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L'une de vous m'a posé une question sur l'humanisme : "C'est la moitié et plus de notre enseignement professionnel. Celles qui le donnent, comme celles qui le reçoivent, éprouvent un certain enthousiasme qui ressemble un peu à ce que vous appelez l'orgueil de la vie. Que faut-il penser d'un tel enthousiasme ?"
Je n'ai pas de réponse et je m'en excuse. Je vais seulement vous offrir certaines réflexions qui ne sont pas une réponse, mais qui supprimeraient le problème si nous pouvions les assimiler entièrement.
La question posée touche aussi le mystère de l'apostolat : comment donner à votre enseignement une dimension vraiment apostolique ?
Je vous ai dit au début qu'il n'y avait pas de problèmes, mais seulement la lumière et les ténèbres. Si nous pouvions être dans la lumière à un niveau dont nous sommes très loin mais que Dieu a tout de même prévu comme possible, l'humanisme ne poserait aucun problème pour nous. Et tant que nous ne sommes pas à ce niveau, les problèmes qu'il pose sont effectivement insolubles... Alors, permettez-moi de vous expliquer comment une intelligence éclairée en plénitude par la lumière divine et la sagesse thomiste pourrait voir les choses.
Dans l'humanisme il y a deux aspects : une culture et une sagesse.
Une culture, ou plutôt des éléments de culture : ce qu'on appelle un patrimoine, un dépôt (moral, littéraire, artistique). Ce patrimoine peut être bien ou mal utilisé.
Et c'est ici que l'humanisme peut être dangereux, dans la mesure où il signifie une manière précise d'utiliser ce patrimoine : une certaine sagesse, un certain esprit, un certain climat.
Que le contact de jeunes esprits avec tout ce qui est de l'ordre du vrai, du beau et du bien éveille de l'enthousiasme, c'est une excellente chose. Théoriquement, ça n'entraîne pas l'orgueil de la vie. Pratiquement, c'est inévitable : mais ce n'est pas une raison pour renoncer à transmettre ce patrimoine. Il est normal aussi que celles qui le donnent éprouvent de la joie. Il peut s'y mêler un goût capiteux et un attachement excessif : c'est un désordre qu'on peut espérer véniel, et qui ne doit pas entraîner à y renoncer.
Seulement le plus dangereux, c'est qu'on ne peut pas entrer en contact avec un écrivain sans subir son influence, l'influence de ce qu'il est, avec sa lumière et ses ténèbres. La Fontaine a une âme, Molière aussi, etc. Vous ne pouvez pas mettre les jeunes en contact avec eux sans qu'elles en ressentent quelque chose. Or ces auteurs ne sont pas des saints...
Par exemple Molière : il a un sens très profond de la morale naturelle ; il souffrait dans sa chair et son coeur de tous les travers du genre humain, ce qui le rend extrêmement sympathique. Mais le mystère de la vie surnaturelle ne semble pas l'avoir jamais effleuré. Cela, c'est contagieux : il y a un certain naturalisme qui est d'autant plus dangereux qu'il est plus sympathique. Je me suis nourri de Molière depuis mon jeune âge : cela m'a fait du bien, et peut-être du mal. Comment exorciser ce danger ? et à quel prix ?
Dans une société profondément imprégnée par la lumière de l'Evangile, on ne refuserait pas aux jeunes le bénéfice de la culture, parce qu'elle est riche de grandes vérités. Mais que ferait-on pour exorciser le danger ?
A ce point de vue, le danger de Molière est moins grand à cause de sa profonde santé. Racine est beaucoup plus capiteux (quant à Descartes, n'en parlons pas !). Pascal lui-même n'est pas sans péril : il faut pourtant le lire, surtout pour ses Pensées, à cause de son extraordinaire génie philosophique.
Ce qui fausse tout, c'est l'humanisme hérétique qui se développe à partir du quatorzième siècle, et qui vient d'un refus des hommes de donner à Dieu la première place.
Pour mettre les choses en place, il faut qu'une âme soit possédée par l'amour de Dieu : il est impossible de donner aux choses la valeur exacte qui est la leur (ni trop ni trop peu) si Dieu n'a pas captivé notre coeur. Par conséquent, seuls les saints voient les choses telles qu'elles sont : la sainteté ne rectifie pas seulement nos actes, mais notre jugement.
Imaginez un restaurant dans lequel on fait différentes spécialités... Si quelqu'un n'apprécie pas, ne savoure pas l'une de ces spécialités, par exemple l'omelette aux confitures - le jour où il dirigera le restaurant, l'omelette aux confitures sera sacrifiée, malgré toute sa bonne volonté et son désir d'être objectif. Il est impossible de mettre les choses en place si on n'a pas le goût de Dieu autant qu'on devrait l'avoir.
