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SAMEDI MATIN

La vie divine d'une créature comporte deux pages : une page historique et une page éternelle. La créature est soumise à une épreuve de foi et d'espérance avant d'être brûlée dans la pure lumière.

L'épreuve de la foi est le seul "problème" de la vie. Il n'y en a pas d'autre. J'ai passé quinze ans de ma vie à me poser des problèmes. Et puis, un beau jour, j'ai compris qu'il n'y avait pas de problèmes : il y a la lumière et les ténèbres, un point c'est tout. Les problèmes que se pose la philosophie moderne, c'est un effort des ténèbres pour s'emparer de la lumière et pour définir la lumière en termes de ténèbres : ça n'est pas étonnant qu'ils deviennent fous... Il n'y a rien d'autre à faire qu'à se laisser transformer par la lumière, et alors on comprend tout. La seule difficulté, c'est celle de la foi et de l'espérance : il n'y en a rigoureusement pas d'autre. Tout ce qui nous inquiète et nous paraît dangereux ne l'est pas : le seul danger que nous courions, c'est de ne pas surmonter l'épreuve de la foi.

Là, c'est sûr que le danger existe, et il ne vient pas des complications ou des peines de la vie. Ce danger a existé d'abord pour les anges et nos premiers parents, qui étaient pourtant à l'abri de toutes nos misères. Aux uns et aux autres, Dieu a proposé quelque chose de très simple : "Ou bien vous suivez votre idée, ou bien vous suivez la mienne. Si vous suivez la mienne, recevez la béatitude par la foi et l'espérance". Pour surmonter cette épreuve, il suffisait d'être humble, ou plutôt de le rester.

Malgré la différence entre notre nature et celle des anges, et la différence entre notre régime de vie et celui de nos premiers parents, le problème est en fin de compte le même pour nous : c'est le combat entre l'orgueil et l'humilité. Il n'y a pas d'autre question. Evidemment, la vie nous affronte à beaucoup d'autres difficultés, mais au point de vue du salut et de la sainteté, il n'y en a rigoureusement pas d'autre, car Dieu se charge de tout et Il fait tourner tout ce qui arrive (même les péchés) au bien de ceux qui sont humbles.

Rien ne peut nous séparer de la charité du Christ, si ce n'est l'orgueil. Il est très difficile de parler de l'humilité, parce que c'est une vertu très méconnue : on ne la comprend pas, et secrètement on ne veut pas la comprendre. L'humilité n'est pas le mécontentement de soi-même. Ce n'est même pas l'aveu de notre misère ou de notre péché ni même, en un sens, de notre petitesse. L'humilité suppose au fond qu'on regarde Dieu avant de se regarder soi-même et qu'on mesure l'abîme qui sépare le fini de l'infini. Mieux on voit cela (mieux on accepte de le voir), plus on est humble.

Etre éclairé sur ce point, c'est comprendre les vérités les plus profondes : c'est devenir intelligent. Les êtres les plus intelligents sont les plus humbles, et réciproquement. Naturellement parlant, un ange est plus humble que l'homme, parce qu'il est plus intelligent. Ce qui nous donne l'humilité, c'est un regard aigu sur la transcendance de Dieu. "Je te bénis, Père, parce que tu as révélé ces choses aux petits" : Jésus ne dit pas les sots, mais les petits, qui sont du même coup les plus intelligents.

Comme le dit Dostoïevski, il y a l'intelligence principale et l'intelligence secondaire. L'intelligence secondaire, c'est la richesse des idées avec l'art de les manipuler. Sur ce terrain-là, les ordinateurs sont plus forts que l'homme. Mais la véritable intelligence, l'intelligence principale, c'est la candeur d'un regard qui pénètre au fond des choses. A ce point de vue-là, Bernadette était beaucoup plus intelligente que Jean-Paul Sartre. Celui-ci, et tant d'autres avec lui, est complètement imperméable aux lumières qui le rendraient humble. Est-ce par aveuglement qu'il n'est pas humble ? ou par refus d'humilité qu'il est aveugle ? Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c'est qu'il a un instinct infaillible pour esquiver ces vérités-là.

La véritable intelligence vient du don d'intelligence, sur lequel souffle l'Esprit : c'est cette intelligence-là qui nous rend humble. Vous voyez que c'est loin du complexe d'infériorité - c'est même exactement le contraire, car le complexe d'infériorité ou le complexe de supériorité, c'est la même chose : c'est le regard sur soi - non pas la simple conscience de soi-même (elle est inévitable, et la Sainte-Vierge l'avait), mais le fait de s'arrêter sur soi, de ne pas décoller facilement. Un regard humble est fasciné par autre chose que lui, et délivré par là de toutes ses complications. Les hommes de génie sont souvent très orgueilleux, mais au moment où ils sont pris par leur objet, ils sont forcément humbles, parce qu'ils s'oublient : c'est après seulement qu'ils redeviennent orgueilleux, en se réjouissant d'être visités par une telle lumière. "Je ne sais pas qui fait ma musique, disait Mozart : mais ce n'est sûrement pas moi..."

Quand on a compris l'immensité de Dieu, petit à petit on ne peut plus s'occuper d'autre chose, et par là même on est progressivement délivré. C'est la fascination de Dieu qui nous rend humbles.

Il y a des gens qui passent leur temps à se proclamer des pécheurs, et qui ne sont pas humbles parce qu'ils n'acceptent pas d'être oubliés, ni de s'oublier. Nous ne valons même pas la peine d'être méprisés. Il est tout à fait vain de dramatiser à notre sujet, ce n'est pas intéressant : ce qui est intéressant, c'est Dieu.

Au fur et à mesure qu'on s'intéresse à Dieu, qu'on se laisse prendre par le courant, pécheurs ou pas pécheurs nous acceptons volontiers d'être surtout des serviteurs inutiles, et d'être oubliés. Ce ne sont pas les humiliations qui nous rendront humbles par elles-mêmes, car on peut les accepter d'une manière orgueilleuse. Si on les accepte humblement, elles peuvent nous délivrer des illusions et nous ramener à la conscience de nos limites : mais elles ne sont pas libératrices si nous ne regardons pas en même temps la transcendance de Dieu.

Quand nous sommes contents de nous, c'est de l'inconscience. Les humiliations nous délivrent de cette inconscience, mais pas de nous-mêmes : Il faut qu'Il croisse et que je diminue... C'est le lever du soleil qui dissipera nos petites lumières, et qui les fera se perdre dans la Lumière.

Le sommet de l'humilité nous viendra donc de la vision face à face. En attendant, plus on s'approche de Dieu, plus on est en contact avec Lui, plus Il grandit en nous et plus nous diminuons. Nous ne serons jamais aussi petits que la Vérité l'exigerait, sauf quand nous verrons la Vérité en face. Le modèle parfait de l'humilité, c'est Jésus en tant qu'homme parce qu'Il avait la vision face à face depuis toujours. L'humilité de la Sainte-Vierge est encore peu de chose à côté de l'anéantissement du Christ devant sa propre Personne. Dieu seul peut nous enfoncer à notre place en nous offrant son intimité : l'humilité est à la mesure de l'intimité.

Alors ce sont souvent les consolations qui nous rendent humbles, plus encore que les humiliations. Tel est le don des larmes, qui nous donne à la fois la saveur de Dieu et celle de notre néant. Notre néant nous désole, mais la saveur de notre néant, c'est la même chose que la saveur de Dieu : ce n'est pas la saveur de n'être rien, mais la saveur d'être dépendants de Dieu ; c'est quelque chose de positif, et par conséquent c'est une joie.

