[Lettre aux Amis N°21] [Retour à l'accueil] [Lettres Aux Amis]
Nancy, Mai 1976
Mes chers Amis,
Après le Chemin de Croix, je vous offre aujourd'hui un Rosaire médité, en harmonie avec le mois de Mai... en harmonie aussi avec la vocation dominicaine !
Auparavant, voici quelques informations sur mes projets de polycopie et le service des enregistrements.
J'ai reçu de nombreux encouragements, avec quelques réserves, au sujet des catéchismes. Je suis donc décidé à les faire, mais je dois attendre que la totalité de ces catéchismes ait d'abord été relevée : il y en a une soixantaine en tout, et comme je reviens plusieurs fois sur les mêmes sujets, il est préférable d'avoir l'ensemble pour ébaucher une synthèse à peu près cohérente. Seulement il faut patienter, car ce travail est long, et la personne qui s'en charge ne peut le faire à plein temps.
Par contre, d'autres personnes m'ont fourni le relevé d'une retraite sur l'obéissance prêchée à des laïcs en 1975. Ce relevé a été remarquablement fait, et la retraite m'a paru soutenir la comparaison avec celle de Montlignon : c'est donc elle que je vous offrirai en premier lieu d'ici relativement peu de temps.
Quand aux grandes polycopies sur la théologie de la vie spirituelle, il faut avouer qu'elles marquent le pas. Ce travail austère et difficile arrive à un point critique où il ne peut intéresser qu'un nombre de personnes de plus en plus réduit. J'espère tout de même en venir à bout si Dieu le veut, mais un temps de maturation me paraît encore nécessaire.
Le service des enregistrements a subi un remaniement complet. La première expérience m'a appris un certain nombre de choses dont je voudrais faire profiter cette deuxième tentative :
1) Il y a beaucoup trop de temps morts dans les "intégrales" fournies jusqu'ici. Pour ceux qui me connaissent, c'est sans inconvénient majeur : ils ont l'habitude, ils savent où je vais et sont acquis d'avance. Mais il paraît souhaitable de viser une diffusion plus large auprès de personnes qui ne m'ont jamais entendu - même si elles m'ont lu, ce qui est bien différent. J'ai donc décidé de faire des coupes sombres dans la masse des enregistrements dont nous disposons. C'est un travail extrêmement long. En attendant, je préfère suspendre la diffusion des bandes et des cassettes.
2) Mon objectif a toujours été d'atteindre les isolés, les affamés qui bien souvent ne peuvent se permettre d'acheter des cassettes, du moins en nombre suffisant. A ceux-là je voudrais pouvoir au moins prêter gratuitement ce dont ils ont besoin, et qui n'est pas peu : le public susceptible d'être évangélisé par cette voie est considérable.
Cela suppose bien entendu que d'autres contribuent aux frais importants que cela entraîne. J'exprime ici ma gratitude aux donateurs dont certains ne profitent même pas des enregistrements. Je dois signaler cependant que rien n'aurait pu être fait sans quelques bienfaiteurs exceptionnels qui se comptent sur les doigts de la main, et sur lesquels tout repose : je tiens à les remercier en votre nom, car ce sont eux - et non pas moi - qui portent la charge de cette affaire.
Le Père Bonnet a publié un livre qui se situe dans la ligne du Rosaire, c'est à dire de la piété populaire : Prières secrètes des Français d'aujourd'hui, éditions du Cerf.
ROSAIRE MEDITE
La "petite liturgie" du Rosaire ne diffère pas substantiellement de la grande, mais seulement par la culture que suppose cette dernière richesse précieuse quand elle est en continuité avec l'intuition des pauvres et des petits auxquels le Père révèle les secrets du Royaume. Ces secrets sont au-delà de toute prière vocale et de toute méditation : les débiles mentaux y ont facilement accès, selon la promesse de la première béatitude qui les concerne au premier chef - l'un d'entre eux l'a proclamé avant de mourir à l'âge de 12 ans, et après avoir recouvré miraculeusement l'usage de ses facultés.
L'Eglise propose néanmoins à ceux qui en sont capables, mages ou bergers, la récitation du Rosaire, quintessence intuitive de l'office divin qui, sans faire double emploi avec lui, se maintient exclusivement dans les profondeurs ultimes que je viens d'évoquer.
Dans les profondeurs ultimes, aussi, de l'Evangile. Celui-ci rapporte les miracles et la prédication du Christ, mais le coeur de cette prédication est le mystère du Christ lui-même tel que le Saint-Esprit, l'Eglise, les pauvres, et la Sainte Vierge le contemplent. Les sages, les intelligents, les politiques, l'Histoire, retiennent d'un grand homme ses exploits. De Jeanne d'Arc ils verront les batailles, négligeant volontiers Domrémy et la prison de Rouen. Mais pour un coeur de mère - et pour celui de Dieu - Domrémy et Rouen sont plus importants qu'Orléans. Ce qu'une mère contemple surtout dans son enfant, c'est sa petitesse et, quand il vient à mourir, sa détresse. Les autres sont là quand il réussit - sa mère veille sur lui quand il n'est encore rien... et quand il n'est plus rien.
