MARDI MATIN


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Pour terminer ces développements sur la lutte entre la vie divine et le péché, je voudrais ramasser tout ce que je vous ai dit dans une instruction aussi simple que possible, sur laquelle je ne saurais trop insister. Les choses très simples, il faudrait en parler simplement, donc sobrement. Mais ce n'est pas facile, car il y a des choses obscures qui gravitent autour des réalités simples et nous empêchent de bien les voir : alors il faut dissiper toutes ces obscurités... ce qui est beaucoup plus compliqué.

Tout se décide pour nous dans le jeu entre la Miséricorde et la Confiance. Il n'y a pas d'autre problème, difficulté, erreur dans notre vie. Je dis : absolument pas d'autre.

Une preuve très simple : c'est ce qui se passe au moment de la mort. A ce moment-là, il n'y a rien d'autre à faire que de jeter sa confiance dans la miséricorde. Si c'est le seul acte que nous devions poser au moment de la mort, c'est le seul qui nous soit demandé toute la vie. Nous n'avons rien à faire ici-bas que de nous entraîner à ce que nous ferons dans l'éternité : la mort étant la porte de la vie éternelle, nous n'avons rien d'autre à faire que d'apprendre à mourir dans l'amour de Dieu. Cet apprentissage est la mort du vieil homme dont nous avons parlé, et il ne réclame en fin de compte que la confiance, celle qui est toujours requise pour mourir, spirituellement ou physiquement.

S'exercer à l'amour, s'exercer à mourir ou s'exercer à la confiance, c'est la même chose. Il ne faudrait pas que les difficultés de la vie nous masquent la simplicité, et en même temps la profonde difficulté de ce mouvement. Profonde difficulté, non pas en soi (avoir confiance est aussi facile que de respirer), mais à cause de nous qui n'y sommes pas habitués.

Nous ne soupçonnons pas à quel point nous n'y sommes pas habitués, à quel point nous en sommes loin. Je voudrais vous manifester l'absence de confiance qui est en nous, avec le danger très réel que ce manque de confiance nous fait courir, et lui seul.

"C'est la confiance, disait Thérèse, et rien que la confiance, qui doit nous mener à l'Amour..." Cela résume tout son Manuscrit (L'Histoire d'une Ame). C'est déjà très redoutable ! Nous, nous essayons d'aller à Dieu par la confiance et aussi par autre chose, en cherchant tout de même quelques petits appuis, quelques signes, quelques garanties. Le propre de la confiance, c'est de ne pas chercher autre chose, de ne s'appuyer sur rien que l'Amour et la Miséricorde. Si on cherche Dieu par la confiance et aussi par autre chose, dans la mesure où on y va par autre chose on cesse d'avoir confiance... et par conséquent on perd tout. Vous voyez que c'est grave - tellement grave qu'il faut avoir le courage de voir les choses en face jusqu'au bout.

Si nous n'acceptons pas d'avouer qu'en un sens notre salut éternel n'est pas assuré, c'est que nous refusons d'avoir confiance. J'espère que chez vous cette tendance n'est qu'à l'état larvaire, mais dans le monde elle s'étale avec insolence. Pour parler de l'enfer, il faut prendre une paire de gants, puis une deuxième, et prendre soin de ne faire aux auditeurs nulle peine, même légère... Pourquoi ? Parce que ça fait peur ? Non : si cela faisait peur, il suffirait de parler de la Miséricorde pour que cette peur débouche dans la confiance et l'instinct du refuge. S'il est devenu presque impossible de parler de l'enfer aux chrétiens, ce n'est pas parce qu'ils ont peur, mais parce qu'ils ne veulent pas avoir peur. Ils ne peuvent plus supporter ce dogme parce qu'ils n'ont pas confiance : alors, s'ils croyaient à l'enfer, n'ayant pas confiance, ils seraient perdus.

Je reconnais qu'il faut une confiance solide pour accepter de croire à l'enfer. Mais je proclame du même coup que le refus d'y croire est un refus d'avoir confiance, donc un très grand danger d'y aller... en un sens le seul : s'il y a un point où la génération actuelle est en danger, c'est bien celui-là.

Ouvrez l'Evangile et vous trouverez le fait : il y est question de l'enfer une soixantaine de fois - vingt fois explicitement, quarante fois indirectement mais de façon nette (la géhenne - le feu éternel - les malédictions jointes aux béatitudes - le mauvais riche - la porte étroite - le jugement dernier, etc.). C'est indiscutable. Si nous écoutons le Christ comme Il veut être entendu, c'est-à-dire comme des enfants, nous ne trouverons dans ses paroles aucune garantie sur le grand nombre des élus.

L'Evangile suggère si bien le contraire que pendant dix-huit siècles, la plupart des Pères et des théologiens (Grecs et Latins) ont enseigné couramment la doctrine du petit nombre des élus... et ceux qui enseignaient cela étaient parfois des saints brûlant de charité. Depuis le dix-neuvième siècle, l'enseignement bouge à ce sujet dans l'Eglise latine, à une telle vitesse que l'enfer apparaît aujourd'hui comme une invention du Moyen-Age dont il n'y aurait pas trace dans l'Evangile bien interprété... ce qui est quand même un aveuglement ahurissant. Je comprends qu'on hésite devant le dogme de l'enfer, mais lire l'Evangile sans jamais s'y heurter, c'est un tour de force dont j'admire la virtuosité sans être capable de m'y essayer.

Je ne refuse pas du tout l'espoir du grand nombre des élus. Je veux partager cet espoir, jusqu'à demander à Dieu de sauver tous ceux qui s'engagent sur le chemin de la perdition. Mais cet espoir n'a de sens qu'à condition de reconnaître :

1) Que l'immense majorité des hommes s'engage réellement sur ce chemin ;

2) Que seule une miséricorde gratuite peut sauver au dernier moment la masse de ceux qui auront vécu jusqu'au bout en détournant leurs yeux de la porte étroite.

Et ceci nous ramène au point essentiel : il ne faut pas appuyer son espérance sur l'éventualité du grand nombre des élus, ce qui revient en fait à remplacer la vivacité de l'espérance par le sommeil d'un optimisme confortable. Si presque tous sont sauvés, si l'on s'en fait une certitude, on se dit : Il y a peu de chances que j'aille en enfer... Ce n'est pas de la confiance, c'est du calcul !

Il est donc essentiel de fonder notre confiance sur l'absence même de toute garantie au sujet du nombre des élus ou des réprouvés. Dieu ne garantit rien à ce sujet, il faut prendre au contraire très au sérieux les menaces des prophètes et des saints, tout en espérant et en suppliant afin que le plus grand nombre soit sauvé (Que deviendront les pécheurs ? clamait S. Dominique des nuits entières).

Poursuivons l'analyse des réactions psychologiques de la plupart - et par conséquent les nôtres - au sujet de ce dogme. Quand on affirme le salut du plus grand nombre, on se dilate et on s'endort dans une sécurité trompeuse. Mais quand on envisage l'éventualité du petit nombre, on subit une sorte de contraction et de crainte, et l'on se dit : "Mais enfin, et la Miséricorde ? Si les effets en sont tellement rares, pouvons-nous compter sur elle ?"

