LUNDI MATIN


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L'office de S. Laurent, dont c'est la fête aujourd'hui, est assez providentiel pour exprimer ce que je veux vous dire. Je pense à la Collecte, où il est question d'éteindre la flamme des vices. On lit ces choses-là comme des métaphores. Ce ne sont pas des métaphores : c'est cela et pas autre chose qui permet de dire que la vie religieuse est un martyre. Il ne faut pas prononcer ce mot à la légère. On dit parfois : J'endure un véritable martyre... Mais le vrai martyre va jusqu'à la mort ! Tant que nos souffrances ne dépassent pas certaines limites, nous ne sommes pas dans le mystère de la souffrance. C'est une région que nous ne pouvons pas atteindre de nous-mêmes. Même si c'est la mort du vieil homme, c'est déjà un martyre de subir cette mort-là.

Si on ne consent pas à cela, on ne comprend pas ce qu'on fait en prononçant des voeux... et c'est alors qu'on fera du Purgatoire. Seuls ceux qui acceptent cette guérison, avec tout ce qu'elle implique, peuvent dire qu'ils donnent à Dieu tout leur coeur, qu'ils aiment avec toutes leurs forces. Ce martyre est très miséricordieux mais si on ne l'accepte pas, on ne pourra plus profiter du Sang de Jésus-Christ avec son pouvoir de remettre toute notre dette.

Je dis bien : c'est un martyre... et je m'appuie encore sur le sermon de S. Augustin à l'occasion de la fête de S. Laurent : "Si nous ne sommes pas brulés sur le gril du bourreau, c'est avantageusement remplacé par la flamme de la foi". Cela suppose que c'est une flamme et qu'elle a les mêmes effets : sinon, ce n'est pas sérieux. Il dit encore : "Nous ne brûlons pas corporellement, mais nous brûlons par l'amour". Notre péché, c'est de lire cela comme de la littérature. Le créateur du soleil serait-Il moins brûlant que le soleil ? Quand on se laisse consumer par Lui, on subit réellement le martyre du feu. Mais ce martyre a une douceur qu'on connaît en se laissant faire sans résistance...

En fait, sur la terre, tant que nous résistons, Dieu ne nous fait pas sentir toute la force de cette flamme - même au Purgatoire et en Enfer, Il atténue beaucoup de choses. Mais Il ne peut pas (ou ne veut pas par respect pour nous) les supprimer complètement : l'extinction de la flamme de nos vices coûte nécessairement quelque chose.

Je vous disais : Les souffrances auxquelles on arrive à faire face à force d'énergie ne sont pas le mystère de la souffrance. Le mystère de la souffrance commence lorsqu'on ne peut plus faire face.

Cela peut vous paraître terrifiant... Mais l'avantage de voir les choses d'une manière aussi brutale, c'est d'éliminer un certain nombre de faux problèmes, par exemple tous les débats autour de la vie active et de la vie contemplative.

Quand on refuse d'entendre parler de certaines choses, sur l'air de : Nous ne sommes pas des contemplatifs, on ne se rend pas compte qu'on refuse tout. Ce n'est tout de même pas aux contemplatifs qu'il est réservé d'aimer Jésus-Christ et par conséquent d'être salés par le feu. Quand on regarde en face un tel mystère, tous ces débats paraissent mesquins et stériles. Se donner à Dieu est tellement formidable qu'il importe bien peu après cela de savoir si Dieu nous demande la vie active ou contemplative. De toute façon, nous sommes bons pour le gril : alors, le reste... Les plus grands contemplatifs que je connais vivent dans le monde, ce sont parfois des mères de famille.

Les contemplatifs n'envisagent peut-être pas toujours la contemplation comme un martyre, et ils ont tort. Mais les actifs n'envisagent jamais ce martyre, et ils s'en justifient au nom des exigences de l'action. C'est cette bonne conscience qui est dangereuse.

Qu'on ait peur d'un tel programme, je comprends cela. Mais il ne faut surtout pas le récuser pour se justifier. Je dis souvent aux pécheurs (et par conséquent à moi-même) : Je vous en supplie, ne vous justifiez pas ! Si nous nous sentons incapables d'aller jusqu'au bout, appelons la Miséricorde à notre secours... mais ne nous justifions pas d'esquiver les purifications au nom de l'action ! Il n'y a pas d'autre sainteté possible que celle des purifications, nous avons un vieil homme : il faut qu'il meure.

Il faut tout de même offrir à Dieu une certaine honnêteté : c'est tellement plus simple de se présenter comme des pécheurs incapables de souffrir que de chercher des justifications, faute bien plus grave que toutes nos faiblesses.

S. Laurent et les premiers chrétiens savaient en recevant le baptême qu'ils s'exposaient au martyre. Vivant dans la perspective du martyre, ils donnaient toute leur force à l'expression "user de ce monde comme n'en usant pas". Ne pas vivre dans la perspective du martyre, c'est accepter les maximes du monde : il est impossible alors que la Lumière demeure en nous. Je comprends très bien qu'on ne se sente pas de taille pour le martyre, et moi-même je ne me sens pas de taille. Mais je demande au moins à ceux que cette perspective effraie - et c'est la première chose, j'en suis sûr, que Dieu leur demande - de ne pas scandaliser (au sens évangélique : ne pas faire tomber) leurs frères en propageant une doctrine soi-disant évangélique qui vient de ce qu'on ne vit plus dans la perspective du martyre. "Les gens du monde, disait Thérèse, sont très habiles dans l'art de concilier les satisfactions d'ici-bas avec les exigences de Dieu". Ce sont aujourd'hui les théologiens qui ont cette habileté, et bien plus grande que ne fut jamais celle des gens du monde. Ce qu'ils proposent, c'est un christianisme sans martyre, c'est-à-dire sans Croix.

Evacuer la Croix, c'est humain. Les disciples eux aussi ont évacué la Croix du Christ et refusé la perspective de son martyre : ils furent les initiateurs de ce pseudo-christianisme qui ne s'éteindra qu'à la fin des temps. Mais Jésus-Christ l'a bien dit à Pierre : Arrière de Moi, Satan, tu m'es un objet de scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celle des hommes.

Nous savons tout cela, et nous faisons la même chose dans un aveuglement inconcevable. Il ne suffit vraiment pas d'être théologien pour être dans la Lumière. A partir de l'Evangile, on peut faire toutes les démonstrations possibles et le démon sur ce point n'est pas en reste : c'est un grand professeur. Les seules démonstrations fidèles sont celles qui procèdent de la perspective du martyre.

Ce martyre est quelque chose de très doux. S. Laurent ne sentait pas la flamme du bourreau : "Comme il brûlait du désir du Christ, dit encore S. Augustin, il ne sentait pas les tourments du persécuteur". La même ardeur qui le brûlait au-dedans refroidissait les flammes du dehors. Evidemment, cela suppose que cette flamme n'était pas ordinaire... Ste-Apollonie s'est jetée dans le feu pour échapper à celui qui la brûlait au-dedans. C'est peut-être une légende, mais qu'importe : Se non è vero, è bene trovato, c'est une vérité plus profonde que toutes les vérités historiques. Ce qui d'ailleurs est historique, c'est que pendant la guerre d'Espagne, des personnes ont été martyrisées et n'ont rien senti. Tout cela est parfaitement normal quand on comprend la force de l'amour divin.