Or Dieu est un torrent, et celui qui n'est pas emporté par ce torrent attache forcément trop d'importance aux choses humaines : "Donnez-moi quelqu'un qui aime, s'écrie S. Augustin, quelqu'un qui sache aimer - il comprendra ce que je veux dire..." Plus on désire le véritable épanouissement de l'homme, plus on désire le jeter dans le coeur de Dieu, car il ne s'épanouira pas ailleurs.
Mais pour comprendre cela, il faut être pris par Dieu. Voyez Racine : ses dix premières pièces chantent l'envoûtement de l'amour humain, les deux dernières évoquent l'amour de Dieu : la proportion est faible ! Ce n'est tout de même pas sans danger d'entrer en contact avec une conception pareille de la vie...
Il n'y a vraiment qu'un seul remède : c'est d'être possédé par Jésus-Christ. On devient alors incapable de regarder les choses humaines sans y voir immédiatement une image, un appel, un pressentiment de l'intimité avec Lui. Quelqu'un qui est dans cet état n'a même pas besoin de parler de Dieu : son être même fera baigner tout ce qu'il touche et dont il parle dans le climat des valeurs théologales.
Ce n'est pas le fruit d'une technique, c'est une question d'âme. "Mon amour, c'est ma pente", disait encore S. Augustin. Il faut que ce soit notre pente, même malgré nous. Il peut arriver que pendant des mois on ne prononce pas le nom de Dieu, parce qu'il faut se retenir : mais justement, une âme qui se retient de parler fait du bien. Sa pente étant vers Dieu, son silence même est éloquent.
Soyez !... et vous donnerez ce que vous êtes, à partir de n'importe quoi. Il n'est pas toujours prudent de parler de Dieu, au point de vue même de la charité. L'important, c'est que vous soyez dévorées par le désir de parler : dès que ce désir est assez fort, il n'y a pas d'inconvénient à se taire.
Il peut arriver aussi, et bien souvent, qu'on se sente complètement désarmé pour parler de Dieu. Là encore, si on en a le désir cela suffit.
La tradition dominicaine nous offre cependant un moyen humain d'être un peu moins désarmé : la sagesse thomiste. Il faut d'abord être éclairé par la lumière de l'Amour : alors on peut résister à toutes les erreurs par le silence. Mais si on a en plus la sagesse thomiste, on peut parler en étant armé contre les ténèbres.
Au fond, le but de la vie dominicaine et du thomisme, c'est la purification active de l'intelligence : il ne s'agit pas tant d'acquérir des vérités que de se dépouiller, se rincer à l'eau, au savon et à la pierre ponce. Il y a des choses dures à supporter, mais c'est une bonne lessive et on sort de là avec des yeux plus clairs.
Avec un tel regard, on pourrait essayer de comprendre la philosophie secrète de tous les écrivains et artistes : détecter ce que chacun a vu de profond - et aussi ce qu'il n'a pas vu, ce qu'il n'a pas su ou voulu voir. Quelqu'un qui ferait comprendre cela aux élèves, ce serait passionnant. Seulement, j'avoue qu'il ne suffit pas de l'amour de Dieu pour y arriver, il faut un charisme... et, à mon avis, une formation thomiste. Il est tout de même désolant que des enseignants chrétiens ne soient pas aussi instruits en théologie que dans leur discipline profane. Il faudrait combler ce déséquilibre pour que vous puissiez offrir aux élèves l'attitude royale de celui qui sait, et qui n'a peur de rien parce qu'il sait.
C'est exactement ce que l'Eglise nous offre. Elle comprend tout, justement parce qu'elle n'aime pas tout : les ténèbres ne comprennent pas la lumière, mais la lumière comprend les ténèbres - seulement elle ne les aime pas, elle n'a guère envie de s'en occuper. Il ne faut pas avoir peur de regarder les ténèbres pour les juger, mais il faut refuser de les contempler, car elles sont capiteuses : existentialisme, surréalisme...
Il faut que les élèves sentent que votre foi n'est pas une opinion, il faut qu'elles subissent le contact scandaleux de votre certitude. Le christianisme est parfaitement accepté dans le monde moderne à titre d'opinion : c'est comme certitude qu'il ne l'est pas.
