JEUDI MATIN


[Retraite...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...]


La parole sur laquelle je voudrais vous laisser, c'est la plus profonde de tout ce que j'aurais voulu vous dire en dernière instance : Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu au Père de vous donner le Royaume. Je voudrais écarter tout ce qu'il peut y avoir d'inquiétude et d'obscurité, pour vous laisser dans cette certitude - la certitude qui coûte précisément tout ce que nous avons dit, parce que ce n'est pas une certitude humaine, mais d'en-Haut.

Humainement, nous pouvons toujours nous demander si nous faisons partie du petit troupeau, et à ce plan il n'y a pas de réponse : mais Dieu nous offre une certitude qui n'est pas de ce monde, si nous voulons bien nous laisser faire et Lui permettre de nous introduire dans le "Nuage de l'inconnaissance". A ce moment-là, même la question de savoir si nous en sommes ne nous intéressera plus : nous serons dans une sécurité plus profonde que toute certitude - c'est cela l'espérance : une certitude du coeur.

C'est toujours le démon qui pose la question : "Comment sais-tu que tu fais partie du petit troupeau ?" Exactement au fond la question posée à Jeanne d'Arc... et la réponse est la même, c'est la confiance : "Si j'y suis, Dieu m'y garde, si je n'y suis, Dieu m'y mette !"

Je vous ai dit que notre confiance doit être assez profonde pour ne pas réclamer de garanties : que la certitude du coeur nous délivre du besoin des certitudes intellectuelles. Quand le démon nous souffle "Quelle garantie as-tu ?" et que nous répondons "Aucune ! mais je n'en ai pas besoin, je ne demande aucune garantie", c'est comme si nous lançions une flèche dans le coeur de Dieu : dès qu'Il entend cela, Il engouffre en nous le poids des grâces qu'Il n'arrive pas à répandre ailleurs.

Quand la Sainte-Vierge est apparue à Catherine Labouré, elle lui a montré les grâces sortant de ses mains sous forme de rayons - mais aussi les grâces qu'on ne reçoit pas, celles que les hommes ne pensent pas à demander. Je vous conseille de jouer à ce petit jeu de demander carrément et effrontément toutes les grâces que les autres ne pensent pas à demander, en insistant bien sur le fait que vous ne réclamez aucune garantie.

Je vous ai dit aussi que la pauvreté, c'était précisément de vivre sans garantie à tous les plans ; c'est de lâcher tout ce qui pourrait nous donner la moindre sécurité humaine. Alors on s'enfonce dans la sécurité des pauvres qui est la sécurité de la Sainte-Vierge, et on peut tout demander avec une audace absolument sans limites. Quand on n'y arrive pas, il faut au moins contempler cette sécurité dans le coeur de la Sainte-Vierge, qui n'a jamais eu de garanties et qui n'en a jamais voulu. Elle comprenait très bien que la moindre demande dans ce sens-là serait une insulte à Dieu : c'est toujours le vieil homme qui demande des garanties.

Or elle était dans la même obscurité que nous, l'obscurité de la foi (tandis que le Christ avait la Vision). A ce point de vue de la sécurité des pauvres qui n'ont même pas la certitude intellectuelle d'être sauvés, c'est Elle qui est notre modèle, et non pas Jésus-Christ. Pour toutes les difficultés qui viennent de l'obscurité de la foi, il faut donc recourir à Elle. C'est la seule créature qui ait fait confiance à Dieu à ce point-là : c'est pourquoi le monde avait besoin d'elle.

En particulier, sa présence était indispensable à la Pentecôte. Vous savez qu'aujourd'hui on fabrique des fours solaires : ce sont des miroirs paraboliques qui concentrent les rayons du soleil sur un foyer où l'on obtient facilement plus de trois mille degrés ; cela ne coûte que la construction. Eh bien, au moment de la Pentecôte, la Sainte-Vierge était ce miroir parabolique, les apôtres étant placés au centre, c'est-à-dire au Cénacle. L'exposition a duré neuf jours, et au bout de ce temps-là ils ont pris feu.

