pauvreté religieuse essaie de proclamer au plan social notre dépendance à l'égard de Dieu. Ce n'est pas plus vrai pour nous que pour les autres, mais nous essayons de le dire par notre vie elle-même. La solution du problème social, le véritable communisme, ne consiste pas à proclamer que tout appartient à tous, mais que rien n'appartient à personne... parce que tout appartient à Dieu et que nous recevons tout de Dieu.
Le Christ ne s'est pas fait pauvre pour conquérir le Royaume des Cieux, ni même pour nous donner l'exemple (Il n'a jamais rien fait uniquement pour nous donner l'exemple). Le Christ était consumé par le besoin de s'offrir à Dieu en proclamant sa dépendance et son inutilité. Au Ciel, Il le proclame dans la gloire, mais sur terre Il ne pouvait le faire que par le langage de la Pauvreté, de la Chasteté, de l'Obéissance. Cette vie d'effacement était un chant d'amour et de louange à son Père. Il a toujours mené cette vie, même quand personne ne pouvait la voir. Mais pour ceux qui le voyaient, c'était déjà la manifestation de sa gloire : cette vie manifestait qu'Il était nourri d'une nourriture invisible et brûlé par la gloire de son Père.
Notre vie religieuse doit être aussi avant tout un chant d'amour et de louange : avant de servir à nous sauver, nos voeux ne doivent servir à rien qu'à proclamer que nous sommes déjà sauvés. Les conseils évangéliques ne sont pas d'abord des moyens, mais un chant jaillissant spontanément dans le coeur de ceux qui se sentent déjà du Royaume des Cieux.
Conséquences pratiques. - Ce qui va formellement contre l'esprit de pauvreté, ce n'est pas de trop dépenser ou d'aimer les belles choses et le luxe (ce n'est pas recommandé, mais ça va plutôt contre la tempérance), c'est de thésauriser, d'accumuler, de faire des provisions, de vouloir prendre des précautions en vue de l'avenir.
Tout cela est une indélicatesse et un manquement à la pauvreté, car c'est un refus de dépendre de la Providence. Certes il ne faut pas tenter Dieu par une négligence coupable à l'égard des choses temporelles - mais il ne faut pas non plus chercher autre chose que le pain quotidien.
C'est très exigeant, car ça s'étend aux plus petites choses. Nous n'aimons pas être dans l'insécurité ni la précarité... ce qui revient à ne pas aimer dépendre.
La pauvreté demande aussi une certaine libéralité. Il faut savoir donner, et par conséquent se priver de certaines petites choses dont la possession ou l'usage sont pourtant très légitimes - s'en priver, non par prouesse mais par insouciance et parce que ça libère de s'en détacher. C'est d'autant plus vrai que l'objet en question a une signification spirituelle ou affective, qu'il nous aide à être conscients du bonheur d'exister, et surtout que nous nous réjouissons qu'il nous appartienne.
Gemma Galgani vivait très pauvrement, elle n'avait presque rien dans sa chambre, elle le disait fièrement au Christ - mais elle tenait beaucoup à une relique de Gabriel de l'Addolorata. Le Christ lui fit sentir qu'elle n'était pas pauvre sur ce point. Elle essaya de se défendre "parce que c'était une relique". Mais c'est justement quand nous croyons avoir ]e droit de nous attacher aux choses qu'il devient dangereux de s'y attacher. Plus une réalité a de la noblesse, plus elle est utile au Royaume de Dieu, plus il est tentant d'exercer à son égard un esprit de possession... et plus c'est grave. Il vaut mieux être attaché à de pauvres choses qui nous humilient qu'à de grandes choses qui nous exaltent et nous rendent parfois féroce quand nous voulons les défendre : c'est à ce moment-là que les religieux deviennent si facilement inhumains... et ça peut aller jusqu'au péché mortel.