Le feu intérieur est donc plus fort, quand il se déchaîne, que toute flamme extérieure. Il n'y a pas à s'étonner alors qu'il soit tellement douloureux. Seulement il y a une grande différence avec les flammes extérieures : c'est que par nature le feu divin est une huile, c'est l'onction du Saint-Esprit. Thérèse d'Avila l'avait éprouvé : "Il y a comme un feu dans mon âme, mais ce feu n'arrive pas au centre : au centre, il y a comme une huile". Cette onction fait que le feu du martyre intérieur, malgré les souffrances, est doux.

Pour nous rassurer, la parole du Christ devrait nous suffire : "Mon joug est doux et mon fardeau léger". Mais nous ne le croyons pas, nous sommes des hommes de peu de foi. Alors, Jésus fait parler ses enfants pour nous aider à comprendre. Ce qui explique que ce soit doux, c'est que le feu divin ne détruit pas la nature, il détruit seulement le vieil homme, les complexes, les noeuds, les crispations. Mais notre nature innocente, créée par Dieu, il la remplit d'onction, et cette onction permet de supporter toutes les souffrances de la mort du vieil homme : "Regarde-Moi, disait le Christ à une âme ainsi "martyrisée", tu supporteras la souffrance, car Je suis au-delà de la souffrance". Tous les saints témoignent que cette onction adoucit toutes choses... Les incroyants voient la Croix, disait S. Bernard, ils ne voient pas l'onction !

Pour vivre dans la perspective du martyre (ce martyre-là, le seul inévitable : les purifications passives), il faut donc vivre aussi dans la perspective de l'onction. Mais comment faire si nous n'éprouvons pas cette onction, ou si peu que c'est comme rien ? Comment rendre douce la perspective du martyre, et comment supporter cette perspective si elle n'est pas douce ? Du dehors la Croix est effrayante, du dedans elle est supportable. Mais comment envisager la Croix avant d'avoir pénétré dans sa douceur ? Une fois qu'on s'est jeté à l'eau, il y a un je ne sais quoi qui fait que c'est doux. Mais pour se jeter à l'eau, il faudrait pouvoir se mettre en face de ce je ne sais quoi avant même de l'avoir goûté...

Dieu nous offre un remède : c'est la Sainte-Vierge. Si vous voulez pressentir le goût que l'on peut trouver à ce genre d'exercice, et comment vous-mêmes pourrez y goûter suffisamment pour le désirer, regardez la Sainte-Vierge, à la fois parce qu'Elle est pleine d'onction et que Dieu lui a donné un coeur de mère désireux de nous baigner dans cette douceur. Elle nous donnera ce que Grignon de Montfort appelle la "confiture des Croix", qui est précisément l'onction du Saint-Esprit, mais incarnée si j'ose dire dans le visage de la Sainte-Vierge. En regardant ce visage, on peut donc pressentir l'onction avant de recevoir l'onction...

Seulement, attention ! vous n'avez pas le droit de demander la douceur de la Sainte-Vierge et d'essayer d'en profiter, si ce n'est pas pour supporter ce qu'Elle seule peut nous faire supporter : ce serait profiter de la douceur de la Croix sans connaître la Croix elle-même. Quand on regarde vraiment la Sainte-Vierge, on ne risque d'ailleurs pas d'échapper à la Croix, car Elle est en vérité la douceur de la Croix. C'est pourquoi il y a des âmes qui ont un instinct assez inquiétant pour ne pas se tourner du côté de la Sainte-Vierge, parce qu'elles sentent bien qu'en faisant cela on se laisse avoir, inévitablement : il n'y a plus rien qui légitime un refus, il n'y a plus de prétexte possible. Alors ceux qui veulent garder des prétextes n'ont pas envie d'aller voir de ce côté-là, et c'est quelquefois un véritable drame.

Ce qu'il faut d'abord demander à la Sainte-Vierge, c'est le désir d'arriver au terme où s'opère la rencontre avec Dieu. J'ai assez dit que le plus grand péché, c'est de renoncer à atteindre ce terme. On ne peut pas aimer sincèrement la Sainte-Vierge sans un tel désir. A ce désir Elle répond toujours : "Je m'en occupe, je m'en charge. Viens dans mon coeur, cela suffit : le reste, j'en fais mon affaire". Elle-même nous donnera le désir personnel du Visage de Jésus-Christ, ce Visage que chante admirablement S. Bernard dans l'office du Saint-Nom de Jésus :

Quam pius es petentibus - on peut traduire : Comme tu es accueillant pour tous les solliciteurs !

Quam bonus Te quaerentibus - Mais pour ceux qui te cherchent, tu n'es pas seulement accueillant, tu es bon, ce qui est autre chose...

Sed quid invenientibus ! - Alors là, S. Bernard renonce à exprimer ce qu'est Jésus pour ceux qui Le trouvent...

On demandait un jour à une petite fille : "Mais qu'est-ce qu'elle a de si extraordinaire, cette confiture qu'on fait dans votre pays ? tout le monde en parle comme d'une chose unique. Tâche de m'expliquer... - Ah, c'est bon ! c'est bon !..."

Il n'y a rien d'autre à dire, mais il n'y a que la Sainte-Vierge pour nous le dire efficacement. On ne peut pas faire grand-chose sans avoir le soupcon de cela. Comment osons-nous douter qu'un tel soupçon soit normalement offert à tous ceux qui cherchent Dieu : pour qui Le prenons-nous ? Pour un tyran ? Vraiment nous n'avons pas la foi gros comme un grain de sénevé...

Quand on voit un acrobate faire le saut périlleux, on se dit : comment peut-on faire des choses pareilles ? j'en serais bien incapable. Quand nous lisons la vie des saints, ça nous fait à peu près la même impression, surtout si on se laisse fasciner par certains exploits extraordinaires ou charismatiques. Mais le fond de la sainteté, ce qui fait son essence, nous ne savons guère la reconnaître... et comprendre (ou au moins croire) que le germe en a été déposé en nous. Dieu est venu sur la terre pour que notre joie soit parfaite : "Je vous donne la paix, je vous laisse ma paix, je ne vous la donne pas comme le monde la donne... Je suis venu jeter un feu sur la terre et quel est mon désir, si ce n'est qu'il s'allume ?" Nous ne pouvons pas douter de la volonté de Dieu à ce sujet : si, à cause de notre misère, nous avons besoin de secours exceptionnels, nous les aurons.

Dieu n'en trouve pas beaucoup qui veuillent bien comprendre son offre : "Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai et je souperai avec lui". Ce souper, c'est la vision face à face Et c'est aussi l'Eucharistie... Quand on réfléchit un seul instant à ce que c'est, à ce qui se passe, à la réalité qui a lieu au moment de la communion !... Si après cela on trouve qu'un programme d'intimité complète avec le Christ - non seulement de Le chercher, mais de Le trouver - si on ne croit pas que ce soit réellement offert, comment peut-on continuer à communier ? alors que la communion c'est précisément le signe, la promesse et la réalisation de cette union : ce qui se passe au moment de l'Eucharistie dépasse tout ce que les mystiques peuvent raconter de plus audacieux. Si on tient la vie mystique en suspicion, il faudrait suspecter l'Eucharistie beaucoup plus encore... et si l'on se méfie d'une certaine folie dans la recherche de Jésus-Christ, si on ne veut pas être malade du désir que S. Laurent en avait, alors il vaudrait peut-être mieux y renoncer !