Qu'on éprouve cette impression, je le comprends très bien ; ce n'est pas encore un sophisme, c'est seulement une grossièreté inintelligente des mystères de l'amour. Mais ce qui devient un sophisme, c'est le raisonnement par lequel, à partir de là, on revient en force à l'optimisme sécurisant : "Dieu est bon, Il est miséricordieux. Si j'admettais l'enfer et surtout le petit nombre des élus, je ne pourrais plus croire a sa Bonté. Par conséquent, je n'admets pas le petit nombre des élus ni même l'enfer. Avec tout ce qu'on nous dit sur la confiance, ça ne peut pas être un danger sérieux : on ne peut pas avoir confiance et croire que ce danger soit grave".

Il y a là vraiment un sophisme très pernicieux. Le mirage qu'il produit est d'autant plus difficile à dissiper que la plupart du temps un tel raisonnement n'est pas formulé clairement, il traîne dans les profondeurs du subconscient, aussi difficile à atteindre qu'un parasite logé dans nos viscères. Pour nous purger de ce poison "incapacitant" (en ce sens qu'il nous rend incapables de vigilance, de l'éveil d'un coeur qui aime), il faut se mettre en face de la notion de miséricorde pour se demander ce qu'elle implique, en esquissant une sorte de phénoménologie du dialogue entre confiance et miséricorde. Le sophisme que je dénonce nous détourne de ce dialogue, car il substitue à la miséricorde une tout autre notion, totalement inconsistante : celle d'une justice qui pardonnerait à tout le monde.

Pour implorer miséricorde, il faut être exposé à un danger réel et le savoir. Si le danger n'est pas réel, il n'y a plus besoin d'être sauvé. Si on est systématiquement pardonné, il n'y a plus besoin de demander pardon. La conclusion pratique du sophisme en question (et c'est bien à cela qu'on aboutit en fait) peut se traduire ainsi : "Je n'ai pas besoin d'implorer la miséricorde, car je l'ai déjà reçue. Inutile d'appeler au secours, car nous sommes déjà sauvés". Dans cette perspective en effet, nous ne courons plus aucun danger éternel... le seul qui soit sérieux. Il n'y a rien à espérer ni à désespérer : il est entendu qu'on va au ciel après la mort, c'est dans le programme, il serait intolérable et inadmissible de le mettre en doute - il n'y a même plus à y penser, mais à s'occuper des choses de la terre, les seules sérieuses puisque les seules qui nous offrent l'occasion de craindre et d'espérer.

Ce raisonnement évacue la miséricorde au nom même de la miséricorde. Au lieu de s'appuyer sur elle en l'invoquant, on en prend acte pour ne pas l'invoquer. On dit à Dieu : "Il paraît que vous êtes miséricordieux ? Alors, attention, hein ! ne me parlez pas d'enfer éternel - sinon, votre miséricorde, je n'y crois pas !"

Vous voyez donc que pour invoquer la miséricorde sérieusement, il faut reconnaître non moins sérieusement que Dieu n'est pas obligé de nous la donner. Cet aveu est impliqué dans la confiance elle-même, il découle d'une phénoménologie correcte de la confiance. Prenez l'histoire de la pécheresse convertie au dernier moment, qui avait tellement impressionné Thérèse (elle insistait beaucoup pour qu'on la raconte à tous). Cette histoire, et tout l'enseignement de Thérèse, et tout l'enseignement de l'Evangile, et bien entendu le mystère de la Croix... tout cela n'a plus aucun sens si l'enfer n'existe pas, ou si le danger qu'il nous fait courir est pratiquement nul. Les paroles les plus consolantes de la Bible ne signifient plus rien si la damnation n'est pas un risque réel. Le prix à payer pour trouver la miséricorde, c'est justement d'accepter cette crainte. Ceux qui la refusent refusent la miséricorde, ils trouvent que cela coûte trop cher de se mettre à genoux, physiquement et moralement, et d'avouer qu'on demande au bon plaisir de Dieu ce à quoi nous n'avons pas droit.

Quand un enfant désire quelque chose, ses parents lui apprennent à dire : S'il te plaît, et Merci. L'enfant qui refuse de demander gentiment et poliment, il ne faut absolument pas lui donner ce qu'il exige : les parents qui cèdent sur ce point sont de très mauvais éducateurs. Dieu désire nous donner tout, Il n'a pas du tout envie de nous refuser quoi que ce soit, mais il faut que nous le demandions gentiment : c'est indispensable, parce que c'est la substance même de notre dialogue d'amour avec Lui. Ceux qui refusent de croire au danger de l'enfer refusent au fond de dire à Dieu S'il Te plaît : car il ne suffit pas de le dire du bout des lèvres, il faut le dire du fond du coeur... et cela implique l'aveu très efficace, très profond, très coûteux, que Dieu n'est pas obligé de nous sauver. Il le désire, mais à condition qu'on Lui donne cette confiance infinie qui accepte de craindre parce qu'elle évacue toute insolence.

Il y a en somme deux manifestations de la miséricorde divine :

1) Celle qui répond à la confiance qu'on met en elle, à la supplication humble et patiente. Cette manifestation est infaillible : Dieu répond toujours à un appel de ce genre. Je dirai qu'elle est ordinaire ou normale. Celui qui a trouvé l'attitude de la supplication confiante est déjà sauvé virtuellement... précisément parce qu'il accepte humblement de n'y avoir aucun droit.

2) Quand une âme ne sait pas prier, quand elle ne se place pas sous la miséricorde, il faut une manifestation spéciale de celle-ci pour la tirer de cet état, la convertir et l'enfoncer dans l'humilité. Cette manifestation n'est pas infaillible. Dieu répond à tous les appels... mais quand il n'y a pas d'appel, il faut une initiative nouvelle et gratuite de la Sagesse divine pour renverser l'orgueil de son piédestal et ressusciter ce mort qui ne sait plus dialoguer.

Que Dieu réponde à celui qui demande, c'est gratuit et c'est infaillible : Il ne peut pas s'en empêcher. Mais qu'Il fasse demander celui qui ne demande pas, ce n'est ni gratuit ni infaillible. Si vous n'admettez pas cela, vous vous moquez de la Rédemption. S'il n'y a pas de danger reel, on ne voit pas très bien ce que Jésus est venu faire sur la Croix.

La question n'est pas de savoir si l'on est pessimiste ou optimiste. Les personnes qui ont bon coeur ont tendance à penser que Dieu pardonne toujours, elles n'arrivent pas à croire qu'Il puisse damner quelqu'un. Elles ont parfaitement raison de concevoir la bonté divine à partir de leur propre coeur : et il est bien vrai que Dieu pardonne toujours à ceux qui le lui demandent. Ce que ces bonnes personnes ne comprennent pas, justement parce que ça ne leur ressemble pas, c'est l'endurcissement du coeur qui pourtant nous menace tous... le seul péché, au fond, que dénonce la Bible.