Dans le domaine spirituel aussi, nous avons envie de faire des provisions - et c'est encore un péché contre la pauvreté. "Que ferai-je dans tel cas, devant telle épreuve ?" S'inquiéter de l'avenir, c'est pécher contre la pauvreté : c'est comme si on se mêlait de créer, disait Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Donc, pas de provisions. Il suffit que Dieu nous donne la grâce du moment pour l'épreuve du moment. Si nous envisageons à midi l'épreuve de quatorze heures, nous verrons très bien la difficulté, mais nous la verrons sans la grâce de quatorze heures, qui n'est pas imaginable... l'épreuve imaginaire est donc toujours insoutenable, alors que l'épreuve réelle ne l'est jamais. Une religieuse me disait : "Dieu voit bien que je ne suis pas capable de telle chose, alors Il m'en demande plutôt une autre". Or ce n'est pas tout à fait cela : parce que Dieu nous demande réellement quelque chose, nous sommes incapables d'en faire une autre... même si, apparemment et dans notre "petite tête", nous devrions la faire.
C'est presque la définition du scrupuleux : le souci de ce qu'il devrait faire (et qu'il ne peut pas faire) l'empêche de voir ce qu'il peut et doit faire... mais qu'il ne fait pas, ou qu'il fait mal à cause de tout cet encombrement. Le remède serait donc l'esprit de pauvreté - mais à un tel degré de profondeur qu'il est très difficile d'y parvenir, et c'est pourquoi certains scrupuleux portent une croix féconde qui les invite et les accule à plonger plus rapidement que d'autres dans la béatitude des pauvres.
Il est donc normal de se sentir impuissant en face de tout ce que Dieu ne nous demande pas en fait. Quand Il nous le demandera, Il nous donnera la grâce nécessaire : il faut faire confiance en particulier à la grâce d'état. Mais retenons bien que nos voeux procèdent d'un certain esprit, que cet esprit procède d'un instinct, et que cet instinct est en nous : il n'y a pas à le fabriquer, il n'y a qu'à le suivre. La perfection n'est pas une acrobatie décourageante, une sorte de trapèze volant dont nous verrions les saints faire la démonstration, et que nous essaierions en vain d'imiter. Il n'y a pas à calculer son coup pour y arriver. La pauvreté n'est pas un art mais une spontanéité : c'est la charité de Dieu qui nous presse. Laissons-la faire...
L'esprit d'enfance, dit Benoît XV, "consiste à appliquer à la vie spirituelle la spontanéité que les enfants appliquent à la vie naturelle". Cela s'oppose à l'art, c'est-à-dire aux efforts par lesquels un homme essaie d'apprendre un geste plus ou moins compliqué en imitant ce qu'on lui montre (par exemple pour conduire une voiture). Sans doute la vie spirituelle s'apprend, elle aussi, mais plutôt comme on apprend à boire, à marcher, à manger... ou à dormir. Il faut apprendre à laisser parler en nous la vie surnaturelle qui nous poussera tout doucement et simplement, tout "naturellement", à être pauvre, obéissant et chaste.
Prenez un petit chat qui ne saurait pas miauler. Vous l'emmenez en classe pour lui montrer comment il faut faire. Vous décomposez le mouvement au tableau. Il dira : c'est trop compliqué... il sera découragé.
Qu'il laisse faire la nature, ça viendra tout seul. Quand on étudie les mouvements les plus naturels et les plus banals, on est stupéfait de leur complexité (par exemple la marche). Et pourtant ça se fait tout seul. De même quand on lit la vie des saints et ce qui nous paraît être leurs prouesses, on se demande comment ils peuvent "y arriver". Eh bien ça se fait tout seul, là aussi ; c'est naturel - ou plutôt surnaturel : mais ce n'est pas une oeuvre d'art, un saut périlleux plus ou moins contre nature.