Un curé janséniste se réjouissait auprès de son évêque de ce que sa paroisse n'avait pas déshonoré l'Eucharistie au cours de l'année... car personne n'avait communié. Il n'est pas question de renoncer à l'Eucharistie parce qu'on n'est pas digne. Plus on se sent indigne, plus on est apte à subir les transformations divines : mais il faut y croire et les accepter, c'est la seule condition pour communier "dignement". Si on hésite, si on refuse ce que signifie et produit l'Eucharistie, alors là il faut s'interroger comme le dit S. Paul, afin de savoir si nous voulons vraiment communier. Si nous le désirons vraiment, rien ne doit nous en empêcher, car ce n'est pas nous qui prenons l'initiative de cette intimité inouïe : c'est Dieu qui nous le demande, et nous ne faisons que répondre. Tous les matins, Il nous invite à puiser dans son coeur, Il nous dit "Viens !" et nous répondons Oui. C'est Jésus qui a inventé l'Eucharistie, c'est Lui qui veut la Communion... en quelque état que nous soyons.

Ce qui me fait mal, quand j'entends mettre en cause la vie mystique, c'est que je ne peux pas éviter de sentir qu'il y a là un réflexe contre Jésus-Christ Lui-même, car la vie mystique est vraiment sa volonté : "Marie a choisi la meilleure part, et elle ne lui sera pas ôtée..." et qu'est-ce donc que ce feu qu'Il est venu jeter sur la terre ? Il ne demande pas des actions extraordinaires ni de se lancer dans une ascèse effrayante, mais de se laisser faire par son Amour, par ce médecin qui nous offre les purifications passives, par le virus trinitaire qui nous travaille au plus intime, par l'Eucharistie qui est tout cela à la fois.

Quelle collaboration pouvons-nous offrir pour mieux supporter les purifications passives ?

Ce n'est pas bien compliqué. La première condition à remplir - et de cela je vous supplie - c'est de ne porter aucun jugement persévérant tendant à penser que ces choses-là ne sont pas le programme unique voulu par Dieu : ne pas refuser de vivre, au moins théoriquement, au moins doctrinalement, dans la perspective de ce martyre - ne pas refuser de jeter les yeux là-dessus comme étant l'Evangile même, indiscutablement.

Le premier "engagement" que Dieu nous demande est doctrinal, et cela va déjà très loin. Ayons d'abord la foi, c'est-à-dire le courage de la Lumière, celui qui nous fait dire : Dieu est Dieu, je suis un pécheur. S'il fallait éliminer tous les chrétiens qui n'acceptent pas de dire cela du fond du coeur, combien en resterait-il ? Le premier pas dans la vie mystique, c'est d'y croire, croire que c'est bien ce que Dieu veut pour tous les chrétiens - croire que Jésus veut ce martyre en particulier Pour tous les consacrés.

C'est très difficile aujourd'hui, mais cette difficulté même nous offre un critère infaillible pour "éprouver l'esprit" des doctrines innombrables qu'on nous met sous les yeux. Il suffit de se demander : Cette doctrine me détourne-t-elle en fait de la Lumière selon laquelle Jésus veut la vie mystique ? ou au contraire m'y encourage-t-elle ? Vous reconnaîtrez ainsi l'arbre à ses fruits. On reproche à l'Eglise d'être pointilleuse sur le dogme. On ne comprend pas que l'Eglise est un vaisseau exposé sur une mer agitée : la moindre erreur à la barre, c'est la catastrophe... Non seulement parce qu'on risque le naufrage (ce qui est bien vrai), mais parce qu'on risque tout simplement de ne pas arriver au but, à la terre promise qui ne se situe pas n'importe où : la rencontre avec Dieu. Je l'ai déjà dit, Satan ne demande qu'une chose, c'est que cette rencontre n'ait pas lieu : il nous laissera tout le reste, même la vertu.

Par exemple, il jette un doute sur la présence réelle, plus subtilement il atténue, il dilue, il délave le sel de la terre.

De même pour la Rédemption. Il occulte cette lumière par le biais d'une attaque sournoise et virulente contre le dogme du péché originel. L'essentiel n'est pas de nous faire tomber dans des erreurs précises, mais au contraire de nous laisser dans le vague, de plonger la vérité dans le vague, de nous interdire toute conviction précise. Il est impossible de jouer sa vie sur des idées vagues, et par conséquent de devenir un saint dans ces conditions-là : son but est atteint, il n'y aura plus de plénitude dans la vie mystique. A nous de comprendre le jeu pour ne pas nous laisser avoir.

Lisez ou relisez le début du chapitre 47 d'Ezéchiel (1 à 12) : l'Eucharistie est ce fleuve de paix qui sort du côté du Christ. Et comprenez bien que ce n'est pas un idéal mais une réalité, la seule réalité que nous puissions offrir au monde. Les hommes d'aujourd'hui sont à la fois insatiables et saturés de grands mots et d'idéal. Ils se nourrissent de doctrines ténébreuses et vides, mais au plan de la lumière ils ne veulent plus de doctrines, ils veulent que ça se mange et se touche. Bergman écrit : "Les prêtres parlent, parlent, mais Dieu ne parle jamais". Qu'avons-nous à offrir qui se mange ? L'Eucharistie. Le reste, si on ne va pas jusqu'à l'Eucharistie, ce sont des mots.

Nous pouvons jauger la valeur d'une théologie d'après l'importance qu'elle donne à l'Eucharistie d'après son obsession de l'Eucharistie. Il suffit de vérifier qu'une théorie augmente ou diminue, pour les chrétiens, le désir de retourner à la Source : "Là où sera le cadavre, là se rassembleront les aigles". Il n'est pas du tout facultatif de mettre cela en lumière ou non. On disait souvent, avant le Concile : "La présence réelle, c'est une affaire entendue, mais il y a d'autres aspects, etc." Or ce n'était pas du tout entendu, et aujourd'hui on commence à la discuter, à l'atténuer, à l'escamoter.

Une doctrine n'est pas pure si elle ne met pas en lumière l'Eucharistie, non seulement comme "rassemblement suprême de la communauté chrétienne"... mais tout simplement comme le Corps du Christ que l'on mange et son Sang que l'on boit - si elle n'engage pas à s'en nourrir et à le désirer. Il n'y a rien d'autre à faire que d'être rassasié par la vie divine afin de porter du fruit.