L'optimisme de ces braves gens est donc une bonne chose dans la mesure où leur confiance ne s'appuie pas sur cet optimisme : c'est au contraire leur confiance, jaillie de leur bon coeur, qui nourrit leur optimisme. Ce que je dénonce, c'est la sécurité paresseuse et insolente qui prend prétexte de la bonté divine pour affirmer : "Ca va ! Dieu est bon ! Il n'y a pas besoin de s'en faire". Cette doctrine est mortelle parce qu'elle tue la vraie confiance. C'est dans la mesure même où on dit cela qu'on commence à être en danger. Je m'excuse si cela vous effraie un peu : mon seul désir est de vous donner la vraie sécurité, la sécurité des pauvres.

Nous "qui avons tout quitté pour suivre Jésus-Christ", nous risquons de nous appuyer sur ce don total pour nous installer dans une sécurité trompeuse. C'est ce qu'on faisait facilement dans les siècles où l'on croyait au petit nombre des élus. La vie religieuse apparaissait comme un gage de salut qui dispensait de craindre. A partir de là, il était facile de tomber dans un pharisaïsme d'autant plus odieux qu'il damnait la majorité des hommes en remerciant Dieu de ne pas lui ressembler. On réagit violemment de nos jours contre ce pharisaïsme : mais on ne voit pas qu'on en garde le ferment dans la mesure où l'on cherche une autre sécurité.

Malgré tout, il nous sera toujours très difficile de ne pas nous appuyer sur les gages de la miséricorde de Dieu, ceux qu'Il nous a déjà donnés : notre propre vertu, nos efforts et nos sacrifices ou même tel acte de confiance déjà fait ("J'ai fait confiance, je suis couvert !"). Pour que notre espérance devienne pure, il faudra qu'elle abandonne tous ces appuis...

Pour renforcer notre sécurité, on faisait facilement appel à des signes spéciaux, à des dévotions particulières : premier vendredi du mois, scapulaire du Mont-Carmel, etc. (sans parler des indulgences). On a bien tort de mépriser tout cela maintenant, d'abord parce qu'on a toujours tort de mépriser quoi que ce soit (pas une seule goutte de mépris n'entrera au ciel), ensuite parce que dans ces pratiques il y a quand même autre chose que de la superstition ou l'idée de mettre dans sa poche une réservation pour le ciel : il y a là un acte de confiance qui s'incarne en s'appuyant sur un signe.

Sans doute cette confiance n'est-elle pas pure, mais justement Dieu ne refuse pas de l'aider à condition qu'on ne fasse pas du signe une garantie qui évacue la vraie confiance : sinon, c'est zéro... S'il y a la vraie confiance, c'est légitime, et Dieu saura bien faire tomber les impuretés : seulement, ce jour-là, on sera très surpris. On croira que tout s'écroule au moment même où la promesse se réalise. C'est comme pour Abraham...

Quel est notre rocher, notre point d'appui suprême ? la bonté de Dieu, ou une promesse précise à laquelle nous nous cramponnons ? Il ne faut pas se rendre propriétaire, même de la Promesse. Si on essaie d'enfermer Dieu dans sa promesse ou dans sa Parole, on quitte le climat où l'on se donne, pour entrer dans le climat où l'on possède : c'est pour éviter cela que Dieu semble parfois renier ses promesses.

Et pourtant il est bon, même si ce n'est pas pur, de s'appuyer fermement sur la promesse de Dieu. Cette promesse ne sera pas vaine : si nous y croyons, même en propriétaire, nous pouvons avoir la certitude - je dis la certitude - que Dieu nous rattrapera et nous apprendra un jour à mettre notre confiance en Lui, au-delà de toute promesse.

Autrement dit, soyez sûres que si vous avez confiance, Dieu vous donnera confiance, Il vous mettra dans cet état où il n'y a plus que la confiance. Seulement il faut L'y aider en acceptant d'éliminer le plus possible tous les mouvements par lesquels nous nous appuyons sur autre chose.

On disait autrefois que dans la vie religieuse on se sauve plus facilement. Bien qu'on ne le dise plus, cela reste tout à fait vrai. Mais il faut l'affirmer sans en tirer une garantie qui nous sortirait de la vraie confiance. Dieu a beau faire, Il ne peut sauver quelqu'un qui ne lui donne pas toute sa confiance, et nous la Lui retirons dans la mesure où nous nous appuyons sur autre chose.

Toutes les impuretés spirituelles reviennent à cela : s'appuyer sur autre chose. Voilà pourquoi il faut le travail du Saint-Esprit et les purifications passives. Le Saint-Esprit ne peut nous envahir si nous ne L'accueillons pas, et nous L'accueillons par la confiance : c'est la seule réponse adéquate à toutes les invasions de l'Amour. Ces invasions contrarient nécessairement tous les faux mouvements par lesquels nous nous appuyons sur autre chose.

Tel est le sens des exigences infinies de Dieu : Il ne peut pas, finalement, transiger là-dessus, et Il est obligé de nous mettre sur le gril de S. Laurent, parce que c'est instinctif de s'appuyer sur ce qu'on voit. Or la miséricorde sur laquelle s'appuie la confiance, on ne la voit pas : il faut donc qu'elle coupe tous les liens qui nous attachent à un appui visible. A chaque fois que ces liens sont coupés, nous avons l'évidence que rien ne nous garantit le salut, nous n'avons pas plus de garantie à ce sujet que Judas. N'ayant plus rien à quoi nous raccrocher, rien, rien, rien ne nous permet plus de nager semble-t-il : d'où le désespoir. Alors Dieu va tout doucement, Il enlève chaque appui l'un après l'autre, et en même temps Il nous donne un mouvement correspondant de confiance, qui se fait dans la nuit. Il ne faut donc pas s'étonner s'il y a des choses qui nous déconcertent dans la vie religieuse, et dans la vie chrétienne en général.

Tant qu'à espérer le salut, autant espérer la sainteté : il n'est pas plus facile d'être sauvé que d'être un saint, puisque de toute façon nous n'avons aucune garantie.

Pour cela, il ne faut pas se cramponner à un certain cadre de vie, comme s'il n'y avait pas d'autre moyen de garder la présence de Dieu. Dès qu'on se cramponne, à nous toutes les inquiétudes : "Comment faire si telle chose arrive ?" Croyez-vous donc pouvoir en sortir par vous-mêmes ? Soyez tranquilles, Dieu vous mettra toujours, quel que soit votre cadre de vie, dans une situation telle qu'il n'y aura pas moyen de vous en sortir. Quand on en est là, on est bien tenté d'abandonner la partie, en déclarant que dans ces conditions il n'y a rien à faire. Mals si vous renoncez à la sainteté, pourquoi pas au salut pendant que vous y êtes ?