Puisque c'est Dieu qui donne l'humilité, pratiquement nous n'avons rien d'autre à faire que d'écarter les obstacles, c'est-à-dire de lutter contre l'orgueil de façon à nous préparer à recevoir l'humilité. La parole de S. Augustin devrait nous faire trembler pour toute la vie : "Les autres vices nous font commettre des oeuvres mauvaises, mais l'orgueil s'attaque même aux oeuvres bonnes pour les faire périr". Comment vérifier dès lors que nous évacuons l'orgueil de nos actes ? C'est comme un sirocco qui s'insinue partout. Nous n'avons aucun moyen matériel et infaillible de le repérer. Nous pouvons vérifier nos progrès dans la lutte contre l'intempérance, la jalousie, l'impureté, la colère, etc. La méthode de S. Ignace invite à noter tous ses progrès chaque jour sur un carnet (j'ai connu une Communauté où chaque religieuse devait tenir sa comptabilité quotidienne sur trente-cinq vertus). Il est bien difficile d'appliquer un tel contrôle à l'humilité, car il est paradoxal de dire : Je deviens de plus en plus humble (vous connaissez l'expression : pour l'humilité, je ne crains personne !).

Si d'autre part on se dit : Je ne suis pas humble, on ne favorise pas non plus l'humilité, parce qu'on reste centré sur soi. Le seul point un peu vérifiable, ce sont les péchés d'orgueil manifeste : un trop grand contentement de soi... ou un trop gros mécontentement, car cela revient au même - cela veut dire qu'on s'attarde à se regarder : que ce soit pour se réjouir ou pour se désoler, c'est un désordre qui a sa racine dans l'orgueil. Mais ce n'est pas toujours facile de ne plus penser à soi : le mieux, c'est alors de s'humilier de cet orgueil même, et de l'offrir comme une misère. A partir du moment où notre jugement le renie, il n'y a plus qu'à demander à Dieu de faire le reste et de brûler ce mal qui est en nous. Celui qui fait cela est délivré du pire, car il est délivré de l'obstination.

L'orgueil devient très grave à partir du moment où il pervertit le jugement. Tant que c'est l'imagination et les nerfs qui sont en jeu, ce n'est pas trop grave. Il n'y a qu'à y mettre un peu d'humour et se dire : je fais la bête. Mais à partir du moment où le jugement est atteint, c'est très grave parce que justement on ne peut plus s'en apercevoir, on est enfermé dans l'illusion. On est bien convaincu qu'il faut s'inquiéter de certaines tendances, on est prêt à faire beaucoup pour lutter contre elles, pour "agere contra" (résister à la nature) : mais on est incapable de mettre le doigt sur le point névralgique.

Le fruit le plus redoutable de l'orgueil, c'est donc l'obstination du jugement. "D'où vient qu'un esprit boiteux nous irrite, et qu'un boiteux ne nous irrite pas ? C'est que le boiteux reconnaît qu'il boite, tandis que l'esprit boiteux prétend marcher droit, et soutient que ce sont les autres qui boitent", dit à peu près Pascal. Mais comment lutter contre cela, contre une illusion aussi invincible ? Je ne vois qu'un moyen : il faut être convaincu que nous nous trompons, et en être convaincu à l'avance. Cela ne veut pas dire que nous nous trompons sur toute la ligne : nous recevons l'enseignement de l'Eglise, donc nous sommes dans la vérité - mais nous devons être convaincus que, dans la manière dont nous faisons passer ces vérités dans notre vie, nous mêlons des ténèbres qui viennent de nous. Nous ne pouvons pas penser quelque chose de droit sans y mêler quelque chose de tordu. Il faut en gémir et ne pas s'affoler, ne pas vouloir à tout prix discerner les ténèbres de la lumière, car dans cet effort il y aurait encore des ténèbres.

Le fruit le plus pernicieux de l'orgueil étant l'obstination, si nous reconnaissons vraiment que nous ne pouvons pas penser un seul instant par nous-mêmes sans souiller la vérité, nous nous offrons ainsi à la plus précieuse des illuminations. Etre humble, c'est dénoncer les ténèbres dans lesquels nous nous entêtons, reconnaître qu'elles sont là avant de les avoir décelées.

Prenons une comparaison. Voici un fils qui écoute tout ce que dit son père et s'efforce de le satisfaire en tout. Un jour, son père a un visage mécontent, mais ne lui dit pas un mot : "Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que j'ai fait ? - Tu es coupable, il faut me demander pardon. - Mais pourquoi ? - Je ne peux pas te dire pourquoi avant que tu aies demandé pardon...". Alors nous n'en sortirons jamais. Il s'agit de choses trop profondes pour que nous nous en apercevions : il y a des choses, pour les voir, il faut s'humilier avant de comprendre. Il faut sentir qu'il y a des choses que Dieu nous reproche sans que nous sachions quoi, et il faut s'incliner sans discuter : sinon, cela relève de l'entêtement du jugement qui veut s'emparer de la lumière par lui-même.

Il faut donc demander pardon de notre péché avant de savoir lequel - s'humilier d'abord, sans savoir précisément pourquoi. Aussitôt qu'on a fait ce mouvement-là, qu'on l'a fait du fond du coeur, la lumière pénètre en nous et nous fait voir les ténèbres dont nous étions coupables. C'est une situation qui n'est pas toujours très drôle, mais c'est à prendre ou à laisser : si nous avons le sens de la transcendance de Dieu, nous savons qu'il n'y a pas de comptes à Lui demander. Lui demander des explications, c'est déjà un péché, comme de discuter ou de nous entêter. Cette attitude, qui est la nôtre à tous, c'est au fond le seul danger véritable que nous courons. Si nous persévérons, nous répugnons au Saint-Esprit. Voilà pourquoi S. Paul nous dit : "Opérons notre salut avec crainte et tremblement" - non pas parce que nous sommes faibles, mais parce que nous sommes orgueilleux : craignons d'avoir la force de regimber sous l'aiguillon, et de répugner au Saint-Esprit.

L'esprit de foi est aux antipodes de l'entêtement, car il prononce la déroute de notre jugement en faveur de la confiance à un autre. L'important dans la foi, ce n'est pas telle ou telle vérité (dont nous pouvons toujours nous emparer pour devenir hérétiques), mais la souplesse inénarrable de l'adhésion. Ce mouvement de la foi, il faut qu'il s'accomplisse à tout moment dans notre âme : il faut renoncer à comprendre à tous les échelons, pour comprendre selon une lumière que Dieu nous donnera. La foi, c'est la préférence permanente donnée à une autre lumière que la nôtre. C'est très difficile, mais ça nous ouvre la porte du Paradis. Relisez dans l'Epître aux Hébreux l'éloge de la foi...

Si le monde ne marche pas mieux, c'est faute de certains actes dont Dieu a besoin. Il faut qu'il y ait sur la terre un certain nombre d'hommes qui ouvrent les écluses du Ciel par des actes de foi, comme l'a fait Abraham. Quand une créature humaine arrive à poser un tel acte, cela produit silencieusement une déflagration plus fantastique que toutes les bombes à hydrogène, parce que ça ouvre les écluses du Ciel et que tous les mérites et les trésors accumulés par le Christ et les saints peuvent se répandre sur la terre. Alors Dieu mène le monde pour obtenir de tels actes.

