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DIMANCHE MATIN

Vous ne trouverez pas dans beaucoup de livres ce que je vous ai dit, et vous pouvez vous demander : est-ce la doctrine de l'Eglise ? Seulement, en regardant les choses de près (si vous en avez le temps), vous verrez que je ne dis rien de nouveau : je le dis seulement d'une autre manière. La réalité dont je vous parle existe. Ce n'est pas en évitant de parler des purifications passives qu'on se dispensera de les subir, au contraire : il ne suffit pas de nier l'enfer ou le purgatoire pour les supprimer.

S. Jean de la Croix apparaît en Occident comme le spécialiste des purifications passives, mais c'est très ennuyeux que cela paraisse l'affaire d'un spécialiste, car la réalité dont il traite n'est pas une spécialité.

Je me souviens avoir donné l'absolution sur la route à un homme qui mourut cinq minutes après. Si j'avais fait de l'auto-stop avec lui, je n'aurais certainement pas osé lui parler de toutes ces choses, il m'aurait dit sans doute : Moi, vous savez, ce n'est pas mon rayon... Un quart d'heure après, il en savait plus que moi sur tout cela. Je sais et j'enseigne "des choses", mais lui, désormais, il SAIT.

Si les choses dont parle S. Jean de la Croix sont réelles, il faut admettre que c'est toute la réalité. Nos efforts de perfection, notre ascèse est une purification active : elle ne prend son sens qu'au service de la grande purification, qui est passive.

J'ai essayé de vous donner le principe de la purification passive : la grande, la seule purification, c'est au fond celle de l'orgueil, qui se fait par une série de conversions. Je vous ai dit que nous ne pouvons pas provoquer notre conversion : c'est pourquoi elle est toujours une purification passive. Quand on a compris cela, on peut commencer à se mortifier intelligemment. Cet effort d'intelligence est un devoir absolu, c'est le devoir d'être prudent... c'est-à-dire de n'adopter un moyen de perfection qu'après avoir soigneusement vérifié qu'il conduit au but.

La prudence chrétienne ne consiste pas à éviter les accidents d'automobile. Ce n'est pas la vertu qui nous fait éviter les aventures, mais au contraire qui subordonne toute sagesse humaine à la Grande Aventure, à la seule fo]ie qui mérite d'être vécue : la recherche de Dieu. Nous n'avons pas le droit de nous lancer dans cette aventure au petit bonheur, au gré de nos désirs ou de nos inquiétudes. Il faut savoir que tout ce que nous pouvons faire est au service de ce que nous ne pouvons pas faire.

Notre situation est complexe parce que nous sommes très compliqués, mais finalement, quand on a bien tout compris, la conclusion pratique est très simple. Prenons une comparaison. Vous allez chez un médecin, vous lui dites : je souffre, il y a quelque chose qui ne va pas... mais je ne sais pas très bien quoi. Le médecin, en général, ne sait pas très bien non plus (et si c'est un bon médecin, il l'avoue). Mais Jésus-Christ, Lui, Il sait. Alors Il nous demande : Veux-tu un traitement symptomatique - qui atténue les effets du mal mais qui ne détruit pas la cause - ou un traitement véritable ? Généralement, nous préférons le traitement symptomatique, et nous ne savons même pas qu'il y en a un autre (nous n'avons pas envie de le savoir). Il nous donne donc des médicaments... les moyens de perfection tels que nous les comprenons : des recettes pour améliorer l'existence, pour "devenir meilleurs, mettre Dieu dans sa vie, etc." Et de fait ça nous améliore, mais au bout de trois mois, ou de trois ans, on est bien obligé de constater qu'il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Alors on retourne voir le médecin, qui nous dit : Je vous avais prévenu. Vous pouvez très bien vivre comme ça, mais vous ne ferez plus beaucoup de progrès, peut-être même que certaines choses s'aggraveront. Si vous voulez vraiment être délivré, il faut accepter de subir une petite intervention...

La purification passive, c'est tout simplement Dieu qui "intervient"... au sens chirurgical du mot. Quand on a compris cela, la pratique de la vie chrétienne ne pose plus qu'un seul problème : est-ce que j'accepte qu'Il intervienne, oui ou non ? Je vous promets de Sa part qu'Il ne vous demande rien d'autre. Seulement, il faut que ce soit lucide et sincère : il faut qu'on sache qu'il va se passer quelque chose (et qu'on l'accepte). Et il ne suffit pas de donner son consentement en général, de se soumettre en général à la volonté de Dieu : car Dieu est timide avec nous, comme tous les gens qui aiment. Il faut lui donner la permission pour cela, pour cette opération. Vous me direz : Puisque je suis prêt à me soumettre, cela devrait suffire ; pourquoi faut-il encore qu'on décide soi-même ? Voyez la Sainte-Vierge : Elle avait donné sa liberté depuis toujours ; pourtant, Il a éprouvé le besoin de lui demander la permission de s'incarner : il a fallu qu'elle dise oui à cela, qu'elle dise Fiat avec cette idée précise.

Cette intervention de Dieu, c'est une assez grosse affaire. Comment nous demande-t-Il la permission ? Cela varie beaucoup, c'est quelquefois violent et rapide, quelquefois très lent et insidieux. Nous sommes entrés dans la vie religieuse pour entendre cette requête. C'est en fin de compte le seul but : entrer dans la vie religieuse n'est pas une fin, c'est le commencement des surprises, dans le sens de la misère comme dans le sens de la splendeur. C'est beaucoup plus beau qu'on ne croit, mais pas du tout comme on le croit.

S'il y a tellement d'âmes qui n'avancent pas, s'il y a des âmes attardées (à distinguer des âmes tièdes : les tièdes n'ont pas démarré - les âmes attardées ont démarré, mais ça n'a plus l'élan du début), c'est parce qu'on n'a pas compris que pour franchir certaines passes, il faut accepter une intervention nouvelle de Dieu - et qu'au besoin il faut la lui demander. On peut craindre que Dieu ne trouve pas assez de générosité en nous sur ce point-là : comment comprendre autrement que nous ne soyons pas tous des saints ? Il faut consentir, il faut se livrer dans les mains d'un Autre. C'est difficile à notre nature, non pas que ce soit tellement douloureux, mais parce que c'est humiliant.

J'essaie de comprendre... Il faut chercher à comprendre, tout en étant sûrs de ne pas comprendre. Comprendre quoi ? La grande affaire de la vie, c'est-à-dire les purifications passives.

