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Extrait dun polycopié écrit en 1965
DIALOGUE SUR LE JANSENISME, LE PELAGIANISME, LES HERESIES EN GENERAL ET L'OECUMENISME
Les questions évoquées ici étant fort brûlantes, j'ai préféré rédiger cette note sous forme de dialogue, dans l'espoir de désamorcer sa vertu explosive. Les interlocuteurs de ce dialogue ne représentent pas une tendance déterminée, ce sont tous les trois des hommes de bonne volonté cherchant la vérité aussi sereinement que possible, se laissant guider docilement par la lumière de la raison et celle de la foi. Ce qui les distingue, c'est plutôt leur situation dans l'Eglise. Pierre est un paroissien de type classique, moyennement cultivé, raisonnablement engagé dans l'action catholique (je veux dire ni trop, ni trop peu), ouvert à toutes les dimensions de la foi et de la vie de l'Eglise. Thomas est un théologien et Jean un religieux contemplatif.
Pierre. Il est bien difficile, pour un Français, de s'y reconnaître en ce moment au milieu de tous les remous qui traversent l'Eglise. Jusqu'à une époque récente, on pouvait encore se contenter de lire Témoignage chrétien d'une part, la France catholique de l'autre, puiser dans le Monde et le Figaro des informations sur le Concile, espérer enfin trouver dans la Croix l'expression d'une opinion équilibrée reflétant assez fidèlement les tendances mêmes de la hiérarchie.
Jean. Il me semble que c'est encore un peu cela...
Pierre. Oui, mais le roman de Michel de Saint-Pierre intitulé Les Nouveaux Prêtres vient de m'ouvrir les yeux sur l'existence à l'intérieur de l'Eglise de France d'une virulente opposition "de droite" (je me demande d'ailleurs ce qu'il peut en être dans les autres pays...)
Thomas. Cela nous entraînerait trop loin d'en parler : il existe évidemment des tendances analogues ailleurs, souvent plus puissantes (par exemple en Espagne), mais de ce fait aussi moins agressives, moins torturées par une sorte de complexe de persécution.
J. J'ai entendu parler aussi d'un article de Jean Madiran, intitulé Les Chiens, qui compare la situation de ces hommes "de droite" (appelons-les ainsi provisoirement, faute de mieux), à celle des pires indésirables, traités comme "des chiens" par la majorité chrétienne de France, du moins celle qui compte et qui parle.
P. Voilà précisément ce que nous ne soupçonnions guère avant d'avoir lu Les Nouveaux Prêtres : l'existence même de Jean Madiran, celle de revues comme Itinéraires, Verbe et la Pensée catholique.
T. Il y en a d'autres encore...
P. Justement ! Jean Madiran et ses amis auraient pu longtemps protester qu'on les persécute sans que nous ayons le moindre soupçon de ce qui se passe, nous qui ne voyions guère l'opposition à l'esprit du Concile qu'à travers la figure a la fois solitaire et un peu terrifiante du Cardinal Ottaviani. Seulement, voilà : Michel de Saint-Pierre a raconté une histoire, alors tout le monde s'intéresse à ses débats avec l'Abbé Michonneau. S'il avait commencé par là, bien peu d'entre nous en auraient su quelque chose et la discussion ne serait pas sortie du cercle des spécialistes. Quelle que soit la valeur littéraire de son roman - dont je ne veux pas discuter - un roman est toujours un roman, c'est-à-dire plus passionnant que des articles de fond même polémiques.
T. En somme, les intégristes ont trouvé leur Pascal.
P. Toute proportion gardée évidemment. Ceci dit, nous voudrions bien y comprendre quelque chose, les excommunications réciproques dégageant en général plus de chaleur que de lumière selon l'expression consacrée. On avait chuchoté, vers la fin de la IIIème session, que le Saint-Père aurait légèrement freiné l'ardeur réformatrice du Concile par crainte d'une sorte de schisme entre la majorité et la minorité. Mais cette minorité, je vous le répète, me paraissait quantitativement insignifiante.
T. Et qualitativement ?
P. Qualitativement, nous pensions qu'elle s'expliquait par des limites psychologiques faciles à définir.
T. Et maintenant ?
P. Maintenant, je vous le répète, je ne sais plus... Je m'aperçois que c'est plus grave que je n'avais cru.
J. Quantitativement et qualitativement ?
P. Voilà. Quantitativement, j'ignore le nombre de ces opposants en France mais je découvre leur existence : si peu nombreux soient-ils, cela pose un problème. Qualitativement... eh bien, qualitativement aussi, je m'aperçois qu'il y a un problème - alors que vraiment je n'en soupçonnais pas.
J. Comment définiriez-vous ce problème ?
P. C'est très simple : qui a raison ? Ces gens s'écharpent si consciencieusement qu'il faut bien qu'il y ait de l'erreur quelque part... Me voilà privé, moi militant moyen, de cette vue confortable qui me représentait l'Eglise de France comme animée d'un esprit unique à la fois attaché à Dieu et ouvert au monde.
J. (doucement) L'esprit de Jean XXIII...
P. Exactement. Nous avions eu l'impression, à sa mort, d'une sorte d'aurore qui se levait sur le monde, l'aurore osions-nous croire de la lumière chrétienne, la première amorce de cette évangélisation universelle dont nous rêvions tous. Et voilà que nous découvrons un drame à l'intérieur même de l'Eglise et des chrétiens, un drame qui ne nous permet plus, semble-t-il, de nous laisser guider comme avant sans chercher à mettre en question l'orientation, que nous pensions pratiquement unanime, de l'Eglise ou des hommes d'Eglise.
J. L'esprit de Jean XXIII ne serait-il pas là encore la solution ?
P. Alors, l'esprit de Jean XXIII est plus profond et plus inaccessible que nous ne l'avions cru, s'il parvient à s'élever au-dessus d'une telle mêlée.
T. Vous avez raison de dire que cet esprit, qui est en vérité l'esprit du Christ...
J. Le Saint-Esprit...
T. Voilà ! L'erreur est de confondre la bonté de Jean XXIII avec une bonhomie facile qui serait à portée de main de tous les braves gens, pourvu qu'ils évitent la violence. Il y a plus de violence qu'on ne le croit dans la bonté de Jean XXIII, comme il y en a dans la bonté du Christ.
P. Alors, peut-être faut-il nous réjouir d'être ainsi arrachés à notre confort moral ?
T. Certainement ! La bagarre actuelle vous fait découvrir qu'au niveau où vous pensiez avoir la paix, c'est-à-dire celui des problèmes secondaires et mouvants, il n'y a pas de paix. La sérénité de Jean XXIII, comme celle du Christ, a connu des écartèlements dont nous voudrions bien être dispensés, mais sans lesquels nous ne serons pas acculés à descendre au niveau de profondeur (Duc in altum) où le Saint-Esprit veut nous entraîner.
P. En somme, l'esprit de Jean XXIII serait aussi exigeant qu'une vocation contemplative !
T. Constatez vous-même : le désir de lui être fidèle vous a entraîné à nous convoquer Jean et moi, à vous rapprocher par conséquent de cette lumière contemplative dont Jean nous offre le témoignage et dont j'essaie à mon plan de préciser le contenu.
P. Oui, mais en attendant d'être parvenu à de tels sommets, je voudrais bien savoir, je le répète, qui a raison.
T. Vous savez déjà qui a tort, c'est-à-dire tout le monde ou presque, tous ceux qui s'agitent et discutent en-deça de la paix du Christ.
J. En somme tous ceux qui ne sont pas des saints... ce qui est bien en effet la seule tristesse et le seul malheur.
P. Bon ! alors, si je vois des hommes qui se battent dans la rue et que je me demande qui a tort, il faut dire que ce sont tous les deux et moi avec, parce que je ne suis pas un saint moi non plus ?
T. (en souriant) Et moi aussi, bien entendu !
J. Je ne voudrais pas avoir l'air de rabâcher des banalités, mais c'est au fond notre faute si de telles vérités sont devenues des banalités. Aux yeux de Dieu nous sommes les premiers coupables de tout ce qui ne va pas dans le monde, dans la mesure exacte où nous résistons à la grâce.
P. Vous avez raison. Nous ne savons pas voir ces choses avec l'intensité prophétique d'un Dostoïevski : "chacun est coupable de tout pour tous...
J... et si tous les hommes le comprenaient, ce serait aussitôt le paradis sur terre". Mais c'est particulièrement vrai chez nous parce que Dieu nous a rendus conscients et que la moindre faute réelle d'un contemplatif (je ne parle pas des misères qui alimentent nos scrupules) pèse plus lourd dans la bataille que les innombrables fautes de ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.
P. Alors, évidemment, à ce niveau il n'y a plus de problèmes et nous pouvons clore la discussion par de saintes résolutions et la promesse de prier les uns pour les autres !
T. Pas du tout ! Il y a autre chose à faire et à dire. Le premier malheur est de ne pas être un saint, et il nous concerne tous. Le deuxième est de ne pas même comprendre que c'est le malheur, et de cela nous sommes déjà délivrés lorsque nous le reconnaissons sérieusement et acceptons de nous frapper la poitrine comme le publicain, mais pas pour rire. Ce simple effort serait déjà un grand pas vers l'apaisement et la réconciliation. Malheureusement, pour les hommes de gauche ce sont là en effet des banalités qui ne résolvent pas les vrais problèmes ; et pour les hommes de droite, c'est un principe qu'ils proclament in actu signato plus qu'ils ne le pratiquent in actu exercito...
J. Ne vous affolez pas ! ça veut dire tout simplement explicitement ou implicitement.
P. En théorie ou en pratique, quoi...
T. C'est cela. Et ce que je vous dis là me paraît aussi valable en ce qui concerne l'oecuménisme. Catholiques et protestants s'opposent au fond dans la mesure...
P. Doucement ! Je voulais vous parler des intégristes et vous nous embarquez chez les protestants.
T. Oui. Parce que la source du mal est la même : le refus de tous - catholiques, protestants, intégristes, progressistes - de se laisser écraser par la transcendance divine.