Si vous voulez savoir ce que ça donne, lisez la vie du Père Kolbe. Vous ne serez jamais plus actifs que lui : faites le centième de ce qu'il a fait, ce ne sera déjà pas si mal ! Or il est évident qu'il était porté, qu'il ne faisait rien de lui-même, qu'il se laissait nourrir tout simplement. Quand on lit le récit de sa mort, on a l'impression qu'il était presque inattentif, soulevé par un tel courant invisible qu'il n'arrivait pas très bien à se soucier du visible. Cette lumière secrète était tellement éblouissante que les bourreaux eux-mêmes le suppliaient de ne pas les regarder : ils ne pouvaient pas supporter ce regard. La preuve que ce courant ne venait pas de lui, c'est qu'à son contact les autres prisonniers, emmurés dans le bloc de la faim et de la soif, furent emportés à leur tour par le même courant et devinrent inattentifs à leurs souffrances pour chanter des cantiques d'action de grâces... et c'étaient des pécheurs ! Mis en contact avec la Source, ils oubliaient le reste. Le Père Kolbe faisait des conférences spirituelles en pleine infirmerie, à des squelettes vivants, sur les relations de l'Immaculée avec les Trois Personnes de la Sainte-Trinité - et ces moribonds étaient ravis (au sens de rapt) comme Marie aux pieds du Maître : ils étaient replacés dans la vraie perspective des choses, la seule qui ne soit pas une Maya, l'immense Maya du monde occidental...

Notre doctrine doit proclamer la réalité de cette lame de fond (le Gulf Stream de la grâce !) et rester vigilante pour refuser sans discussion tout ce qui tend à nous mettre dans une autre perspective, si discrètement et subtilement que ce soit. Ne disons pas : Autre chose aussi est important ! - il n'y a pas autre chose d'important que d'être rassasié par la vie divine, afin que nous produisions du fruit et que ce fruit demeure pour la vie éternelle...

Dieu ne nous demande pas d'être de niveau avec tout cela, mais d'y croire. Cette verité, c'est du sel et du feu. La première chose à faire pour collaborer avec Dieu, c'est de ne pas diluer ce sel dans nos traditions humaines. Malheur à vous qui riez. Pourtant les saints ne s'en privent pas, semble-t-il, ils se paient souvent de bonnes parties d'éclats de rire... mais malheur à ceux qui rient du surnaturel, qui le traitent avec ironie. C'est très douloureux de sentir cette ironie dans les conversations entre prêtres ; c'est plus grave que tout pour des consacrés (peut-être est-ce un dépit de se sentir à la porte, alors on proclame que les raisins sont trop verts - mais ce n'est pas une excuse). Si on ne croit pas beaucoup à la vie mystique, il faut au moins se taire, ne pas en parler, ne pas toucher à ce "domaine réservé" qui est la prunelle de Dieu : on touche au plus intime de son coeur quand on met en doute ses désirs.

Donc essayer d'y croire, si défaillant et faible qu'on soit. Essayer d'aimer ces choses, même si on ne les pratique pas. Le peuple qui acclamait Jeanne d'Arc ne pratiquait pas ses vertus, mais il s'en réjouissait. C'était la moitié du chemin : "Celui qui accueillera un saint comme un saint recevra une récompense de saint". Tous les saints sont un signe de contradiction qui révèle le secret des coeurs. C'est particulièrement sensible au cours du procès de Jeanne d'Arc. Dans le film de Dreyer, elle est au centre de ses juges, et on a l'impression que c'est elle qui juge selon la manière dont elle est accueillie ou rejetée par ceux qui l'interrogent : ça se voit sur leurs visages, un petit nombre se laisse toucher par la lumière qu'elle porte en elle, la plupart s'endurcissent, se sentent traqués, et se rejettent eux-mêmes dans les ténèbres.

LUNDI SOIR

Une fois qu'on croit à la vie mystique, il faut essayer d'y consentir positivement... autrement dit de s'y engager.

On parle beaucoup d'engagement aujourd'hui. On dit "Il faut s'engager, le chrétien doit s'engager"... mais on ne dit pas à quoi, on accepte même qu'il y ait des engagements contradictoires (en politique par exemple). Peu importe, pourvu qu'on s'engage... Or la seule manière correcte d'inviter à l'engagement n'est pas de chanter les louanges de l'engagement, mais celles de l'objet envers lequel on s'engage.

Ainsi, on sent très bien que ceux qui s'échauffent autour de l'engagement ne sont pas vraiment engagés : celui qui l'est vraiment ne parle pas de son engagement, mais de son trésor, de la seule Réalité qui compte pour lui. Toutes ces spiritualités qui décrivent longuement l'attitude du chrétien répugnent profondément à préciser les vérités qui font face à cette attitude et la justifient...

Je dénonce la mentalité moderne précisément parce que je la partage : j'en ai une conscience extrêmement aiguë. Nous sommes une génération traumatisée par tant de chocs : ceux qui ont vécu avant ces chocs ne pourraient pas nous comprendre, et réciproquement. J'ai l'impression que les pasteurs qui se raccrochent à la nature humaine, à ce qui reste de bon et de solide dans l'homme, s'appuient sur du sable. La génération actuelle connaît une telle mise en question, un tel désemparement, un tel effondrement de ce qui paraissait le plus solide, que même au point de vue humain il n'y a plus de salut naturel possible. L'équilibre nerveux est trop atteint, les traditions se perdent complètement, on ne sait plus ce que veut dire la fidélité à une parole donnée, à une promesse...

Il est stérile de déplorer tout cela. Si nous aimions vraiment Jésus-Christ, nous nous réjouirions qu’il n'y ait pas de solution, mais qu'il n'y ait plus que Lui, le Sauveur. C'est la bonne manière d'être moderne, et c'est la seule. Même s'ils se laissent tromper par tous les mirages, les jeunes réclament des réalités. La seule que nous puissions leur offrir, c'est l'amour de Dieu. Quand il n'y a plus rien à faire humainement, c'est la seule chose qu'on peut donner : si on ne l'a pas, on n'a rien, on mérite d'être balayé et foulé aux pieds. C'est vrai en face des mourants, des grands malades, des prisonniers qui ont tout perdu, de tous les désespérés en général. C'est vrai en fin de compte pour toute la génération actuelle. Dieu l'a permis, et peut-être voulu, devant la tour de Babel dont rêvait le dix-neuvième siècle. Si nous voulons être actuels, il ne faut pas nous attacher aux valeurs humaines qui s'effondrent, si bonnes soient-elles (elles restent désirables, mais ce n'est pas le moment d'en avoir la nostalgie, c'est l'heure de désirer le Royaume des Cieux et sa justice : le reste viendra par surcroît, s'il plaît à Dieu).

S. Augustin disait au moment de la prise de Rome : "Pourquoi s'étonner que les monuments s'écroulent, et les civilisations avec eux : ce qui est mortel est fait pour mourir. Rien n'est immortel que le Royaume des Cieux". Celui qui a compris cela n'a rien à craindre de la génération actuelle, sauf ses bêtises (et il y en a : mais il y en a dans toutes les générations et toutes les mentalités). La moindre attache à quelque chose d'humain rend le fameux "dialogue" impossible ou, ce qui est pire, illusoire et dérisoire.