Nous sommes des êtres tiraillés, en proie à deux courants. Nous ne sommes pas les maîtres de notre machine, ni dans le sens du bien ni dans le sens du mal : ce qui mène le monde, ce sont les réalités invisibles, les anges de lumière et les anges de ténèbres qui se promènent dans les airs. Il ne faut pas nous imaginer que notre capacité de faire le mal se limite aux virtualités de notre propre misère : elle se limite à ce que les anges peuvent en faire... mais d'autre part, fort heureusement, notre capacité pour le bien se mesure à ce que Dieu peut tirer de cette même misère.

Nous sommes sollicités à tout instant par le double attrait d'un pôle de lumière et d'un pôle de ténèbres. Pour devenir un saint, il suffit de dire oui au courant qui nous entraîne vers la lumière. Nous n'avons pas à fabriquer le courant : il est là. Nous sommes sûrs d'être engloutis finalement par l'un de ces deux courants.

Dans le manuel d'histoire des Lycées avant 39, il y avait une caricature de l'Assemblée des Notables qui précédait la Révolution de 1789. Les notables en question étaient représentés comme des oies à qui l'on disait : "Mes chers administrés, je vous ai réunis pour vous demander à quelle sauce vous désirez être mangés. - Mais nous ne voulons pas du tout être mangés ! - Vous sortez de la question..." C'est à peu près notre dialogue avec Dieu, et ça date du peuple d'lsraël dans le désert : "Regarde, Israël ! Je place devant toi la route du bien et la route du mal..." Mais nous cherchons toujours une troisième route : nous sortons de la question et nous sommes des utopistes, nous espérons ne pas être dévorés, ni par le bien ni par le mal.

La terre roule dans le vide, dans l'infini : l'homme aussi. Deux gouffres l'attendent au bout de la route. Tout l'exercice de la liberté consiste à choisir celui qui nous dévorera. Mais la plupart des hommes passent leur temps et emploient leur liberté à retarder le moment où ils seront avalés, à éviter de se jeter à l'eau - ce qui est tout de même dommage pour des religieux. Tous les êtres humains sont travaillés par ces deux courants souterrains : travail invisible mais très profond, qui explique seul les excès auxquels la plupart se livrent, dans tous les sens. Les mauvais anges grisent les hommes au parfum des ténèbres, ils les endorment et leur donnent la fièvre à la fois - et ceux qui veulent bâtir "un monde meilleur" s'imaginent qu'ils vont trouver des hommes raisonnables ! Ce n'est pas possible : l'homme raisonnable serait celui qui n'est entraîné par rien, ni par la folie des ténèbres ni par celle de l'amour de Dieu.

Ce que j'appelle les purifications passives, c'est un cas particulier de ce double attrait, de cette "postulation simultanée" pour le bien et pour le mal, qui s'exerce en tout homme. Quel cas ? Celui des âmes prédestinées à une certaine incandescence de l'amour de Dieu, à un certain excès dans l'amour du Christ... ceux que l'Abbé Pierre appelle les excessifs de l'amour, autrement dit les saints. Ces âmes sont travaillées d'une manière spéciale, qui a ses lois propres.

Pourquoi les purifications sont-elles douloureuses ? N'y voyez surtout pas une exigence pure et simple de la Justice, une question de dette ou de châtiment : je vous l'ai dit, toute dette est payée par le Sang du Christ. C'est tellement vrai que parfois Dieu purifie un homme parfaitement, dans son âme et dans son corps, sans qu'il ait à souffrir. Seulement, pour cela, il faut qu'il soit purifié avant d'avoir posé un acte humain (tel Jean-Baptiste, S. Joseph, plusieurs grands saints). Le baptême de l'Esprit a nettoyé en lui toutes les séquelles du péché originel, il a chassé tous les démons avant même que cet homme n'ait eu le temps d'agir. Il n'aura donc pas à se convertir consciemment, et c'est pourquoi sa purification n'est pas douloureuse.

La purification passive est douloureuse dans la mesure où elle implique une conversion. Au moment où nous atteignons l'âge de raison, la plupart d'entre nous ne sont pas encore salés par le feu, et par conséquent restent vulnérables aux sollicitations d'un Monde pécheur. Même si ces hommes ont la grâce exceptionnelle d'éviter le péché mortel, ils n'éviteront pas le péché véniel qui secrète une sorte de croûte ou de kyste empêchant la grâce trinitaire de s'épanouir en plénitude. Cette croûte se renforce avec les années, elle se développe à l'abri de la vertu, créant en nous cette force cruelle que S. Jean appelle l'orgueil de la vie.

L'orgueil de la vie n'est pas l'orgueil pur et simple qui consiste a refuser l'infini (le véritable infini) en lui préférant l'idolâtrie de nos limites. L'orguei] de la vie s'éveille à l'occasion des biens sensibles, nous n'en sommes pas entièrement maîtres, et c'est pourquoi il peut être pardonné. En quoi consiste cet orgueil ? C'est simple, mais il faut de l'expérience pour le comprendre.

Toutes les fautes et toutes les tentations ne sont pas à mettre dans le même panier. C'est pourquoi S. Ignace, qui était un grand homme...

Précisément parce que je suis Dominicain, je chante toujours les louanges de S. Ignace. Car je ne crois pas aux "spiritualités" : je ne crois qu'à la spiritualité de l'Evangile. Toute âme, au ciel, rendra un son unique, conforme au nom nouveau qui lui sera donné, inscrit sur le caillou blanc de l'Apocalypse. Il y a donc, en fin de compte, une spiritualité distincte pour chaque âme : c'est le seul sens authentique de ce mot. Certes il y a des affinités, il y a des familles spirituelles. La famille dominicaine en est une, mais il y a aussi la famille des âmes de silence, celle des âmes apostoliques, etc... Toutes ces familles se recoupent les unes les autres selon une complexité bien plus merveilleuse que celle de la vie... mais dans une harmonie plus merveilleuse aussi. Ce qui domine dans le coeur de tous les bienheureux, c'est le sentiment de l'unité. Ils se sentent animés par le même feu à travers leur diversité même, et ils se comprennent parfaitement.

Nous aussi devons savoir que nous sommes du même Royaume, et nous réjouir des diversités qui enrichissent ce Royaume. Car tout est à nous : non seulement ce qui nous est donné en propre, mais ce qui est donné aux autres. Comme le dit Lewis, il n'y a pas de propriété au ciel : et c'est pourquoi nous possédons cela même qui distingue les autres de nous. Thérèse le sentait bien : ceux qui aiment le sacerdoce possèdent le sacerdoce, tout en possédant aussi l'humilité de ceux qui ont refusé le sacerdoce, comme S. François d'Assise.