J. Ne croyez-vous pas que ces oppositions commencent à être dépassées ?
T. Je le crois et nous en reparlerons. Mais dépassées ou non, elles seront remplacées par d'autres tant que nous n'accepterons pas cet écrasement.
P. Vous êtes exigeant et finalement un peu décourageant. J'avoue pour ma part être en effet plus à l'aise au niveau de ce que vous appelez les problèmes secondaires et mouvants qu'à celui des réalités spirituelles. Est-ce une raison pour m'interdire de réfléchir à ces questions d'Eglise ?
J. Il est normal qu'à l'heure de la promotion du laïcat les fidèles soient initiés à des problèmes difficiles de prudence pastorale et fassent connaître à leur tour ce qu'ils en pensent. L'écartèlement dont vous avez parlé à propos de Jean XXIII était autrefois l'apanage des évêques et des prêtres, la charité obligeant à tenir compte de l'état des esprits et des coeurs à tel moment et en tel lieu. Les pasteurs ayant le devoir de conduire les hommes à leur fin, sont obligés d'affronter des problèmes d'ordre pratique, prudentiel et pour tout dire politique au grand sens du mot. Vous ne pouvez pas empêcher que les chrétiens de ce temps soient initiés à ces grandes questions.
T. Malheureusement, si la connaissance de ces problèmes concerne bien les chrétiens adultes, ce n'est pas elle qui fait les chrétiens adultes, mais celle des réalités éternelles, au-delà de toute prudence et de toute politique. Les chrétiens sont initiés à la prudence du serpent avant d'avoir retrouvé la simplicité de la colombe.
J. Les prêtres aussi, parfois...
T. J'en conviens. Mais à partir de là la pente est quasi fatale qui conduit la plupart à se noyer presque voluptueusement dans des discussions interminables qui sont au combat de l'Evangile ce que sont à la guerre les discussions du Café du Commerce.
J. Attention ! Vous commencez à être injuste et a déchoir des sommets spirituels !
T. C'est vrai, je vous en donne acte, et me voici responsable à ma manière de prolonger la division. Il est tout de même navrant que ces préoccupations de politique ecclésiale non seulement dérobent à la plupart les vraies questions mais se substituent à elles, en sorte qu'ils deviennent incapables de formuler les problèmes doctrinaux en d'autres termes que politiques : l'Eglise doit-elle avancer ou reculer, s'ouvrir ou se fermer, être de son siècle ou contre son siècle, etc... Les esprits passionnés et sommaires se précipitent avec violence vers l'un ou l'autre des deux pôles (peu importe lequel). Les esprits pondérés et nuancés essaient de doser savamment le crédit que l'on peut accorder à chacune de ces "tendances", donnant ainsi l'impression de planer au-dessus de la mêlée dans une sagesse supérieure. Mais si la vraie sagesse amène souvent dans la pratique à promouvoir des solutions de compromis, elle le fait sous une lumière intransigeante de miséricorde et de vérité qui ne doit rien à l'instinct du compromis et à laquelle on ne parvient pas à force de dosages subtils ; c'est au contraire seulement lorsqu'on est parvenu à ce sommet de sagesse contemplative avec tout l'absolu qu'elle comporte que l'on peut être enfin un pasteur miséricordieux : ce pourquoi l'épiscopat, d'après St-Thomas, est un état de perfection.
J... lequel réclame la douceur autant que la violence de l'absolu. Voyez par exemple comment St-Paul se montre capable de promouvoir ce que vous appelleriez une solution de compromis dans la question des viandes immolées aux idoles. Il reconnaît qu'au fond la chose est sans importance ("Ce n'est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n'en mangeons pas, nous n'avons rien de moins ; et si nous en mangeons, nous n'avons rien de plus"). Mais par égard pour les autres, donc par "prudence pastorale et quasi politique", il conseille de s'en abstenir : "Mais prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute. Si en effet quelqu'un te voit, toi qui as la science, attablé dans un temple d'idoles, sa conscience à lui qui est faible ne va-t-elle pas se croire autorisée à manger des viandes immolées aux idoles ? Et ta science alors va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort ! En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible, c'est contre le Christ que vous péchez. C'est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon frère".
T. Voici un excellent exemple et qui confirme ce que précisément j'essaie d'expliquer. Le "compromis" adopté par St-Paul n'est pas une atténuation du caractère absolu des principes qu'il proclame. La liberté qu'il enseigne à l'égard des aliments n'est pas diminuée, elle est totale, il n'en retranche rien. Il ne dit pas comme beaucoup : n'exagérons pas ! soyons libres dans une certaine mesure. Mais cet absolu de la liberté rencontre dans son exercice un absolu plus absolu encore, celui de la charité avec toutes ses délicatesses : alors, c'est encore avec la violence de Dieu qu'il nous demande cette délicatesse. Je reconnais que les intégristes ont compris l'absolu de la vérité mais ils ne semblent pas avoir compris (in actu exercito !) l'absolu plus élevé des délicatesses de la charité et ils n'acceptent guère pratiquement de se laisser dévorer par cette charité pour lui permettre d'éteindre la virulence beaucoup trop humaine de leur zèle. Je crains seulement que chez les clercs "modérés" dont je parlais, on ne baptise "charité" une atténuation du tranchant de la parole de Dieu qui débouche facilement dans l'indifférence et qui par conséquent est bien loin de la douceur surnaturelle que le Saint-Esprit nous inflige à travers la blessure du Combat de Jacob. On remplace volontiers cette douceur redoutable par une douceur toute humaine avec laquelle on se protège de l'absolu, offrant ainsi aux hommes cette caricature de l'onction du Saint-Esprit qui s'appelle l'onction ecclésiastique...
P. Stop ! Cette fois, c'est moi qui fait "tilt" ! J'ai souffert trop souvent de l'onction ecclésiastique pour ne pas craindre, si vous continuez, de descendre à mon tour très loin de la sérénité des cimes. Mais je reconnais qu'on a pris l'habitude de confondre ce que vous appelez la sagesse avec les compromis qui en sont le fruit très inférieur, et cette confusion a des conséquences catastrophiques. Les esprits timorés ou ceux qui recherchent plus ou moins confortablement la réussite humaine, apprécient d'instinct et s'attachent obstinément, parfois aveuglément, à toutes les solutions dites "d'équilibre". Les violents, les jeunes, les enthousiastes répudient toute sagesse et se lancent éperdument dans l'aventure.
T. Le pire étant d'ailleurs qu'ils arrivent à s'entendre sur la base de cette diversité même : aux jeunes la violence et la vie, aux vieux la sagesse et la mort...
P. "S'accepter différents et se vouloir complémentaires..."
T. C'est cela. On ne peut rêver un emploi plus pernicieux de cette formule, excellente en soi, mais qui porte sur les particularités individuelles de chacun...
J. Le caillou blanc !
T.... et non sur la Lumière qui doit orienter notre vie. Se résigner à ne jamais surmonter les divergences à ce niveau n'est pas encourager l'oecuménisme mais tuer l'oecuménisme. En fait, c'est l'existence d'un tel niveau de profondeur que la plupart ne soupçonnent pas : et parmi ceux qui le soupçonnent, bien peu ont le courage de "tout quitter pour le suivre", de quitter le plan où les oppositions sont en effet inévitables et les discussions sans fin, pour affronter vraiment les réalités difficiles qui, si elles étaient comprises, réconcilieraient aisément les esprits et les coeurs dans l'unité implacable et douce du Saint-Esprit.
P. Eh bien, demandons à Jean de nous aider à demeurer à ce plan, conscients de l'austérité qu'il exige, et comptant sur lui pour nous empêcher de tomber dans un bavardage superficiel ou dans l'agressivité.
J. Mais conscients aussi de la paix sans fissure et sans ombre que cette profondeur apporte avec elle, de la libération qu'elle accomplit en nous et qui est la libération de nous-mêmes, la libération de notre point de vue impur et pesant.
P. Ceci dit et entendu avec recueillement, je voudrais bien que Thomas se décide enfin à éclairer un peu notre lanterne.
T. Il faut remonter loin, très loin, tellement loin que nous aurons du mal à nous arrêter et à fixer des limites à notre sujet d'entretien... je m'en excuse d'avance auprès de Pierre.
Partons d'une remarque très simple mais indiscutable : le jansénisme a répandu en France jusqu'au vingtième siècle un esprit de crainte beaucoup plus paralysant et redoutable que celui qu'on prête à la religion de l'Ancienne Alliance quand on la présente comme une religion de crainte. La réaction actuelle contre cette crainte et ce jansénisme est très forte, c'est un raz-de-marée parti surtout de France et qui s'étend progressivement sur l'Eglise entière. Je ne doute absolument pas que dans sa substance ce courant vienne du Saint-Esprit, puisqu'il combat en effet des déviations très réelles, très anciennes et très graves. Or ce raz-de-marée est l'une des sources profondes de Vatican II et définit assez bien l'esprit de l'aggiornamento attendu par beaucoup. Il est certain qu'il se heurte à un contre-courant assez puissant pour faire craindre une sorte de schisme à l'intérieur de l'Eglise. La prudence des pasteurs - et du Pasteur suprême - en face de tout cela se comprend donc aisément. Comme je vous le disais, la charité pastorale oblige à tenir compte de l'état des esprits et des coeurs a tel moment et en tel lieu. Mais ici, dans nos entretiens, nous pouvons heureusement nous libérer de toute considération de prudence pour établir le jugement doctrinal que nous avons à porter. Il nous importe peu en ce moment de savoir si le souffle libérateur qui soulève l'Eglise compromet tel équilibre ou heurte telle mentalité dont la charité doit tenir compte, mais seulement de savoir s'il est vrai, autrement dit s'il est vraiment libérateur : "La Vérité vous délivrera".