C'est pour cela que le rythme de Dieu n'est pas le nôtre. Quand nous voulons construire une maison, nous sommes obligés de le faire progressivement. Dieu, Lui, n'a pas besoin de ces délais, Il dit : Que la lumière soit - et la lumière fut. Le seul délai qui s'impose à Dieu, c'est celui qui vient de la liberté humaine, parce qu'Il veut la respecter. Il veut nous sauver en un instant, et Il le peut - mais Il veut le faire en réponse à un acte de foi. Pour obtenir cet acte de foi, il lui faut souvent des années. Alors Il attend, et ça donne des choses très curieuses. Il nous dit par exemple : "Commence cette oeuvre ; allons : Je suis avec toi !" On commence la maison. On pose la première pierre, puis quelques autres... et puis c'est la panne. Ca n'avance plus... et ça dure des années. A nos yeux, c'est du temps perdu. Nous ne comprenons pas que Dieu travaille pendant ce temps-là et qu'en vérité la maison avance, car la vraie maison c'est nous : Dieu attend seulement que nous soyons en bonne posture pour poser un certain acte de foi - cet acte est la dernière touche de l'oeuvre telle que Dieu la construit : dès que cet acte est posé, d'un seul coup la maison est terminée.

Pour l'apostolat, c'est pareil. Par exemple le monde musulman, il semble qu'il n'y ait pas moyen de l'entamer... peut-être n'y arrivera-t-on pas petit à petit, mais que tout s'écroulera d'un seul coup comme les murailles de Jéricho. Seulement il faut tourner sept fois autour... et chacun de ces "tours" peut durer des siècles. Le tout est que Dieu s'attendrisse jusque là (je veux dire jusqu'à renverser les murailles). Et pour cela il y a un degré inoui de confiance et d'humilité qu'il attend de nous, Il veut trouver des âmes qui aillent aussi jusque là, pour s'attendrir à la mesure même de leur confiance.

Pensez au sacrifice d'Abraham, où Dieu contredit Dieu : Il lui demande d'immoler exactement la réalisation de la Promesse. Il n'attend d'Abraham ni l'héroïsme ni la résignation, mais la foi, une foi tellement pure et insondable que le moindre mouvement d'orgueil, dans une situation comme celle-là, enraie la machine et rend impossible un tel acte.

Les actes de confiance sont le privilège des humbles. Vous mesurerez votre humilité à votre confiance, parce que justement, pour avoir confiance il ne faut pas se regarder, mais regarder uniquement Dieu et ce qu'Il veut faire. La difficulté de la foi est la même que celle de l'humilité : il s'agit toujours de donner la préférence à la dimension passive et infinie de notre esprit, celle qui accueille et attend, sur la dimension active et dynamique qui épouse forcément les limites de notre nature. Le seul acte infini que nous puissions faire, c'est celui d'être passif et de recevoir.

Le péché d'orgueil le plus profond et le plus irrémédiable (celui que peut-être ont commis les anges) consistera donc très précisément à refuser l'accueil de l'infini pour "se contenter" de ce qui est à notre portée. On voit que cet orgueil pourra facilement revêtir une apparence d'humilité : "Je n'en demande pas tant, je ne vise pas si haut, j'accepte avec modestie les limites de la condition humaine. Evidemment, c'est très beau, le bonheur infini qui m'est offert : mais ça coûte trop cher, c'est un peu fou, ça me dépasse... et ça ne vient pas de moi, alors je me résigne".

Je crois que le péché de Satan - le premier - a été commis très poliment, très correctement, au nom de la morale en quelque sorte (celle que Satan oppose à Dieu, mais très respectueusement, "si je peux me permettre..."), sans haine apparente au tout premier moment (évidemment, il s'est rattrapé depuis !). Dans la séduction que le démon exerce sur les hommes, il leur inspire souvent cette attitude : se faire une vertu de ne pas trop demander à la vie - cette modestie peut être la pire des suffisances, et un refus de perdre pied ; on trouve contraire à sa dignité de se laisser emporter par une joie infinie : l'homme au visage vertueux (que nous adorons secrètement plus que Dieu) ne doit être fou de rien, pas même de joie... pas même de Dieu. C'est à ce péché que s'applique très précisément la malédiction de l'Apocalypse : "Si tu étais chaud ou froid..." Il vaut tout de même mieux se tromper d'infini que de renoncer à l'infini.

Alors, il faut essayer de voir tout ce qui, dans notre vie, relève de cette attitude. Ce n'est pas visible comme un péché matériel : il faut demander la lumière qui nous délivrera... mais d'abord nous déchirera. Telle est la conversion qui fera de nous des enfants. Un enfant, c'est quelqu'un qui se réjouit d'être dépassé, car c'est si beau la vie ! Retrouver une telle légèreté réclame de nous une véritable mort.

Ce qui est douloureux, dans l'agitation de certaines Communautés pour "se réformer", c'est l'effort de la créature pour substituer son initiative à la seule activité infinie qui nous soit offerte, et qui est le silence. Il n'y a pas d'autre choix - le silence ou l'action : savoir attendre ou ne pas savoir attendre... On a toujours de bons prétextes pour refuser le silence et la patience, à savoir les caricatures du silence et de la patience, toutes les inerties et les scléroses que la sagesse des hommes impose au nom de la docilité : c'est encore une manière de refuser l'infini, tout autant que l'agitation actuelle. Quand on voit des mouvements apostoliques risquer de tout perdre au mauvais sens du mot, parce qu'ils n'acceptent pas de se perdre pour se laisser un peu mourir sous la main de Dieu, dans le silence et dans l'attente, et qu'ils se laissent griser par une oeuvre humaine !

Préférer une oeuvre humaine à une oeuvre divine, c'est renoncer à faire tout parce qu'on veut faire quelque chose. Il n'y a qu'une seule manière de faire tout : c'est de se laisser faire complètement par Dieu. Alors notre action aura les dimensions de la sienne, elle sera aussi vaste "que les rivages de la mer"...

Quand nous voulons apprécier la valeur de nos actes, ne regardons pas les résultats visibles (qui sont toujours limités) mais demandons-nous si notre vie a une portée infinie ou non. Elle a une portée infinie dès que nous sommes soumis à Dieu et donnons la préférence à cette série de mots : silence, patience, attente, obéissance - toutes choses qui provoquent dans notre nature une véritable répulsion... surtout aujourd'hui.

Bien sûr il faudrait nuancer tout cela, montrer qu'il s'agit de l'attitude invisible et non pas de notre vie apparente, qui peut être très mouvementée. La vie spirituelle n'est pas un sommeil, c'est une intensité inouïe dans l'action ou la contemplation. Mais ce n'est pas une intensité nerveuse. Le Père Kolbe avait fondé une cité religieuse éditant des journaux et plus active qu'une ruche. Mais il répétait à ses disciples : "Quel est le véritable progrès de notre cité ? Ce n'est pas de doubler notre tirage : ce sont nos âmes. Si on nous disperse et qu'on met tout par terre mais que nos âmes grandissent, en vérité notre oeuvre sera en plein essor".

Ces vérités, si on se permet de les oublier si peu que ce soit avec ténacité, on commet la faute la plus grave à l'égard de Dieu : "Une seule chose est nécessaire". Vivons à ce niveau, non pas dans l'ordre de l'exécution (ça n'a aucune importance), mais dans l'ordre de l'intention. Je dis cela parce que nous pouvons faire beaucoup d'efforts en pure perte.