Ce qui est douloureux sur terre, ce n'est pas la diversité des âmes et de leur spiritualité, mais le manque de transparence. On s'autorise de sa spiritualité pour refuser ce qui fait celle des autres. Ce qui oppose les spiritualités, c'est leur affaissement. Si vous descendez la pente, tout s'oppose ; si vous la remontez, tout se réconcilie. Il m'est arrivé de prêcher à des religieuses formées à l'école ignatienne, et j'ai bien senti que ma prédication les déroutait. Alors je leur ai dit : "Vous avez suivi jusqu'ici des retraites selon la méthode des Exercices. Ce que je vous dis n'y ressemble pas beaucoup à première vue, mais il y a tout de même un point commun : c'est que, normalement, l'une et l'autre méthodes sont destinées à produire un choc. Le but des Exercices c'est de provoquer la conversion... donc les purifications passives. En vous parlant de ces purifications je suis dans la ligne de S. Ignace autant que dans celle de S. Jean de la Croix".

Autrement dit : si les Exercices n'ont pas produit de choc, il y a des chances pour que ce soit un sous-produit, un sel affadi. On pourrait en dire autant pour S. Thomas ou pour l'Evangile. Dès qu'une parole est incandescente, elle rejoint toute parole incandescente, parce qu'elle rejoint l'Evangile. S. Ignace, S. François de Sales non délavé, c'est évangélique, c'est du feu. S. Thomas et Thérèse de l'Enfant-Jésus aussi : seulement, c'est plus ou moins adapté à chacun.

S. Ignace, donc, a très bien compris que le combat spirituel, c'est la lutte entre l'orgueil et l'humilité : c'est le sens de la méditation célèbre sur les deux étendards. Il a préconisé en conséquence l'examen particulier, trouvaille de génie à condition qu'on s'en serve intelligemment. L'examen particulier concentre notre attention et nos efforts sur un seul défaut à la fois, les autres étant provisoirement négligés : c'est le principe militaire qui consiste à attaquer chaque ennemi l'un après l'autre. Tactique excellente, mais qui portera ses fruits dans la mesure où nous saurons discerner les fautes dangereuses de celles qui ne le sont pas. Or ce sont bien souvent les fautes qui font le plus de bruit, les plus visibles et les plus humiliantes, qui sont les moins dangereuses (c'est la fable du cochet, du chat et du souriceau). Alors nous risquons beaucoup, dans nos efforts de perfection, de filtrer la mouche et d'avaler le chameau.

Pour éviter cela, il faut savoir discerner ce qui est important pour le moment, être attentif à ce que Dieu nous demande pour le moment. Il peut y avoir de longues années pendant lesquelles un gros défaut qui embête tout le monde, à commencer par nous, Dieu ne s'en occupe pas. Chercher à savoir ce qui gêne vraiment Dieu en nous, quel est l'oeil ou la main qui nous écarte de Lui, tel est le sens profond de l'examen particulier.

Comment faire ce discernement ? En recherchant le domaine où s'exerce le plus profondément l'orgueil de la vie. Certaines fautes sont presque de pure faiblesse en nous : la gourmandise, le bavardage, la colère peuvent être parfois des fautes dangereuses, mais la plupart du temps elles ne le sont pas car elles n'impliquent pas ce vertige, cette griserie agréable ou douloureuse dans laquelle nous sentons une certaine exaltation de notre moi, un épanouissement et une autosatisfaction auxquels notre subconscient est férocement attaché (c'est pourquoi cela coïncide souvent avec ce que la psychanalyse appelle nos complexes).

Il faut bien distinguer entre la portée d'une tentation laissée à elle-même (fût-ce en matière grave) et la portée d'une tentation à laquelle vient s'adjoindre cet élément capiteux qui s'appelle l'orgueil de la vie. Par exemple, nous accepterons volontiers d'être mal vus ou méprisés de tout le monde sauf de deux ou trois personnes bien définies. Les fautes de vanité que nous commettons à l'égard de ces personnes sont beaucoup plus sérieuses et venimeuses qu'une vanité banale : si on nous touche sur ce point-là, on nous touche à la prunelle de l'oeil.

Or il est extrêmement difficile de trouver ce point névralgique. C'est l'histoire du clochard qui fait ses comptes, à partir d'un budget de quarante sous : "Vingt sous de vin, dix sous de pain, dix sous de saucisson... Oui, mais ça ne fait pas beaucoup de saucisson ! - je recommence : Vingt sous de vin, douze sous de saucisson, huit de pain... Ça ne marche pas non plus, y a pas assez de pain, faisons un effort : Vingt sous de vin, neuf sous de pain..." etc. Il ne refuse pas de faire des efforts à propos du vin, il n'y pense même pas : c'est la poutre qu'il a dans l'oeil.

Nous avons tous nos vingt sous de vin. Pour faire des efforts, nous sommes prêts à faire des efforts, quelquefois même héroïques : mais pas sur ce point que nous ignorons et qui nous est plus cher que la vie. Dans le pain et le saucisson, le clochard peut trouver une satisfaction de gourmandise, mais dans le vin il trouve une exaltation qui ne lui donne pas seulement tel ou tel plaisir limité mais une certaine saveur d'infini... L'orgueil de la vie vient se nicher dans toutes les choses, parfois sordides et parfois très nobles, dans lesquelles nous mettons de l'infini, et auxquelles nous demandons non seulement le plaisir qu'elles peuvent nous donner, mais la béatitude.

Bien souvent - les psychanalystes l'ont remarqué après S. Augustin - l'orgueil de la vie vient se fixer sur une certaine idée de nous-mêmes, un idéal que nous cherchons à atteindre à travers l'ambition ou la vertu (peu importe), ce qu'on appelle aujourd'hui le sur-moi. Cette image exaltante de nous-mêmes, nous pouvons la savourer, je le répète, à travers des plaisirs tout à fait sordides (la vie sexuelle en particulier), mais nous pouvons la savourer aussi et mieux encore à travers "la volupté de l'honneur" et ce que Baudelaire appelle l'ivresse de la vertu, ivresse qui est l'âme de tous les cathares et de tous les pharisiens (singulièrement de ces pharisiens d'un nouveau style que sont les révolutionnaires modernes).

Il faut s'entraîner à déceler l'orgueil de la vie à travers les meilleures choses, comme on repère une odeur de roussi : dès qu'il y a du capiteux dans l'air et que nous perdons un peu le contrôle à l'idée de renoncer à quelque chose, ce devrait être le signal d'alarme. Mais nous ne le voyons pas, car la réalité qui nous donne ainsi la fièvre peut être parfaitement respectable et digne des plus grands sacrifices : ce peut être la vertu ou même la sainteté. Nous croyons avoir le droit et même le devoir de nous cramponner à certaines valeurs, naturelles et surnaturelles, justement parce que ce sont des valeurs et que nous n'avons que l'embarras du choix pour justifier notre orgueil par les plus beaux prétextes.