C'est souvent un sursaut de désespoir qui nous jette dans la confiance aveugle. Thérèse disait : "Comme il faut prier pour les agonisants ! Si on savait..." Tout simplement parce que les agonisants sont dans la réalité. Ils voient que tout est perdu s'ils ne reçoivent pas une miséricorde que rien ne garantit. Il faut s'habituer, dans la vie, à subir quelques petites agonies de ce genre : sinon, le passage de l'illusion à la confiance véritable, qui est toujours pénible, deviendra terrible.

Il faut prendre l'habitude de se mettre sous le vent de la confiance, de se laisser porter par cette vague comme ceux qui pratiquent le surf. Thérèse de l'Enfant-Jésus, qui a payé pour bien d'autres, savait ce que voulait dire la lecture de ce matin : "Ils ne supportent pas la saine doctrine..." La réalité devant laquelle on se trouve au moment de la mort, ils ne veulent pas en entendre parler avant d'être à la mort, "et ils écoutent de vaines histoires : prophétisez-nous des choses agréables, sinon on n'écoute pas !" C'est un refus de se mettre sous la houle de la miséricorde : cela coûte de s'y mettre, de perdre pied - quand le sol se dérobe, tout s'en va...

J'ai essayé de vous mettre en présence des obstacles qui nous empêchent de faire vraiment face à la Miséricorde. Les souffrances des saints viennent de là : il n'y a rien d'autre qui mérite en fin de compte le nom de souffrance. Ne vous étonnez pas que mes paroles vous infligent quelque chose de cette souffrance. Humainement parlant, nous ne pouvons pas éviter la crainte. L'amour parfait bannit la crainte, mais nous n'en sommes pas là : c'est un grand danger de vouloir être délivré de toute crainte autrement que par l'amour parfait.

Le Sang du Christ est tout puissant, on ne peut pas invoquer le Nom de Jésus sans être sauvé, demandez et vous recevrez - tout cela est infaillible, c'est un roc : mais nous avons tous la tentation de courir après autre chose. Quand quelqu'un s'accroche à une bouée et qu'on l'oblige à lâcher, il a forcément un moment de panique. Quand on parle en toute vérité du mystère du salut, on oblige les hommes à lâcher leurs bouées. Alors ils ont peur, et ils vous traitent de janséniste ou tout ce qu'on voudra du même genre (cela m'est arrivé bien souvent). En fait on veut leur donner la vraie sécurité : on ne peut pas dire que les gens qui caressent des illusions à ce sujet sont en sécurité. Quand on a la charge écrasante d'annoncer la Parole de Dieu, il faut tout de même bien leur dire (avec la prudence qui convient) : "Votre canot de sauvetage, il prend l'eau : montez donc dans la barque du Christ ! le salut est offert, il n'y a qu'à le prendre. Venez, achetez pour rien, etc..."

Nous qui avons tout donné - sauf des cas toujours possibles d'endurcissement obstiné (et c'est cela qui doit nous maintenir dans une crainte sacrée) où l'âme se laisserait captiver par le démon pour s'enfermer dans sa volonté propre - nous sommes tout de même réceptifs à la vraie crainte et par conséquent à la vraie confiance. Seulement, ce qu'il y a, c'est que Dieu, précisément parce que nous avons vraiment confiance, "l'arbre qui porte du fruit, Il l'émonde" : les mouvements instinctifs qui s'appuient sur autre chose, Il leur donne de petits coups de marteau - alors, si on se cramponne, si on ne lâche pas prise assez vite, on souffre un peu plus qu'on ne le ferait si on voulait bien comprendre.

Par exemple, il peut être dangereux de faire des promesses du genre de : Je donnerai ma vie pour Toi. Si on s'appuie sur la générosité qui a dicté cette promesse, on ne s'appuie pas sur Dieu seul. Ce n'est pas un danger mortel, mais tout de même c'est une prise offerte à Satan pour nous détourner de la vague de la Miséricorde qui doit nous porter à tout instant. En fait, concrètement, non : Dieu voit bien notre bonne volonté, la petite graine de confiance vraie qui se cache derrière cette illusion - mais Il est impatient de la débarrasser de ses entraves, Il veut que nous puissions dire : C'est la confiance et rien que la confiance... Alors comprenez d'où viennent vos échecs et vos difficultés : c'est l'impatience de Dieu de vous voir arriver à la vraie confiance.

Il faut tout de même essayer : Il a payé assez cher, quand même ! Il a bien le droit de nous faire un peu souffrir pour obtenir que ce soit plus pur. Je voudrais balayer d'un grand coup de vent - celui du Saint-Esprit ! - toute autre inquiétude en vous. Dieu joue au tennis avec nous : "Tu cherches encore à m'échapper de ce côté... alors, pan !... et puis de celui-là... pan !" Voilà la réalité de la vie : le reste, c'est du décor.

Pour S. Augustin, l'histoire humaine est un échafaudage derrière lequel Dieu construit la Jérusalem céleste. Un jour, Il enlèvera l'échafaudage comme on enlève un manteau, et on verra la Réalité.

On parle de construire un monde meilleur. Mais où serait l'intérêt d'un monde soi-disant chrétien qui ne reposerait pas sur la confiance la plus folle dans la miséricorde de Dieu ? On ne soupire pas assez après la Jérusalem céleste, on n'y croit pas assez, alors on se rattrape sur l'espoir intermédiaire d'une humanité meilleure.

Il importe de bien comprendre l'hérésie qui anime cet espoir. Selon cet optimisme (qui se fait passer pour l'espérance chrétienne), si on prend le monde actuel avec toutes les forces qui le travaillent dès maintenant - y compris bien sûr le ferment évangélique - eh bien, de soi, intrinsèquement, avec le secours ordinaire de Dieu, ce monde sera sauvé : l'humanité s'oriente vers un équilibre salutaire, à travers des crises sans doute, mais le processus est sûr et on peut lui faire confiance. N'est-ce pas faire confiance au germe du Royaume avec sa puissance de croissance : n'est-ce pas l'espérance chrétienne ?

Si on regarde ce germe comme le fruit de l'amour de Dieu pour nous, si on lui adjoint l'intention divine de nous sauver, alors c'est vrai tout en restant gratuit et pas infaillible pour tous. Mais si on envisage ce germe en lui-même, dans sa fragilité fondamentale livrée sans défense à la liberté humaine, alors c'est rigoureusement hérétique, parce que cela veut dire que le monde n'a plus besoin pour être sauvé d'une intervention nouvelle et extrinsèque de Dieu...

Lorsque l'empire de Satan se déchaîne - et à chaque fois qu'il se déchaîne - il faut un nouveau secours de Dieu : Satan a réclamé de vous cribler comme le froment. Ceux qui comprennent cela crient au secours, ils cherchent la face de Dieu et, à force de supplier, ils Le rencontrent. Ceux qui au contraire se laissent bercer par l'optimisme ne sont plus poussés par la détresse à chercher le visage du Christ. Résultat final : la rencontre avec Dieu n'a pas lieu, parce qu'on perd l'habitude d'appeler au secours.