Ce qui est vrai, et qui justement nous donne la tentation de croire que c'est acrobatique, c'est que ce mouvement tout simple n'est pas à la portée de notre nature, c'est un don de Dieu. Aussi, comme dit S. Paul, "ce n'est pas une question d'efforts ni de records, mais de Dieu qui s'attendrit". Pour obtenir qu'Il s'attendrisse, il n'y a rien d'autre à faire, comme le dit cette fois Thérèse, que de "lever son petit pied, mais tout en étant bien sûr qu'on ne franchira pas la première marche" : nous montrons notre bonne volonté, mais nous acceptons d'attendre, parfois longtemps, que Dieu Lui-même nous donne un jour l'élan qui nous mènera tout en haut d'un seul coup et facilement. Ce qui est difficile, c'est cette attente vigilante et patiente à la fois de ceux qui attendent l'Epoux : ce qui est difficile, c'est la foi...
B) La Chasteté, c'est la joie d'être le bien de Dieu. Cette joie nous inspire le besoin de se cacher pour Lui appartenir, pour qu'Il soit le seul à jouir de nous : ne se révéler aux autres que dans la mesure où Lui-même nous le demande. L'esprit de chasteté est donc l'âme du silence. Toute révélation inutile de nous-mêmes est déjà quelque chose d'impur.
"La Sainte-Vierge a bien fait de tout garder pour elle, on ne peut pas m'en vouloir d'en faire autant", disait Thérèse. Et Jésus : "Quand vous priez ou jeûnez, faites-le dans le secret, parce que votre Père qui voit dans le secret vous le rendra".
En ce sens, nous devons essayer de cacher ce que nous avons de meilleur. C'est comme ça que les autres en profiteront le mieux, car c'est Dieu qui mettra ]a lampe sur le candélabre, et non pas nous. Il est très jaloux sur ce point, Il veut être le seul à connaître vraiment notre beauté. Il la cache même à nos yeux, et nous ne devons surtout pas chercher à la connaître : c'est la pire des fautes contre la chasteté (Si tu t'ignores, ô la plus belle des femmes...).
Quand nous faisons le bien, il faut essayer que notre main gauche ignore ce que fait notre main droite, il faut rendre le plus possible de services cachés : c'est la meilleure manière de faire profiter les autres de notre trésor...
Nous devons aussi, et c'est très difficile, ne pas encourager les autres à pécher contre la chasteté en leur faisant des compliments inutiles, en favorisant leur instinct de se dévoiler (de se dénuder) devant les regards humains. Thérèse disait à ce sujet qu'on sert aux Supérieures un poison quotidien, et que c'est miracle si ce poison n'empoisonne pas.
Les plus gros péchés contre la chasteté viennent toujours de ce que nous désirons l'âme des autres, et non pas leur corps. Alors ne nous excusons pas en disant que ce que nous aimons en eux, c'est leur âme : c'est justement le domaine le plus interdit, et la pudeur du corps ne doit être qu'un reflet de la pudeur de l'âme.
C ) L'Obéissance, c'est la dépendance de notre liberté. C'est moins profond que l'être, mais c'est peut-être plus important parce que c'est le plus sûr, le plus visible : l'obéissance se vérifie infailliblement au moment de l'épreuve. On peut avoir des illusions sur l'esprit de pauvreté ou de chasteté, mais pas sur l'obéissance. Pour être parfaitement fidèle aux deux premiers conseils, il faut une lucidité surnaturelle extraordinaire. L'obéissance en demande beaucoup moins. Seulement il faut y mettre l'absolu que nous désirons mettre dans la pauvreté et la chasteté : l'obéissance proclame cet absolu que nous voulons y mettre. Parce que nous voulons chanter que nous ne sommes rien, nous refusons d'avoir une volonté propre.
Pour incarner ce refus, il faut évidemment qu'un autre incarne devant nous la volonté de Dieu. C'est facile dès qu'on a compris que toute autorité légitime vient de Dieu. Nous ne devons pas obéir aveuglément, nous devons ouvrir les yeux tout grands pour vérifier que l'autorité s'exerce bien à l'intérieur du domaine où elle est légitime et vient de Dieu. Mais ce point étant vérifié, nous devons obéir aveuglément si nous voulons y mettre la folie de l'amour.