Comprendre cela, c'est la seule façon de proclamer que Dieu est Dieu. Il ne faut pas prétendre "rendre service" à Dieu au détriment de sa Gloire. Des hommes qui font quelque chose de visible, Il en trouvera toujours tant qu'Il voudra, mais de l'amour, de l'humilité, de la foi, est-ce que le Fils de l'Homme en trouvera lorsqu'Il reviendra sur la terre... ?

A partir du moment où une âme se donne à Dieu, il n'y a aucune difficulté pour Lui à la combler des dons qu'Il a faits au Père Kolbe. La difficulté, même pour Dieu, c'est de trouver des âmes qui se donnent vraiment. Il n'y en a pas assez. Il peut s'en falloir d'un millimètre, mais ce millimètre est un abîme.

Exemple : Dieu prépare une moisson abondante à l'un de ses ouvriers - si celui-ci, à un moment quelconque, substitue son idée à celle de Dieu, tout est par terre. La Vie de Jésus de Renan ou Le Capital de Marx peuvent convertir quelqu'un tout autant que les Pères de l'Eglise si le Saint-Esprit s'en mêle. Et pourtant, ce ne seront pas des fruits portés par Marx ou par Renan : en aucune façon ce bien n'aura été fait par eux. Beaucoup diront de même : "Nous avons prophétisé en ton nom", et ils auront même fait des conversions, et Jésus leur dira : "Je ne vous connais pas". En réalité, c'est une âme qui aura prié, qui aura ramassé une épingle au bon moment, qui aura fait cela.

Sommes-nous vraiment à la hauteur de nos oeuvres ? Epuisez-vous à parler de Dieu pendant des heures à un sourd-muet (spirituellement), vous n'obtiendrez rien : c'est normal. Quelqu'un arrive après vous et dit un seul mot : la grâce passe à travers ce mot... et c'est l'illumination.

Vous me direz : "Mais alors, on ne collabore jamais avec la grâce ?" Si, mais à la mesure de notre confiance et de notre charité. Il y a vraiment une fécondité spirituelle qui peut d'ailleurs s'exercer à travers nos paroles, mais de soi c'est un mystère invisible. Il est impossible de savoir comment cela se passe : l'apôtre fidèle voit bien que sa parole produit du fruit, mais il ne sait pas comment (la génération naturelle, nous ne savons pas très bien non plus comment Dieu la rend féconde...)

En somme, il faut être convaincu - mais absolument convaincu - que la seule chose dont nous soyons capables par nous mêmes, c'est de renverser les vases et de tout casser. Quand on commence à le croire sérieusement, on commence un peu à être dans l'humilité.

SAMEDI SOIR

Nous allons commencer à parler de quelque chose de concret. Nous avons envisagé la vie divine en elle-même ;

" dans une créature;

" soumise à une épreuve.

Mais le plus extraordinaire, c'est que cette vie tombe dans l'âme et le corps d'un pécheur. C'est cela qui nous reste à méditer.

"Je sens deux hommes en moi... Qui me délivrera de ce corps de mort ?" Tout se joue, tout se décide dans notre vie autour du combat entre l'orgueil et l'humilité.

Trois remarques au sujet de l'orgueil :

1) Il s'attaque même aux oeuvres bonnes. Il ne suffit donc pas de faire le bien pour en être délivré.

2) Il n'y a pas de péché mortel sans orgueil (ce que S. Jean appelle l'orgueil de la vie, la volonté d'affirmer nos exigences). Mais parmi les péchés véniels, il faut distinguer très fortement ceux qui sont inspirés par l'orgueil de ceux qui viennent vraiment de la faiblesse.

3) Il faut distinguer aussi, surtout dans ce domaine, les péchés occasionnels et l'état de péché. Il n'y a rien à dire à une conscience à propos des péchés qui passent. Elle voit qu'elle a péché, elle le regrette, elle demande pardon : il est difficile de faire autre chose. On peut indiquer les moyens à prendre pour éviter de retomber dans certaines fautes, mais c'est tout : cette âme est éclairée sur l'essentiel.

Où il y a beaucoup à dire, c'est au sujet des fautes qui durent, auxquelles on est attaché, les fautes qu'on a tendance à justifier. Dans ces fautes-là, il y a toujours de l'orgueil.

 

S'il y a une telle différence entre l'orgueil et les autres vices, il y a aussi une grande différence dans la manière de lutter.

Pour lutter contre les autres vices, il faut combattre, faire des efforts, se fixer un but, déterminer les moyens, poursuivre énergiquement l'exécution du plan. La difficulté concerne généralement le choix et l'application des moyens : ce qui manque le plus souvent, c'est une détermination franche et vigoureuse.

Mais quand il s'agit de l'orgueil, on se trompe même sur le but. Pour être délivré de cet aveuglement, il ne s'agit plus de lutter ou de se dominer mais de se convertir. Le problème n'est plus de progresser vers un but (ce qu'on appelle justement "faire des progrès"), mais de virer de cap, choisir un autre but, "renverser la vapeur", brûler ce qu'on a adoré, adorer ce qu'on a brûlé.

La grâce de la conversion n'est pas d'abord une grâce de force mais de lumière - une lumière que nous ne pouvons pas fabriquer nous-mêmes. Dieu ne nous demande pas de la fabriquer mais de l'accueillir, et pour nous y disposer de l'attendre avec désir : telle est la fidélité de ceux qui veillent en attendant la visite du Maître. Nous obtiendrons la grâce de cette visite dans la mesure où nous accepterons d'en avoir besoin, de plus en plus douloureusement.

Quand Marie-Madeleine a vu le Christ, elle a compris ce qu'elle avait fait. Sa vue du monde a changé en un instant. Cela ne se provoque pas à notre gré : tout ce que nous pouvons faire, c'est de gémir, de prier, d'invoquer l'Esprit-Saint.

Regardez Pierre. Chaque fois qu'il était question de la Croix, il disait : "Cela ne se passera pas comme ça !" Il n'avait qu'un moyen de se convertir, c'était de trahir le Christ. Vous pensez bien que ce n'était pas lui qui pouvait inventer ça... il ne se rendait pas compte.

Vous voyez ici comment l'orgueil se glisse dans les oeuvres bonnes. C'était très bien de vouloir défendre le Christ contre les Pharisiens - mais l'orgueil se glissait là-dedans... Le Christ permet alors que Pierre fasse une grosse faute visible à l'oeil nu. Au début, il n'y a rien compris, cette trahison inconcevable, il ne s'en rendait même pas compte : il était refait par Satan. Alors là, regardez bien le miracle de la grâce. Pierre est en train de renier Jésus avec la plus parfaite conviction... rien ne pouvait plus l'arrêter, si ce n'est une lumière à laquelle il ne se préparait nullement. Jésus le regarde : sa vue du monde change - le monde est renversé, tout s'effondre. Il ne dira plus : Je mourrai pour toi - à peine osera-t-il dire, le coeur douloureux : "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime".

Magnifique exemple de ce qu'on peut appeler les purifications passives. Toute conversion est essentiellement passive : c'est une grâce qui fond sur nous, une lumière imprévue et imprévisible par laquelle on se laisse prendre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. On est retourné : c'est un vrai miracle à chaque fois. Les larmes que cela provoque sur les péchés passés ne sont plus des inquiétudes ou des craintes. On voit qu'on a refusé l'Amour, et que ce même Amour s'offre à nous de nouveau, plus que jamais. On s'est préféré à Dieu, on a le coeur brisé. Toutes les fois que cela arrive, même au plan du péché véniel, au bout du chemin ce sont les mêmes larmes.