C'est vrai pour l'histoire du monde, c'est vrai pour l'histoire des âmes : "Demandez et vous recevrez..." mais la réponse n'est pas inscrite dans la demande ! La première chose que Dieu attend, c'est qu'on appelle au secours : Jésus, Fils de David, aie pitié de nous !

La tendance dont je parle est manifeste chez les communistes. Ce qui est incompatible avec le marxisme, ce n'est pas la croyance en Dieu, c'est de faire appel à Dieu si peu que ce soit. Les chrétiens qui espèrent réconcilier le marxisme avec l'Evangile ont parfaitement raison s'il s'agit de l'Evangile tel qu'ils le comprennent. Il faut avouer que cet évangile triomphe partout. Dès qu'on substitue l'optimisme à l'espérance, logiquement le marxisme est au bout. On aurait tort de se priver... Vous voyez combien il est grave que la plupart ne sachent plus si leur espérance s'appuie sur Dieu ou sur l'homme...

Dieu ne répond qu'à ceux qui s'appuient sur Lui. Je ne développe pas ces arguments pour le plaisir d'avoir raison : ce n'est pas un plaisir, c'est une tristesse. Je souhaite qu'au moins nous ne soyons pas complices de ces erreurs par notre silence : si l'Evangile n'est pas une fumisterie, tout cela de soi mène en enfer. Si au contraire cet optimisme est justifié, il faut jeter l'Evangile au feu.

C'est bien le sens général des apparitions de la Sainte-Vierge depuis un siècle : Elle n'aurait pas demandé à Bernadette et aux enfants de Fatima de sacrifier leur vie si l'optimisme de rigueur (surtout chez les prêtres) était justifié. Les Psaumes répètent ce cri, dont toutes ces fables nous éloignent : "Montre-nous ton Visage et nous serons sauvés : pas autrement.

Vous voyez, c'est simple : terriblement simple. Terriblement, en deux sens. D'abord parce que c'est à prendre ou à laisser. C'est tout ou rien : cet absolu est toujours un peu terrible pour nous parce que nous avons tendance à trouver des intermédiaires entre le meilleur et le pire - le malheur éternel et la Vie éternelle.

Terriblement aussi, parce que la confiance qui nous sauve est rude à la nature humaine : cette simplicité de Dieu nous crucifie, elle nous inflige la mort et la résurrection que le Christ a voulu subir visiblement dans son corps. Mais de cela, nous commencerons à parler ce soir...

MARDI SOIR

Quand on commence à comprendre et à pratiquer ce que je vous ai dit, Dieu nous emporte ailleurs et nous entraîne à penser à d'autres choses, c'est-à-dire à Lui et à son Amour pour nous. Essayer d'en parler, c'est risquer d'aboutir à une impasse, c'est-à-dire au silence. Que voulez-vous dire de ces choses-là ? Toute parole, comme toute musique, est finalement une invitation au silence. Les plus belles méditations doivent déboucher dans l'adoration de ce qui est incompréhensible et ineffable.

Tant qu'on parle de choses humaines comme celles dont nous avons parlé, on peut croire à l'importance de ce qu'on dit ; mais au sujet de Dieu, ce qui est intéressant c'est ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ne voit pas, ce qu'on ne sait pas... Cette zone impensable n'est plus objet de réflexion, mais de contemplation - une sorte d'interrogation, de long cri silencieux : Mon Dieu, qui es-tu ? ou bien : Que deviendront les pécheurs ?

Il faudrait parler de cela comme ont fait les Pères de l'Eglise, pour que ça en vaille la peine. Mais tout en disant de très belles choses, ils s'empressaient de les oublier, car ils regardaient ailleurs : et c'est justement pour cela qu'ils disaient de si belles choses.

A propos de la parole qui mène au silence, je voudrais vous donner une indication pratique sur ce qu'est la Parole de Dieu et la manière dont nous devons l'entendre. Nous ne comprendrons jamais assez que la Parole de Dieu, c'est une parole, c'est-à-dire une phrase prononcée par quelqu'un, qui sort vivante de sa bouche à un moment précis : autrement dit, un événement. Par exemple, c'est quelqu'un qui nous dit : "Viens !... ou Veux-tu ?... des mots aussi simples que ça. Il ne le dit pas dans dix ans, il ne l'a pas dit autrefois, il le dit aujourd'hui, ce n'est pas figé dans un texte, c'est prononcé par un visage qui nous regarde, cela va d'un coeur à un coeur.

Souvent les protestants sentent ces choses plus vivement que les catholiques. Mais si on les perçoit sans déboucher dans la vie mystique, on reste à mi-chemin. Les seuls qui entendent vraiment la parole de Dieu, ce sont ces témoins - cette nuée de témoins - qui depuis deux mille ans (aussi bien dans l'Eglise grecque que dans l'Eglise latine) cherchent le visage du Christ avec l'anxiété de l'épouse du Cantique.

Ce n'est pas parce que la Révélation est close que Dieu a cessé de parler. Une vieille femme aveugle m'a parlé un jour du cri de Jésus sur la Croix. Elle me disait : "Ce cri de Jésus, c'est sa dernière parole, j'ai l'impression qu'il n'a pas cessé de retentir dans l'Eglise et que je l'entends toujours". La Voix du Seigneur, disent les Psaumes : elle ne cesse pas, on ne lui ferme pas la bouche. A chaque instant elle nous atteint, elle s'adresse à nous. Elle n'est jamais collective, elle ne s'adresse pas aux hommes en général, elle appelle chacun par son nom.

A cause de cela il ne faut pas se faire de "programme" trop précis fondé soi-disant sur la Parole de Dieu : si cette Parole est vivante, nous ne savons jamais ce qu'elle va nous dire. Si nous prétendons le savoir à l'avance sous prétexte que "c'est dans le texte", nous tuons cette Parole dans notre coeur, nous l'obligeons pratiquement à se taire.

On ne sait pas ce qu'il y a dans la Révélation, finalement : c'est un secret. Dieu ne peut plus rien dire qui ne se trouve déjà inscrit dans le dépôt révélé, la Révélation étant close depuis la mort du dernier apôtre. Mais ça ne veut pas dire qu'on a compris ! La profondeur de cette Parole est infinie, elle ne bouge pas mais elle est plus vivante que ce qui bouge, elle peut nous réserver des surprises. Dieu a tout dit, mais comme Il a dit des choses éternelles dont la profondeur est insondable, c'est toujours nouveau. Telle parole peut nous sauter au visage, à laquelle nous n'avions jamais pris garde. Par exemple, vers la fin d'une des crises purificatrices dont j'ai parlé, on peut découvrir brusquement la puissance de Paix contenue dans "Si tu savais le don de Dieu", ou "Vous n'avez encore rien demandé en mon Nom..." Brusquement, cela vous traverse : la Parole vivante circule à travers ces mots comme le courant électrique à travers un conducteur... et alors ces mots deviennent vraiment le canal entre Dieu et nous, l'instrument de son dialogue.