Dès que nous souffrons trop de ne pas atteindre notre objectif de perfection, nous devons nous méfier, cet orgueil pouvant se fixer, comme un parasite, même sur des oeuvres dont la racine est surnaturelle. Il se cache de toutes ses forces, et c'est pourtant lui qu'il faudrait attaquer pour avancer dans les voies de Dieu : c'est la première chose à soigner. Si un homme est malade de partout, il faut tout soigner, mais pas dans n'importe quel ordre. Avant d'opérer l'estomac par exemple, il faut peut-être soigner le coeur pour qu'il puisse tenir le coup. Inutile par conséquent de s'épuiser à faire des efforts qui ne correspondent pas à ce que Dieu veut soigner pour le moment. Le point le plus urgent, finalement, nous ne pouvons pas le découvrir par nous-mêmes : il faut que Dieu nous le révèle, et la plupart du temps Il le fera en l'attaquant Lui-même... ce qui nous ramène aux purifications passives. Pour que la purification active soit féconde et que l'examen particulier serve à quelque chose, il faut que déjà soit entamée la purification passive qui nous attaque infailliblement au bon endroit, et nous indique par là même dans quel sens orienter nos efforts.

Celui qui ne comprend pas cela et cherche à se soigner lui-même est semblable à un homme qui entrerait dans une pharmacie pour y prendre au hasard un médicament en disant : je vais essayer ceci ou cela. La nature humaine à elle seule ne peut rien faire d'autre. Nous voyons telle vertu chez un de nos frères, nous, essayons de l'imiter : c'est du mimétisme... c'est l'orgueil de la vie en plein ! Donc, précaution élémentaire : donner le pas à la purification passive sur la purification active et sur l'ascèse pour mettre celle-ci entièrement au service de celle-là.

Tout cela revient à savoir que nous sommes malades. Nous disons bien théoriquement que nous sommes des pécheurs, mais nous ne comprenons pas du tout ce que ça veut dire, et qu'il est très imprudent de partir à l'assaut de la perfection. Il ne s'agit pas de partir à l'assaut de la perfection, mais de subir un traitement que nous ne connaissons pas.

Mais quand donc Dieu agit-Il pour attaquer l'orgueil de la vie et le purifier ? Toute la vie : nous sommes soumis à tout instant à la sollicitation des purifications passives, mais la plupart du temps nous n'en avons pas conscience. Nous nous en apercevons aux moments de paroxysme, et encore ne comprenons-nous pas ce qui se passe, faute d'habitude - et aussi à cause de la grande obscurité dans laquelle nous sommes : obscurité de la foi, mais aussi obscurité de nos ténèbres.

Je ne prétends pas connaître les voies de Dieu, spécialement dans la mesure où elles impliquent la permission du péché, la permission qu'on résiste à la grâce. Si nous laissons de côté cette permission très mystérieuse, il faut dire que la volonté de Dieu est que nous allions jusqu'au bout de la purification dès ici-bas... autrement dit que nous évitions le Purgatoire. Nous ne devons regarder les voies de Dieu que dans l'âme de ceux qui vont jusqu'au bout et qui deviennent des saints, au moins au dernier moment. Eh bien, je dis que Dieu travaille ces âmes depuis leur naissance. Il n'accepte pas de perdre un instant. Il ne les travaille pas toujours d'une manière sensible et violente dès le début, mais Il les prépare dès le début à ce qui sera peut-être leur chemin de Damas.

Une âme qui a vécu dans le péché, si elle est prédestinée à devenir une sainte, l'amour de Dieu la travaille toute sa vie, même pendant le temps où elle est en état de péché mortel, et elle subit les purifications passives dès ce moment. Le Saint-Esprit n'agit pas seulement dans les âmes qu'Il habite, mais aussi dans celles qu'Il attire. On le sait bien, on le dit, et on appelle cela une grâce actuelle ou prévenante. Seulement, on s'imagine que cette grâce est transitoire. Non : elle est permanente. On peut la comparer à un appel d'air, une aimantation. Le pécheur ne parvient pas à céder complètement à cette aimantation, mais il la subit quand même : c'est pourquoi il souffre. Il peut y avoir de véritables conversions avant l'entrée en état de grâce : l'accueil d'une certaine lumière, le désir de la miséricorde, l'abandon de tel ou tel péché. L'âme ne se rend pas entièrement, mais elle subit le traitement : le Saint-Esprit l'attire, la travaille et la retourne avant même que les Trois puissent venir en elle pour y établir leur demeure.

Il nous reste à voir de plus près comment se produit une purification passive et comment la série de ces purifications se déroule tout au long de notre existence.

Dès le début, nous subissons une tension entre les racines de l'orgueil de la vie (qui se fortifient à chaque endurcissement de notre part) et l'amour de Dieu, qui attire d'autant plus qu'on lui ouvre davantage son coeur. Tant qu'une racine n'est pas morte, elle a tendance à se fortifier et se développer. Pendant un certain temps, l'amour de Dieu et l'orgueil de la vie se développent parallèlement sans trop se gêner, ils vivent en bon voisinage - et c'est à peu près l'idéal que nous nous faisons de la vie chrétienne... Seulement, à mesure que chacune de ces deux forces grandit, le bon voisinage commence à se gâter et il se produit entre elles une tension qui détermine dans l'âme une période de crise. C'est comme un abcès qui gonfle de plus en plus jusqu'à une sorte de paroxysme où l'abcès vient à crever et où l'amour de Dieu triomphe.

Cette série de crises ne peut se terminer qu'avec la mort des racines qui alimentent l'orgueil de la vie - et cette mort ne peut se produire qu'à la faveur du paroxysme en question. Nous pouvons (plus ou moins bien), juguler le vieil homme en le forçant à se taire : nous ne pouvons pas le tuer. Il faut que la bête sorte de son trou pour qu'on lui porte le coup fatal. La mauvaise racine jette son venin, essaie de tout renverser, subit une véritable agonie, grande ou petite, qui correspond aux descriptions de S. Jean de la Croix... puis elle meurt d'inanition, accomplissant ainsi les paroles de S. Paul sur la mort du vieil homme.

Ce n'est pas un acte de vertu qui triomphe de ce corps de mort : pour mourir, il n'y a pas d'acte à faire. Nous n'avons aucun acte à faire au moment où "nos brigands" se déchaînent au maximum : Dieu ne veut pas qu'ils rentrent dans leur trou, mais qu'ils meurent. C'est différent de dominer ses passions ou de les tuer : nous pouvons les dominer en partie - mais leur mort, c'est Dieu qui la consomme. Lorsque son amour est assez fort pour déchaîner en nous telle ou telle de ces passions, pendant quelque temps nous sommes dans la situation du chien de Pavlov dont je vous parlais hier... c'est évidemment très désagréable. Notre âme est déchirée, et c'est là qu'elle dit : Je sens deux hommes en moi. Comment cela se terminera-t-il ? Eh bien, à un moment donné, on n'en sent plus qu'un sans qu'on sache pourquoi ni comment.