La conversion suppose notre consentement, mais c'est tout de même quelque chose qu'on subit et non qu'on fabrique, parce que c'est l'axe de notre vie qui change. Par nous-mêmes, nous ne pouvons pas aller jusque là, nous pouvons améliorer les moyens, nous ne pouvons pas améliorer le but.

Ce qui reste à expliquer, c'est le mot purification. Normalement, une fois qu'on est converti, on est converti. Là, il faut faire attention pour examiner la situation avec réalisme et précision.

Il y a un certain lieu qu'on appelle le Purgatoire et vous savez ce qu'on y fait : à proprement parler d'ailleurs on n'y fait rien, on se contente de pâtir. Pourquoi ? On subit une peine pour payer une dette, pour satisfaire à la justice de Dieu, justice que les âmes du Purgatoire aiment aussi et veulent de toutes leurs forces. Cela demande un éclaircissement.

Le Christ est mort sur la Croix pour nous réconcilier avec le Père : il fallait satisfaire aux exigences de l'amour blessé, avant de guérir la nature humaine. Aujourd'hui on a tendance à voir dans le péché avant tout une maladie. La machine est détraquée, il faut la réparer : le Christ, comme le bon Samaritain, vient se pencher sur elle pour lui restituer sa vigueur première. C'est vrai, mais ce n'est pas le mystère de la Rédemption.

Le mystère de la Rédemption c'est autre chose, dont on n'aime pas beaucoup entendre parler. On n'aime pas les mots de réparation et de satisfaction, on les récuse au nom de l'Amour parce que, dit-on, ce sont des notions juridiques, cette histoire de dette à payer : entre Dieu et nous, il y a d'autres relations que celles d'un juge ou d'un gendarme avec son prisonnier. Dieu n'est pas un épicier : "Voilà votre petite note, si vous voulez bien régler..." Voilà ce que dit la mentalité moderne et nous sommes tous contaminés par cela.

Or justement, si on tient à l'Amour, il ne faut pas en méconnaître la nature et la structure. L'amour que nous avons pour Dieu vise Quelqu'un : cet amour ne vise pas un mouton qui serait bon à manger, ou un livre bon à lire, il vise Quelqu'un. Ce qu'on appelle la Justice, c'est tout simplement le respect de la personne en tant que personne : c'est ce qui nous fait sentir qu'on ne traite pas une personne comme une chose. Mais ce respect est justement un fruit de l'amour, c'est la conscience qu'il faut aimer l'autre en tant qu'autre. La justice, c'est cet aspect de l'amour qui respecte l'autre, son être, ses droits, sa volonté.

Connaissez-vous un petit livre qui s'appelle Tactique du Diable ? Un vieux démon écrit une série de lettres à un jeune diablotin, son neveu, pour lui expliquer comment tenter les hommes et les faire succomber. Or chaque lettre est signée : Ton oncle très affectionné. A la fin du livre, le neveu échoue (le "sujet" est sauvé par Dieu) et l'oncle le menace des pires représailles. Le diablotin s'étonne d'une telle cruauté, après les marques d'affection qu'il a reçues ! L'oncle répond : "Mon cher petit neveu, je t'aime... comme on aime les moutons, pour les dévorer. Toi aussi d'ailleurs... la seule différence, c'est que je suis le plus fort..." Voilà un amour qui ne respecte pas la personne. Souvent, notre amour des autres et même de Dieu ressemble à cette convoitise : il ne respecte pas leur personne.

Entre deux amis intimes, toutes sortes d'accidents peuvent survenir, qui viennent troubler leur amitié. Ils peuvent être mis dans l'incapacité de correspondre, ce qui suffit à interrompre le dialogue : il faut rétablir la communication - comme on répare une ligne téléphonique - pour que leur chant puisse à nouveau s'épanouir. Cela, c'est une cassure matérielle. Mais il peut y avoir une cassure spirituelle : la rupture de l'amitié même. L'amour aussi a son ordre, sa structure, ses exigences. Cet ordre est blessé dès que l'un des amis manque de délicatesse par exemple, dès qu'il ne saisit pas ou ne respecte pas les nuances et les finesses merveilleuses de l'amitié. Mais si cet ami commet une faute plus grave, il y a rupture. Quand on dit que deux personnes "ont rompu", on dénonce la rupture d'un ordre moral, qui est une chose beaucoup plus grave que toutes les catastrophes - précisément parce que l'ordre de l'amour est plus précieux que tout. Il faut réparer l'amitié rompue avant toute autre chose. Avant de panser leurs blessures, les deux amis doivent d'abord guérir leur amour. C'est ça qui est le plus important, le plus urgent et le plus exigeant.

Le péché rompt l'amitié avec Dieu. Il entraîne pour l'homme une série de malheurs, une sorte de décomposition, il le plonge dans la misère et l'aveuglement - mais ce n'est pas cela qui est le plus grave : avant de nous plonger dans ces ténèbres et ce malheur, le péché fait de nous des ennemis de Dieu et des fils de colère... c'est cela le plus grave, et ça ne se répare pas comme on répare une fracture. Le premier besoin de l'ami qui a rompu, c'est de se réconcilier : s'il a eu tort, il offre une réparation de ses torts. C'est normal. Un ami qui n'aurait pas ce désir ne serait pas un véritable ami. Si nous n'éprouvons pas ce désir envers Dieu, ce n'est pas bon signe.

Le genre humain tout entier a rompu avec Dieu. La réparation - la satisfaction - le Christ l'a offerte surabondamment pour le péché originel et pour tous les péchés du monde. Mais Il peut nous demander d'y prendre part, dans une mesure d'ailleurs variable. Il peut aussi ne rien demander, puisqu'Il a tout réparé lui-même. Lorsqu'il plaît à Dieu d'appliquer à un homme le prix du Sang de son Fils, Il lui donne tout sans rien demander - si ce n'est la mort elle-même, qui n'est pas peu de chose, et qui nous configure à la mort du Christ (explicitement par le baptême, implicitement sans le baptême ecclésial chez ceux qui n'ont pas été évangélisés).

Un homme qui a commis tous les péchés possibles et qui se convertit, reçoit le baptême et meurt, va tout droit au Ciel. Aucune rupture ne s'oppose plus à son union immédiate avec Dieu : aussitôt reçu le baptême, il est devenu parfaitement digne.

Lorsque nous sommes écrasés par un sentiment d'indignité à l'égard de Dieu, pensons qu'une seule goutte du Sang du Christ efface notre indignité. Nous sommes sûrs qu'il en est ainsi au baptême, que l'âme est réconciliée et n'a plus rien à offrir pour réparer. Nous en sommes sûrs dans le cas du baptême, cela ne veut pas dire que ce soit le seul cas. Nous n'avons pas le droit de prier pour les enfants qui meurent baptisés, nous devons seulement rendre grâces, car nous sommes sûrs qu'ils sont au Ciel : cela n'empêche pas d'espérer pour les autres, pour tous les autres - une bonne mesure, serrée, tassée, débordante... mais il faut espérer dans la supplication confiante, ce qui n'est pas la même chose.

S. Thomas suggère que la profession religieuse est un second baptême au point de vue de la réparation, parce qu'elle suppose la charité parfaite qui permet de nous appliquer sans mesure le Sang du Christ. Mais dans notre vie, il peut y avoir d'autres moments où nous posons des actes de charité parfaite... là encore, la seule différence est que nous n'avons pas l'espèce d'évidence que donne la profession religieuse...