Cette certitude doit être le fond de votre sérénité royale. Sur cette base, vous devriez éclairer tout votre enseignement par une connaissance profonde du mystère de l'âme humaine en tant qu'elle est faite pour la Béatitude. C'est la notion-clé, chrétienne et humaine, qui vous permettra d'éclairer l'humanisme d'une lumière surnaturelle. Au fond, nous sommes les seuls à pouvoir comprendre le péché, car nous sommes les seuls à savoir quelle soif d'Infini est à l'oeuvre derrière les pires déviations de l'humanité. Il y a quelque chose d'infini dans Harpagon : il ne serait pas descendu si bas s'il n'avait pas cette soif d'infini.
Quant à l'humanisme des non-chrétiens, celui du surréalisme et de la littérature noire ou folle, c'est une terrible leçon de choses pour nous : l'humanisme qui ne se laisse pas séduire par le Sauveur débouche implacablement dans les chants du désespoir. Ce désespoir est en germe dès que l'on compte trop sur l'homme. Vous me direz : Ne peut-on pas discuter vos affirmations ? - Oui, je le sais : mais je ne veux pas discuter ! Si on est dans la lumière, on voit que c'est comme ça. Je m'excuse, mais je ne peux pas dire autre chose.
Ceux qui ont vu peuvent utiliser toutes choses pour essayer de faire pressentir aux enfants ce qu'ils ont vu. Mais s'ils n'ont pas vraiment vu avec intensité, il vaut mieux qu'ils n'essaient pas : ce serait artificiel. Ce ne serait plus la Vérité qui délivre, mais le préjugé qui étouffe.
D'après S. Jean de la Croix, seuls ceux qui sont délivrés de leur misère peuvent comprendre la profondeur de cette misère. Imaginez un peuple qui n'ait jamais vu la lumière du jour. Un homme la découvre, et il se dit : Dans quelle misère j'étais ! Dans quelle misère sommes-nous ! Il redescend dans le sous-sol pour essayer de convaincre les autres. Et nous savons d'après Platon comment les autres le reçoivent. Ils ont fondé leur philosophie sur le fait que leur situation, c'est la réalité. Si on leur parle de la Lumière, ils ne refusent pas, à condition que ce soit une simple opinion, un sujet de discussion intéressant.
Il ne faut pas jouer ce jeu-là, il ne faut pas accepter de discuter.
Il faut être dans la lumière. Les enfants finiront bien par le sentir.
Ne croyez pas que votre premier devoir soit de connaître à fond les poisons qui menacent vos élèves, soi-disant pour les mettre en garde. Votre premier devoir est d'être dans la lumière. Si vous ne savez rien des poisons, vous offrirez quand même l'antidote. Et si peu que vous connaissiez le poison, vous le comprendrez avec beaucoup plus de profondeur que ceux qui l'étudient sans être dans la lumière. N'oubliez pas la parole de Faust : "J'ai tout étudié. Je n'ai trouvé que des cendres... alors je me suis tourné vers la magie". Cette simple phrase vous donne la clé de toute la littérature moderne. L'homme a besoin de concret : s'il ne se tourne pas vers l'Eucharistie, il est obligé de se tourner vers la magie, l'horreur et les ténèbres.
Si nous ne sommes pas mordus par l'Eucharistie et par Dieu, un jour nous partirons. Tous nous aurons envie de partir un jour, de quitter Jésus-Christ. Notre seul espoir est qu'à ce moment-là nous ne puissions pas partir, parce que Jésus-Christ nous tient. Si nous ne sommes pas pris par Jésus-Christ, nous serons forcément pris par autre chose - peut-être pas jusqu'à la catastrophe, mais suffisamment pour devenir incapables de neutraliser les poisons que la culture moderne met dans le coeur de ses enfants.
Autrement dit, si nous n'acceptons pas de subir les purifications passives, jamais nous ne serons assez purs dans notre amour des valeurs humaines.
Qu'est-ce que Dieu demande aux chrétiens qui vivent dans un monde de ténèbres ? D'être attirants pour les hommes en leur offrant le spectacle d'une autre folie que la leur... la folie paisible de la Joie et de la Croix. Quand je sens l'apitoiement discret des gens du monde à l'égard de la vie religieuse... c'est leur misère de ne pas soupçonner qu'il y a autre chose ! Dieu nous juge à travers cette question : "Comment, à travers toi, peuvent-ils soupçonner qu'il y a autre chose ?"
Conclusion : Enseignez ce que vous voudrez, mais que les élèves sentent qu'il y a "autre chose".
Nous allons essayer de comprendre un peu le mystère de la souffrance du Christ.