Quand on se pose des problèmes - j'entends des problèmes graves touchant la vie spirituelle - il faut savoir que ces problèmes n'ont pas de solution. Pendant vingt ans je me suis posé des problèmes, jusqu'au jour où j'ai découvert qu'il n'y avait pas de problèmes : il y a la lumière et les ténèbres. Ce qu'on appelle les problèmes, c'est un effort des ténèbres pour s'emparer de la lumière et la définir en termes de ténèbres. Mais "la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise". Si nous nous posons des problèmes, c'est l'effet d'une racine impure qui n'est pas morte et qui s'agite. C'est pourquoi il n'y aura jamais de solution.

Alors comment pouvons-nous en sortir ? Un jour, la racine gui alimente notre inquiétude mourra. Vos problèmes mourront d'inanition. Ils ne seront pas résolus, ils seront dépassés et balayés par l'océan de la Paix. Il n'y a pas de solution à nos tourments, il n'y a que leur mort... Je ne sais pas si vous avez remarqué que le Christ ne répond presque jamais aux questions qu'on Lui pose (surtout dans S. Jean) : Il répond autre chose... De même pour nous : quelque chose nous tourmente, Dieu se tait - et puis un beau jour ça ne nous tourmente plus, nous ne savons pas pourquoi. Notre question était sans réponse, elle est toujours sans réponse. La seule différence, c'est que ça ne nous gêne plus...

DIMANCHE SOIR

Reprenons l'analyse de ce combat dont nous faisons les frais, entre l'amour de Dieu et notre corps de mort. Nos nerfs réagissent en face de Dieu comme en face d'un ennemi. Cela vient de tous les replis sur soi que nous avons accumulés depuis l'enfance. Nous sommes réconciliés par le baptême et l'état de grâce, mais lorsque l'infini de Dieu se présente et que l'âme essaie de se perdre en lui, ses nerfs ne suivent pas. L'âme ne parvient pas à se dissoudre avec aisance dans l'infini : toute approche de Dieu provoque en elle un effet de panique irrésistible, de contraction et parfois de révolte.

Exemple : l'espérance théologale s'appuie sur le secours de Dieu. Quoi de plus simple apparemment que de produire un acte d'espérance, si cette vertu habite en nous... Or nous sommes loin de compte, et ne soupçonnons pas à quel point notre "confiance" est impure, à quel point elle fait peu appel à la véritable espérance. D'ici que nous nous appuyions uniquement sur le secours de Dieu pour mériter le ciel, il passera beaucoup d'eau sous le pont ! Nous nous appuyons sur nos efforts, nos vertus, le milieu qui nous entoure. Que tout cela s'effondre, que nous soyons à la merci du moindre remous (comme Pierre marchant sur les eaux), et nous verrons ce que vaut notre confiance. Je vous l'ai déjà dit, un saint peut avoir peur des événements, mais il n'a plus peur de Celui qui conduit les événements (Je sais à qui j'ai fait confiance)... ce qui change tout, Même si le sol se dérobe sous ses pieds, sa foi reste absolue.

Nous n'en sommes évidemment pas là. Les saints sont de vrais nageurs, et nous, nous sommes des apprentis : nous avons une bouée, et Dieu nous tient comme un maître-nageur. Alors on s'imagine qu'on nage, on croit avoir confiance. Mais de temps en temps, le maître-nageur lâche un peu la ficelle, et aussitôt nous coulons. Nous sommes tellement aveugles sur ce que serait la vraie confiance que nous trouvons normal d'avoir ces mouvements d'affolement, de crainte, de révolte, à chaque remous : non, ce n'est pas normal. La délivrance totale est possible, même dans les premiers mouvements (dans la mesure où ils trahissent un manque de confiance en Dieu, et non pas seulement la peur de l'orage) - mais cette délivrance ne sera pas notre oeuvre : le Sang du Christ n'a pas coulé pour rien.

Comment sommes-nous délivrés ? Voyons ce qui se passe dans le cas d'une âme qui aboutit effectivement à la rencontre avec Dieu, c'est-à-dire à la sainteté.

C'est bien la sainteté que Dieu nous propose : s'Il nous demande de nous laisser faire, ce n'est pas pour autre chose, c'est ce qui nous attend si nous consentons.

Si Dieu nous demande d'avoir confiance, cela veut dire que notre vie sera vraiment changée, et dès maintenant, grâce à notre confiance. Si le support des épreuves ne devait pas être facilité par la confiance, à quoi servirait-elle ? Il ne faut donc pas se faire un tableau trop noir de l'existence, il faut se convaincre que, quoi qu'il arrive, la confiance allège tout.

Les crises purificatrices vont se succéder en augmentant jusqu'à un paroxysme ultime qui sera l'heure de notre mise au monde. Pourtant, comme nous le verrons, les premiers orages sont tout de même les plus affolants, d'abord parce qu'on manque d'habitude, ensuite parce que le vieil homme est encore en pleine vigueur et se débat sauvagement. Plus tard, la souffrance devient beaucoup plus intime et déchirante, mais beaucoup plus paisible aussi. L'amour de Dieu grandit, l'orgueil de la vie diminue... mais moins il en reste, plus l'âme souffre du peu qui reste et devient impatiente (dans la patience) de sa libération totale.

Chaque crise est précédée d'une période d'incubation au cours de laquelle les deux éléments antagonistes se développent parallèlement sans trop se heurter, jusqu'au jour où ça commence à ne plus aller. Un malaise se fait sentir, souvent assez discret au début, suffisamment discret pour qu'on y voie un "problème" dont on espère bien trouver la "solution". Mais le malaise grandit et devient progressivement intolérable. Plus on cherche la fameuse solution, plus elle s'éloigne. En fait, aucun effort de notre part ne triomphera de ce malaise qui doit dégénérer en agonie jusqu'à la mort du vieil homme.

L'agonie commence lorsque les deux ferments s'exaspèrent et se déchirent. On ne peut pas espérer que les racines du péché se laissent réduire sans se défendre. C'est un peu terrifiant au début (car les racines sont encore en pleine force, et nous découvrons seulement à cette occasion à quel point elles étaient fortes), mais pour une âme livrée à Dieu, il n'y a aucun risque dans ce déchaînement. Le seul risque sérieux, c'est au contraire que Dieu arrête l'opération en voyant que nous la supportons trop mal. Nous la supportons mal par notre faute - la faute de notre orgueil qui n'accepte pas une pareille désillusion, une pareille révélation de notre laideur. Alors, au lieu de nous affoler normalement (comme des gens qui n'ont pas assez confiance mais qui restent de pauvres enfants), notre affolement prend des proportions tragiques sous l'effet de l'orgueil qui refuse de faire naufrage.