La question du Purgatoire (savoir si nous en ferons), ne dépend absolument pas de la quantité de nos péchés. Le tout est de savoir si on joue à la banque de l'amour ou non. Le véritable amour ne demande pas de garanties, et dès qu'il a renoncé à toute garantie il reçoit tout.

J'ai insisté sur la satisfaction parce que c'est la moëlle du mystère de la Rédemption - mais aussi pour proclamer que les purifications passives, c'est une toute autre histoire. Ce n'est pas pour réparer que Dieu nous demande de les subir, mais parce que nous en avons besoin pour être guéris. Ceux qui acceptent cette vérité de tout leur coeur et s'offrent en toute générosité au traitement parviennent à la charité parfaite qui permettra à Dieu, si cela Lui plaît, de les dispenser de toute réparation (en fait, Il les dispensera sûrement de réparer pour eux-mêmes : mais Il peut leur demander de participer à la Rédemption du monde et de participer à la Passion du Christ, selon une mesure absolument gratuite fixée par sa Sagesse).

Par conséquent, il faut souffrir : soit pour satisfaire à la Justice, soit pour être guéri par la Miséricorde. Ceux qui s'offrent à la Miséricorde (pensez à l'acte d'offrande de Thérèse de l'Enfant-Jésus) savent que Dieu ne leur demande aucune expiation : Il leur a déjà tout pardonné, Il leur demande seulement de se laisser brûler par la Miséricorde. Cela reste douloureux, mais dans un climat d'amour et non de justice. C'est à vous de choisir à quelle sauce vous voulez être mangées.

Ce qui est étrange, ce que nous avons beaucoup de mal à comprendre, c'est que nous puissions être pardonnés, totalement pardonnés, réconciliés avec Dieu... et avoir encore besoin de subir un traitement douloureux.

En effet, même réconciliés nous sommes longtemps incapables de supporter l'invasion excessive de l'amour. C'est comme un estomac trop longtemps vide qu'il faut réalimenter par étapes, ou comme des yeux habitués à l'obscurité des grottes : pour remonter à la surface, ça ne se fait pas tout seul, et malgré toutes les précautions c'est très douloureux.

Ce n'est donc pas une question de justice ou de satisfaction. Un grand pécheur qu'on vient de baptiser va directement au ciel s'il vient à mourir dans cet état. Il peut même devenir un grand saint, franchissant en quelques instants les étapes qui mènent à la perfection, et mourant de contrition comme la pécheresse dont parle beaucoup Thérèse, morte la nuit même de sa conversion. Mais il peut arriver aussi que l'amour de cet homme reste très faible : c'est la plus petite de toutes les graines et de tous les virus qui composent sa psychologie. Dans ce cas, il ne peut accueillir l'amour de Dieu qu'à très petite dose : autrement il en mourrait, comme le montre justement l'exemple de la pécheresse. Si Dieu veut qu'il grandisse en restant sur la terre, il va y avoir nécessairement un combat très douloureux entre la vie divine de cet homme et "la vie du péché" dont parle S. Paul. Il va se découvrir incapable, à cause de tout son être (ce que S. Paul appelle son corps de mort), de poser les actes de confiance que l'amour l'invite à poser d'une manière de plus en plus pressante (la charité de Dieu nous presse).

Pour poser un acte humain, aussi spirituel que vous voudrez, l'homme a besoin de tout son être, âme et corps. Un aliéné au sens fort du terme ne peut plus poser d'actes humains, parce que son âme est prisonnière de son corps détraqué (il peut être en état de grâce, mais il ne peut pas poser des actes de vie théologale, parce que ce sont aussi des actes humains). Par conséquent Dieu ne peut pas en faire un saint.

Ainsi donc, nous pouvons avoir envie de dire Fiat à la volonté de Dieu (une envie dévorante venant du Saint-Esprit), tout en étant incapables de laisser sortir ce Fiat, parce que notre coeur est ennemi de Dieu malgré nous, et que pour le moment nous n'y pouvons rien. La grâce sanctifiante nous rend dignes de la vision face à face... et pourtant nous ne sommes pas capables de faire face à l'Esprit-Saint, nous ne pouvons pas supporter que la vie divine s'engouffre en nous sans mesure avant d'avoir été purifiés.

Ce n'est pas la faute de Dieu qui nous punirait, et ce n'est pas non plus notre faute (ou ça ne l'est plus), mais c'est comme ça : "Le bien que je veux faire, je ne le fais pas - l'esprit est prompt, mais la chair est faible". Nos désirs sont sans limite, ils s'élancent vers Dieu parce qu'ils viennent de Dieu... mais notre chair ne peut pas suivre parce qu'elle est trop lourde, lourde de tous nos péchés passés, des péchés du monde qui nous entoure et spécialement de tous ceux dont nous portons l'atavisme. La chair, ce n'est pas seulement ce qu'on appelle les péchés de la chair, c'est quelque chose qui ne sait pas réagir avec confiance aux mouvements de Dieu. Si nous ne savons pas faire oraison, c'est à cause de notre corps.

Dieu est un feu dévorant, un buisson ardent.

Je ne sais si vous avez vu des parcs à transformateurs à haute tension : il ne ferait pas bon se promener au milieu ! On pourrait écrire sur le Tabernacle : "Haute tension, danger de mort, défense d'entrer". Les Israélites le savaient très bien, ils avaient ce sens : "J'ai vu Dieu, je vais mourir"... C'est dangereux parce que c'est trop intense, c'est trop fort. Dieu lui-même n'y peut rien. Ou plutôt, Il y peut quelque chose mais, du moment qu'Il a consenti au péché de l'homme, Il a consenti à ce qu'Il ne puisse s'engouffrer en nous sans précaution.

Cela produirait trois effets : dans le corps, la mort ; dans les nerfs, la folie ; dans l'âme, le désespoir. Voilà ce que veut dire être ennemi de Dieu : tout notre être réagit à l'approche de Dieu comme à l'approche d'un ennemi, c'est irrésistible, et encore une fois Dieu n'y peut rien, et notre bonne volonté non plus. Tout ce que Dieu peut faire (avec notre bonne volonté), c'est d'y aller tout doucement et de provoquer en nous des réactions "atténuées" (au sens médical) qui nous vaccinent peu à peu, ou plutôt qui estompent progressivement, jusqu'à disparition totale, la réaction de rejet de tout notre être contre la greffe divine.

Reprenons les trois points :

 

1) Pour le corps, la mort.- "Le dernier ennemi vaincu sera la mort". Nous sommes condamnés à mort : les saints n'y échappent pas, mais ils meurent d'amour - l'amour de Dieu, après avoir détruit toutes les résistances de leur être, détruit finalement ce vase de terre incapable de supporter la gloire de l'âme.

Au temps de Thérèse, on désirait beaucoup dans son milieu "mourir d'amour", ou du moins dans un acte d'amour - ce qui exigeait un tour de main particulièrement délicat auquel on essayait de s'entraîner En vérité, il y a pour mourir d'amour une seule condition, c'est d'être un saint. Les saints meurent d'amour parce que notre corps d'argile ne peut pas supporter une trop forte dose de vie divine. La Sainte-Vierge et le Christ sont à ce sujet l'exception miraculeuse qui confirme la règle. Bossuet le dit fort bien à propos de l'Assomption : ce ne fut pas un miracle, mais la fin du miracle qui permettait à la Sainte-Vierge de ne pas être brûlée par ce feu dévorant.