Jeunes ou vieux, si nous n'allons pas vers le Sauveur et sa grâce, nous n'avons plus rien. C'est toujours une erreur de s'attacher à des valeurs humaines, mais aujourd'hui c'est mortel parce qu'elles s'écroulent. La pire manière d'être "de son temps", c'est d'être humaniste Il y a des époques où c'est possible, où ce n'est pas catastrophique. C'est après tout un bon chemin de commencer par aimer l'homme dans sa vérité, pour s'élever progressivement vers le Royaume. Mais aujourd'hui c'est une rêverie mortelle, car elle dispense de chercher le vrai remède. Cette génération déséquilibrée ne sera pas "humaine" : elle sera divine ou démoniaque, surnaturelle ou décomposée.

Donc, nous nous engageons et nous répondons oui à Dieu. Je me permets d'insister sur ce point que, avant tous nos efforts, avant toutes nos fidélités de détail et nos intitiatives, la première chose que Dieu nous demande c'est de dire oui. Ce n'est pas un acte de vertu ordinaire, car il dépend des vertus théologales seules... et la victoire qu'elles remportent est plutôt une défaite, c'est une capitulation. Que va-t-il arriver après ? Nous n'en savons rien. Serons-nous capables de tenir le coup ? Nous ne le savons pas non plus, et nous n'avons pas à le savoir : il suffit de faire confiance, de donner sa confiance.

Ce petit mot Fiat - cet acte très simple et imperceptible par lequel on se livre aux mains d'un autre - c'est la seule collaboration que nous puissions apporter à Dieu : dire oui à une action qui n'est pas la nôtre. Quand on reçoit l'habit religieux ou le sacerdoce, ce sont les autres qui agissent, il n'y a qu'à se laisser faire pendant toute la cérémonie. On en revient toujours au fameux "se laisser faire" : C'EST TOUT, c'est vraiment tout ce que Dieu demande. Aux Anges, Il n'a demandé que cela, à nos premiers parents aussi... Cela ressemble tout à fait au oui que l'on prononce devant le maire et le curé. Est-ce que cela demande beaucoup d'énergie ? Ce n'est pas le mot qui convient : cela demande beaucoup d'amour et de lucidité, le plus de lucidité possible sur ce que veut dire aimer.

C'est tout. En un sens, c'est tout. Il n'y a plus qu'à rester fidèle au mouvement une fois accompli ; se demander si, en faisant telle et telle chose, nous ne trahissons pas notre amour. De temps en temps, il faut dire oui à quelque chose de nouveau qu'on n'avait pas prévu, il faut accepter les crises dont j'ai parlé, toujours pour rester fidèle à la capitulation signée (à chaque nouvelle crise nous rendons un peu plus les armes à l'Envahisseur) : tout cela sans légèreté mais sans inquiétude. Il est évident qu'après avoir signé un engagement, on ne peut pas agir comme si on n'avait rien signé - mais il ne faut pas non plus se demander constamment "Suis-je fidèle ?" Non, ce n'est pas cela que Dieu demande : Il nous demande d'être aussi vigilants et attentifs que nous pouvons l'être en restant paisibles et confiants.

Cette fidélité n'est donc pas tracée une fois pour toutes : elle dépend des personnes et des moments. Du côté de Dieu la fidélité devient de plus en plus exigeante... mais elle le devient de moins en moins du côté du sujet : je veux dire que Dieu demande à l'âme consacrée d'abandonner de plus en plus ses exigences à elle pour y substituer ses exigences à Lui, qui deviennent de plus en plus dévorantes et qui vont dans le sens du martyre dont nous avons parlé. Nos exigences, finalement, sont des exigences de justice - celles de Dieu des exigences d'amour : elles vont beaucoup plus loin, mais dans un climat beaucoup plus doux que celui de la justice.

Reste à préciser un peu en quoi consiste pour nous, dans la vie religieuse, la fidélité à notre vocation. Ce sera très en gros, car chacune de vous doit demander à Dieu de l'éclairer sur ce point. Le premier test de notre fidélité, c'est le suivant. Si l'Eglise nous déliait de nos voeux, et qu'elle nous demande si nous voulons "repiquer", est-ce que nous recommencerions ? Ceux qui ne recommenceraient pas, mais qui restent uniquement parce que c'est fait, c'est une bien triste fidélité : fidélité à la lettre, et non au Saint-Esprit.

Je suppose donc que vous soyez prêtes à prononcer vos voeux tous les jours ; comment y répondre dans le détail ? Le premier principe est de ne pas s'occuper de ce que nous devrions être ou de ce que nous devrions faire (si nous étions de bons chrétiens, de bons prêtres, de bonnes religieuses, si nous étions charitables... c'est-à-dire très exactement tout ce que nous ne sommes pas), mais de ce que nous devons être et faire. Il faut renoncer à ce qui n'est pas praticable ( et que Dieu ne nous demande pas) pour concentrer notre énergie sur ce qui est praticable, alors que nous en gaspillons une bonne partie autour de nos scrupules et de nos rêves.

Le seul programme réaliste n'est pas celui que nous pourrions poursuivre si nous étions guéris, mais celui que nous devons suivre pour être guéris progressivement... très progressivement. Même sur ce point il ne faut pas chercher le traitement idéal, le traitement parfait, celui qui serait très bien si nous pouvions le supporter : le seul ennui est que nous ne le pouvons pas. Dieu voit clairement, et Lui seul, ce que nous pouvons supporter : et c'est par là qu'Il commence. Il ne guérit pas tout à la fois. Sa providence miséricordieuse et maternelle procède par étapes et suit un ordre dans la guérison de nos misères.

Les malades les plus difficiles à soigner sont ceux qui ont plusieurs maladies dont chacune réclame un traitement opposé : le médecin doit avoir beaucoup de doigté pour s'en sortir ! Au point de vue spirituel, nous sommes ainsi. Bien souvent par exemple, nous sommes à la fois scrupuleux et infidèles : il faudrait nous mettre au large pour nos scrupules et nous étriller pour nos infidélités... mais ce sont toujours nos scrupules qui ramassent les coups de bâton, et notre infidélité qui profite des bonnes paroles. C'est encore l'histoire des vingt sous de vin...

Alors, par quel bout prendre ce paquet de noeuds inextricables ? Quelle est la première des maladies à traiter ? Il importe de ne pas attaquer en premier ce qui doit venir en second. Il y a des difficultés dont nous ne triompherons pas avant d'en avoir surmonté d'autres. Il y a des mortifications qu'on ne doit pas entreprendre avant d'avoir appris la confiance... et cette confiance suppose parfois un sacrifice précis qui doit nous libérer. Il y a dans tout cela un ordre auquel il ne faut pas toucher : nous travaillons sur un être vivant, et non pas théorique. L'ordre à suivre pour l'un n'est pas l'ordre à suivre pour l'autre.

Il n'y a pas de maladies, mais des malades. Cela n'empêche pas de dégager quelques lignes générales de fidélité qui nous sont offertes par la vie religieuse et par nos voeux.

Tout ce que nous avons à faire en somme, c'est de lutter contre l'orgueil de la vie dont j'ai parlé, ce vertige qui nous prend en face de certains biens spirituels ou sensibles. La pratique de la Règle ne doit pas avoir d'autre but que de nous apprendre à ne pas résister à la grâce et aux purifications passives. A chaque fois que vous vous confessez, demandez pardon de cette résistance beaucoup plus que de tout ce qui est visible, même et surtout si vous n'en avez pas conscience... et profitez de cette occasion pour demander au Christ la souplesse d'une âme qui se laisse convertir, toucher, purifier par le Saint-Esprit.