Marie n'est pas le Soleil, mais elle attirait les rayons du Soleil par sa confiance, aussi sûrement que le paratonnerre attire la foudre. Je vous l'ai dit et redit, l'Amour infini fait le siège de notre âme et nous avons peur de nous y jeter parce qu'Il est infini et qu'on s'y noie en perdant tout point d'appui : la Sainte-Vierge est l'inspiratrice de la confiance aveugle qui accomplit ce mouvement en perfection, dans une souplesse sans défaut.

Je vais donc encore essayer de vous parler de la Sainte-Vierge, pour vous rendre service : mais on ose à peine dire quelque chose, c'est tellement ridicule à côté de la réalité...

Dieu n'a rien conçu ni accompli sur la terre sans la Sainte-Vierge... et surtout pas Jésus-Christ. Le Christ et sa Mère constituent un mystère unique et inséparable... un peu comme les trois Personnes de la Sainte Trinité constituent un seul Dieu.

D'abord Ils constituent à eux seuls toute la perfection du genre humain : et ceci en deux Personnes, chacune avec un nom irremplaçable...

Chacun de nous au Ciel aura un nom unique inscrit sur le caillou blanc de l'Apocalypse, et que personne ne connaîtra si ce n'est celui qui le reçoit.

Quand on fabrique un instrument de musique, chaque élément contribue à lui donner un timbre particulier qui sera le sien. De même tout ce que nous faisons et subissons sur la terre fabrique en nous une certaine tonalité, un "timbre spirituel" qui sera le nôtre pour l'éternité. Il y a des chants qu'on ne peut pas faire entendre avant d'avoir traversé certaines épreuves. Nos paroles célestes seront le fruit de toute notre vie : par exemple Dieu nous amène au long des jours à dire un certain De Profundis que nous ne pourrions jamais chanter sans une longue préparation.

Chacune de ces Voix est faite pour entrer en relation avec les autres, pour "concerter" avec elles d'une manière plus ou moins étroite selon les prédestinations divines. Non seulement il y aura une multitude de Voix, mais la mélodie se renouvellera toujours, ce ne sera jamais la même tout en étant la même. Notre sensibilité a peur de l'immobilité du ciel, car la soif d'infini, au plan sensible, demande que ça bouge. Eh bien, pour bouger, ça bougera, beaucoup plus que sur la terre, et indéfiniment... dans l'éternité de Dieu : nous aurons le mouvement et la stabilité.

Peut-on dire que le son de l'âme du Christ et celui de la Sainte-Vierge contiennent à eux seuls toute la splendeur de la Jérusalem céleste ? En un sens oui, on peut dire que leur dialogue (qui est déjà trinitaire, puisque le Christ est le Verbe) exprime tout ce que les hommes peuvent dire à Dieu et se dire entre eux. Le Christ est le premier-né de toute créature, Il contient virtuellement toute la perfection des fruits de sa fécondité.

Mais justement, Il est destiné à produire des fruits éternels et Il ne peut pas être dit fécond sans ces fruits eux-mêmes. On pourrait dire sans doute que la Sainte-Vierge est le fruit par excellence qui assure la perfection de la fécondité du Christ. Ce serait vrai si elle-même n'était pas destinée à être féconde à son tour. Le dialogue de Jésus et Marie dit tout, mais il a besoin de nous pour surabonder en reflets infinis. C'est en ce sens qu'on peut dire avec S. Paul : nous achevons dans notre corps ce qui manque à la Passion du Christ... et à la Compassion de la Sainte-Vierge.

Vous voyez cependant que la plénitude du mystère du Christ s'accomplit dans la Sainte-Vierge d'une manière tout à fait spéciale. Peut-être vais-je trop loin, mais il me semble qu'à un certain point de vue (que je vais préciser) ce n'est pas le Christ seul qui contient tous les hommes, mais le Christ et sa Mère réunis.