C'est pourquoi Dieu est obligé de nous demander la permission et d'insister pour que nous comprenions de quoi il s'agit. Si on n'a pas un peu compris et totalement accepté, on se débat tellement qu'Il est obligé d'interrompre le traitement. On ne peut pas boire la tasse sans se débattre, mais si on n'accepte même pas de boire la tasse et de comprendre que c'est nécessaire, alors Il n'insiste pas, Il attend une meilleure occasion... qui peut ne se retrouver qu'au Purgatoire. C'est ça le vrai risque.

Si au contraire nous acceptons, nous serons semblables à des noyés qui se débattent pendant quelques instants... et puis qui ne se débattent plus dès que le paroxysme est passé : le vieil homme étant mort, l'amour de Dieu pénètre en nous et nous nageons en lui, dans la Paix qui ne ressemble à rien de ce qu'on peut concevoir humainement.

Cela ressemble encore à quelqu'un qu'on endort par un tampon de chloroforme, ou à un pendu qui s'agite pour essayer en vain de respirer. Le premier effet du chloroforme, c'est de provoquer un sursaut qui ressemble à une agonie. Il n'y a aucun effort à faire pour cesser de se débattre. On peut consentir au chloroforme ou à la pendaison : mais éviter de se débattre n'est pas en notre pouvoir. L'agitation cessera toute seule au bout de quelques instants.

Autre comparaison : les plages infinies du Mont St-Michel. Dans ces plages, il y a des sables mouvants. Dès qu'on est pris par les sables, on ne peut plus s'en sortir : plus on se débat, plus on enfonce. Il en est de même pour l'amour de Dieu, à partir du moment où il nous a vraiment saisis : plus vous vous débattrez, plus vous enfoncerez. Alors, c'est merveilleux : il n'y a pas besoin de s'en faire - mais il faut consentir à cela : que ça aille jusqu'à la mort.

Dans ce cas la mort est la délivrance, car elle est donnée par la Vie. Le coup de marteau qui nous assomme, c'est l'amour de Dieu : il envahit la place devenue libre, et nous sentons cette "délivrance", qui est bien celle de la femme en travail.

Il n'y a pas besoin d'être à un niveau mystique très élevé pour s'en apercevoir. Il est normal par exemple qu'avant une vocation se produise une crise de ce genre, un débat où la personne s'agite et se tord sur elle-même jusqu'au moment où elle dit : Oui, d'accord, je signe. Une fois qu'on a fait cela, ça va mieux. On est soulagé de toutes les craintes, paniques, inquiétudes égoïstes qui empêchaient ce mouvement (et cela malgré nous).

Certaines âmes ont la vocation dès leur enfance et ce n'est pas à propos de vocation que pour elles surgira la crise. Mais il y aura quand même des crises, une série de crises qui deviendront de plus en plus rudes jusqu'au moment où, la plus violente étant passée, elles deviendront de plus en plus profondes, de plus en plus intimes et de plus en plus déchirantes... mais aussi de plus en plus calmes jusqu'à l'engloutissement définitif.

Entre les crises, il y a des périodes de calme, où nous profitons de la paix nouvelle qui nous a été donnée. On s'exerce à mieux respirer dans l'amour. Au bout d'un certain temps, une des racines qui ne sont pas tout à fait mortes commence (ou recommence) à se faire sentir... et c'est le départ pour une nouvelle crise.

Tel est le schéma général. La courbe de cette maladie est extrêmement variable suivant les cas : pourtant on peut la décrire en gros, selon une loi qui se réalise diversement dans chacun des saints.

Je vais vous parler de cette courbe pour vous aider à voir clair dans les écrits des auteurs spirituels qui parlent de voies, d'étapes et de degrés (par exemple les Demeures de Thérèse d'Avila). Il est évident qu'on risque d'attacher beaucoup trop d'importance à ces choses. Mais, précisément pour éviter cela en profitant quand même de l'enseignement des saints, le mieux est de comprendre ce qu'ils ont voulu dire : la crise est à la fois toujours la même et assez différente selon l'âge de la vie spirituelle. Il importe peu de savoir à quel âge nous en sommes, mais il est bon aussi de ne pas s'étonner qu'il y ait une évolution, de façon à rester souples et à se prêter le mieux possible au traitement que nous devons subir.

La vie de quelqu'un qui devient un saint se divise à peu près en quatre périodes que l'on peut comparer aux quatre saisons. Les trois premières sont des périodes de crise, mais dans la dernière il n'y a plus de crise : il peut y avoir encore le combat de la Rédemption, mais ce n'est plus une crise - un saint est en perpétuelle évolution, mais une fois plongé dans l'union transformante il n'a plus à être purifié.

Il y a donc quatre saisons : le printemps, l'été, l'automne et l'hiver.

1) Le Printemps.- C'est la saison la plus rude à bien des points de vue - c'est en tout cas la plus chaotique : l'époque des giboulées de mars, où le soleil et les orages se succèdent. Période informe qui commence dès l'enfance, et où les tempêtes sont souvent plus fréquentes que les éclaircies. Série de crises dont certaines peuvent être très graves et comporter des péchés mortels (S. Augustin par exemple, et tous les pénitents célèbres, à commencer par Marie-Madeleine). Cela peut au contraire se passer calmement si le milieu, l'hérédité et la fidélité du sujet le permettent.

Le terme de cette période est un paroxysme à l'issue duquel l'âme se donne volontairement et totalement à Dieu : conversion du pécheur ou de l'incroyant, vocation du juste... ou les deux à la fois. Cela peut se traduire encore par une simple consécration à la Sainte-Vierge ou à l'Amour Miséricordieux (telle que Thérèse la propose) ou quoi que ce soit de ce genre qui sanctionne la capitulation de l'âme après qu'elle a combattu avec Dieu. C'est le fier Sicambre qui courbe la tête et adore ce qu'il a brûlé, disant : Je veux faire la volonté de Dieu, je n'ai plus d'autre désir que de consacrer toute ma vie au service de Dieu. L'âme comprend dans quelle prison elle était quand elle voulait combattre contre son vrai bonheur : "Il t'est dur de regimber sous l'aiguillon". C'est une vraie libération.

Le printemps correspond à peu près aux trois premières demeures de Thérèse d'Avila et à ceux que S. Jean de la Croix appelle les débutants (avant la nuit des Sens).

2) L'été.- La saison d'été se termine elle aussi par un paroxysme qui débouche dans une autre libération, où l'âme reçoit une révélation nouvelle de l'amour que Dieu a pour elle.