Pour être vraiment libérateur, ce courant ne doit pas nous affranchir du jansénisme pour nous faire tomber dans une autre maladie, apparemment très différente mais issue au fond du même poison, que nous aurons à définir. N'oublions pas que le jansénisme est en effet une tristesse avant d'être une doctrine, un vice du coeur plus ou moins entretenu par le démon, lequel trouve plus d'avantage à le maintenir dans les marécages du subconscient qu'à l'exposer en pleine lumière sous la forme d'une doctrine implacable.
J. Là, vous m'étonnez un peu. Ne dit-on pas qu'il est normal de se tromper pourvu qu'on ne se durcisse pas dans l'entêtement d'une révolte ouverte : errare humanum est, perseverare diabolicum est. Je ne crois donc pas que le diable trouve son compte dans l'hérésie tant qu'elle ne se manifeste pas au grand jour, la tête haute.
T. Nos informations sur la "tactique du diable" sont évidemment limitées et toujours sujettes à caution, malgré l'excellent livre de Lewis qui nous ouvre à leur sujet des horizons fort intéressants...
P.... et qui dit justement que "le chemin le plus sûr pour l'enfer, c'est la pente douce, agréable aux pieds, sans virages brusques, sans pierres millières, sans poteaux indicateurs".
T. J'en suis persuadé. Lorsque la crise éclate, le démon se manifeste avec évidence à travers le perseverare de la révolte. Malgré tout, de telles batailles ne peuvent avoir pour issue que la dissipation des ténèbres dans la clarté du soleil : je ne crois donc pas (autant que je peux me mettre à sa place) que Satan soit tellement pressé de la faire éclater. Sauf en enfer (où elles coexistent à l'état virulent en se déchirant par leurs contradictions réciproques), les hérésies ne se maintiennent qu'en demeurant clandestines : après une période d'incubation où l'ivraie empoisonne secrètement le bon grain, elles éclatent au cours d'une crise violente qui ne peut durer comme telle.
P. Le protestantisme a pourtant réussi !
J. Et l'arianisme a failli réussir.
T. Ce sont deux cas très différents. Si l'arianisme avait "réussi", c'était effectivement la mort du christianisme : en ce sens-là bien sûr, les hérésies pourraient théoriquement réussir et aboutir à une apostasie générale qui serait un prélude de l'enfer. Seulement c'est impossible (sauf peut-être à la fin des temps : "Le Fils de l'homme, quand Il reviendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ?") à cause de l'assistance du Saint-Esprit.
Quant au protestantisme - nous voilà ramenés à l'oecuménisme et puisque j'y suis, j'y reste ! - je vous étonnerai peut-être en vous disant qu'à mon avis il a pratiquement cessé d'exister en tant qu'hérésie pour se prolonger essentiellement en tant que schisme. Non qu'il n'y ait des erreurs - et graves - en circulation parmi les protestants. Mais si je laisse de côté les aberrations parfois délirantes qui prolifèrent parmi les sectes et que la grande tradition protestante est la première à condamner, je ne crois pas que les "hérésies" qui ont cours actuellement chez les protestants soient essentiellement différentes de celles qui rongent plus ou moins secrètement l'esprit des catholiques : la théologie libérale elle-même ne fait qu'aller jusqu'au bout de certaines tendances bien vivantes dans l'esprit de plusieurs de nos théologiens... bien vivantes mais clandestines, comme je vais vous l'expliquer.
J. Vous parlez de la grande tradition protestante, mais j'avais l'impression que cette tradition était d'une telle diversité qu'on pouvait difficilement lui accorder d'autre unité que celle d'un "état d'esprit" plus facile à décrire en termes de psychologie religieuse que de théologie proprement dite...
T... relevant par conséquent du subconscient plus que de la conscience claire, sauf en ce qui concerne son opposition à Rome, ce qui montre bien que nous avons désormais affaire à un schisme plutôt qu'à une hérésie. Je maintiens pourtant qu'il y a une grande tradition protestante, qui essaie de rester profondément fidèle à l'Evangile et se rapproche de la grande tradition romaine plus que les protestants ne l'imaginent eux-mêmes (il faut des hommes comme Lewis pour s'en apercevoir et nous en faire prendre conscience), aveuglés comme ils le sont par leur opposition affective et irrationnelle à Rome.
J. Cette "étrangeté" que le Père Congar dénonce entre l'Orient et l'Occident ?
T. Oui, et cette "étrangeté" aussi de Rome à l'égard du protestantisme : tout cela devrait être psychanalysé de part et d'autre avec une lucidité impitoyable pour que le dialogue tant souhaité cesse enfin d'être un dialogue de sourds. On s'apercevrait alors que la géographie des séparations officielles ne coïncide pas du tout avec celles des oppositions réelles et profondes. La ligne de partage des eaux, au point de vue doctrinal, traverse aujourd'hui de part en part les catholiques et les protestants pour les regrouper et les diviser selon d'autres lignes de force que celles qui apparaissent au grand jour. Je me rappelle tel entretien entre catholiques et protestants où la moitié des catholiques et la moitié des protestants faisaient bloc, sur des questions religieuses, contre l'autre moitié des uns et des autres.
P. De sorte qu'à vos yeux une bonne part des catholiques romains risquent d'être aussi "hérétiques" que les protestants ?
T. Non seulement une bonne part, mais finalement nous tous, plus ou moins, à notre insu. Le véritable esprit oecuménique ne consiste pas à proclamer aimablement et diplomatiquement que tout le monde a raison - ou du moins "quelque raison" de penser ce qu'il pense - mais à proclamer humblement que tout le monde a tort, que tout le monde pèche, que tout le monde se trompe, avant-même de savoir exactement comment et en quels points : de chercher par conséquent à définir chacun, sous la lumière de l'Esprit et dans la supplication, en quoi nous nous trompons.
P. Vous en diriez autant pour les intégristes et les progressistes ?
T. Certainement. Les intégristes défendent certains principes auxquels je crois, comme les catholiques défendent les dogmes auxquels nous croyons tous. Mais les catholiques et les intégristes commettent la grande erreur de s'imaginer qu'à cause de leurs dogmes et de leurs principes, ils ne peuvent se tromper ni être hérétiques, du moins en ce qui les oppose aux protestants (ou aux progressistes). Si l'on comprend que les hérésies, comme des oiseaux de nuit, préfèrent les ténèbres de la clandestinité à l'explicitation lucide, que leur régime normal est l'inconscience et qu'elles ne s'affirment avec clarté que sous la pression de circonstances exceptionnelles qui leur font violence, on pourra soupçonner qu'à l'abri des dogmes et malgré eux, de véritables hérésies peuvent incuber en permanence dans le coeur des catholiques et même des théologiens... que ces crypto-hérésies peuvent jouer un rôle pernicieux dans l'opposition, ou le dialogue, ou l'absence de dialogue, à l'égard de ceux qu'on appelle nos frères séparés.
J. Ce qui manque le plus, au fond, de part et d'autre, ce qu'il faudrait surtout demander au Saint-Esprit lorsque nous prions pour l'Unité, c'est le courage d'affronter la lumière qui seule peut nous montrer pourquoi, aux yeux de Dieu, nous sommes séparés.
T. Oui. Nous sommes séparés parce que nous sommes pécheurs, mais nous ne savons ni les uns ni les autres ce que cela veut dire, et le jour où nous le saurons la question sera résolue immédiatement. Je reprendrai ici une fois de plus des paroles de Lewis dans son Introduction au Problème de la Souffrance : "Celui qui est le plus fidèle à vivre la vie chrétienne dans sa propre confession, est spirituellement le plus proche de ceux qui ne relèvent pas de la même obédience ; car la géographie du monde spirituel est très différente de celle du monde physique. En ce dernier les pays se touchent par leurs frontières, dans le premier ils se touchent par leur centre. C'est le tiède et l'indifférent dans chaque région qui sont les plus éloignés de toute autre contrée".
Il est ridicule de dire : les protestants se séparent de nous parce qu'ils refusent le dogme - ou : les catholiques se séparent de nous parce qu'ils se cramponnent à leurs dogmes, la question est bien au-delà : pourquoi les uns veulent-ils le dogme et pourquoi les autres le refusent-ils ? Une psychanalyse complète de ce double mouvement supposerait l'étude préalable (que je ne veux pas infliger à Pierre, mais à laquelle je l'invite à s'initier) des trois voies que le pseudo-Denys appelle voies d'affirmation, de négation et d'éminence. On pourrait comprendre alors que le dogme est une voie d'accès authentique (la seule humainement possible) à la Révélation divine, à condition de s'en servir pour déboucher dans la voie d'éminence, c'est-à-dire bien au-delà du dogme lui-même. Le mouvement par lequel on s'attache au dogme est donc authentique lui aussi dans la mesure où l'on y voit une nécessité de la condition humaine, acceptée humblement dans le désir de dépasser la condition humaine et les formulations dogmatiques elles-mêmes, pour s'élever à la contemplation de ce que St-Thomas appelle la Res, la Réalité qui dépasse tous nos concepts. Ce même attachement nous écarte au contraire de la Vérité transcendante et devient secrètement hérétique dans la mesure où l'on se complaît paresseusement dans l'illusion de posséder cette vérité comme on possède son porte-monnaie : tel est le "sommeil dogmatique" dont Kant s'est réveillé un beau jour pour tomber dans des aberrations catastrophiques dont l'Occident ne s'est pas encore relevé, mais dont tout le ressort consiste dans une opposition à un dogmatisme tout aussi aberrant, par son inconscience à l'égard de la Transcendance même qu'il proclame.
P. Je ne suis pas sûr de bien vous suivre...
T. Il y faudrait, je le reconnais, une initiation à la dialectique des trois voies dont je vous parlais tout à l'heure. Elle vous permettrait de comprendre que le dogmatisme doit passer par la "voie négative" - c'est-à-dire une sorte de négation du dogme - s'il veut retrouver celui-ci transfiguré dans la voie d'éminence. Le refus des protestants à l'égard du dogme est donc à son tour authentique dans la mesure où il est le pressentiment de la voie négative. Le venin de l'attitude protestante - ou moderniste, ou progressiste - est donc moins son opposition officielle à la voie d'affirmation, que dans son refus secret et lui-même paresseux de la voie d'éminence.