Ce n'est surtout pas le moment de discuter ou de freiner la puissance de cette Parole en allant en chercher une autre dans la Bible : il faut écouter seulement ce qui prend un sens pour nous à ce moment-là. La parole est devenue la Parole, c'est-à-dire la Réalité. Quand une personne ouvre son coeur et dévoile ses intentions, ce ne sont pas seulement des mots et des idées, ces mots ont tout le poids de réalité de la personne elle-même. Alors si c'est Dieu, il faut se laisser guider comme un enfant par sa mère, pas après pas : "Elle est vivante et efficace (la Parole de Dieu) comme un glaive qui pénètre à la division de l'âme et de l'esprit".

Quand le Christ a regardé Pierre après sa trahison, c'était une parole - c'était la Parole, elle a pénétré jusqu'à la division de l'âme de S. Pierre, elle a déchiré son coeur. Pierre n'a pas essayé alors d'évoquer le souvenir des autres paroles du Christ, celle-ci suffisait largement. Plus tard, quand Jésus lui a demandé "Pierre m'aimes-tu ?" c'était le moment d'écouter cela, de se laisser labourer et pacifier par cette douceur - ce n'était pas le moment d'évoquer "Arrière de moi, Satan !" C'est toujours quand Dieu essaie de nous pacifier que le démon essaie, lui, de nous mettre sous le nez d'autres paroles qui nous troublent et nous agitent pour que ça n'aille pas : le fait que ça nous trouble devrait suffire à nous éclairer. Quand le diable reprend une parole de Dieu, ce n'est plus une parole de Dieu c'est une parole de Satan - même si, matériellement, elle se trouve dans la Bible.

Ce que je vous dis là pourrait être une introduction pour parler de la Sainte-Vierge. Je ne sais pourtant pas si je vous en parlerai ce soir... j'hésite... Ces réflexions sur la parole de Dieu m'y invitent parce que la Sainte-Vierge, quand une parole de Dieu nous arrête ou nous trouble, le Saint-Esprit la fait passer par son Visage : le Saint-Esprit ne tolère pas qu'une parole, même évangélique, pénètre à l'intérieur de notre âme s'il y a un heurt entre cette parole et le Visage de la Sainte-Vierge.

Voilà ce que je veux dire. La Sainte-Vierge est avant tout un climat (c'est le propre du génie féminin qui n'affirme pas et n'enseigne pas, mais suggère) : Elle nous met secrètement dans certaines dispositions. Les paroles que nous recevons sont alors soumises à l'épreuve de ce climat comme un alliage à la lumière des rayons X, ou comme une poussière est filtrée par un tamis. Tout ce qui est trouble ou ténébreux est infailliblement repéré et éliminé par ce climat - c'est de cette manière qu'on peut dire que la Sainte-Vierge détruit toutes les hérésies : non pas du tout à la manière des définitions dogmatiques, ex cathedra et par en haut - mais par le fond, en nous faisant détecter immédiatement tout parfum qui n'est pas celui du Christ dans les doctrines proposées.

Une telle sensibilité "olfactive" ne permet pas de préciser explicitement ce qui ne va pas, ni de définir clairement la vérité qui s'y oppose. Mais elle est le ferment qui mobilise comme un signal d'alarme, l'intelligence du peuple chrétien et de ses docteurs : ceux-ci, à l'aide d'un charisme spécial (d'ordre masculin), sauront poursuivre et abattre l'avion ennemi... je veux dire l'hérésie.

On voit ici encore, ici surtout, la collaboration intime du jugement de l'homme et de l'intuition féminine C'est le seul fonctionnement sain de l'intelligence, et l'Eglise n'y échappe pas. Une hérésie sent le roussi avant qu'on sache nettement pourquoi. S'il fallait attendre de le savoir clairement pour la combattre, on n'en sortirait jamais : on n'a pas toujours la réponse théologique précise et adéquate. L'Eglise nous met en garde dès qu'elle sent qu'une doctrine est dangereuse : elle est comme Jeanne d'Arc, qui sentait ce qu'il fallait dire sans être capable d'en discuter. L'Eglise n'a pas l'esprit de système, elle a l'intuition des dogmes avant de les définir.

La Sainte-Vierge peut nous aider à exercer chacun pour notre compte cette infaillibilité de l'Eglise. Si vous n'êtes pas capable d'être alerté par une doctrine avant d'avoir compris en quoi elle est redoutable, vous êtes perdu. On ne voit pas tout de suite la réponse à un sophisme : on sent qu'il est faux bien avant de savoir pourquoi. Pour la parole de Dieu, c'est la même chose : on sent que telle doctrine grince tout en restant désarmé, parfois longtemps, devant l'argumentation des novateurs. La Sainte-Vierge est le guide, le fil d'Ariane qui nous conduit avec sûreté pendant ces périodes de trouble.

Sans quitter vraiment la Sainte-Vierge, j'en arrive au mystère de la Croix. S'il y a un domaine dans lequel il ne faut pas se risquer imprudemment, c'est bien celui-là : la Croix est une chose divine, il ne faut pas la regarder avec des oeillères humaines. La Sainte-Vierge seule peut nous apprendre à regarder la Croix. C'est pourquoi je n'ai pas voulu vous en parler au début et sans vous dire quelques mots de ce mystère qu'est le climat de Marie : c'est seulement avec Elle que nous aurons l'audace d'en parler. Elle seule a su regarder la Croix sans défaillance et chanter le Magnificat dans son coeur aux Vêpres du Vendredi-Saint (si l'Eglise le fait, c'est que la Sainte-Vierge l'a fait la première).

Or elle ne l'a pas fait à coup de convictions ou d'héroïsme. Elle avait seulement sur le mystère de la Rédemption un regard d'une profondeur et d'une pureté entièrement divines que nous pouvons lui demander : c'est dans ce regard que je vous demande de vous mettre avec moi pour que nous en parlions.

Que pouvons-nous comprendre du mystère de la Rédemption, si malmené par les théologies modernes ? Avant même que nous existions, le regard que Dieu jette sur nous est un regard de douleur et de colère. La nature humaine est misérable, mais sa plus grande misère est d'ordre moral : c'est la rupture de l'amitié divine, rupture qui pèse sur nous au moment même de notre conception - nous sommes, en droit, fils de colère.

Au plan du droit strict, il faut dire cela de la Sainte-Vierge Elle-même, car elle ne fut pas créée en dehors du genre humain : elle était fille d'Eve, donc en droit fille de colère. Ce qui revient à dire qu'elle a eu besoin d'être sauvée par le Sang du Christ comme tous les membres de la famille humaine. Elle a seulement été sauvée d'une façon beaucoup plus merveilleuse et parfaite... mais si elle n'avait eu aucun droit à la colère, elle n'aurait pas eu besoin du Sang de son Fils pour la préserver de la tache originelle : elle a été sauvée avant de contracter cette faute, mais elle a été sauvée d'un danger réel... qui est finalement le danger de l'enfer dont nous avons parlé. Croyez bien que la Sainte-Vierge le savait beaucoup mieux que nous.