Un de mes frères disait au noviciat (il est parti depuis) : "Je ne peux pas obéir au Père Maître - parce que si j'obéis au Père Maître, c'est toute ma vie spirituelle qui est par terre". J'ai bien peur qu'il n'ait pas compris ce que nous venions faire ici : non pas construire une vie spirituelle, mais la perdre pour l'amour de Dieu. On peut vérifier ici que sans l'esprit de pauvreté, nous ne pouvons pas pratiquer vraiment (joyeusement) l'obéissance. Si nous faisons de notre vie spirituelle un bien plus précieux que les autres, si nous poursuivons à travers elle un objet que nous voulons posséder, nous sommes perdus... et nous ne pouvons plus obéir jusqu'au bout. Tant que l'Eglise ou les Supérieurs touchent au reste, même s'ils touchent à nous, ça va encore : nous pouvons y mettre beaucoup d'héroïsme en exaltant d'autant plus notre conscience d'avoir une vie spirituelle merveilleuse. Mais si l'obéissance touche à notre trésor, si elle veut nous l'enlever au risque de le détruire, alors nous ne pouvons plus accepter.
Notre trésor, c'est Jésus-Christ : aucun acte d'obéissance ne nous le fera perdre, car qui nous séparera de la charité du Christ ? Quand les filles de Thérèse d'Avila étaient prêtes à toutes les folies par obéissance (même de se jeter dans un puits), il est facile aujourd'hui de dénoncer une telle attitude comme infantile ou même désordonnée : nous ne devons pas pécher, même par obéissance. C'est vrai, et c'est pourquoi j'ai dit qu'il fallait vérifier que l'autorité s'exerce dans ses limites légitimes, pour vérifier qu'elle vient bien de Dieu. Mais si on se trompe matériellement sur ce point, ou même si on le néglige parce qu'on ne l'a pas compris, c'est beaucoup moins grave que de ne pas comprendre l'absolu aveugle qu'il faut mettre dans l'obéissance à une autorité légitime - et surtout de condamner cette folie, de la dénoncer comme antichrétienne. Il est très grave de ne pas savoir reconnaître et vénérer, au-delà de ses maladresses et de ses erreurs, la folie d'obéissance des saints. Et bien sûr il est très grave aussi d'exploiter cette folie d'obéissance comme cela s'est fait trop souvent chez des Supérieurs animés secrètement d'une volonté de puissance. On a bien raison aujourd'hui de dénoncer cette volonté de puissance, mais quand on dénonce l'obéissance qui lui faisait face, c'est encore la volonté de puissance qui nous anime...
C'est pourquoi l'obéissance ne doit surtout pas donner aux Supérieurs, en tant qu'hommes, un intérêt qu'ils n'ont pas du tout. Il ne s'agit nullement de plaire à nos Supérieurs, mais simplement de leur obéir. Certes devons-nous les aimer parce que ce sont nos frères, et même avoir pitié d'eux, pitié de leur charge écrasante (surtout aujourd'hui !) - mais ce n'est pas à eux qu'il faut obéir, et nous ne devons pas chercher à leur plaire en obéissant, mais à Dieu seul. Bien sûr il ne faut pas obéir bêtement et matériellement, nous devons obéir à leurs intentions, et cela encore demande le plus d'intelligence possible (avec toute la souplesse et la finesse requises) - mais, une fois leur intention comprise et une fois vérifié qu'elle relève bien des limites de leur autorité, il n'y a plus à s'occuper d'eux, il n'y a plus que nous et Jésus-Christ.