Je dis bien le mystère de la souffrance, et non pas la souffrance tout court. Tant qu'on est capable de tenir le coup, de faire face à la souffrance, on ne connaît pas le mystère de la souffrance, on n'est pas entré dans le monastère de la douleur. Celui-ci commence précisément au moment où l'on ne supporte plus le choc, où cela prend des proportions d'agonie et de mort.
C'est important au point de vue de la charité fraternelle, car on ne peut jamais savoir avec certitude si quelqu'un est engagé dans le mystère de la souffrance ou s'il ne l'est pas. Or il y a un abîme entre la philosophie qu'on peut se faire avant de pénétrer dans ce monastère ou après y être entré. On a beau aimer Jésus-Christ de tout son coeur, notre conception de la vie ne peut pas être tout à fait la même dans les deux cas - à moins que Jésus-Christ Lui-même ne nous attire vers la contemplation de la Croix.
Ceux qui n'ont pas pénétré dans le mystère de la souffrance estiment qu'on peut lui faire face et qu'on le doit. Ceux qui sont entrés voient bien qu'on ne peut pas faire face : alors, tout ce qu'on peut leur dire, ce sont les consolations des amis de Job. Faites-y attention : il faut au moins savoir théoriquement qu'il n'est pas facile de juger les autres, et qu'on n'en a pas le droit.
J'ai connu un vicaire plus ou moins neurasthénique. Il avait quitté la messe un jour au moment de l'Offertoire : "Mon curé n'est pas content, me disait-il, mais s'il éprouvait seulement pendant cinq minutes ce que j'éprouve depuis des mois, il tiendrait le coup encore moins bien que moi". Il exagérait peut-être, mais peut-être pas : il y avait sans doute un abîme entre l'état d'âme du curé et celui de son vicaire, qui comportait certes des péchés, mais aussi un mystère.
Au fond, lorsqu'un homme nous donne le sentiment d'en être là, même s'il est manifestement coupable et qu'il faille lui résister et ne pas lui manifester de compassion (parce que la plupart du temps cela ne sert a rien), il y a une chose qu'on peut faire : se prosterner intérieurement devant le mystère de sa souffrance comme devant quelque chose qui nous dépasse et qui n'est plus du monde dans lequel on vit.
Si on a cette attitude intérieure, on risquera moins de négliger les quelques petites choses qu'on peut faire. Un simple sourire (le fameux sourire de Thérèse !), un simple regard qui a l'air de dire "Oui, je sais" soulage celui qui se dit "Les autres ne savent pas". Le mystère de la souffrance est un mystère de déréliction...
L'humanisme ne favorise pas beaucoup cet épanouissement privilégié de la charité fraternelle : en écartant tout ce qui est supra-humain, il écarte aussi le mystère de la souffrance. Ceux qui s'y trouvent plongés sont alors dans des régions aussi inaccessibles que s'ils avaient fait un voyage dans la planète Mars. Dès que la situation des autres dépasse nos dimensions ordinaires, nous risquons d'avoir un mouvement de mauvaise humeur et d'être cruels à Dieu, dont le Coeur souffre dans les membres du Corps mystique.
La charité fraternelle, c'est comme le reste : elle n'est pas de ce monde, et il n'y a que les âmes qui ne sont pas de ce monde qui peuvent la pratiquer vraiment.
D'un autre côté, ne nous croyons pas tout de suite engagés dans le mystère de la souffrance : ne canonisons pas trop vite ce qui nous arrive. S'il y a le moindre doute, c'est qu'on n'y est pas.
Au point de vue théologique, il faut distinguer ce que j'appellerai les souffrances de l'enfer, les souffrances du purgatoire et les souffrances du ciel. Je veux dire que toutes nos souffrances impliquent une anticipation, une participation à la psychologie de l'enfer, du purgatoire et du ciel. Il est extrêmement important de bien les distinguer, car un abîme les sépare à tous les points de vue.
Les souffrances du ciel sont d'abord et avant tout celles du Christ en Croix. L'agonie même du Christ impliquait l'envahissement de tout son être par la joie du ciel, car c'est l'Amour de Dieu qui fut crucifié dans sa Personne, et cet Amour est essentiellement Joie, Béatitude et Douceur infinie... Les souffrances du ciel ne pénètrent donc jamais jusqu'à la région la plus intime de l'âme, celle où règne la Paix de Dieu. Cette région n'est pas à proprement parler préservée de la souffrance, elle est simplement au-delà de la souffrance... comme Dieu même.