Il s'agit avant tout de cultiver l'attitude passive d'une âme qui se remet dans les mains de Dieu, et pour cela de résister à l'orgueil de la vie quand il se présente. Les trois voeux luttent directement contre les trois grandes formes de l'orgueil de la vie : l'amour des richesses - les passions du coeur, même spiritualisées, à partir du moment où elles deviennent capiteuses - l'esprit d'indépendance. Ce sont en général les ferments les plus nocifs, les plus opposés à l'épanouissement de la grâce. Nos voeux sont donc infiniment précieux, à condition de les utiliser dans cet esprit : non pas pour faire des prouesses, ce qui serait la pire des corruptions (mettre les voeux au service de l'orgueil !), mais pour s'enfoncer dans une attitude pauvre, humble et craintive (craintive à l'égard de ce qui peut sortir de nous).

Exemple : comment résister à une tentation de gourmandise ?

1) En posant un acte de la vertu directement opposée à la tentation - ici, la tempérance. Pour cela, on se raisonne, on se dit : "Il faut lutter pour te dominer, il faut t'élever au-dessus de la tentation". Cet effort mérite d'être appelé pédagogique : la volonté cherche à conquérir sa liberté, à exercer son empire sur les passions. A la colère on oppose la maîtrise de soi, etc.

Cet effort ne pose ni ne résout aucun problème grave : il suppose au contraire que les problèmes graves sont résolus ou ne se posent pas. Autrement dit, cet effort est bon dans la mesure où on est déjà converti : la volonté étant bien en place, il est normal qu'elle essaie de s'imposer à la sensibilité. Le succès de ce genre d'efforts dépend donc de la profondeur de notre conversion.

Le même effort au contraire devient stérile ou même dangereux chez ceux qui ne sont pas convertis, ou pas assez convertis. Se dominer soi-même est très difficile tant qu'on n'est pas humble, et si on y parvient c'est plutôt inquiétant car on s'appuie sur l'orgueil et non pas sur l'amour.

2) C'est pourquoi il peut être plus sûr de pratiquer la méthode que S. Jean de la Croix appelle anagogique. Au lieu de faire front à la tentation, au lieu de "vaincre", on essaie de se réfugier dans un lieu où il n'y a plus ni tentation, ni combat, ni victoire... parce qu'il n'y a plus d'orgueil de la vie. Autrement dit, on n'essaie pas de résister à la morsure de la tentation, mais d'évacuer ce qui fait son venin en se plongeant dans l'humilité. Si on y réussit, on n'échappe pas seulement à la tentation en cause, mais à toutes les formes que peut revêtir l'orgueil de la vie : on abandonne le theâtre des opérations, on échappe au monde dans lequel il y a des batailles pour accoster aux rivages de la Paix, là où il n'y a plus de bataille parce qu'il n'y a plus d'orgueil.

Autrement dit encore, il est bien vrai que la chair est infirme, mais cette infirmité n'est pas dangereuse tant qu'elle n'ouvre pas la porte au vertige de l'exaltation du Moi. Au lieu de lutter contre notre infirmité (ce qui est la première méthode), il est plus profond de renier toute exaltation du moi, de s'enfoncer dans la pauvreté spirituelle et d'échapper ainsi au venin de la tentation sans affronter la tentation elle-même. Au lieu de surmonter l'obstacle, on passe dessous en se faisant tout petit...

Et bien entendu, dans cette attitude, on appelle au secours. On reconnaît qu'on n'est pas de taille à lutter, on supplie Dieu de nous protéger et de nous délivrer Lui-même. Avec cette méthode, on peut dire "qu'à tous les coups l'on gagne"... même si l'on perd. Car on évite au moins le découragement et le dépit qui accompagnent le plus souvent nos échecs, et qui sont plus dangereux que les échecs eux-mêmes, car ils nous éloignent de l'espérance. Ici au contraire, quand on ne réussit pas, on s'humilie de ne pas réussir, on fuit l'orgueil du découragement comme on avait fui l'orgueil de la tentation. Autrement dit, on poursuit le même effort, on ne change pas de cap, on cherche toujours à fuir la zone dangereuse. Malgré les apparences, une telle persévérance ne connaît pas d'échec, elle met seulement plus ou moins de temps pour y arriver...

C'est la méthode que S. François de Sales et beaucoup de spirituels définissent comme l'art d'utiliser nos défauts, nos misères et nos chutes elles-mêmes. Rien ne résiste, je le répète, à la persévérance dans cette attitude. Par la première méthode, même si on réussit on n'est pas sûr de plaire à Dieu. Par la seconde, on est sûr d'arriver finalement à Lui plaire, quelles que soient nos fautes.

Les deux méthodes ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Il faut utiliser la première sous l'inspiration de la seconde : dans la tentation, fermer les yeux, se réfugier auprès de Dieu et de la Sainte-Vierge, se blottir. L'esprit des voeux, c'est l'instinct du refuge ; avec cet instinct, jamais l'amour de Dieu ne rencontrera d'obstacle décisif : "Qui nous séparera de la charité du Christ ?"

Il y a là une lumière essentielle, qui permet en outre de résoudre le fameux problème de "la présence de Dieu" au milieu de l'action. Quel que soit le rythme infernal auquel nous soumet la vie moderne, ce ne sont pas les bruits du dehors qui nous font perdre la présence de Dieu, mais une certaine excitation que nous mettons dans nos oeuvres - et que Mère Agnès, par exemple, cultivait au Carmel tout autant qu'on peut le faire dans le monde, et beaucoup trop en tout cas aux yeux de Thérèse.

Si vous êtes dérangées toute la journée et que ce soit un supplice, alors tout va bien, ce n'est pas un problème : ce qui serait dangereux, c'est que ce ne soit plus un supplice mais une griserie qui fait qu'on y prend plaisir et qu'on commence à s'en croire. C'est cette complaisance qui risque d'être un obstacle invincible à l'invasion de l'amour de Dieu. Refuser cette complaisance est aussi difficile pour les contemplatifs que pour les hommes d'action : même en faisant oraison, on peut avoir la fièvre de "réussir". Au contraire, dans la vie la plus bousculée on peut passer son temps à supplier Dieu toute la journée : "Mon Dieu, aidez-moi !" Il peut y avoir des moments où il n'y a pas d'autre solution que de répéter cela sans arrêt..

Celui qui fait cela est sauvé quoi qu'il arrive, car il est sauvé de l'orgueil. A ce moment, on arrive à faire flèche de tout bois, à parler à Dieu pendant les arrêts au feu rouge ou en attendant que le téléphone réponde. Je connais une ouvreuse de cinéma qui aime ce metier parce que, dit-elle, on y fait facilement oraison. Seulement, pour cela, il ne faut surtout pas essayer de réussir son coup, mais accepter au contraire de vivre dans une atmosphère d'échec toute la journée. Dès qu'on a fait quelque chose, bien ou mal, on l'offre et on tourne la page... et on finit par offrir en ne se demandant même plus si c'est bien ou mal : on traverse la vie avec hâte, "car elle passe la figure de ce monde".