Au début de la saison, l'âme s'est déjà donnée à Dieu, mais elle s'y met encore d'une manière trop humaine et trop active. Elle conçoit un plan, elle travaille au service du Royaume comme elle travaillerait au service d'une cause temporelle. Elle se bat contre la nature, elle se mortifie, mais elle n'a pas encore très bien calculé la dépense : elle n'a pas compris que Dieu n'est pas seulement le but, qu'Il est aussi la source de tout notre effort, qu'Il fait les neuf dixièmes du travail, pour ne pas dire les dix dixièmes. Elle le sait théoriquement, mais elle n'a pas compris à quel point il suffit de se laisser faire...

Tout ce besoin d'activité menée selon notre idée obéit à un instinct secret de nous "réaliser", instinct où se glisse pas mal d'orgueil de la vie. Nos meilleures intentions sont loin d'être purifiées de cet orgueil. Il en résulte une série de crises qui sont surtout des échecs : les échecs apprennent à courber la tête, et à chaque fois qu'on y arrive c'est une petite libération.

Au terme de ces divers traitements, une fois que l'âme a été profondément humiliée, Dieu se révèle d'une manière nouvelle et lui montre à quel point, dans cette oeuvre, Il est prêt à faire tout le travail. Au début, on cherche surtout à aimer Dieu - au terme, on comprend qu'il suffit de se laisser aimer par Lui. Cela suppose une lumière extrêmement profonde sur la dimension tout à fait folle de l'amour de Dieu pour nous : découvrir cela, c'est encore une conversion, une purification passive.

Dans Le Misanthrope, Alceste dit à Célimène : Je voudrais vous voir accablée de tous les maux... et je vous en délivrerais ! Célimène répond : Vous avez une drôle de façon d'aimer les gens ! C'est pourtant un peu dans cet esprit que Dieu nous met par terre : pour avoir la joie de nous délivrer. Aussi le Christ dit-Il à Thérèse d'Avila : C'est comme cela que je traite tous mes amis. Et Thérèse lui répond à peu près comme Célimène : Ça ne m'étonne pas que vous en ayez si peu !

Dieu nous dit : Je t'aime beaucoup plus que tu ne le crois... alors laisse-moi prendre le gouvernail, abandonne-moi tous les leviers de commande. C'est autre chose que de marcher vers moi, c'est beaucoup plus profond, c'est une dissolution totale de ta volonté dans la mienne... ce que les spirituels nomment "l'abandon".

L'histoire d'Henri Suso illustre bien la différence entre le don total et l'abandon. La tradition raconte qu'il se mortifiait d'une manière terrifiante, se privant de boire au point de tendre la langue au moment de l'aspersion de l'eau bénite, tellement il avait soif. Un ange lui apparut un jour et lui dit : Jusqu'ici tu étais simple soldat, maintenant je vais te faire chevalier. Abandonne toutes ces mortifications, et ne décide plus rien par toi-même : c'est moi qui réglerai tout. En lisant cette histoire, Thérèse de l'Enfant-Jésus déclara : Eh bien moi, j'ai été chevalier tout de suite ! On peut supposer en effet qu'elle fut purifiée suffisamment vite pour ne pas connaître les combats du printemps : sa vie spirituelle semble commencer au terme de la saison d'été, grâce à la lumière exceptionnelle qui lui a permis d'enseigner sa voie au vingtième siècle.

L'été correspond à peu près à ce que S. Jean de la Croix appelle la nuit des Sens - chez Thérèse d'Avila aux troisièmes et quatrièmes demeures. C'est l'entrée dans la vie mystique, définie comme une certaine passivité consciente dans les mains de Dieu : l'âme comprend qu'il s'agit moins de se jeter à l'eau comme S. Pierre que de rester aux écoutes d'un amour qui prend toutes les initiatives. Au lieu de se jeter à l'eau, on voit qu'il y a une barque et un pilote. Entrer dans la vie mystique, c'est monter dans la barque et ne plus chercher à gouverner notre vie.

Ce ne sont pas les grâces extraordinaires qui sont la vie mystique : ces grâces font partie du magasin des accessoires. L'essence de la vie mystique, c'est cette passivité vivante qui se déroule dans une atmosphère de paix : on sent qu'on est porté... Les oraisons de quiétude et autres sont des pointes qui émergent au-dessus d'un état confus. A partir du moment où l'âme est emportée au-delà de ses inquiétudes, disant facilement "Dieu y pourvoira", on peut dire qu'elle est devenue mystique.

3) L'Automne - Plus nettement encore que le printemps ou l'été, l'automne comporte deux phases : une période préparatoire, et un paroxysme qui annonce le dénouement. La différence est beaucoup plus nette, parce que la période préparatoire est normalement assez douce. Il n'y a pas de crises, c'est une phase agréable où l'on se repose des ardeurs de l'été. On est dans la barque et on se laisse glisser au fil de l'eau... C'est la trêve, parfois très longue, qui sépare les deux Nuits de S. Jean de la Croix. Cette phase correspond aussi aux quatrièmes et cinquièmes demeures de Thérèse d'Avila.

L'âme y éprouve une grande facilité à marcher dans le service de Dieu, elle est portée comme un enfant dans les bras de sa mère, elle se laisse faire avec aisance, avec le sentiment très vif d'être infiniment aimée. Puis, petit à petit, il se produit autre chose, dont je voudrais essayer de bien expliquer la nature.

Jusqu'à présent, en somme, on était en marche vers Dieu, on ne L'avait pas encore vraiment rencontré. Nul ne peut voir Dieu sans mourir : ici on ne voit pas Dieu, et on ne meurt pas, mais il se passe tout de même quelque chose comme ça, et ce qui meurt c'est le vieil homme. La mort du vieil homme nous est infligée par une certaine plénitude de la rencontre avec Dieu. La grâce sanctifiante apporte avec elle le germe de cette rencontre : mais le vieil homme, tant qu'il n'est pas mort, oppose une pesanteur insurmontable à l'élan de l'âme qui veut se précipiter vers Lui.

Toutes les crises dont nous avons parlé correspondent à ce que les théologiens appellent une "mission divine", autrement dit une invasion de l'Esprit-Saint. La fidélité, c'est la souplesse qui permet à Dieu de nous soumettre à toutes ces crises : à chaque fois que l'on s'ouvre à une nouvelle vague, on se prépare à en recevoir d'autres. Mais il y a une dernière vague, plus redoutable et plus magnifique aussi, parce qu'elle va mettre à mort le vieil homme et se révéler en même temps comme une rencontre parfaite avec Dieu : ce qu'on appelle le mariage spirituel ou l'union transformante.