Il ne faut pas croire pour autant que le Christ a moins souffert de ce fait. Là où Il souffrait, Il souffrait au contraire davantage, de par l'écartèlement entre les différentes régions de son être dont Il ne pouvait plus refaire l'unité : c'est exactement cela, la Croix. Son Coeur humain recevait de la vision béatifique elle-même un surcroît de souffrance. Car la souffrance est un mystère spirituel : elle augmente avec la conscience et la spiritualité. Plus le Christ connaissait le bonheur de Dieu, plus Il souffrait d'éprouver dans son Coeur le malheur des hommes qui refusent un tel Amour.
Thérèse de l'Enfant-Jésus dit qu'elle a éprouvé quelque chose de cela. La Sainte-Vierge et les Saints n'ont pas eu ici-bas la vision face à face, mais ils ont toujours eu l'onction du Saint-Esprit qui règne dans la même région intime de l'âme et emporte celle-ci au-delà de la souffrance : seulement cette paix elle-même est source de supplice pour les régions inférieures, car elle entretient le sens de la joie qui est refusée à toute la partie de leur être que Dieu expose aux assauts du démon, et des serviteurs du démon.
Vous voyez le paradoxe : c'est le Thabor et le Calvaire à la fois. Les saints souffrent d'autant plus qu'ils sont plus heureux, on peut dire qu'ils sont crucifiés par la Joie et qu'ils meurent de Joie...
Et ce n'est pas toujours une mort bien drôle : on a l'impression qu'il y a des moments où la souffrance a tout envahi en eux... et ils ont eux-mêmes cette impression. C'est qu'en effet la Paix de Dieu dépasse vraiment tout sentiment humain, il n'y a pas à s'étonner qu'elle soit imperceptible, et d'autant plus imperceptible qu'elle est plus pure...
Cela explique pourquoi certaines gens très simples sont complètement imprégnés de Dieu sans même s'en apercevoir. Ils mènent leur vie tout tranquillement, toujours au service des autres, toujours paisibles, toujours dans la joie. On les cite en exemple en disant : "Vous voyez bien qu'il n'y a pas besoin d'être mystique pour être un saint !" Mais justement ce sont des mystiques. On ne le sait pas et ils ne le savent pas eux-mêmes, parce qu'ils ne sont que cela. Pour s'apercevoir qu'on est mystique, il faut une culture et une lumière plus ou moins charismatique.
La saveur de Dieu est aussi impensable que Dieu Lui-même. Ce que les saints éprouvent est donc impensable et au-delà de toute saveur. Cela s'appelle joie si l'on veut, mais on pourrait aussi bien l'appeler non-joie (ce que fait la théologie grecque sous le nom d'apophatisme). Angèle de Foligno dit par exemple : "J'ai été introduite en Dieu, et j'ai été faite le Non-Amour, ayant perdu l'amour que je traînais jusque-là".
Autrement dit, la présence de Dieu à elle toute seule ne se laisse baptiser d'aucun nom : elle nous met en paix sans qu'on sache pourquoi, ni peut-être même que ça s'appelle la Paix. Pour dire : "J'ai la Joie au fond de mon âme", il faut que la joie retentisse un peu dans les puissances inférieures. Si elle ne retentissait pas, vous l'auriez sans le savoir. C'est ce qu'on appelle la joie non sentie : tellement profonde qu'elle se confond avec le silence.
Les saints souffrent de joie : c'est la joie qui leur fait le plus mal parce qu'elle est en prison. Ce sont les torrents d'amour de la Trinité, ils voudraient se répandre et ils sont comprimés, opprimés par le péché du monde et de l'individu lui-même.
Cela, nous ne le comprenons pas, à aucun point de vue. Quand on louait le courage et la générosité de Thérèse de l'Enfant-Jésus, elle répondait simplement : "Ce n'est pas cela..."
Non, ce n'est pas une question de courage, de force et de générosité. La générosité joue au contraire au moment où ça va bien, lorsque Dieu nous fait des avances : on dit Oui ou Non. Ce n'est pas en face de la Croix que notre destin va se jouer, car lorsque nous en serons au mystère de la Croix, il sera déjà joué. Notre destin se joue à propos du mystère de Dieu : ouvrons-nous la porte à son Amour, oui ou non ?
Dieu nous a donné assez de preuves de sa miséricorde pour nous faire comprendre que nous n'avons rien à craindre de notre faiblesse, et tout de notre dureté de coeur. Nous nous demandons : Comment font les saints pour supporter ? Ils ne supportent pas. Ce que nous appelons "supporter", c'est réagir contre la souffrance, refuser de l'accueillir en plein coeur parce qu'elle va tout décomposer et nous faire mourir. Supporter la souffrance, c'est lutter contre cette décomposition... Le secret des saints, c'est justement de ne pas lutter, c'est d'accueillir, de ne pas se défendre et de se laisser décomposer.