Ce poids d'amour excessif qui déchire l'enveloppe du corps n'empêche pas la maladie : elle la provoque au contraire, tout en offrant au corps une force de résistance indéfinie contre les menaces naturelles de corruption. Ce double effet relève d'un unique mystère : les prémices de la gloire (plus précisément le germe de la gloire) fortifient déjà le corps contre ses ennemis naturels, tout en provoquant peu à peu sa dissolution - ce qui revient à dire en fin de compte que notre corps de mort fait partie des ennemis naturels qui s'opposent à l'expansion du corps glorieux dont nous portons le germe depuis le baptême. "Au fur et à mesure que l'homme extérieur se décompose, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour" : le sacrement des malades est le signe efficace de ce mystère, c'est pourquoi il guérit autant qu'il aide à mourir - dans les deux cas, il est le canal de la gloire triomphant de la corruption.

A la Résurrection, notre corps sera fait sur mesure pour supporter la gloire de l'âme. En attendant, l'invasion de l'Amour est un péril de mort même pour les saints, car c'est une vie infinie qui fait irruption dans un vase d'argile inapte à la supporter.

 

2) Dans les nerfs, la folie.- Ce résultat n'est pas un effet direct de l'invasion de l'amour de Dieu, mais bien au contraire de la défense que lui oppose notre organisme tant qu'il n'a pas été purifié.

C'est pourquoi j'ai dit qu'il serait l'effet d'une invasion imprudente de la vie divine - tout comme l'invasion de la lumière du jour dans une rétine habituée pendant des mois à l'obscurité d'une grotte serait intolérable pour celle-ci et la rendrait aveugle. Je précise donc dès maintenant que les saints, dès ici-bas, ne connaissent plus ce danger, parce que l'amour de Dieu lui-même a cautérisé progressivement leurs nerfs, provoquant une série de réactions "atténuées" qui permettent doucement de s'éteindre à la fièvre provoquée par cette invasion.

L'amour de Dieu agit exactement comme un microbe : ce n'est pas le microbe qui donne la fièvre, mais la défense de l'organisme contre lui. L'amour de Dieu nous donne la fièvre parce que tout notre être se défend contre lui. Nous n'y pouvons rien, il n'y a pas de bonne volonté qui puisse empêcher cela, et si Dieu entrait sans précaution ce serait une telle fièvre dans nos nerfs qu'ils exploseraient. Il y a en nous des réflexes, des "complexes", des noeuds affectifs, tissés par nos péchés passés, par ceux de nos éducateurs, et en général par le monde qui nous entoure - tout cet ensemble se dresse contre Dieu désespérément (c'est bien le mot), à chaque fois qu'Il essaie d'entrer, qu'Il se tient à la porte et qu'Il frappe. Comment voulez-vous dire Fiat si vos complexes ne sont pas liquidés et vos nerfs nettoyés : vous aurez peur, vous n'arriverez pas à faire confiance aveuglément, aisément, souplement, comme le Saint-Esprit en a besoin.

A ce propos de la peur, il faut bien voir la différence entre les saints et nous. Les saints ont peur de la mort et de tout ce qui donne la mort, tout autant et plus que nous - mais ils n'ont pas peur de la vie parce qu'ils n'ont plus peur de Dieu. Du même coup ils n'ont pas peur des épreuves, parce qu'ils y voient la main de Dieu en qui leur confiance est aveugle : et par conséquent, en fin de compte, ils n'ont pas peur de la Croix, et du même coup ils n'ont peur de rien. Ils ont peur de la mort en elle-même, ils ont peur du démon en lui-même beaucoup plus que nous, parce qu'ils le connaissent mieux que nous et le sentent mieux que nous : mais ils n'ont pas peur des affrontements que Dieu leur propose avec ces réalités, parce que leur confiance est facile. Alors ils portent la Croix, tandis que nous la traînons, parce que nous ne sommes pas réconciliés avec Dieu dans nos nerfs : le poids de Dieu nous accable au lieu de nous soulever.

Et je dis que sans précaution cela produirait la folie, plus précisément la névrose, mais une névrose mortelle. Une névrose est "induite" par deux courants nerveux incompatibles qui "se bousculent au portillon". On sait que Pavlov provoquait la névrose chez les chiens en leur présentant un signe évoquant pour eux à la fois de la viande et des coups de bâton - plus subtilement, il y avait deux signes voisins qui se rapprochaient jusqu'à devenir indiscernables : à ce moment, les nerfs du chien explosent. Eh bien, l'amour de Dieu imprudemment inoculé produirait en nous la même explosion, parce qu'il déchaînerait à la fois le désir et ]a peur à un degré insoutenable.

L'amour de Dieu déchaîne le désir, non seulement le désir de l'âme mais celui du corps, avide de participer à la béatitude de l'âme. Une fois soulevé par cette ardeur, le corps réagit selon son mode propre.

L'amour de Dieu déclenche ainsi, en même temps que le désir, une série de réflexes qui font obstacle à l'union avec Dieu : toutes les avidités qui exigent au lieu de supplier, toutes les révoltes et toutes les impatiences... et par-dessus tout la peur - parce que ces forces sont incompatibles avec la pureté de Dieu, elles se sentent rejetées et condamnées par cette pureté.

Ainsi peut-on dire que l'amour de Dieu provoque la peur de Dieu : il va chercher les régions obscures de notre subconscient, il étale au grand jour toute leur noirceur. L'âme se rend compte qu'un seul acte de confiance suffirait pour la sauver et l'unir à Dieu, mais le désir même qu'elle en a soulève les forces inquiétantes qui empêchent cet acte de confiance. Il en résulte un affolement plus ou moins grand, caractéristique des purifications passives.

La source d'eau-vive est à la portée de nos lèvres, il suffirait d'y boire pour que la montagne de nos péchés disparaisse dans l'océan de la Miséricorde, mais l'émoi que le désir provoque tétanise le mouvement qu'il faudrait faire, et provoque une crampe affolante (dont les crampes de Jésus sur la Croix ont voulu être le reflet).

Une âme ainsi lucide voit très bien que l'obstacle n'est pas son indignité, car elle voit que Dieu lui pardonne tout et lui offre tout : mais c'est elle qui n'a pas confiance et n'arrive pas à se jeter dans les bras de Dieu. Elle voit que le plus grand pécheur est pardonné totalement dès qu'il s'effondre comme un enfant, elle comprend toutes les paraboles sur l'enfant prodigue et les ouvriers de la dernière heure : mais cet acte d'abandon, elle ne peut pas le faire, ses nerfs paralysent l'élan de confiance aveugle que désespérément elle voudrait avoir. Alors, au moment même où elle désire tant se jeter dans le coeur de Dieu, elle éprouve à son paroxysme la tentation de la révolte et la peur d'y succomber.

Voilà ce qui se produirait si l'amour de Dieu nous envahissait sans précaution. Et c'est aussi, finalement, ce qui se produit un peu à chaque fois qu'avec la douceur de la colombe et la prudence du serpent il essaie de nous habituer progressivement à cette invasion, en procédant par petites doses destinées à nous vacciner contre ces "réactions de rejet". Mais plus il y va doucement, plus c'est long. Normalement, le traitement demande des années... toute la vie peut-être si nous ne sommes pas prédestinés à connaître la guérison totale avant la mort... ou si notre liberté ne permet pas à Dieu d'aller plus vite.