Ce point de vue est celui de la causalité exemplaire ou du modèle. Aux autres points de vue le Christ n'a pas besoin de la Sainte-Vierge (le mérite, la satisfaction, la plénitude et la source de la grâce). Mais pour être le modèle de la vie humaine divinisée, Il a besoin d'être deux parce que c'est essentiel à la nature humaine : Il n'est pas bon que l'homme soit seul. La nature humaine ne peut pas manifester toute sa perfection dans un homme ou une femme seuls, la raison la plus profonde en étant que l'homme est déjà par nature un reflet de la vie trinitaire, ce qui suppose un dialogue et une distinction des personnes. Sans le dialogue avec un autre être humain, plus précisément avec une femme, le Christ ne peut pas expliciter toute la perfection et la splendeur de la nature humaine.

Le Christ est la source de toutes les grâces, spécialement de la plénitude offerte à la Sainte-Vierge. Mais la structure même de la plénitude de grâce offerte au Christ exige qu'elle se développe et se prolonge dans la grâce de Marie. Il y a une nuance maternelle dans le mystère du salut qui demande à être explicitée à travers ce que le Père Belon (un Mariste) appelle "La maternité sacerdotale de la Sainte-Vierge", dans un très beau petit livre que je vous recommande. Il montre comment le Verbe "doit" à la Sainte-Vierge d'être prêtre, puisqu'Il reçoit d'elle son humanité, sans laquelle Il ne pouvait pas être prêtre. Le Sang du Christ est le sang de la Sainte-Vierge et de nul autre... Elle a communiqué à son Fils, dit cet auteur, une sensibilite profondément féminine, précisément parce qu'Il n'a pas eu de père humain, sensibilité particulièrement réceptive à l'onction miséricordieuse du Saint-Esprit. Toute l'infirmité de sa nature, Jésus la doit à la Sainte-Vierge - et par conséquent la Passion.

Il y a entre l'âme du Christ et celle de sa Mère un jeu, une distinction, un dialogue analogue aux dialogues trinitaires. Tout cela roule autour du mystère "nature et personne". La même vie et la même grâce circulent à l'intérieur de Jésus et de Marie, mais avec une distinction personnelle qui les "oppose relativement" comme les Personnes divines.

De là un jeu, qui fascinait le Père Kolbe, entre l'Immaculée et les trois Personnes de la Sainte Trinité. Il y a par exemple un dialogue entre le Saint-Esprit et Marie. Ce dialogue ressemble à la procession du Saint-Esprit, c'est-à-dire à la fécondité d'un regard d'amour réciproque, ce qui est le sens profond et métaphysique de la maternité (par opposition à la paternité, fécondité spirituelle de l'intelligence, de l'artiste qui "conçoit" une oeuvre : il n'y a pas besoin d'être deux pour cela). A cause de la qualité originale de cette fécondité virginale (c'est la fécondité du dialogue d'amour entre Dieu et Marie), on dit qu'elle a conçu du Saint-Esprit : sa maternité n'est pas seulement physiologique mais spirituelle... et le fruit de cette maternité est le Verbe incarné.

Autrement dit, la distinction naturelle entre Jésus et Marie (distinction de la mère et du fils - de l'homme et de la femme) est prise en charge par la grâce qui transforme leur dialogue en un reflet des dialogues trinitaires :

1) Dans la mesure où Jésus est un homme, Il est la tête du genre humain et spécialement de Marie. Leur dialogue est un peu celui du Père et du Fils dans la Trinité.

2) En tant que le Christ est fils de Marie, celle-ci est épouse du Saint-Esprit, et Jésus est leur enfant.

Donc quand nous regardons le Christ ou la Sainte-Vierge, nous les regardons inséparablement l'un de l'autre, mais on peut être attiré plus ou moins, par nature ou par grâce, vers l'un ou l'autre (il en est de même pour la Trinité). Le Christ n'est pas formellement notre Mère, bien qu'Il ait toute la perfection de l'amour maternel : mais au point de vue du jeu des dialogues, c'est en regardant la Sainte-Vierge que l'on peut faire face à l'Esprit maternel du Christ, plus facilement qu'en regardant le Christ seul.