L'attitude que je viens de décrire entraîne forcément une certaine ascèse ou mortification très humble, très pauvre, qui fuit comme le feu tout ce qui pourrait ressembler à une prouesse. Mais on peut aussi se mortifier pour un tout autre motif, sous l'effet d'une inspiration rédemptrice. C'est une très grande grâce, à condition d'être vraiment une inspiration : nous n'avons jamais le droit de choisir par nous-mêmes de souffrir, il faut que cela vienne réellement du Saint-Esprit. En somme nous devons souffrir, soit pour nous dominer (méthode pédagogique), soit pour nous humilier (méthode anagogique), soit parce que le Christ Lui-même nous le demande (inspiration rédemptrice). Jamais nous ne devons chercher par nous-mêmes à souffrir pour le salut des autres ou pour imiter Jésus-Christ : dans ce domaine-là, il faut laisser à Dieu toute l'initiative.

J'en profite pour vous dire quelques mots sur la mortification corporelle. On peut la pratiquer :

1) Pour mettre le corps à sa place. Effort d'éducation qui devient tout de suite dangereux s'il n'est pas totalement pris en charge par l'attitude de l'âme qui se met à l'abri. Dominer son corps et le rendre souple n'est pas un but en soi. Si on comprend cela, on ne fera pas de mortifications extraordinaires, on sera vite promu "chevalier" comme le disait Thérèse à propos d'Henri Suso.

2) On peut au contraire se laisser griser par toutes les formes de la "volupté de l'honneur" ou de la vertu. C'est un vin comme un autre : si nous ne brûlons pas un jour cette idole, elle peut nous conduire en enfer plus sûrement encore que le vice. Rappelons-nous, entre des milliers d'autres, l'exemple de ces religieuses que je me permets d'appeler les Angéliques de Port-Royal : "pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons..."

Il faut ajouter d'ailleurs que, par un juste châtiment, Dieu permet souvent au démon de faire tomber ces drogués de l'ascèse dans des voluptés beaucoup moins spirituelles : le sadisme et le masochisme guettent toujours les mortifications extraordinaires. C'est un juste châtiment, mais ce peut être aussi une miséricorde : toutes choses égales d'ailleurs, il est plus facile de renier un péché honteux qu'un péché glorieux...

3) S'il s'agit vraiment d'une inspiration rédemptrice, là encore il y aura une mesure parfaite dictée par le Saint-Esprit Lui-même.

Retenons bien que la mortification essentielle de la vie religieuse, c'est-à-dire l'effort pour rester pauvre en esprit, ne pousse pas aux mortifications corporelles. Le mouvement anagogique invite seulement à une mortification intérieure qui ne va pas sans priver le corps de certains plaisirs, mais qui ne recherche jamais une souffrance positive.

L'ennui, c'est que tous ces discernements demandent de la lucidité... et que celle-ci n'est pas le privilège de la psychologie féminine. Ce n'est pas là une critique, c'est au contraire une pauvreté que les femmes devraient accepter : alors seulement elles seraient en sécurité... et les hommes aussi. Le privilège de la femme est l'intuition, celui de l'homme le jugement. Normalement, l'homme et la femme doivent conjuguer leurs efforts pour y voir clair : l'homme doit se mettre aux écoutes des intuitions féminines, et la femme s'en remettre au jugement de l'homme.

A cause du péché, il en va rarement ainsi. L'homme ne sait pas écouter, et en même temps il démissionne bien souvent par rapport au jugement dont il devrait prendre la responsabilité. La femme, de son côté, passe de l'intuition au jugement avec une assurance d'autant plus grande que son esprit critique est plus faible. Toute suggestion qui se présente avec une certaine intensité, elle y adhère sans contrôle comme venant du Saint-Esprit. Bien rares sont celles qui, comme Thérèse d'Avila, seraient prêtes à cracher sur la figure du Christ pour obéir à l'Eglise (car elle avait l'humilité de s'en remettre au jugement de l'Eglise pour savoir si c'était le Christ ou non).

Paradoxalement, c'est une des raisons pour lesquelles il faut tellement recourir à la Sainte-Vierge. Au Christ incarné dans l'Eglise et dans l'autorité, il faut demander des dogmes, des directives, des définitions : mais à la Sainte-Vierge il faut demander des inspirations. Les inspirations de la Sainte-Vierge sont d'autant plus sûres qu'Elle n'a jamais porté un seul jugement par Elle-même. Toutes ses paroles sont des questions ou des suggestions (Ils n'ont plus de vin...) à l'exception du Fiat et du Magnificat, qui expriment son adhésion totale à la Parole de Dieu.

Il est particulièrement important que les femmes ne décident rien par elles-mêmes au sujet des mortifications, la lucidité dans ce domaine étant spécialement difficile. Comme disait Thérèse de l'Enfant-Jésus : "Je me suis aperçue que celles qui faisaient le plus de mortifications extraordinaires n'étaient pas les plus charitables..." Il n'y a que deux sources possibles d'énergie : l'amour et l'orgueil. Dès qu'on est courageux, c'est à ce moment-là surtout qu'il faut se demander de quel esprit on est, car le démon peut nous inspirer du courage autant que le Saint-Esprit. Ce ne sera pas le même courage, mais il ne sera pas moins fort : "Si je jette mon corps dans les flammes et que je n'aie pas la charité, cela ne me sert à rien". Les bandits, les violents et les oppresseurs savent être courageux. Dans la vie moderne, il y a une extraordinaire consommation d'énergie (qui d'ailleurs explique l'abrutissement et l'avilissement auxquels on se laisse aller dès que le combat est fini : le repos du guerrier...).

Il ne faut pas se laisser impressionner : tout effort n'est pas bon, mais seulement celui qui répond à l'appel de Dieu. Ayons donc le souci de vivre en réponse, comme les partenaires d'un jeu où Dieu nous envoie la balle : chacun de nos actes doit s'appliquer à renvoyer la balle, purement et simplement. C'est une partie de tennis, ce n'est pas un exercice de tir où nous prendrions l'initiative de viser le but. Tout ce que nous ferons en dehors de ce jeu, c'est zéro, même prophétiser, ou essayer de guérir par nous-mêmes.

Dieu ne désire pas que la vie chrétienne, ni par conséquent la vie religieuse, soit vécue âprement. Soyez tranquilles, nous aurons suffisamment d'occasions où Il nous demandera formellement de souffrir, pour ne pas aller en chercher d'autres : Dieu ne veut pas ajouter à notre fardeau un seul milligramme inutile. On peut dire que dans l'ensemble on souffre trop en chrétienté, parce qu'on en rajoute. Bien sûr cela peut venir d'une générosité maladroite... mais pourquoi maladroite, si ce n'est à cause de l'orgueil ? Quand on voit des hommes (et des femmes !) se rendre la vie impossible, et qu'on ne peut pas les faire changer, alors on souffre. On se dit que Jésus a fait tant de choses pour ces âmes et qu'elles en arrivent là...