Thérèse de l'Enfant-Jésus était très frappée de la parole du Christ "Celui à qui on remet moins aime moins". On répétait autour d'elle que les bons chrétiens n'arrivent jamais à aimer Dieu aussi follement que les convertis. Elle ne pouvait pas accepter d'aimer moins, et en même temps elle sentait que c'était vrai, qu'il fallait être beaucoup pardonné pour beaucoup aimer. Alors elle trouva la réponse dans son coeur : "Le Bon Dieu m'a pardonné beaucoup plus encore qu'aux pécheurs... puisqu'Il m'a préservée !" et elle inventa la parabole des deux enfants dont le père guérit les blessures de l'une, mais se précipite au secours de l'autre avant qu'elle ne se blesse... ce qui est le comble de la guérison.

C'est exactement ce que sentait la Sainte-Vierge : c'est à Elle que Dieu a le plus remis, c'est Elle qui a coûté le plus cher à Jésus-Christ. La Sainte-Vierge est une pardonnée, plus pardonnée encore que Marie-Madeleine : lorsqu'elles se regardaient toutes les deux, elles se regardaient comme deux pardonnées qui se comprennent, car elles se voyaient tirées du même abîme. L'une et l'autre ont versé finalement les mêmes larmes sur les péchés de Marie-Madeleine : car la contrition de cette dernière ne contemplait pas sa propre culpabilité, mais le coeur du Christ blessé par ses fautes - et la compassion de Marie regardait le même coeur du Christ, versant par conséquent les mêmes larmes que Marie-Madeleine parce que l'Amour n'est pas aimé.

Voilà ce que veut dire la solidarité dans le péché : nous sommes coupables de tout pour tous, parce que l'amour nous pousse à vouloir cette solidarité (qui est d'ailleurs réelle, parce que Dieu l'a voulue aussi... mais par amour). Ce n'est pas accablant, mais magnifique pour celui qui aime. Comme disait le starets des Frères Karamazov, si tous le comprenaient, ce serait le paradis sur terre. Nous serions délivrés de tous nos complexes et scrupules par la joie de l'amour acceptant de porter le péché des autres. Et il est bien vrai que si chacun de nous était meilleur, le monde entier se porterait mieux. Le pire de tout, c'est de vouloir se mettre à part du péché : c'est exactement ça le pharisaïsme. Quand on accepte de comprendre cela, il y a une joie qui jaillit dans l'âme parce qu'on entre dans l'ordre de l'amour.

L'amour de Dieu a voulu que nous ne fassions qu'un, une seule famille comparable à un seul corps, où chacun doit porter le poids de la misère et du péché des autres. Cette solidarité nous enferme dans la désobéissance et semble nous rendre incapables d'accéder à Dieu.

Il y a quelqu'un qui comprend admirablement cela : c'est Satan. Il voit très bien que nous ne pouvons plus passer, franchir la porte étroite, parce qu'à sa manière il a le sens de la justice. Il sait très bien quel cataclysme irréparable constitue la rupture de l'amitié divine - irréparable pour une nature parfaite comme celle des Anges. Il sait ce que c'est qu'une porte fermée, non seulement parce qu'elle est fermée, mais parce qu'elle doit rester fermée pour l'éternité. Satan n'a pas le droit de passer : c'est quelque chose de formidable qu'il comprend terriblement bien.

Or les hommes non plus, à ses yeux, n'ont pas le droit de passer... et ils passent quand même. Alors là, Satan ne comprend plus : c'est pour lui - je dirais presque de bonne foi un désordre scandaleux... et il crie à l'injustice.

Les alchimistes du Moyen-Age, dont la tradition n'est pas éteinte, cherchaient à conquérir la pierre philosophale, la pierre qui donne la sagesse : autrement dit le fruit de l'arbre de la science du Bien et du Mal, le secret de l'univers. Les alchimistes ont compris que pour retrouver ce secret, nous devrions subir nous-mêmes un certain nombre de "transmutations", rechercher la pureté, pratiquer une ascèse, subir une initiation. Leurs efforts ressemblent à la quête du trésor d'un château... la quête du Graal - au fond celle de l'Eden. Les initiés cherchent à pénétrer dans ce lieu, à trouver la porte. Mais il y a des centaines de portes différentes et une seule est la bonne - et si par hasard on la trouve, on se heurte encore au gardien du seuil (le dragon de toutes ces histoires, l'ange à l'épée de feu... ou Satan lui-même) qui dit : "Vous ne passerez pas !"

C'est bien la situation du genre humain à l'égard de la sagesse et du salut : la conquête semble passionnante, les ressources de l'univers illimitées - mais il y a un moment où les plus savants se cassent le nez... il reste dangereux et interdit de vouloir s'emparer du feu du ciel, on tombe sur le gardien qui dit "Vous ne passerez pas !"... et c'est la chute verticale où le démon nous attend.

Et pourtant nous passons... mais pas les alchimistes, pas les Hindous ni les philosophes - mais nous les chrétiens, nous passons. Aux yeux de Satan c'est un désordre, un scandale et une injustice. C'est qu'en effet il s'agit là d'un ordre supérieur, rigoureusement surnaturel, auquel le démon ne peut plus rien comprendre : et un ordre supérieur qu'on ne comprend pas, c'est comme un désordre.

Cet ordre supérieur est celui de la Rédemption. C'est un ordre, parce que c'est une sagesse "inconnue aux gentils et aux juifs", la sagesse de l'Amour. La clef de voûte de cet ordre, c'est la charité... et la charité (je veux dire l'amitié trinitaire), c'est Dieu, le secret de Dieu en ce qu'il a de plus impénétrable.

Par conséquent, tant qu'on ne voit pas Dieu, on ne peut pas comprendre l'ordre de la Rédemption. Comment faire alors pour en vivre ? La seule possibilité, le seul moyen d'y comprendre quelque chose, c'est d'avoir avec Dieu une certaine connaturalité, une certaine affinité, qui nous rend complices des moeurs divines, en particulier du mystère de la Croix. Quand nous ressemblons à quelqu'un, nous devinons facilement ce qu'il va faire, nous avons l'instinct de son comportement : c'est ce qui s'appelle "le comprendre".

Il en est de même ici. Le mystère de la Rédemption, c'est le mystère d'un amour infini de Dieu pour les hommes : et Satan ne peut le comprendre, parce qu'il n'aime pas. L'histoire du monde est un immense chaos secrètement dominé par un ordre supérieur. Des yeux qui ne sont pas éclairés par la foi et la charité ne peuvent voir dans le monde que du chaos : ou alors ils se bercent d'illusions. A nous aussi, qui pourtant avons la foi et la charité, l'ordre de la Rédemption paraît impénétrable. Mais les saints ont le pressentiment de cette sagesse parce qu'ils voient tout dans la lumière de la charité.