Vous m'avez dit tout à l'heure que l'opposition intégristes-modernistes paraît de plus en plus dépassée. Mais dans sa substance elle est permanente et date des débuts de l'Eglise : les chrétiens s'opposeront toujours tant qu'ils n'auront pas réellement - et quelles que soient leurs affirmations de part et d'autre - l'amour efficace de la Transcendance divine. Aucun dialogue, aucune bonne volonté, aucune charité même ne remplacera, pour l'accomplissement de l'Unité exigée par le Christ ("Qu'ils soient un comme nous sommes Un"), l'amour dévorant de cette Lumière immaculée dont le premier fruit sera de nous fermer la bouche à tous dans la conscience de ne rien comprendre à Dieu, les uns avec leurs dogmes, les autres avec leur refus des dogmes. Alors seulement, du plus profond de ce silence réciproque et de cette confusion réciproque, pourra s'élever peut-être enfin le dialogue doux et humble de coeur au sein duquel les catholiques accepteront sans pharisaïsme de voir les protestants reculer devant leurs dogmes (auxquels ils tiendront humblement cependant) et les protestants d'entendre les catholiques proposer leurs dogmes sans se boucher les oreilles aussitôt avec une horreur non moins pharisaïque.
J. Les progressistes ne refusent pas le dogme...
T. Non, mais ils ont tendance a en arrondir les angles le plus possible, tandis que les intégristes cherchent au contraire à en aiguiser le tranchant. Ce sont de ces allergies antagonistes qui opposent les deux camps avant même qu'ils n'aient ouvert la bouche. Les discussions n'y changeront rien tant que chacun n'aura pas subi ce que vous me permettrez d'appeler une "cure de transcendance".
J. En somme la nuit de l'esprit...
T. Finalement c'est cela. Mais vous n'ignorez pas, vous qui avez l'expérience de la vie spirituelle, que la purification passive repose sur la purification active qu'elle consacre et consomme. Il y a donc un effort à faire pour nettoyer nos idées au contact de la lumière divine, à l'aide du triple instrument du sens commun, de la foi et des dons du Saint-Esprit.
J. Une sorte d'autocritique transcendantale...
T. Si vous voulez. Ou, pour rester dans une perspective plus chrétienne, une application à l'examen de conscience de la dialectique des trois voies. Par exemple, les modernistes sont effarés par l'orgueil des intégristes qui prétendent détenir la vérité absolue.
P. Les protestants aussi voient un orgueil de ce genre à la base du dogmatisme des catholiques.
T. Bon. Du côté des doctrinaires, on a l'impression au contraire d'avoir l'humilité de se soumettre à la Vérité. Ils dénonceront alors l'orgueil de l'homme moderne construisant la tour de Babel, toujours à l'affût d'une philosophie nouvelle, d'une théologie nouvelle, enivré par la marche de l'histoire, fasciné par "l'en avant" du genre humain plutôt que par son agenouillement. De ce point de vue-là ils seront très frappés par l'harmonie entre une telle attitude et la doctrine marxiste, où il leur semble qu'elle soit plus à l'aise que dans la doctrine chrétienne. Un tel orgueil leur paraîtra la source de tous les maux et ils demanderont à l'homme de se convertir au fond de son coeur avant de construire le monde.
Ces remarques paraîtront banales, superficielles et injustes aux hommes de gauche ; ils affirmeront très compatibles l'enthousiasme pour les valeurs humaines et l'humilité individuelle. Lorsque Jaspers, dans un ouvrage récent sur les dangers de la guerre atomique, lance un appel à la conversion de chacun, lorsqu'il affirme que chaque injustice individuelle fait partie d'un dynamisme orientant l'humanité vers la guerre et que chaque renoncement obscur nous détourne au contraire de cette catastrophe, un journaliste a manifesté sa déception qu'un philosophe aussi éminent ne trouve rien de plus profond a proposer que la morale du Sinaï... comme si Platon, Nietzsche et Marx n'avaient pas passé par là ! A quoi Jaspers pourrait répondre que le génie de Nietzsche et de Marx ne les a pas préservés de l'orgueil en question, et que cet orgueil a pu rapprocher les hommes de la guerre atomique beaucoup plus profondément que les calculs d'Oppenheimer.
P. En somme, vous donnez raison aux doctrinaires qui condamnent l'orgueil de l'homme moderne.
T. A cette nuance près qu'ils sont orgueilleux de leur côté, non seulement dans le secret de leur coeur mais dans leur attitude doctrinaire elle-même. L'orgueil est chose plus subtile qu'on ne croit et il convient de lui appliquer la dialectique des trois voies. Les accusations réciproques que se lancent les intégristes et les modernistes (ou certains catholiques et certains protestants) sont injustes et ne font pas mouche, parce qu'elles se situent au niveau de la voie d'affirmation. Il est alors facile à l'adversaire de montrer qu'on a tracé de lui une caricature, et qu'il n'est pas du tout "comme ça". Malheureusement, à un niveau plus profond, agenouillé devant la vérité, il découvrirait que l'accusation est quand même vraie, d'une vérité beaucoup plus déchirante que l'accusateur lui-même ne le soupçonne.
J. Cela me fait penser à Thérèse d'Avila se plaignant auprès du Christ d'être réprimandée à tort par son directeur, et qui recevait alors, dit-elle, la vraie réprimande.
T. Bien sûr ! celle de la voie d'éminence, que les hommes sont trop grossiers et trop coupables eux-mêmes pour pouvoir nous infliger, et qui relève de ce juge infini que nous portons selon Max Scheler, au fond de notre conscience, plus impitoyable que tous les juges extérieurs. A ce niveau-là, on verra que l'orgueil compromet en effet de façon terriblement grave l'effort substantiellement sain du genre humain pour développer au maximum les richesses matérielles et les valeurs spirituelles dont le monde est porteur... mais le même orgueil, en fin de compte, corrompt pratiquement la loyauté doctrinale des intégristes et les entraîne inévitablement à détruire le bon grain (c'est-à-dire les intentions réellement généreuses des hommes de gauche) en voulant détruire l'ivraie (l'orgueil secret qui les anime).
P. Avec tout cela, comment voulez-vous en sortir ?
T. En priant, bien entendu, et c'est pourquoi Jean est parmi nous : pour nous apprendre à prier... En essayant ensuite, dans le climat de prière que sa présence nous permet de garder, d'amorcer quelque peu "l'autocritique transcendantale" qui essaie de relever au fond, autant que possible, de la lumière du jugement dernier.
P. Rien que ça !
T. Eh oui ! Mais voyez comme tout a deux faces. D'un côté, la présomption d'anticiper si peu que ce soit sur le jugement dernier semble une folie. De l'autre, l'humilité absolue ne consiste-t-elle pas a proclamer qu'aucun jugement n'est valable en dehors de celui-là ? Examiner sa conscience devant Dieu, c'est essayer de nous découvrir tels que Dieu nous voit et nous verra toujours, car Il ne change pas. Si nous avons l'audace de demander la lumière du Saint-Esprit, nous demandons par là-même la lumière du jugement dernier pour autant que nous pouvons la recevoir sur la terre, c'est-à-dire très peu... mais cette petite graine est la seule portion de vérité absolue que nous puissions atteindre, la seule chose qui vaut la peine d'être recherchée.
J. Mais ne risquez-vous pas, avec de telles prétentions, de mêler vos conceptions humaines à la petite étincelle de lumière divine qui vous sera donnée, de l'étouffer ainsi sous vos propres idées et de les canoniser fanatiquement au nom de la transcendance dont vous aviez l'amour au départ ?
T. Tel est bien en effet le danger qui guette les intégristes. Mais celui qui guette les modernistes n'est pas moins grave : "pour éviter l'orgueil des intégristes, renonçons, disent-ils, à la Vérité absolue, ne cherchons pas la petite étincelle".
P. Alors, quelle est la solution ?
T. La solution, c'est de chercher la Vérité - et la vérité du jugement dernier - avec la confiance absolue de la recevoir en permanence et la certitude non moins absolue de la trahir en permanence : ce qui donnera à notre recherche toute sa gravité en même temps que toute sa souplesse et son humilité.
P. Bon ! Alors, allons-y !
T. Au commencement, donc, était l'Orgueil - au commencement de tous les maux, bien entendu. Et sur ce point, les hommes de gauche ont grand tort de faire la petite bouche ou de lever les yeux au ciel d'un air excédé par la chute monotone des vérités premières et pieuses. Encore une fois, il faudrait comprendre cela au niveau de la voie d'éminence, et je reconnais que ce ne sera vraiment fait qu'au jugement dernier, mais la prière authentique peut déjà nous aider à le saisir assez profondément pour que ce ne soient pas des mots.
Le seul orgueil vraiment grave est intellectuel et spirituel, c'est le plus difficile à voir, le plus implacable et le plus sournois. Ce n'est pourtant pas, heureusement, un orgueil angélique : il est chez nous très peu lucide et facilement victime de l'imagination. Nous le chercherons cependant dans ses manifestations les plus élevées qui sont en même temps les plus graves : celles que St-Augustin appelle "corrompre les oeuvres bonnes pour les faire périr".
Son fruit le plus visible et le plus grossier se nomme le pharisaïsme. Notez qu'un tel fruit suppose la révélation de la Loi, c'est pourquoi il ne se rencontre que chez les Juifs et chez les chrétiens. Les philosophes ont pu connaître l'orgueil de la vertu, les hommes de tous temps et les prêtres de toutes les religions l'orgueil des castes - l'orgueil pharisaïque, lui, s'appuie sur la lumière plus élevée du Sinaï.