Un frère me disait une fois à propos d'une souffrance physique : "Ça n'a rien de comparable avec une souffrance connue. Avec les pires souffrances, vous pouvez encore être un homme - tandis qu'avec ça, on ne peut plus être un homme". Au fond, ce qu'on appelle supporter la souffrance, c'est essayer de rester un homme sous ses coups. C'est justement ce que les saints et le Christ n'ont pas essayé de faire : ils n'avaient pas besoin d'essayer de rester un homme, ils n'avaient rien à craindre - ils pouvaient tout lâcher parce qu'ils avaient l'onction du Saint-Esprit. Au contraire, moins on lutte, plus elle pénètre. Et cette onction est stable, imprenable, indécomposable, car c'est Dieu même... c'est l'Etre. Alors, il n'y a pas besoin de s'en faire : "Entrez, entrez !"
Seulement, c'est ce mouvement-là que nous ne savons pas faire. Nous croyons que nous n'y arrivons pas à cause de la souffrance même et de la peur que nous en avons. Mais ce n'est pas vrai : ce qui nous empêche de faire ce mouvement, c'est que nous ne sommes pas en état d'oblation.
Il ne faut pas confondre la peur de la souffrance et le refus de la souffrance. Le refus est une fermeture du coeur, lequel refuse alors aussi bien la joie, la vie, le bonheur... parce qu'il faudrait se donner. Le refus de la souffrance est une révolte qui peut très bien s'exercer alors même qu'on n'a pas peur du tout. Par exemple Pierre a toujours refusé la Croix du Christ, il s'y est opposé violemment... jusqu'au moment où il a eu peur, a trahi et s'est effondré. Vous voyez bien que la peur est moins dangereuse que le refus...
Le Christ a eu très peur et Il n'a rien refusé, même à l'état de premier mouvement. Chez les saints aussi, il n'y a plus aucun refus, même au premier mouvement, car ils sont devenus incapables de ce rétrécissement et de ce kyste qu'implique le refus. Ils ont "le coeur liquide", comme disait le Curé d'Ars : refuser, c'est se coaguler. La chair du Christ et des saints se rétractait devant la souffrance : leur âme gémissait, mais ne se rétractait pas. Ce qu'on appelle le courage ne va jamais sans une certaine rétraction, un effort pour se protéger, tandis que l'âme des saints étant devenue purement oblative permet à la souffrance de pénétrer jusqu'au centre où elle rencontre l'océan de la douceur de Dieu... et ainsi les saints traversent la souffrance et lui échappent par la douceur, sans lui résister.
Vous commencez enfin à entrevoir la portée de ces trois mots : Laissez-vous faire. C'est à cela que le Saint-Esprit vous invite. Tant qu'on y résiste, on résiste à Dieu. Imaginer les souffrances qui doivent nous arriver, c'est déjà une rétraction et un refus... Ça vient comme ça vient.
Quand vous méditez sur la Croix, pénétrez à l'intérieur pour y trouver l'onction. Il faudrait avoir un peu moins peur de la Croix, et un peu plus de l'onction, ce serait plus sérieux. Une contemplative me parlait de "la douceur insupportable du Christ et de la Sainte-Vierge au pied de la Croix..." Le Christ n'a pas enduré, Il n'a pas serré les dents, Il s'est laissé désarmer complètement. Quand on penche les yeux sur l'abîme de cette douceur, c'est bien plus vertigineux et effrayant que la Croix elle-même... mais c'est un vertige qui attire.
C'est pourquoi il y a un attrait vers la Croix : c'est la porte qui donne sur le vertige de l'Amour. On peut méditer là-dessus toute sa vie...
La fécondité apostolique, c'est précisément cette décomposition de l'être en tant qu'elle est accueillie sans résistance (Si le grain ne meurt). C'est la douceur de Dieu qui est rédemptrice, et rien d'autre : dans le Christ d'abord, ensuite chez ceux qui achèvent ce qui manque à la Passion du Christ. Le reste, ce n'est pas la fécondité : c'est le travail du serviteur dont les oeuvres sont bénies ou ne le sont pas, selon qu'elles viennent ou non de la douceur de Dieu ; dans cette douceur nous devenons vraiment père et mère surnaturellement.