Pour découvrir l'ordre des arbres d'une forêt, il faut trouver un certain point d'où les arbres paraissent alignés. Tant qu'on n'a pas trouvé ce point crucial, les arbres se présentent en pagaille. De même faut-il trouver le point crucial de l'histoire du monde pour contempler la sagesse invisible qui le gouverne : le point crucial, c'est-à-dire la Croix. Inversement, la Croix nous renvoie à l'attribut divin de la Sagesse - non la sagesse humaine, mais celle de Dieu, "qui n'est pas montée dans le coeur de l'homme". Cette sagesse monte dans le coeur des saints dans la mesure où ce coeur est brûlé intensément par le feu de la charité.

Il faut bien distinguer entre l'accès à la Lumière que nous donne la foi, et l'accès que nous donne la charité. La foi nous donne d'adhérer au mystère de la Croix, mais nous n'y comprenons rien, un peu à la manière des apôtres : d'où notre scandale. Il y a toujours un certain scandale en nous devant les souffrances humaines. Ce scandale, nous essayons de le dépasser en posant des actes de foi, en croyant de toutes nos forces qu'à travers le mystère de la Croix, de génération en génération, Dieu poursuit un ordre supérieur. Nous croyons à cet ordre, mais nous ne le savourons pas... alors c'est dur.

La charité au contraire, quand elle devient brûlante, nous donne à pressentir et à savourer quelque chose de la sagesse d'Amour qui inspire la Rédemption. La charité est la porte étroite que recherchaient en vain les alchimistes pour accéder à la seule sagesse qui ne soit pas gardée par le gardien du seuil. Dès que nous entrons dans l'ordre de la charité, nous devenons inintelligibles et comme invisibles aux yeux de Satan. Tant que le démon peut nous voir, il est le plus fort : Dieu lui a laissé une telle puissance que toute créature dont il voit et comprend les actes, il peut l'empêcher de passer. Mais chaque fois que nous posons un acte de charité ou d'humilité surnaturelle, nous entrons dans la quatrième dimension : nous disparaissons littéralement à ses yeux, nous devenons l'homme invisible, aussi mystérieux que Dieu Lui-même... car nous sommes emportés dans l'inaccessible Trinité.

Cet évanouissement dans la quatrième dimension est rigoureusement la seule manière d'échapper au démon. Telle est la signification profonde de l'instinct permanent qui pousse les chrétiens à se réfugier "sous le manteau de la Sainte-Vierge"... c'est-à-dire dans l'ordre invisible de la charité. Cet amour ne sort pas de notre coeur, c'est la colonne de feu qui est en même temps une colonne de nuée dans laquelle nous plongeons pour disparaître. Quand on entre dans une Trappe, on a facilement l'impression de "plonger dans la prière" comme on plonge dans l'eau ou le brouillard : nous n'avons plus à faire d'efforts pour produire une prière, la prière est là, devant nos yeux, presque palpable, il n'y a plus qu'à entrer dedans, à s'y perdre et à se dissoudre.

C'est encore le sens du bouclier de la foi dont parle S. Paul : le monde invisible nous met à l'abri du démon comme les églises du Moyen-Age offraient le refuge du droit d'asile à tous les hommes traqués.

Ainsi la charité nous fait-elle pressentir le sens des vérités que la foi nous enseigne. La foi nous dit que Dieu veut nous sauver parce qu'Il nous aime. Or Il nous aime, non parce que nous sommes aimables, mais parce qu'Il est l'Amour et ne sait pas faire autre chose que d'aimer. Si ce mot "aimer", nous le comprenons d'une manière naturelle, au sens où l'amour est une chose humaine, cela ne suffit pas du tout pour nous faire pénétrer dans le mystère de la Croix. Là, il faut faire intervenir un Amour infini, excessif, qui est la charité : car pour aimer des êtres comme nous, aussi odieux que nous en fin de compte (comme le comprend très bien la littérature du désespoir), il faut vraiment être Dieu. Pour comprendre cet amour de Dieu pour les pécheurs, il faut l'avoir déjà reçu un peu, avoir déjà une petite goutte de cette folie qui a conduit Jésus vers la Croix : c'est seulement alors que la Rédemption nous apparaîtra comme un ordre.

Pour ceux qui en restent à la sagesse humaine, dès que la Croix apparaît, rien ne va plus. Il y a une sagesse hindoue qui séduit beaucoup les chrétiens, et qui peut se résumer ainsi : Tout comprendre, tout aimer... Vous ne comprendrez pas Jésus crucifié avec ça ! Nous prêchons la folie de Dieu, plus sage que la sagesse du monde. Ceux qui cherchent à atténuer, à adoucir le scandale de l'Evangile, sont très gênés par la Croix. En essayant de faire accepter le christianisme par des hommes que le Père n'attire pas, ils ressemblent à un guide qui ferait visiter une église en prenant bien soin de détourner le regard des gens chaque fois qu'ils passent devant un crucifix...

Quand il s'agit de la Croix, la méditation théologique ne sert à rien en dehors du mouvement d'amour qui nous donne les yeux de la charité. Dieu aurait pu nous sauver autrement que par la Croix. Notre regard doit scruter les décrets éternels qui ont arrêté les yeux de Dieu sur la Croix : c'est Lui qui le premier, en créant le monde, n'a rien voulu savoir d'autre que Jésus, et Jésus crucifié.

Ce décret est incompréhensible, mais il peut être pressenti par tous les héritiers de la nature divine, car ils héritent en même temps de l'inclination de Dieu vers la Croix. Dieu a été attiré par la Croix : je ne comprends pas pourquoi, mais je peux le pressentir. La Trinité a aimé Jésus crucifié de toute éternité. C'est inintelligible, ou plutôt surintelligible... Les explications ne vont pas loin et ne disent pas le dernier mot. Pour deviner un tel secret, il faut se mettre à ressembler au Dieu qui a décrété une chose pareille. C'est Dieu qui nous fera comprendre la Croix, et non la Croix qui nous fera comprendre Dieu : au contraire, la Croix nous dévoile l'aspect le plus incompréhensible de Dieu - elle ne l'explique pas, elle nous en impose la vue, elle nous fait subir le scandale de la miséricorde divine.

Lorsque cette miséricorde diffuse sa folie dans le coeur des saints, la Croix cesse d'être un scandale... et c'est le cri de S. André :

"O Croix inénarrable, ô Croix inestimable, ô Croix qui fulgure à travers le monde, ne me laisse pas errer comme une brebis sans pasteur... ô bonne Croix, longtemps désirée, et préparée depuis longtemps pour mon âme qui t'attendait, je viens à toi joyeux et en sécurité : accueille-moi de ton côté avec joie ; car j'ai toujours été amoureux de toi, et j'ai longtemps rêvé de t'embrasser, ô bonne Croix".

La première chose à faire, en face de la Croix, c'est de se réjouir du salut qu'elle nous offre : tel est l'instinct de l'Eglise dans la liturgie.

Nous terminerons par un regard sur la Sainte-Vierge, Sedes Sapientiae, Siège de la Sagesse de la Croix, secret du Royaume des Cieux : quelque chose qu'on ne peut pas connaître si on n'est pas emporté dedans...


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