Ayez peur de votre orgueil : n'ayez peur que de cela, mais ayez-en peur ! Cette peur vous libérera de toute autre peur. Vous comprendrez très vite que ce qui vous rend faibles, désarmées en face des épreuves, c'est de vouloir exister par vous-mêmes. Comme le disait une jeune religieuse rejetée dans le monde par la maladie : "Comme il faut être fort pour résister aux passions... ou plutôt comme il faut n'être rien !..." Nous n'y arriverons pas nous-mêmes : quand le Saint-Esprit nous délivrera du désir d'être quoi que ce soit, alors notre force sera infinie, car elle ne connaîtra pas d'autre limite que celle de Dieu.

Comme pour la mortification, on peut regarder la vie religieuse de deux façons :

1) D'une manière difficile, comme la vie des hommes dans le monde est difficile : ils foncent, ils déploient une énergie fantastique, déroutante à force d'être admirable. Eh bien ce n'est pas cela que Dieu nous demande : purifiez votre vie religieuse (et tout simplement votre vie chrétienne) de toute contamination de ce genre. N'ayez aucune honte à ne pas connaître les soucis du monde, et ne les remplacez pas par des complexes stériles à ce sujet : Dieu ne veut pas que nous ayons les soucis du monde.

Vos épreuves en particulier, n'en faites pas un marathon... ni même un décathlon, un "équilibre harmonieux" d'exercices variés, "mens sana in corpore sano" (un esprit clair dans un corps vigoureux). Ce n'est pas ça le but : cela peut nous aider à vivre (dans une perspective très humaine), cela ne peut guère nous aider à mourir... et comme disait le Curé d'Ars au paysan qui travaillait le dimanche sur l'air de Faut bien qu'on vive : "Oui, mon ami, mais il faut bien mourir aussi..." et c'est un art très différent, plus important et plus difficile en un sens que celui de bien vivre (à moins que bien vivre = vivre chrétiennement, dans le désir de se dissoudre pour rejoindre le Christ, car elle passe la figure de ce monde).

2) On peut au contraire profiter de tout ce que nous offre la vie religieuse pour lutter contre l'orgueil : "Si ton oeil est pour toi une occasion de chute - c'est-à-dire d'orgueil - arrache-le et jette-le loin de toi !" Si les biens de ce monde nous enflent, renonçons-y. Plus précieux que les biens de ce monde est le coeur humain : si la possession d'un coeur humain nous donne le vertige, renonçons-y. Plus précieux encore qu'un coeur humain, notre volonté propre, notre moi le plus intime : c'est le plus dangereux, renonçons-y.

Ne pas disposer de soi-même : nous ne voulons pas de cette liberté qui risque de mettre notre salut lui-même en péril (Je n'ai qu'une âme, qu'il faut sauver !). Pour être sûrs que c'est sérieux, nous acceptons que la volonté de Dieu passe par un être humain avec toutes ses déficiences. Voilà l'esprit de la vie religieuse. C'est simple, c'est merveilleux, c'est libérateur : on est sauvé.

La Maison religieuse doit être pour nous le refuge, non pas d'abord quelque chose d'exigeant, mais quelque chose de protégeant. Laissons-nous abriter par la chasteté, la pauvreté, l'obéissance, comme on s'abrite sous le manteau de la Sainte-Vierge, comme de petits enfants. Ne croyons pas que Dieu nous demandera des choses au-dessus de nos forces : c'est nous qui les demandons. Si nous avons bonne volonté et que nous soyons humbles, nous serons accueillis par les autres comme des frères et soeurs. Ne leur demandons pas de nous considérer comme des saints ni même de bons religieux, mais de nous supporter par miséricorde. Nous allons là pour nous réfugier, nous mettre à l'abri du démon, car il existe. Alors nous avons peur, mais non pas de Dieu, de la vie religieuse ou des voeux : au contraire, ils sont pour nous le refuge.

Seulement, pour prendre une telle attitude, il faut avoir compris avec intensité que nous ne sommes pas en sécurité, qu'il y a un danger. Pour le comprendre, le mieux encore est d'être fidèle : c'est un des fruits de la fidélité. Le principal handicap de la génération actuelle, c'est qu'elle veut être sauvée sans avoir rien à craindre. La liberté des enfants de Dieu, dont on parle tant, suppose qu'on soit passé sur le gril comme S. Laurent. C'est encore l'orgueil qui nous empêche d'accepter d'avoir peur...

Naturellement, on me dira : Votre spiritualité n'est pas virile. Je m'excuse de devoir dire que ça me paraît exactement le contraire : la virilité, comme l'humilité, c'est de savoir reconnaître la vérité.

Voilà des clochards qui ont marché toute la journée, qui sont épuisés, et qui soudain trouvent un refuge (Venez à Moi, vous qui êtes fatigués...). Ils s'écrient : "Enfin ! Je vais pouvoir me reposer et dormir (In pace in idipsum, dormiam et requiescam)". Telle est la vie religieuse : des gens nous accueillent, certainement pas toujours très agréables à vivre, mais à travers eux, c'est l'Eglise et le Christ qui nous accueillent - on peut enfin se reposer du monde, de tout ce qui fait si mal dans le monde, et Dieu veut pour nous ce repos. On disait autrefois qu'un seul tableau (ou photographie) peut tuer une âme : on le disait autrefois et on a cessé de le dire... mais ça n'a pas cessé d'être vrai. Quand je suis entré au Noviciat, j'ai senti cela... on a le sentiment d'être tiré des eaux.

Tout ce que je dis là ne semble pas très encourageant pour ceux qui vivent dans le monde. Mais c'est finalement le contraire. La vie religieuse nous montre, je le répète, ce que Dieu veut pour nous. Et il est bien évident qu'Il le veut pour tous. Cela veut dire qu'il est très grave de renoncer par sa faute aux bienfaits de la vie religieuse. Mais cela veut dire aussi que Dieu fera tout pour offrir des cloîtres de remplacement à ceux qui restent malgré eux dans le monde - ou même qui, ayant esquivé la vocation, subissent son retour en force au moment du retour d'âge : et Il n'est pas en peine d'imagination sur ce point.

Les plus spectaculaires de ces cloîtres sont les prisons, les hôpitaux, les camps de concentration. Les plus cachés, mais pas les moins efficaces, sont bien souvent une situation familiale sans issue, une séparation douloureuse, une injustice amère... ou tout simplement et plus fréquemment encore, un défaut de caractère, un complexe, voire un vice contre lequel on lutte et qui nous isole des autres, qui nous accule au mouvement de refuge dont je parle, avec tous les renoncements qu'il implique.

A l'inverse, il ne suffit pas du tout d'entrer au couvent pour être toujours fidèle à l'esprit qui mène au couvent. Aussi est-il bien vrai que beaucoup paraissent loin qui sont tout près, et que beaucoup paraissent près qui sont très loin. Le cloître nous délivre des soucis du monde, mais non pas du souci de la vigilance des vierges sages, le plus dévorant et le plus fragile à la fois. Nous devons nous reposer de tout ce qui n'est pas Dieu et la Croix, mais ceux qui veulent bien se réveiller en face de ces réalités n'auront plus jamais de pierre où reposer leur tête... si ce n'est le Christ Lui-même.


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