On peut distinguer en somme dans l'apostolat :
1) L'activité déployée au service de Dieu pour le bien des hommes : c'est l'apostolat au sens large;
2) Le charisme accordé à certains pour exprimer ce qu'ils contemplent et permettre ainsi à leur contemplation de surabonder en fécondité gratuite ; ils chantent pour rien, pour la joie de chanter : c'est ce qu'on appelle la louange... et cette louange est prise en charge par la grâce de Dieu qui la rend féconde et l'utilise comme instrument de la conversion ou de l'édification des hommes;
3) La souffrance rédemptrice : c'est encore un autre chant, le plus divin et le plus fécond de tous...
Nous avons parlé des souffrances du ciel, qui sont les souffrances du Christ. Tant que la souffrance reste notre souffrance (et non pas celle du Christ reflétée en nous), elle n'est pas rédemptrice - et plaise à Dieu qu'elle soit au moins purificatrice ! Car il y a aussi celles de l'enfer, que nous connaissons dans la mesure où nous péchons : souffrance mortelle si le péché est mortel, plus légère s'il est véniel.
Les souffrances de l'enfer sont inhérentes au péché comme tel. Quand on pèche, on souffre parce qu'on résiste à Dieu : Il t'est dur de regimber sous l'aiguillon.
Cette souffrance est souvent atténuée ici-bas par notre manque de lucidité, volontaire ou involontaire. Elle apparaît donc surtout chez ceux qui se révoltent ou désespèrent consciemment. Cette souffrance n'est pas bonne : nous n'avons pas le droit d'y compatir ni même de la regarder. Si nous la regardons, le démon peut nous suggérer la crainte de connaître aussi cette souffrance, nous faire croire que Dieu peut nous l'envoyer. Alors nous aurons l'impression d'être incapables de supporter cela - ce qui est parfaitement vrai : d'abord parce que nous ne pouvons rien supporter avant que Dieu ne l'envoie réellement, ensuite et surtout parce que Dieu ne peut jamais "envoyer" une telle souffrance - Il la permet comme le péché lui-même, Il ne la veut en aucune façon pour ses enfants.
La souffrance du péché présente un visage intolérable et révoltant, précisément parce qu'elle vient de la révolte même. Il faut se méfier parfois de ceux qui font des descriptions effrayantes de leur souffrance : ça devient une telle montagne que l'espérance semble impossible dans leur cas - et de fait, mais c'est justement parce qu'ils refusent d'espérer. Il y a une compassion naturelle, surtout chez les femmes, qui est une bonne chose en soi, mais qui peut nous égarer. Si vous sentez en vous des trésors de compassion sans emploi, tournez-vous du côté du Christ : là, vous pouvez y aller, votre compassion ne sera jamais excessive. Les souffrances du Christ sont finalement les seules qui méritent absolument notre compassion. Les autres, celles des hommes et les nôtres, il faut essayer de ne pas les regarder, de les traverser sans les regarder. Au fond, notre plus grande souffrance, c'est le refus de souffrir : les saints sont délivrés de cette souffrance-là.
Le Christ a souffert plus que tout homme, mais Il est resté dans la paix. Si quelqu'un essaie de justifier son absence de paix par la gravité de ses tourments, s'il vous dit : "Vous ne savez pas ce que c'est ! La paix n'est pas possible dans cet état", il faut répondre au fond de vous-même : "Non, je ne le sais pas, et je ne veux pas le savoir - car je ne dois pas". Cela n'empêche pas d'être miséricordieux, au contraire : entrer dans le jeu de telles paroles, ce n'est pas offrir la miséricorde au naufragé, mais commencer à faire naufrage avec lui. Il ne s'agit pas de juger les autres, mais de fermer les yeux aux ténèbres qui les oppriment. Il faut regarder leur âme, mais passer en hâte sans nous attarder autour de leurs ténèbres.
Nous sommes en danger dès que nous nous attardons comme la femme de Loth : il ne faut pas se retourner. Evitez toute curiosité inutile...
Ne pas juger, ce n'est pas excuser une conduite inexcusable. Ne pas juger, c'est ignorer, traverser, fermer les yeux. Nous devons savoir que nos frères ont une âme et qu'ils sont aimés de Dieu. Mais un assassinat est un assassinat, une injustice est une injustice, et il ne faut pas se battre les flancs pour trouver bonne une action mauvaise, approuver ce qui ne doit pas être approuvé, se forger une mentalité de bienveillance forcée. Non : il est normal de vivre avec des hommes qui font des fautes, et des fautes graves. Il ne faut pas se livrer à la méthode Coué pour se persuader que ce sont de petits saints. Il faut même accepter de souffrir profondément quand on craint (sans juger) que quelqu'un répugne au Saint-Esprit et semble refuser la lumière. Ne disons pas alors : Ses intentions sont peut-être pures. Il faut fermer les yeux et penser qu'ils sont les amis de Dieu, ce qui doit nous suffire pour "aimer Jésus dans leur coeur", comme dit Thérèse.