Le Christ étant venu perfectionner notre connaissance de la Loi, le pharisaïsme chrétien présentera une variété de visages plus grande que le pharisaïsme juif, et certains de ces visages sont fort subtils. Au niveau le plus bas, nous trouverons évidemment peu de différence entre l'étroitesse rigide des bien-pensants et celle des scribes qui "lient de lourdes charges et les mettent sur les épaules des hommes, mais ne consentent pas à les remuer du bout du doigt". La morale chrétienne ne peut s'approfondir et s'affiner sans que tombe la bêtise hypocrite qui donne au pharisaïsme son visage le plus odieux : est-ce à dire que pour autant il disparaisse tout à fait ? j'ai bien peur que non.
Voyons d'abord ce que j'appellerai le pharisaïsme optimiste et bon enfant. Les hommes de ce type viseront surtout à élargir la morale, ils rechercheront en elle un épanouissement de l'homme et deviendront parfois allergiques à tout ce qui peut évoquer contrainte, soumission, tristesse d'avoir péché. Forts de l'appui d'une certaine médecine, ils suspecteront de morbidité la notion même de péché. Naturellement, les perspectives de la justice vindicative et de l'enfer leur paraîtront indignes de Dieu, incompatibles avec l'Evangile et la bonté du Christ...
J. Lequel en parle pourtant explicitement plus de quinze fois.
T. Oui. Je pourrais encore allonger ce portrait, les exemples abondent trop pour qu'il suffise de vous y renvoyer. Naturellement vous trouverez dans cette tendance toutes les nuances "politiques" possibles, depuis ceux qui n'hésiteront pas à tomber matériellement dans l'hérésie.
P. Vous pensez à ceux qui proclament que l'enfer n'existe pas ou qu'il n'y a personne dedans ?
T. Par exemple. Ils ne songent pas d'ailleurs à s'insurger contre l'enseignement de l'Eglise - ce qui serait l'hérésie formelle - ils sont sincèrement convaincus que l'Eglise ne peut pas, au fond, enseigner de telles choses, qu'elle évolue infailliblement vers d'autres perspectives... et il faut avouer que certains prêtres les aident à s'enraciner dans cette conviction.
J.. On en trouve qui vont jusque là ?
T. Oui... dans le privé : beaucoup laissent entendre à mots plus ou moins couverts que pratiquement tout le monde sera sauvé. Souvent on se contente de dire qu'il ne faut pas "insister" sur l'enfer, ce qui permet de le traiter par prétérition sous prétexte d'éviter les excès d'une certaine prédication terrorisante du dix-neuvième siècle. Nombre de ces pasteurs ont une foi parfaitement droite pour leur propre compte... mais ils ferment les yeux sur la déviation profonde qui s'instaure à ce sujet dans l'esprit des fidèles à force de ne jamais entendre parler du danger que nous courons. Ces prédicateurs sont incapables de présenter la Révélation sous un autre aspect que celui où elle peut stimuler l'enthousiasme devant l'épanouissement naturel de l'homme... ils enseigneront tous les dogmes dans cet esprit, sans jamais en nier aucun (pas même l'enfer) mais en refusant obstinément d'employer la moindre expression qui pourrait troubler cet enthousiasme en éveillant le pressentiment d'autre chose et l'inquiétude de le perdre.
J. Un prêtre assez engagé dans l'évangélisation du monde ouvrier m'a dit une fois que le pape pourrait fort bien publier une encyclique sur l'enfer. Si les choses en sont au point que vous dites, ce ne serait peut-être pas inutile.
T. Je serais tenté de vous répondre : ils ont Moïse et les Prophètes - et beaucoup plus encore, l'Evangile. S'ils n'écoutent pas l'Evangile, même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, ils ne seront pas persuadés. Encore bien moins si le pape prend la parole...
P. C'est du coup qu'on risquerait une sorte de schisme !
T. Voilà un aveu qui en dit long et qui montre la profondeur et l'étendue de ce refus secret de la Parole de Dieu. Il n'y a rien à faire contre une telle obstination, les démentis de l'Eglise glisseront sur elle sans l'entamer : tels sont pour l'hérésie les bienfaits de la clandestinité, elle plie mais ne rompt pas.
P. Je comprends mieux maintenant ce que vous vouliez dire à propos de la grande tradition protestante qui, sur des points comme celui-ci, peut se montrer pratiquement plus fidèle à l'Evangile que la tradition tout humaine en vigueur dans l'enseignement courant du catholicisme français.
J. J'ai particulièrement été frappé de voir un protestant comme Crespy détecter chez Teilhard de Chardin - que par ailleurs il admire sans réserve - une déviation profonde par rapport à l'esprit de l'Evangile tel qu'un exégète peut le découvrir : et il s'agit justement de ce fait qu'on ne trouve rien dans Teilhard qui puisse laisser entendre que le monde relève d'un jugement de Dieu. Aussi voit-il plutôt dans la synthèse de Teilhard une "sagesse" du type de la gnose cherchant a intégrer l'Evangile, plus que la sagesse même de l'Evangile...
T... Quoique cette sagesse soit aux antipodes de la gnose dans son contenu, à cause de son amour de la matière. Vous voyez bien en tout cas que cette déviation est à peu près impossible à "condamner" parce qu'elle se rend insaisissable - mais que dans la mesure où elle envahit irrésistiblement la mentalité des catholiques, elle fait partie des obstacles qui barrent aux protestants authentiques la route de l'Unité : vous touchez du doigt ici un cas très net où l'hérésie est secrètement du côté des catholiques.
P. Un jeune vicaire parisien déclarait au journal l'Express, au début du Concile, que la réconciliation avec les protestants n'était pas pour demain, ce qui les sépare de nous étant bien plus profond que quelques statues à enlever des églises : "Une conception verticale du christianisme en face de la conception horizontale qui nous apprend (à nous catholiques) qu'on ne va pas à Dieu sans ses frères". Si j'ai bien compris les paroles de ce prêtre, tout face à face avec Dieu, tout affrontement solitaire avec Lui où l'adoration porte les hommes mais ne passe pas par eux pour aller au Père - à l'image de l'adoration du Christ - est "verticale" et par conséquent protestante.
T. Tout protestant de bonne foi doué du sens de Dieu, qui découvre chez les catholiques une pareille mentalité, doit évidemment en conscience demeurer protestant jusqu'à ce qu'il ait compris le véritable visage de l'Eglise romaine au-delà d'une pareille caricature.
P. Une telle attitude est évidemment une déviation mais son caractère aimable, optimiste, bienveillant, la situe apparemment aux antipodes du pharisaïsme !
T. Il faut pourtant y regarder d'un peu plus près : il ne s'agit pas, pour ces chrétiens, de remercier Dieu de ne pas être comme le reste des hommes - mais il ne s'agit pas non plus du tout de se frapper sérieusement la poitrine comme le publicain, en ayant douloureusement conscience d'avoir péché. La résistance moderne à se laisser labourer les entrailles par le déchirement d'être loin de Dieu est tout aussi profonde et implacable que celle du pharisien, et cet orgueil se donne en outre la satisfaction supplémentaire de "ne pas être comme" les chrétiens des siècles passés... c'est-à-dire des pharisiens.
J. Vous savez que l'Eglise fait parfois appel aux moines pour remplir les fonctions pastorales dans les paroisses deshéritées. La faible expérience que je peux avoir dans ce domaine confirme assez douloureusement ce que vous me dites. Le prédicateur qui essaie de donner aux chrétiens une conscience réelle du péché comme séparation d'avec Dieu, éprouve vite le caractère formidable de cette résistance.
T. Aussi la plupart des pasteurs, du moins ceux qui se veulent favorables à la mentalité du jour, renoncent-ils à évoquer d'autres péchés que ceux qui se situent dans une ligne bien définie et pratiquement inoffensive : ne pas "s'ouvrir" suffisamment aux problèmes des autres, etc... perspective aussi étroite dans son genre que celle du dix-neuvième siècle autour des péchés de la chair.
J. C'est précisément dans ce domaine que le refus de se reconnaître pécheur devient de plus en plus effarant !
T. En effet. Quels que soient les "élargissements" que l'on puisse espérer de l'Eglise en matière de morale conjugale, l'impuissance de l'homme en face des exigences de la pureté ne trouvera jamais d'autre "solution" que les paroles de St-Paul : "Nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché... vouloir le bien est à ma portée mais non pas l'accomplir puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas". C'est précisément le refus tenace de cette "solution" humiliante qui fait exiger de l'Eglise qu'elle modifie la Loi : "nous ne pouvons pas pratiquer cette Loi, donc elle n'est pas bonne !"
L'hypothèse selon laquelle c'est nous qui serions "mauvais", selon la parole du Christ, n'est même pas envisagée. Ici apparaît clairement le caractère pélagien de cette attitude.
P. Qu'est-ce que c'est que ça au juste ?
T. Quoi ?
P. Eh bien... pélagien ?
T. Ah ! c'est une très grosse affaire dont je pensais vous parler tout à l'heure, mais il est bon d'éclairer ma lanterne dès maintenant à ce sujet. Historiquement, cette hérésie vient du moine irlandais Pélage, au début du cinquième siècle. Il n'admettait pas la transmission du péché originel et voulait en conséquence que la nature humaine reste en possession de tous ses moyens : "Avec de la volonté, on arrive à tout", telle est au fond la maxime qui inspirait sa doctrine et qui inspire encore beaucoup de nos pélagiens modernes. La grâce divine, dans cette perspective, n'a rien d'autre à faire que d'éclairer l'homme sur le but à poursuivre, et de le couronner lorsqu'il aura victorieusement combattu. On peut dire que cette hérésie est l'hérésie fondamentale de la vie spirituelle et l'origine de toutes les autres, comme l'orgueil est la source de tous les vices. Origine en particulier des réactions un peu excessives de St-Augustin et des réactions très excessives de la Réforme protestante. La position de l'Eglise elle-même dans sa pure doctrine orthodoxe est pourtant déjà très vigoureuse, ne condamnant pas seulement le pélagianisme mais une forme déjà bien atténuée de celui-ci, le semi-pélagianisme : aux yeux de cette dernière hérésie, la grâce est nécessaire pour bien agir et mériter la vie éternelle (ceci à la différence des pélagiens), mais il faut tout de même trouver une raison pour expliquer qu'elle soit donnée aux uns et pas aux autres, et cette raison ne peut se prendre que de la liberté humaine. A elle de faire le premier pas, au moins sous forme de demande (demandez et vous recevrez) et d'effort (lever son petit pied !). Or le Concile d'Orange (en 529) a condamné formellement cette doctrine en des termes trop ignorés et qui rempliraient de stupeur la plupart des chrétiens d'aujourd'hui. En voici quelques échantillons :
Canon 3. "Quiconque dit que la grâce peut être conférée à la suite de la prière de l'homme, mais que ce n'est pas la grâce qui fait qu'elle soit demandée par nous, contredit le prophète Isaïe ainsi que St-Paul qui cite Isaïe : "J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas et je me suis manifesté à ceux qui ne me demandaient pas".