En vertu même de cet absolu, notre obéissance doit être absolument libre et sans scrupules. Nous ne devons pas nous inquiéter de l'opinion des autres au sujet de notre conduite, ni même de celle de nos Supérieurs en tant qu'hommes (ou en dehors de leur autorité légitime). Notre vie religieuse étant une vie perdue, nous ne devons être esclaves de rien ni de personne. Une grande part de nos efforts de vertu vient du désir qu'on se fasse de nous une bonne opinion... ou du moins pas trop mauvaise. C'est en partie légitime, mais si le plus gros de notre édifice est bâti là-dessus, c'est vraiment dommage ! Thérèse d'Avila elle-même reconnaît qu'une grande partie de sa force contre les tentations classiques de la jeunesse était venue du "point d'honneur". Ça ne devrait pas nous intéresser tellement. Vous avez tout donné, vous n'avez pas encore perdu votre réputation, vous êtes encore considérées. Il faut être prêt à donner cela aussi, il faut même en un sens le désirer, car nous ne pouvons rien donner de plus profond à Dieu.
Pour y parvenir, il est bon de contempler la Sainte Face... Si nous parvenons à nous réjouir d'être éventuellement perdus de réputation, nous serons totalement libres... et Dieu désire pour nous cette liberté intérieure. Il ne faut pas être comme des moutons qui se laissent conduire aveuglément par ce qui se dit et ce qui se fait... même dans la vie religieuse. Il ne s'agit pas de s'y opposer systématiquement, il faut se méfier seulement de l'esprit grégaire.
Il ne faut pas se mettre à part de la vie commune pour ce qui est du don de soi. Mais pour ce qui est de recevoir, il faut parfois se mettre à part ; il faut en tout cas être autonome et non pas dépendant de ce que nous en recevrons. N'attendons pas trop de la vie commune, comme si elle était la panacée universelle. La seule chose que nous en recevons à coup sûr, c'est l'occasion d'exercer notre charité en aimant la misère de nos frères... et en recevant parfois des coups de bâton, ou tout au moins des coups de brosse. Si nous attendons de la vie commune ce que Dieu seul peut nous donner, nous ne le trouverons pas. La vie commune, c'est l'Eglise, c'est un immense sacrement de Dieu - et un sacrement n'est rien par lui-même : un prêtre indigne nous donne aussi sûrement l'eucharistie et l'absolution que le Curé d'Ars...
Normalement cependant, nous vivons avec des frères en état de grâce, et nous leur devrions une gratitude infinie pour ce don surabondant. Mais il n'y a pas à leur demander davantage, justement parce que c'est infini. La seule chose à leur demander, c'est qu'ils acceptent notre vase de terre, c'est qu'ils nous fassent miséricorde. Si nous ne commençons pas par leur donner la nôtre, nous sommes aussi odieux que le débiteur impitoyable de la Parabole.
Si peu que vous ayez connu le monde, vous pouvez soupçonner ce que ça peut être de vivre avec des hommes qui ne semblent pas en état de grâce. Alors, nous devrions avoir toujours envie de sauter au cou de nos frères, parce qu'ils sont en état de grâce. N'allons pas en plus leur demander d'être des saints. Les ténèbres du monde, c'est déjà l'enfer (Huis clos, de Sartre). Vivre avec des saints, ce serait un avant-goût du Paradis (un avant-goût très austère, car les saints sont pleins de défauts, eux aussi, et ce n'est pas tellement drôle de vivre avec eux : les saints peuvent se faire souffrir entre eux bien plus profondément que les autres hommes, car ils atteignent au plus intime, et ce qui les sépare est parfois une dissonance infinitésimale, d'autant plus douloureuse).
En fait, nous vivons avec des frères en état de grâce, mais pas entièrement purifiés de tout endurcissement du coeur, et parfois secoués par le démon. Donc la vie religieuse est un Purgatoire (nous y reviendrons quand nous parlerons de la cruauté du péché véniel). Nous-mêmes, espérons-le, sommes dans ce cas, et nous ne pouvons pas être purifiés du jour au lendemain. Tant que c'est ainsi, nous sommes fatalement un fardeau pénible et parfois cruel pour nos frères. Alors tantôt on sent la joie (ecce quam bonum et quam jucundum... comme il est doux et bon de vivre avec des frères), tantôt on sent le fardeau (vita communis maxima paenitentia, la vie commune est la suprême pénitence) : "Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez la loi du Christ".