Si vous n'arrivez pas à être bienveillantes envers vos soeurs (ou une soeur en particulier), le premier devoir de la charité c'est de ne pas les regarder... ou de les regarder avec les yeux de la foi, c'est-à-dire de regarder Jésus seul. C'est très important, car si vous tombez dans une histoire ténébreuse, vous ne pourrez pas en sortir : vous tomberez dans l'affolement et le trouble. Pour se laisser avoir, il n'est pas nécessaire d'être d'accord avec Satan, avec le mal : il suffit de regarder. Satan n'a pas besoin de nous donner des convictions fausses, il lui suffit de troubler nos convictions vraies pour nous faire perdre l'équilibre d'une âme qui sait - et pour cela, le simple regard sur les ténèbres suffit, même si l'on dit : Ce sont des ténèbres !
Je pourrais illustrer tout cela par des faits précis. Je suis sorti un jour de justesse d'une affaire de ce genre. Il semblait évident que je devais m'en occuper, mais j'ai eu bientôt la certitude que jamais je n'y verrais clair dans cette histoire. Je me suis dit alors : "Si cette lumière m'est inaccessible, c'est que je dois pouvoir vivre sans elle, sans connaître la réponse à certaines questions". Je me suis aperçu alors qu'en effet je n'avais pas besoin de ces réponses : il suffisait de fermer les yeux un peu plus radicalement.
Ayons la prudence du serpent : ne savoir que ce que nous sommes absolument obligés de savoir. Craindre d'en savoir trop - trembler d'en savoir trop. N'ajoutez pas un milligramme à ce que votre devoir d'état vous demande de connaître et de savoir : ce milligramme peut ruiner une vie religieuse (si l'on s'y cramponne, évidemment). Il faut avancer dans la nuit de la foi avec la prudence du serpent car c'est la guerre, et une guerre subversive.
Pour en revenir à la compassion, le démon peut donc nous faire regarder de mauvaises souffrances. Il faut porter secours à toute souffrance, mais cela ne veut pas dire regarder : la vraie compassion consiste souvent à demander à Dieu d'accorder à ces hommes la grâce de comprendre.
Nous venons d'évoquer les souffrances de l'enfer, il reste à parler de celles du purgatoire ou des purifications passives. Dans ces souffrances il y a encore un certain refus de souffrir, par quoi elles ressemblent à celles de l'enfer : le vieil homme réagit encore, il se défend contre la mort. Notre coeur n'est pas complètement fondu et dilaté, il garde une certaine contraction, nous ne savons pas encore traverser la souffrance sans la regarder.
Mais cette agonie est alimentée au fond de l'âme par le progrès même de l'amour de Dieu. A cause de cela, ces souffrances ressemblent à celles du ciel : en moins profond parce qu'on se protège contre elles - en plus âpre et plus désespéré, précisément pour la même raison. C'est déjà un peu une souffrance de joie, mais une joie qui ne peut pas éclater tout à fait, parce que nous n'arrivons pas à accueillir en plein coeur ni la joie ni la douleur. Ni l'une ni l'autre n'arrivent à prendre pleinement possession de notre être : et c'est cela même la souffrance originale du purgatoire. Nous ne pouvons pas la supprimer à notre gré, pas plus que la contraction qui en est cause. Il faut attendre que tout soit consumé.
Au fur et à mesure que le traitement avance, on apprend à se regarder de moins en moins. Même les souffrances du purgatoire sont dangereuses à regarder. Je vous le répète, seules les souffrances du Christ et de la Sainte-Vierge doivent être contemplées en plénitude.
La souffrance de la Sainte-Vierge (la Compassion) peut être regardée sans danger parce qu'elle ne fait pas nombre avec la souffrance du Christ. La compassion est un mystère féminin : pur regard sur la souffrance du Christ. La souffrance de Marie n'était pas la sienne, pas plus que la doctrine du Christ n'était la Sienne, mais celle de son Père.
Il ne faut pas confondre la compassion et la miséricorde. La miséricorde pardonne et convertit, la compassion partage les souffrances de l'autre Il ne faut pas partager les souffrances qui viennent du péché. Il faut être bon et donner la paix du Christ - c'est la seule chose que les hommes ont le droit d'attendre de nous, la seule que souvent ils attendent en fait : un peu de Paix. Se mettre à la place des autres d'une manière psychologique est affolant pour les nerfs : ne le faites jamais. Mettez-vous à la place du Christ par la méditation de la Croix, et de Lui seul.
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