Canon 4. "Quiconque prétend que c'est Dieu qui attend que nous le voulions pour nous purifier de nos péchés et nie que ce soit l'inspiration et l'infusion du Saint-Esprit en nous qui fait que nous voulions être purifiés, celui-là résiste au Saint-Esprit Lui-même qui a dit par la bouche de Salomon : "La volonté est préparée par le Seigneur" et par St-Paul dont voici l'enseignement salutaire : "C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire selon son bon plaisir".
Canon 5. "Quiconque dit que l'augmentation et le commencement de la foi, ainsi que l'attrait vers la croyance, par lequel nous croyons en celui qui justifie l'impie et parvenons à la régénération du saint baptême, sont en nous, non par un don de la grâce, c'est-à-dire par une inspiration du Saint-Esprit corrigeant notre volonté en l'amenant de l'infidélité à la foi, de l'impiété à la piété, mais bien par notre nature, celui-là se montre adversaire des enseignements apostoliques, car le Bienheureux Paul a dit : "Nous avons confiance que celui qui a commencé en nous l'oeuvre du Salut, l'achèvera jusqu'au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ". Et encore : "Il vous a été donné à l'égard du Christ non seulement de croire en lui mais aussi de souffrir pour lui". Et encore : "C'est par la grâce que vous avez été sauvés par le moyen de la foi, et cela ne vient pas de vous ; c'est le don de Dieu". - Donc ceux qui disent que la foi par laquelle nous croyons en Dieu est un effet de la nature, sont obligés d'admettre que tous ceux qui sont étrangers à l'Eglise du Christ sont en une certaine façon des fidèles".
P. Sur ce dernier point, beaucoup pensent de même aujourd'hui et de nombreux pasteurs essaient d'enseigner des idées de ce genre.
T. Je ne dirai pas qu'ils l'enseignent formellement mais leur omission à l'égard de certaines précisions est tellement systématique qu'ils le donnent infailliblement à penser aux fidèles.
Poursuivons :
Canon 6. "Quiconque dit que la miséricorde est conférée sans une grâce de Dieu, en raison de notre foi, de notre vouloir, de notre désir, de nos efforts, de notre travail, de nos prières, de nos veilles, de nos aspirations, de nos recherches, de notre assiduité à frapper (en latin, la succession des ablatifs absolus est une splendeur : credentibus, volentibus, desiderantibus, conantibus, laborantibus, vigilantibus, studentibus, petentibus, quaerentibus, pulsantibus), et que ce n'est pas l'infusion et l'inspiration du Saint-Esprit en nous qui fait que nous croyons, que nous voulons et que nous devenons capables de faire toutes ces choses comme il convient, quiconque fait dépendre l'aide de la grâce de l'humilité et de l'obéissance humaine et n'admet pas que c'est par le don de la grâce que nous devenons obéissants et humbles, celui-là résiste à l'Apôtre disant : "Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?" Et : "C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis".
Canon 7. "Quiconque affirme pouvoir par la seule force de la nature concevoir, comme il convient, une bonne pensée visant le salut de la vie éternelle, ou la choisir ou donner son assentiment à la salutaire prédication de l'Evangile, sans l'illumination et l'inspiration de l'Esprit-Saint, qui donne à tous la suavité de l'assentiment à la vérité de la foi, celui-là est trompé par un esprit d'hérésie et ne comprend pas la parole de Dieu déclarant dans l'Evangile : "Sans moi vous ne pouvez rien faire", ni celle de l'Apôtre : "Ce n'est pas que nous soyons par nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous-mêmes, mais notre aptitude vient de Dieu".
Ceci dit, l'auteur de l'article sur les semi-pélagiens du Dictionnaire de Théologie Catholique reconnaît "que la controverse n'a pas été sans mettre en lumière, d'une façon très heureuse, certains problèmes que la terrible logique de l'évêque d'Hippone avait résolus un peu vite. Ni la valeur universelle de la rédemption, ni la volonté salvifique du Père céleste n'avaient obtenu du Docteur de la grâce toute la considération que méritaient ces thèses capitales. Les Massilienses (les Marseillais) eurent raison de poser ces problèmes.
Ils ne les ont pas résolus, pas plus d'ailleurs que les théologiens ultérieurs, pas plus en somme, que l'on n'explique un mystère. Mais, après avoir fait dans leur bilan la part du passif, il n'est que juste de porter à leur actif ces deux thèses, qu'ils ont inscrites au tableau des questions qui se poseront toujours : la bonté de Dieu qui veut sauver tous les hommes, la mort du Christ dont le sang fut répandu pour le salut de tous les fils d'Adam".
P. Me voilà bien éclairé cette fois sur le pélagianisme, tellement bien que j'ai un peu perdu le fil et que je ne sais plus trop de quoi nous parlions !
J. Il s'agissait de la résistance des chrétiens à se reconnaître non seulement pécheurs mais incapables d'accomplir la Loi, déclarant même inacceptable une loi de chasteté que l'expérience manifeste impossible à pratiquer.
T. En effet. C'est exactement là le venin du pélagianisme contre lequel St-Augustin s'est acharné : l'idée que nous soyons enfermés dans le péché sans qu'aucun effort de volonté puisse de soi nous en sortir apparaît à beaucoup une monstruosité inacceptable, et ils se bouchent les oreilles pour ne pas entendre cette doctrine comme les Juifs se les bouchaient pour ne pas entendre les discours d'Etienne.
Comme le disait Jean tout-à-l'heure, il faut du courage aux prédicateurs et aux confesseurs pour enseigner de telles choses qui sont justement celles par où la Nouvelle Alliance dépasse l'Ancienne.
P. J'avoue qu'il y a des confesseurs qui n'enseignent guère, à propos des péchés de la chair, la "solution" que vous indiquiez d'après l'Epître aux Romains. J'en ai connu qui refusaient même en confession d'entendre avouer de tels péchés.
T. Ce sont des cas extrêmes, mais de tels excès seraient impossibles sans une capitulation générale et secrète de la part même, parfois, de ceux qui les condamnent.
Concluons : il y a souvent derrière la douceur souriante de cette "spiritualité" du 20ème siècle, qui se glorifie d'être si humaine, une dureté secrète, un refus terriblement efficace de s'ouvrir au glaive de la Parole de Dieu et de recevoir la blessure à la hanche. Si cette attitude ne suffit pas à définir le pharisaïsme, du moins en est-elle le ferment le plus virulent. Si elle ne s'exprime pas toujours en hérésies bien définies, du moins est-elle l'âme de toute hérésie dans son refus de se laisser déchirer par la Lumière.
Après le pharisaïsme optimiste, voyons le pharisaïsme austère dont l'orgueil devient plus évident à mesure que sa qualité spirituelle s'élève et que ceux qui l'enseignent deviennent plus conscients de la grandeur de l'homme, plus exigeants quant à sa valeur morale. Tous les courants qui animent la mentalité moderne sont loin d'être des courants de facilité. Le nietzschéisme est le visage actuel d'une tentation permanente, celle-là même au fond qui inspira le péché d'Adam et qui consiste a vouloir dépasser par soi-même les limites de la condition humaine : Prométhée s'emparant du feu du ciel...
P. Le Marxisme n'est-il pas un autre visage de cette même tentation ?
T. Oui, mais son influence sur les chrétiens s'exerce en un autre sens, nous verrons plus tard pourquoi. Donc le pharisaïsme "d'élite" sera plus spirituel et par conséquent plus prestigieux que le pharisaïsme aimable dont nous avons d'abord parlé. Les Cathares en furent autrefois un bel exemple et leur esprit travaille encore beaucoup de chrétiens, et non des moindres, de nos jours. Selon les cas, il peut se fondre avec le naturalisme ambiant dans une exaltation de la personne humaine (Montherlant par exemple) ou s'opposer au contraire avec mépris à la mollesse et à la facilité du commun.
P. Pouvez-vous nous offrir des exemples ?
T. Parmi les écrivains catholiques, c'est difficile : ils ont tous au 20ème siècle le sens de la grâce et leurs hérésies éventuelles se définissent plutôt par rapport à celle-ci. Il y aurait là toute une étude à faire, qui pourrait être le sujet d'un de nos futurs entretiens. Léon Bloy, par exemple, est évidemment tout imprégné d'une colère souvent prophétique mais parfois pamphlétaire et méprisante à l'égard de ses victimes. Son influence a pu s'exercer dans un sens cathare ou nietzschéen sur des esprits moins vigoureusement affrontés que lui au surnaturel... mais son cas dépasse de beaucoup notre analyse immédiate...
Ce sera donc souvent chez des écrivains non catholiques qu'il faudra chercher la source d'une certaine mentalité chez les catholiques, ceux-ci lisant aujourd'hui n'importe quoi et cherchant des maîtres de spiritualité chez des adversaires du christianisme tout en continuant à aller à la messe. On aboutit alors à ce paradoxe de ne pouvoir définir la spiritualité chrétienne de ce temps qu'en la rattachant à des sources telles qu'André Gide ou Albert Camus... eux-mêmes évidemment très influencés par le christianisme, d'autant mieux placés par conséquent pour en déformer complètement le visage. Dans la perspective qui nous occupe en ce moment, l'exemple le plus effarant est celui de Charles Maurras, positiviste incroyant...