Notre fardeau, c'est notre péché. Quand nous disons le Confiteor (Je confesse à Dieu) et que nous répondons Misereatur (Qu'Il ait pitié de toi), essayons que ce soit vrai... essayons surtout de penser que celui qui demande pardon le demande vraiment : accordons-lui au moins d'être sincère, et répondons en conséquence. Nous vivons dans un continuel Pardon, nous devons tout à la Miséricorde. Nous avons toujours besoin du pardon des autres, et par conséquent nous devons passer notre temps à pardonner, trouver que c'est normal et quotidien.
Mais pour pardonner, il faut qu'il y ait matière à pardonner : alors il ne faut pas s'étonner que les autres nous fassent mal. Les péchés des autres ne nous coûtent rien tant qu'ils ne nous atteignent pas : alors à ce moment-là nous sommes très indulgents, nous pardonnons tout sans difficulté, nous ne supportons pas qu'on mette en doute la Miséricorde de Dieu, même si on ne fait rien pour l'obtenir. Seulement tout cela ne veut rien dire tant que nous ne souffrons pas nous-mêmes des péchés des autres - et cela peut aller très loin si ces péchés compromettent l'épanouissement normal (humainement parlant) de notre vie. Quand cela se produit, c'est le moment de se souvenir que notre vie est donnée. Le jour où, dans une communauté, les frères qui la composent accepteront lucidement que ça leur coûte de pardonner, je ne donne pas longtemps pour qu'on dise d'eux comme des premiers chrétiens : "Voyez comme ils s'aiment".
Il faut donc pardonner, et pardonner des choses profondes. L'endurcissement du coeur est plus cruel à Dieu qu'à nous. On entend dire souvent, et j'ai dû le dire moi-même : "Je ne comprends pas que dans la vie religieuse on voie des choses pareilles". Vous êtes venues ici pour être pardonnées, pour pardonner, et pardonner douloureusement. C'est là que commence la vraie charité. On n'y comprend pas grand-chose. Thérèse le dit bien : on substitue la sympathie naturelle à la charité du Christ. Vous savez comment elle se rendit tellement aimable à une des Soeurs qu'elle aimait le moins, que celle-ci fut persuadée, même après la mort de Thérèse, que celle ci nourrissait pour elle une sorte d'affection particulière. Ce frère qui nous déplaît, qui résiste même à l'amour de Dieu, il y a un mystère sur lui plus précieux que toutes les sympathies que nous pouvons rencontrer. Si cela ne vous suffit pas, c'est que vous ne comprenez pas.
Notre amour de Dieu vaut ce que vaut notre amour pour nos frères. Tant mieux pour ceux qui ont des qualités sociales qui les rendent agréables à vivre, mais ceux qui ne les ont pas ont quelquefois plus de mérite. Il faut tout de même que notre charité dépasse le scoutisme : nous bâtissons sur du surnaturel. Voyons un peu ce que l'amour de Dieu est capable de nous faire aimer. Ce n'est pas n'importe quel amour fraternel qui reflète l'amour de Dieu : c'est celui qui n'a pas d'autre motif que l'amour de Jésus pour eux.
Si notre amour du Christ est comme un feu, ce ne sont pas les antipathies naturelles et les torts réciproques, même graves, qui nous empêcheront de nous aimer. Si cet amour n'est pas un feu, ils nous en empêcheront. Si vous acceptez de souffrir un peu en pardonnant, vous souffrirez beaucoup moins ensuite. Si vous vous moquez de la nature au départ, pour aimer par-dessus tout, très vite, vous sentirez dans la Communauté ce je ne sais quoi qui en fait un petit Paradis.
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