Toute grâce est désormais un prolongement du jeu d'amour entre le Christ et Marie : être sauvé, c'est être emporté dans leur dialogue trinitaire. Quand nous prions, nous pouvons regarder le Sauveur comme la Sainte-Vierge Le regardait (elle est sauvée comme nous, sauvée plus que nous). Mais nous pouvons aussi regarder la Sainte-Vierge comme Jésus la regardait : Voici ta Mère. Il y a là des nuances et des variétés infinies. Ainsi comprise, la "dévotion à la Sainte-Vierge" n'est plus seulement un moyen offert à notre faiblesse, c'est déjà une louange trinitaire.

Le courant d'amour qui unit les Trois nous emporte comme un bouchon sur la mer, ou si vous préférez comme un bateau, un tout petit bateau. Le bateau est emporté par le courant, donc il va aussi vite : à ce point de vue-là il est de niveau avec lui. D'autre part il est dépassé par le courant, il est perdu dans l'océan. Dans la mesure où l'amour de Dieu nous emporte et se communique à nous, nous lui parlons comme des fils, d'égal à égal : nous apprenons à l'aimer comme Il s'aime. Mais dans la mesure où ce même amour nous dépasse, nous sommes écrasés et perdus dans cet amour, nous apprenons à adorer.

Qu'est-ce qui est le plus grand, notre amour ou notre adoration ? Ni l'un ni l'autre : ce qui est le plus grand, c'est le courant qui nous emporte, autrement dit le Saint-Esprit. Le plus important, ce ne sont pas les effets de l'amour que Dieu a pour nous, c'est cet Amour même : mais cet Amour c'est nous, car au-delà de tous ses dons Il se donne Lui-même à nous, et nous incorpore dans la Trinité.

La Sainte-Vierge n'ajoute rien à la Trinité, aucune splendeur, aucune perfection, aucun amour : mais elle ajoute une personne nouvelle, regardant les Trois comme les Trois se regardent, avec la nuance originale de son visage propre, celui de la petitesse et de la pauvreté (c'est tout le sens du Magnificat).

Cela permet de répondre à l'objection la plus profonde qu'on peut opposer à la dévotion mariale : si la Sainte-Vierge n'est pas un pur miroir qui me mène à Dieu, elle fera écran entre Dieu et moi - si elle est un pur miroir, je l'aime à cause de sa vie divine, je ne m'arrête donc pas à sa personne, ce n'est plus vraiment une dévotion mariale.

Ainsi j'aime beaucoup mon ami Pierre, mais c'est surtout parce qu'il possède une très belle forêt où je vais me promener : c'est plutôt la forêt que j'aime. Et s'il est très intelligent ou musicien, c'est plutôt son intelligence ou la musique. Je ne dirais pas comme Montaigne disait de La Boétie : Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Je n'aime pas la Sainte-Vierge parce que c'est Elle, je l'aime comme un sacrement, comme le canal de la vie trinitaire où se trouvent les seules Personnes que j'aime.

Réponse.- Tout cela serait vrai s'il n'y avait pas les dialogues trinitaires et la structure dialoguante de la grâce. En regardant la personne de Marie, je regarde son dialogue avec Dieu, j'aime sa situation dans la Trinité : Elle est, si j'ose dire, la quatrième Personne de la Sainte Trinité (Marie de la Trinité)... c'est-à-dire exactement ce que nous devons tous devenir. Et comme, au plan trinitaire, la distinction des Personnes ne fait pas obstacle à leur unité, aimer la personne de Marie ne fait pas écran, au contraire, à l'amour des Trois.

A partir de là, chacun de nous a son chant et sa nuance particulière. Certains sentent que la Sainte-Vierge forme en eux le visage du Christ, ils se sentent fils de Marie. D'autres au contraire seront aimantés vers le visage du Christ à la manière dont Marie était fascinée par lui. Les uns regardent Marie avec le visage de Jésus - les autres Jésus avec le visage de Marie... tout cela n'étant qu'une nuance, car c'est leur dialogue même que nous aimons de toute façon, et à travers lui la vie trinitaire.

Telle est notre destinée éternelle : reproduire en nous telle nuance de l'amour entre Jésus et sa Mère, cette nuance qui sera notre Nom nouveau. Voilà ce que nous pouvons entrevoir de ce que Dieu réserve à ceux qui L'aiment...


[Retraite...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...]