J. Il s'est converti à l'heure de sa mort.
T. Bien sûr et je m'en réjouis, mais cela ne change rien à la situation incroyable qui en fit le maître à penser de la fine fleur du catholicisme français autour de 1925, alors qu'il ne confessait pas la foi. Adversaire officiel du nietzschéisme "germanique", il contribua puissamment à répandre chez les français l'esprit du nietzschéisme (ce qui s'explique en vertu du principe d'Aristote que les contraires sont d'un même genre : prétendre combattre le nietzschéisme, le nazisme ou le marxisme sur leur propre terrain, c'est devenir en fait disséminateur du poison même que l'on prétend combattre).
A l'autre extrémité de l'éventail politique ou spirituel, le mouvement prométhéen du surréalisme, l'aristocratisme intellectuel de Jean-Paul Sartre nourrissent encore aujourd'hui à leur insu l'orgueil de nombreux chrétiens. Pensons encore à la Jeanne d'Arc albigeoise et grinçante de Jean Anouilh... D'une manière générale, tous les esprits magnanimes qui n'ont pas rencontré la grâce (et ils sont nombreux) sont presque condamnés à rechercher auprès d'auteurs incroyants le culte passionné des valeurs spirituelles dont ils ne trouvent pas l'équivalent dans le christianisme social et bienveillant qu'on leur propose. Cela ne peut que susciter chez eux un orgueil très profond, que j'appelle pharisaïque plutôt qu'hérétique parce qu'il est inconscient du mystère de la grâce plus qu'il ne le nie ou n'en déforme le visage. Il n'en est pas moins triste d'entendre discuter du christianisme par tous ces esprits souvent généreux, sans que la question réelle posée par la présence du Christ soit jamais définie ou même soupçonnée. Là encore il y a peu de remèdes à cette situation tant que l'orgueil empêche la lumière de pénétrer.
J. Au moins cet orgueil est-il franc et manifestement pharisaïque, alors que le naturalisme chrétien réussit le tour de force de dissimuler son orgueil même, ce qui le rend plus imperméable encore à la Lumière.
T. Bon. Voilà pour le pharisaïsme, qu'il faut considérer malgré tout, au plan surnaturel, comme un fruit relativement grossier de l'orgueil spirituel.
P. Pourtant les esprits exigeants et cultivés que vous venez d'évoquer ne semblent pas particulièrement grossiers.
T. Au plan surnaturel, si - car ils ne soupçonnent pas ce qu'est la grâce. C'est pourquoi cette inconscience me paraît relever du pharisaïsme plus que de l'hérésie proprement dite. Les choses deviennent plus graves lorsque le même orgueil s'affronte à la révélation explicite de la grâce et la détourne plus ou moins sournoisement de son véritable sens : c'est alors que nous avons l'hérésie.
La plus profonde, je vous l'ai dit, est le pélagianisme, de sorte que dans ce domaine on pourrait proclamer, comme pour l'orgueil : au commencement était le pélagianisme. J'ai suffisamment expliqué en quoi il consiste officiellement, je voudrais le traquer maintenant à travers la clandestinité qui lui permet de ronger le subconscient des chrétiens. A ce plan, il ne s'agit plus de théologie mais de psychologie religieuse, et il faut dénoncer comme pélagienne toute attitude qui refuse pratiquement de donner à la grâce la place qu'elle mérite dans notre vie. Il importe peu alors que nous ayons affaire au pélagianisme absolu, au semi-pélagianisme ou même à rien du tout, le statut le plus confortable du virus hérétique étant, je le répète, de ne pas se déclarer mais de régner secrètement. Nos pélagiens modernes agissent toujours "avec la grâce de Dieu" et confient la réussite de leurs efforts au Saint-Esprit, "bien entendu". C'est ce "bien entendu" qui fait toute l'affaire, c'est par lui que malgré tout l'hérésie pointe le bout de l'oreille. On compte sur le Saint-Esprit comme sur l'oxygène : c'est un dû qui ne saurait pratiquement manquer. Une fois de plus, il faut constater que cette position est inexpugnable, ne péchant que par omission et acceptant intégralement toutes les rectifications que vous voudrez. Le Sang du Christ nous ayant valu la rémission des péchés, et les sacrements nous en appliquant infailliblement les fruits, il n'y a plus à se tracasser de ce côté-là. Offrons seulement à Dieu tous nos efforts (qui ne peuvent être en soi que des efforts humains) et la grâce suivra automatiquement : "les soldats combattront et Dieu donnera victoire", encore une formule admirable à laquelle on substitue inconsciemment et pratiquement une autre formule qui en est la négation même : "nous combattrons et (avec la grâce de Dieu) nous vaincrons". C'est contre une telle prétention et un tel mensonge que Yahvé avait pourtant pris ses précautions auprès d'Israël en gardant seulement 300 combattants sur les 32.000 prévus, "afin que vous n'alliez pas encore dire que c'est vous qui avez gagné". Et bien entendu prions... prions pour pouvoir dire que nous avons prié et, là encore, être tranquilles de ce côté-là. De sorte que vous ne pouvez pas dénoncer cette hérésie comme un refus de prier pour obtenir la grâce. Les précautions sont bien prises, on est couvert de tous les côtés...
Ce pélagianisme prend à son tour deux formes selon les tempéraments, comme le pharisaïsme examiné plus haut : une forme large, aimable et débonnaire - et une forme austère, exigeante, parfois implacable. Mais cela ne change pas grand'chose : que l'on demande à l'homme peu ou beaucoup, de toute façon à la grâce on ne demande pratiquement rien. Nous retrouvons en somme les deux pharisaïsmes énoncés plus haut, mais avec cette aggravation que l'on connaît explicitement, voire que l'on proclame, le mystère de la grâce. Ce qui peut devenir très important et redoutable lorsque le pélagien se heurte à la réalité de la grâce et qu'il acquiert le sens de Dieu : alors commence le drame qui conduit aux mille visages du jansénisme.
La grâce, en fait, n'est pas à notre disposition comme une denrée dont on posséderait des provisions indéfinies. Il faut pour la capter une certaine attitude qui est loin de nous être connaturelle. Dès qu'une âme est possédée par le tourment de Dieu, ou même par le souci plus ou moins authentique d'améliorer sa vie, et qu'elle se heurte au silence apparent de Dieu, à l'échec de ses efforts, elle est menacée de désespoir. Le jansénisme est une forme larvée de ce désespoir, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus discrète et apparemment plus résignée.
J. La crise de Luther aussi ne fut-elle pas un désespoir de ce genre ?
T. Oui, et sa doctrine fut bien le fruit du pressentiment de la vraie réponse : il se dressa contre le pélagianisme et le pharisaïsme ambiants dans un retour au kérugma de la grâce... retour que je voudrais cependant supplier les Protestants de reconnaître trop sommaire, trop grossier, en un mot demeurant au niveau de la voie d'affirmation (pour la foi) et de négation (pour les oeuvres).
Nous voici en mesure cette fois de porter un jugement sur les courants qui traversent l'Eglise : vous pouvez comprendre en effet qu'il ne suffit pas d'être libéré du jansénisme, il faut l'être de ses racines, et la racine du jansénisme est le pélagianisme, ainsi que le pharisaïsme dont nous avons parlé. Or il y a lieu de craindre que le raz-de-marée "libérateur" évoqué plus haut ne soit fortement teinté de pélagianisme (dans la mesure où il se méfie très efficacement de la vie mystique et contemplative, et de toutes nos relations "verticales" avec Dieu) et de pharisaïsme "éclairé", j'entends la bonne conscience que donne la certitude d'avoir renouvelé la morale chrétienne.
J. Vous reconnaissez qu'il y a eu un renouvellement de la morale chrétienne ?
T. Certainement. Il y a là un point entièrement positif à l'actif de la chrétienté moderne, un élargissement indiscutable dans le sens de l'Evangile, je veux dire de la Loi telle que Jésus la présente : loi d'amour ne connaissant ni Grec, ni Juif, ni homme libre ni esclave.
J. La Révolution française n'est-elle pas pour quelque chose dans cet élargissement ? Si le christianisme invite à supporter patiemment la séparation des castes, tout son ferment vise à réduire cette séparation en attirant notre attention sur la condition céleste qui ne connaîtra d'autre hiérarchie que celle de la charité.
T. Vous touchez là une question très délicate et très importante sur laquelle il serait bon de revenir un jour en essayant d'analyser ce qui fait l'essence, au moins en France, de "la droite" et de "la gauche". Notez pour le moment combien "l'égalitarisme" chrétien est lié au pressentiment de la Jérusalem céleste. Dans la mesure où l'aurore de la vie éternelle dissipe les opacités du coeur, les divisions sociales s'es<->tompent sans avoir à être combattues, exactement comme les problèmes de cohabitation liés à un logement incommode s'estompent au moment où l'on commence a déménager. Le socialisme essaie d'arracher les fruits d'une telle libération à ce qui me paraît en être le fondement, je veux dire l'aspiration à une patrie meilleure qui n'est pas de ce monde, et où règne l'amour.
J. Les révolutionnaires n'y sont-ils pas poussés par l'égoïsme des privilégiés ?
T. Certainement. La doctrine sociale chrétienne repose sur un principe théorique intangible de soi mais qui doit concrètement céder la place à deux réalités dont le poids l'emporte de beaucoup sur celui de ce principe.