Car notre liberté joue un grand rôle dans cette affaire. Non pas celui que notre vieil homme et nos illusions voudraient avoir, celui de remplacer l'action de Dieu ou de nous en dispenser par quelque générosité "héroïque" prétendant produire l'acte de pure confiance avant d'en être réellement capables. Le rôle de la liberté, c'est de s'offrir intelligemment, dans une imperfection acceptée, aux initiatives et aux invasions de l'Esprit-Saint, de façon à Lui permettre de nous envahir à son rythme, ni trop vite ni trop lentement. Nous aurons à dire ce que cela entraîne, mais le premier effort est peut-être de comprendre de quoi il s'agit afin d'y mieux consentir.

Le risque que nous courons en effet, c'est de ne pas être entièrement purifiés à l'heure de notre mort (celle-ci étant incluse dans le traitement) : c'est à ce moment-là que par notre faute - la faute précise de n'avoir pas su comprendre la Miséricorde au point de bien collaborer avec elle - nous ferons du Purgatoire. Thérèse a compris à quel point Dieu désire nous éviter cela : par conséquent nous pouvons l'éviter si d'abord nous y croyons (la première faute étant justement de ne pas y croire - voir l'histoire extraordinaire de cette Soeur qui ne voulait pas y croire et à qui Thérèse a prédit qu'elle aurait "de la Justice de Dieu, parce que vous voulez de la Justice de Dieu". Thérèse la vit effectivement en Purgatoire, et son regard semblait dire : "Si je vous avais crue, je n'y serais pas !")

 

3) Dans l'âme, le désespoir.- Non pas le désespoir d'être condamné par Dieu, mais de se condamner soi-même en se voyant incapable de la confiance qui nous sauverait.

Il faut passer par un tel désespoir atténué pour que meurent les racines orgueilleuses qui sont à sa source. Le salut n'est pas offert à notre orgueil, mais à notre âme d'enfant. Pour que la confiance s'épanouisse (cette confiance qui gémit dans les douleurs de l'enfantement), il faut que meure tout orgueil... et l'orgueil meurt en désespérant. Il n'a rien d'autre à faire, il ne faut rien souhaiter d'autre pour lui.

Mais il faut souhaiter qu'en désespérant il n'entraîne pas l'enfant de Dieu dans son naufrage. C'est pourquoi Dieu procède avec une telle délicatesse...

Notre situation est comparable à celle d'un pays infesté de brigands. Les brigands sont nos péchés, éventuellement nos vices, plus profondément la part d'orgueil qui se mêle à notre vertu elle-même et qui veut farouchement être quelque chose.

A cause des brigands, le pays a bien du mal à vivre. La circulation n'est pas sûre, les échanges sont difficiles, la vie culturelle, les joies de la famille et de l'amitié ne s'épanouissent pas. C'est la situation combien décrite par les psychiâtres et violemment criée par les poètes : l'homme est un loup pour l'homme, on ne communique pas, il n'y a pas d'amour heureux...

Le peuple apprend qu'aux frontières du pays règne un roi merveilleux doté d'une armée puissante. Dans son désespoir, il lance un appel au roi qui franchit la frontière avec son armée. A peine a-t-il paru que les brigands vont se cacher au plus profond des forêts et des grottes. Le pays respire, la vie reprend, le roi occupe ses bonnes villes : c'est le fruit de notre don absolu à Jésus-Christ... notre coeur se remet à vivre, nos qualités s'épanouissent, nous connaissons la joie et la paix.

En réalité nous sommes loin de compte, et notre idéal est bien médiocre. Ce que nous appelons la paix, c'est plutôt un compromis, un dosage entre le bien et le mal (nommé "équilibre" !). Nous rêvons de "coexistence pacifique" entre le vieil homme et le nouveau, notre coeur de pierre et notre coeur de chair, l'orgueil et l'esprit d'enfance : "Ce n'est pas brillant, mais enfin on s'entend encore à peu près. Il ne faut pas trop en demander !"

Mais le Christ n'est pas venu pour cela : "Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne..." Le monde la donne par mode de compromis : le Christ veut nous la donner par l'extinction définitive de tout ce qui menace la circulation de l'Amour.

Alors le roi dit un jour : "Quand je suis venu, il y avait des brigands dans ce pays. Que sont-ils devenus ? - Seigneur, ils se cachent, ils dorment, ils sont neutralisés... - Point du tout : il faut en finir. Je vais les poursuivre et les exterminer. - Oh ! Mais vous allez les réveiller ! ce sera encore la guerre... - Je ne suis pas venu vous apporter la paix (selon votre idée), mais une guerre d'extermination contre tout ce qui menace ma Paix, celle de la vie trinitaire. Toute créature doit être salée par le feu, et je suis venu jeter ce feu sur la terre".

C'est donc le roi lui-même qui déchaîne les brigands que sa présence avait endormis. Il ne faut pas s'étonner si d'étranges tentations se soulèvent dans nos coeurs et dans nos corps après de longues années passées au service du Christ : réveil de fièvres endormies, ou même éclosion de fièvres inconnues. C'est le Saint-Esprit qui provoque ces fièvres lorsque notre heure est venue. Il faut savoir cela, il faut comprendre que c'est normal que tout ne marche pas comme sur des roulettes, car nous portons en nous des choses dangereuses.

Méditez l'Epître aux Romains : "Je sens deux hommes en moi" - mais ne croyez pas que ce soit là un état définitif ! Beaucoup s'imaginent que l'idéal de la vie chrétienne, c'est d'éviter que le vieil homme fasse des siennes. Il y a beaucoup plus à espérer : c'est qu'il meure. C'est un manque de foi et d'espérance de dire qu'on ne sera jamais délivré ici-bas. Dans les épîtres pastorales, Paul ne dit plus la même chose, mais : "J'ai combattu le bon combat, ma course est consommée, j'attends la couronne de justice". Tant que nous sentons deux hommes en nous, nous ne sommes pas complètement sauvés. Ces vérités sont rudes mais magnifiques.

Après plusieurs années de vie chrétienne ou religieuse, nous atteignons un certain plafond que nous ne pourrons jamais dépasser par nous-mêmes. Nous faisons des progrès, mais à l'intérieur de limites étroites. Nous en arrivons alors à la coexistence pacifique dont je parlais : par nous-mêmes, je le répète, nous ne pouvons rien faire de plus. Mais ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu, et nous n'avons pas le droit d'en douter.

Alors, si nous le croyons vraiment, nous pouvons encore faire une chose. Nous pouvons dire a Dieu : "J'accepte le traitement"... et signer notre feuille d'hospitalisation - notre entrée dans le monastère des purifications passives. Alors là, Dieu sait comment faire. Il nous donne le Sang du Christ, lequel a le pouvoir d'opérer le miracle de notre sanctification totale, de faire de nous des êtres qui, même dans leurs premiers mouvements, n'offrent aucune résistance profonde à la volonté de Dieu : ce sont les saints. Tout ce qu'Il nous demande, c'est d'y croire et de le désirer. Une fois que nous serons à l'hôpital, Il prendra son temps... Il nous laissera peut-être des années dans quelques salles d'attente où nous connaîtrons éventuellement de nombreuses consolations préparatoires (mêlées d'épreuves !). Mais quand l'heure sera venue de mettre au monde notre visage éternel, nous entrerons à la Maternité... dont le service est dirigé par la Sainte-Vierge.

Dieu désire infiniment notre guérison totale. Seules les âmes qui veulent y croire, qui savent désirer et qui savent attendre (ce qui est au fond la même chose) voient immédiatement remise la dette de tous leurs péchés. Ce sont elles qui souffriront le moins pour cela (je ne parle pas de ce qu'elles souffriront pour les autres).

Je fais un peu l'article, je m'en excuse...


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