C'est le moment où Dieu, qui jusqu'ici prenait des précautions pour nous envahir au compte-gouttes, veut s'emparer définitivement de notre âme, ne lui permettant plus d'agir que sous sa motion perpétuelle. Jusque là Il inspirait nos actions, mais Il n'investissait pas tout notre être : cette fois, Il en prend possession tout à fait... et cela produit un choc terrible.

Imaginez deux wagons qui se rapprochent doucement. Tant qu'ils se rapprochent, on ne sent rien. Mais au moment de la rencontre, il y a un choc, et les voyageurs sursautent. Il y a la même différence entre les crises préparatoires et cette crise ultime. La motion divine nous poursuit depuis le début, mais elle nous laisse un certain jeu, une certaine autonomie. Tandis que là, Dieu nous met hors d'état de faire autre chose que de suivre sa motion. Tout ce qui s'est produit avant n'est qu'une préparation atténuant progressivement le sursaut de tout notre être au moment du choc (ce sursaut qui produirait, nous l'avons vu, la folie, la révolte et la mort).

C'est le moment de se rappeler que l'amour de Dieu est un feu dévorant. Tant qu'il ne nous touche pas et qu'il s'approche avec précaution, il nous réchauffe : c'est très agréable. A partir du moment où il nous investit, il brûle... ce qui fait une toute autre impression. Pensez à un petit chat qui ronronnait auprès du feu, et qui brusquement tombe dedans : à partir de ce moment, le feu détruit vraiment tout ce qui s'oppose à lui.

Mais ce feu agit du dedans, et non pas du dehors. C'est une consomption intérieure, c'est pourquoi je la compare à l'automne où les feuilles deviennent rouges avant de mourir, comme dévorées par un incendie intérieur.

C'est exactement cela l'automne de l'âme. Dieu ne prend plus aucun ménagement (semble-t-il !) et Il consume rapidement tout ce qui reste à détruire. C'est le moment le plus douloureux pour notre sensibilité, mais objectivement ce n'est pas le pire, car nous ne courons plus aucun danger. Là s'applique en plénitude la comparaison des sables mouvants : tout notre être se débat contre l'asphyxie du vieil homme, mais cela se termine par la bienheureuse rencontre avec Dieu (Cette maladie ne mène pas à la mort...).

C'est la nuit de l'Esprit de S. Jean de la Croix (les sixièmes demeures de Thérèse d'Avila). Et nous débouchons dans la dernière saison...

4) L'Hiver.- L'hiver ressemble à une mort, mais où la vie se cache et prépare l'explosion du printemps. "Vous êtes morts, dit S. Paul, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ". Cet hiver prépare l'explosion du printemps éternel : "Quand Il apparaîtra, vous aussi apparaîtrez avec Lui dans la gloire".

La "Vive flamme", qui brûle et détruit tant qu'elle rencontre des obstacles, devient de l'eau dès qu'elle n'en rencontre plus. Au lieu de brûler, elle rafraîchit, calme et endort : "In pace in idipsum, dormiam et requiescam - Dans la paix, enfoui en Lui, je dormirai et me reposerai".

Un saint est une cathédrale engloutie. On ne voit plus rien que la mer, et lui-même ne peut plus rien voir : le vieil homme est mort, et les splendeurs de l'homme nouveau restent invisibles, cachées dans l'océan.

Dans toute sa pureté, la vie chrétienne ressemble à la neige en hiver : une immense paix, une immense sérénité, le "manteau blanc". L'âme est redevenue transparente, elle a retrouvé l'innocence des enfants de Dieu. La gloire divine l'investit en plénitude, mais ce trésor est caché dans un vase de terre, et ne manifeste sa présence que par des lames de fond qui ne suppriment pas la paix, mais font pressentir sa puissance.

Le chant grégorien, comme la liturgie byzantine, est la parfaite expression d'une sensibilité ainsi cautérisée par l'amour de Dieu : succession de vagues qui roulent et s'élèvent sans perdre leur sérénité, musique dont le lyrisme ne traduit que des émotions englouties dans la paix (même chez J.S. Bach, l'émotion n'est pas entièrement engloutie dans la paix, elle garde quelque frémissement).

Cet état ne détruit pas la sensibilité humaine, mais il lui donne une note spéciale qui la rend inentammable. Il est très facile de toucher le coeur d'un saint, mais il est impossible de le troubler vraiment : les émotions n'atteignent que la surface, la région de la paix demeure inaccessible.

Ayez le goût, le désir et l'espérance de cet état, car c'est cela que Dieu nous offre. Nous avons le devoir de viser jusque là, et notre péché le plus grave est peut-être de limiter notre espérance à un étage intermédiaire. Ce ne sont pas des choses facultatives, auxquelles on peut échapper si on veut : laissez tomber S. Jean de la Croix si vous voulez, mais non la réalité des choses.

Il est normal et inévitable que le programme de Dieu, dans sa précision, ne soit pas le nôtre et par conséquent nous déroute. Dieu nous appelle... mais à quoi ? Nous n'en savons rien : il y a un abîme entre l'idée que nous pouvons nous en faire et celle qu'Il en a ("Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes pensées au-dessus de vos pensées"). Je vous dis cela pour que le décalage ne soit pas trop grand...

L'apostolat dans sa plénitude n'est possible qu'aux âmes qui sont arrivées au bout. C'est seulement en hiver que l'on peut recevoir la fécondité spirituelle, la fécondité inconcevable promise à Abraham. En attendant on peut être au service de Dieu et faire des oeuvres bonnes. Mais ce n'est pas la véritable fécondité : une âme n'est féconde qu'à partir du moment où elle est unie à Dieu.

Cela n'empêche pas d'être un instrument de la grâce, mais cela empêche d'en être source avec cette surabondance que Jésus désire pour nous (Celui qui porte du fruit, mon Père l'émonde pour qu'il porte beaucoup de fruit). Il y a un abîme entre la fécondité étriquée que nous pouvons avoir avant l'union transformante, et celle des saints... Alors n'attachons pas plus d'importance à nos oeuvres qu'au fait de balayer un dortoir : on le fait parce que c'est un devoir d'état.

Nous avons terminé l'examen des nuances de la vie divine dans le coeur d'un pécheur qui doit subir un traitement pour atteindre à la liberté des enfants de Dieu.

Je vous parlerai maintenant de la purification active au service de la purification passive. Puis nous reviendrons sur la mort du vieil homme, pour y découvrir une splendeur secrète dont nous n'avons pas encore parlé : l'assimilation à Jésus crucifié. C'est du Christ en Croix que la grâce nous vient. Notre vie divine n'est pas d'abord celle du Père, mais celle du Verbe incarné, à nous communiquée par le Saint-Esprit. Il y a en particulier, dans l'Eglise, un attrait vers la folie ou la sagesse de la Croix, qui ne s'explique que par l'assimilation au Sauveur.


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