Le principe, c'est que l'inégalité sociale n'est pas un mal nécessaire ni même une conséquence du péché originel, c'est un bien positif pour l'homme. Les réalités qui dans la pratique ne laissent plus à ce principe qu'une place très secondaire sont : 1°) la présence dynamique du Royaume des Cieux qui soulève déjà la figure éphémère de ce monde vers le pressentiment d'une tout autre hiérarchie ; 2°) le péché qui résiste au Royaume céleste et se cramponne au royaume terrestre, soit pour en maintenir et en durcir les inégalités (et c'est la première faute, celle des privilégiés), soit pour les renverser au profit d'une autre hiérarchie ou d'une soi-disant absence de hiérarchie, l'une et l'autre purement terrestres. A ce moment-là les privilégiés ont beau jeu de se voiler la face avec horreur au nom des valeurs spirituelles méconnues par les hommes de gauche, valeurs spirituelles que leur caste (sinon chacun d'eux) méprise pratiquement dans son coeur tout en appréciant leurs fruits temporels de prospérité, d'abondance, en un mot de "civilisation". Je me sens particulièrement porté à la sévérité envers une telle attitude. Les ennemis du Christ attaquent l'Evangile du dehors, les tièdes le corrompent du dedans et risquent de s'entendre dire : "Ah ! si tu étais chaud ou froid"... Mais parce que tu es tiède, je te vomirai de ma bouche !".
Il est donc normal (et catastrophique) que les rationalistes du dix-huitième siècle et les doctrinaires de la Révolution française aient dérobé la générosité qui aurait dû être celle des chrétiens et que les privilégiés avaient laissée se refroidir. Le mélange entre l'esprit de foi et la dureté du coeur fut la source initiale du mélange non moins détonnant entre l'hostilité au christianisme et une générosité sociale qui devait tout son ferment à l'Evangile. Lorsque le démon eut cueilli tous les fruits savoureux qu'il pouvait raisonnablement attendre de cette situation, les chrétiens retrouvèrent peu à peu, sous la pression de la Révolution française, la générosité même qu'ils avaient abandonnée et qu'ils eurent ainsi la honte de recevoir du rationalisme.
Mais aujourd'hui les chrétiens commettent une autre faute, héritée précisément des hommes de gauche, et qui consiste à transposer au niveau terrestre les privilèges du Royaume des Cieux. Seuls les mystiques dépassent efficacement les inégalités sociales : c'est ce qui arrive en particulier dans vos couvents.
J. Pas toujours !
T. Vous voyez bien. Que dire alors de ceux qui prétendent les dépasser sans bâtir leur cité sur le roc, c'est-à-dire le renoncement à ce monde et à ses hiérarchies, auquel nous invite la parole du Christ.
Arrêtons cette digression et reconnaissons que malgré tous ces périls la morale chrétienne présente aujourd'hui un visage plus ouvert et plus évangélique que celle des temps passés. Malheureusement, autre danger, issu de la même indifférence ou de la même tiédeur à l'égard de la vie surnaturelle : ce que j'ai appelé le pharisaïsme éclairé, la satisfaction de n'être plus "comme les pharisiens du temps jadis". J'ai dit longuement que ce pharisaïsme a deux visages : un visage large et optimiste conduisant rapidement à la décadence des moeurs qu'observent et déplorent traditionnellement les bons esprits qui bénissent pourtant de plus en plus volontiers les racines spirituelles de cette décadence - et un visage exigeant de dépassement enthousiaste faisant appel aux forces les plus puissantes et parfois les plus dures de la jeunesse.
P. Vous reprenez en somme les condamnations portées par le dix-neuvième siècle contre le naturalisme et l'activisme ?
T. Voilà justement ce que je voudrais éviter ! Le dix-neuvième siècle a condamné ces doctrines comme des "nouveautés détestables". Or il n'y a en profondeur aucune nouveauté dans ces tendances, elles prennent au vingtième siècle un visage qui n'est évidemment pas celui du quatrième et qui peut intéresser l'historien, elles trouvent un point d'appui formidable et pratiquement irrésistible dans l'énorme développement technique amorcé depuis la Renaissance et toutes les "promotions" qu'il a suscitées. Le vertige de la puissance donne bien à ce pharisaïsme un visage nouveau, une possibilité plus grande de morgue et de tapage, il n'en demeure pas moins désespérément monotone et lassant. Le condamner comme une nouveauté, c'est accepter d'être classé parmi ceux qui aiment la tradition, non parce qu'elle est vraie mais parce qu'elle est la tradition, c'est-à-dire ancienne. C'est accepter déjà d'entrer dans la sagesse du matérialisme historique, mais y entrer en vaincu alors que "l'esprit nouveau" y entre nécessairement en vainqueur. Les anathèmes du dix- neuvième siècle ont ainsi préparé les voies in actu exercito à la dictature de l'historicisme qui triomphe aujourd'hui in actu signato. Aussi l'amour de la tradition pour la tradition me paraît-il encore plus détestable et plus pernicieux que l'amour de la nouveauté pour la nouveauté, qu'il prépare et finalement justifie : par définition, l'avenir biologique appartient à la jeunesse, et la vieillesse n'a rien d'autre à faire qu'à mourir. Le mouvement de la vie est irrésistible, et si l'humanité progresse, tout freinage de ce progrès provient d'une sclérose...
P. A moins que plus subtilement on n'invoque ce freinage lui-même comme une des composantes "dialectiques" et indispensables de ce progrès, un contre-poids devant assurer "l'équilibre complexe de la vie".
T. Bien sûr ! Et l'on peut méditer indéfiniment là-dessus d'une manière charmante et fort délectable en évitant une fois de plus avec grand soin de se demander sérieusement où est la vérité. Si le mouvement des idées obéit à des lois quasi-biologiques d'"équilibre" et de "tension", cette comparaison ne peut suffire à juger de la valeur des idées sans que celles-ci perdent toute leur signification, qui est de nous faire connaître le réel : l'Histoire, en prenant la place de la Sagesse, les réduit en fait au jeu des fonctions circulatoires et respiratoires dans ce grand vivant que serait l'Humanité. On comprend une telle vue de la part des marxistes, mais chez des chrétiens elle manifeste que l'imagination poétique prend petit à petit la place de la raison.
La question est donc de savoir en quoi consiste le vrai progrès, la vraie nouveauté, la vraie jeunesse, et nous savons, nous chrétiens, que c'est celle de la grâce... ou alors nous ne sommes plus chrétiens. Le naturalisme et l'activisme sont du côté de l'inertie, de la pesanteur, de la vieillesse qui résiste au ferment de la vie surnaturelle - et c'est pourquoi je préfère y voir un visage éphémère du pharisaïsme permanent qui menace le coeur humain, et qui se mue en pélagianisme pour limiter l'empire de la grâce.
Ceci dit, nous pouvons nous réjouir sans réserve d'être délivrés de la crainte janséniste qui paralysait la France. Sur ce point, le progrès est absolument évident, singulièrement en ce qui concerne l'accès à l'Eucharistie, rendu de plus en plus facile tant au point de vue spirituel que matériel (doctrine sur la communion fréquente et adoucissements de plus en plus larges du jeûne eucharistique). Le courant oecuménique et celui qui attire l'attention des chrétiens sur le mystère de la pauvreté sont également de toute évidence entièrement positifs, quelle que soit l'ivraie qu'ils draînent avec eux et qui consiste toujours dans une vue superficielle trop humaine retardant en fait, loin de l'accélérer, l'évolution surnaturelle de l'Eglise.
Nous avons déjà parlé de l'oecuménisme. Je répète seulement, comme pour la question sociale, qu'il sera mystique - très mystique - ou qu'il ne sera pas. A aucun problème il ne sera offert d'autre solution que le "voyez comme ils s'aiment" provoqué par le spectacle des premiers chrétiens. On dit et on répète que l'Unité est un don de Dieu et c'est vrai - mais c'est un don qui se situe à une certaine température... une température trinitaire : Dieu ne se lasse pas de l'offrir, mais ceux qui veulent en bénéficier à la température des eaux tièdes ne le recevront jamais.
Il en est de même du problème de la pauvreté, scandale, mystère et béatitude à la fois. Le scandale de la misère est une conséquence inéluctable du refus de la pauvreté à laquelle nous sommes condamnés depuis le péché originel, pauvreté qui est à son tour le reflet de l'indigence métaphysique que le péché consiste précisément à refuser. L'Evangile nous apprend que dans toutes ces questions horribles, la première, la grande, la terrifiante responsabilité appartient d'abord aux Riches... ensuite à ceux qui veulent être Riches. Il n'y a pas d'évolution sociale qui permettra jamais de dépasser la notion évangélique de richesse matérielle, au sens où c'est une malédiction. Tant que les hommes voudront jouir et que les puissants y parviendront, des millions d'opprimés connaîtront les affres de la misère. Les hommes de gauche ne veulent pas entendre parler de cela, ils prétendent obliger la société et particulièrement les puissants à offrir aux autres une vie décente sans avoir à se convertir intérieurement, car les hommes de gauche récusent une fois pour toutes la conversion intérieure comme moteur de progrès social ; ils prétendent tout obtenir de la loi, et par conséquent de la force.
P. Vous maniez un peu le paradoxe : les hommes de gauche opposent précisément avec insistance le droit à la force.
T. Oui, mais comme ils méprisent tout appel à la conversion "individuelle" des puissants, il faut bien qu'ils s'appuient sur une force pour faire triompher le droit - et cette force, ils l'appelleront la conscience sociale des opprimés s'imposant aux puissants. Or elle ne le peut, si elle ne les convertit pas, qu'en les écrasant et en devenant puissante à son tour, de cette puissance absolue qui corrompt absolument... Les marxistes peuvent rire de ce que je dis là, ils se briseront sur la parole du Christ : "Celui qui vaincra par l'épée périra par l'épée". Dieu ne nous offre donc concrètement qu'un seul "socialisme" efficace : le ferment de la Jérusalem céleste, qui lui aussi sera mystique et trinitaire, ou ne sera pas.
Telles sont mes convictions profondes, qui fourmillent certainement d'erreurs, d'injustices et de malentendus ; c'est sur vous que je compte pour me délivrer davantage de mes ténèbres !
P. Laissez-nous le temps de digérer un peu, et je vous promets que nous vous remettrons bientôt sur la sellette...
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