Le Saint-Esprit étant maternel, et guidant le peuple de Dieu, celui-ci a le même instinct. Il admire Jeanne d'Arc à Orléans, mais il l'aime dans sa Passion... comme il aime Jésus-Christ. Et de Jésus-Christ, Marie, le peuple de Dieu, et Dieu Lui-même, retiennent avant tout l'enfance, la mort... et la gloire - que le peuple pressent dans l'obscurité de la foi.
Ainsi le Rosaire comporte-t-il trois séries de mystères, comme la grande liturgie comporte trois cycles : celui de Noël ou de la vie cachée, celui de la Passion, et celui de la Gloire.
I
MYSTERES JOYEUX
Il ne faudrait pas ignorer les souffrances de ces mystères, qui sont déjà en un sens des mystères douloureux : épreuve du Fiat de l'Annonciation, plus profonde que celle d'Abraham, de nos premiers parents ou même des Anges - fatigue et anxiété du voyage vers Elisabeth, où Marie ne savait pas ce qu'elle pourrait dire - enfantement inopiné en plein voyage et en pleine nuit, loin de tout secours humain - glaive de douleur prédit par Siméon - angoisse de trois jours à la recherche de l'enfant...
Aussi ai-je longtemps préféré appeler ce premier tiers du Rosaire "mystères de la vie cachée" ; mais la vie cachée reste porteuse d'une joie tout à fait unique, plus profonde en un sens que la joie pascale elle-même, et qui justifie si on sait la comprendre l'appellation traditionnelle de mystères joyeux.
Il s'agit en effet de la joie qui sera notre joie éternelle... lorsqu'il n'y aura plus de bataille et que tout sera terminé. La joie pascale est celle de la victoire de la Lumière contre les ténèbres, de la vie contre la mort, du Ciel contre l'enfer : c'est la joie du combat victorieux... ce n'est pas celle qu'évoque Saint Augustin à propos de la vie contemplative et de Saint Jean lorsqu'il le compare à Pierre - la joie d'un monde où il n'y a plus de combat parce qu'il n'y a plus d'ennemi, parce qu'on vit au-delà et en quelque sorte antérieurement à tout combat et à tout ennemi... dans l'Eternité de Dieu.
Cette joie, nous la connaîtrons en plénitude lorsque tout sera fini, et que Dieu "essuiera les larmes de nos yeux". Mais comme elle donne leur sens ultime aux douleurs de l'enfantement dont parle Saint Paul, il faut que nous en recevions un avant-goût alors que nous ne savons encore rien, ou presque rien, du combat qui nous attend. Il faut que nous pressentions quelque chose de ce qui sera notre béatitude quand la mer sera apaisée, et que nous entrerons pour toujours dans la douceur de Dieu. Nous en avons besoin pour soutenir notre marche, comme Elie du pain et de l'eau quand il partit pour l'Horeb subir les secousses du feu, du tremblement de terre et de la tempête, avant qu'un léger murmure ne vienne l'initier à cette douceur désarmée.
Ainsi Dieu nous propose-t-il la vie cachée avant le combat contre l'enfer. Pendant trente ans il l'a offerte à Jésus lui-même, et malgré les souffrances de Nazareth il y règnait une joie indicible, comme si ce n'était pas la guerre... Jésus savait bien que c'était la guerre, que les ténèbres étaient là et qu'il faudrait les vaincre en se laissant déchirer par elles : mais son infirmité humaine, semblable à la nôtre "en toute chose excepté le péché", n'a pas dédaigné de se plonger dans la douceur de la vie familiale, figure de la famille trinitaire qui était en même temps la sienne : "Il faut bien que je sois aux affaires de mon Père".
1 - L'ANNONCIATION. - L'humanité de Jésus n'est pas seulement l'effet de la causalité divine et de la Puissance commune aux Trois : elle procède du Saint-Esprit couvrant Marie de son ombre à la manière dont le Saint-Esprit Lui-même procède du Père et du Fils - et c'est le Verbe de Dieu, exprimé par un ange en termes humains, reçu par le Fiat, qui opère ce mystère - comme Dieu disant au commencement : "Que la lumière soit... et la lumière fut".
Il est impossible d'aller plus loin sans balbutier - et même si ce balbutiement est soutenu par l'Esprit-Saint il débouche volontiers dans le silence de l'adoration, où l'intelligence humaine se perd et trouve son repos...
2 - LA VISITATION. - L'Annonciation magnifie la grandeur de la foi. Il est traditionnel de voir dans la Visitation la manifestation de la Charité. A vrai dire, le mystère de la Charité déploie la profondeur de sa folie tout au long des mystères douloureux : c'est là surtout qu'il faut la contempler. Mais la Visitation montre bien en quoi cette folie ne consiste pas seulement à "jeter son corps dans les flammes ou à donner ses biens aux pauvres" : elle n'est pas d'abord action au sens où les modernes (et les hommes de tout temps) entendent ce terme - celui des grandes oeuvres ou des bonnes oeuvres... enfin des oeuvres, qui comptent par leur contenu et leurs résultats plus que par leur musique. Le mystère de la Croix n'est pas une action mais une passion - la Passion. Et la Visitation non plus n'est pas une action mais une présence : présence de la joie qui fait tressaillir Jean-Baptiste dans le sein d'Elisabeth - la joie de Dieu cachée au milieu des ténèbres du monde.
3 - LA NATIVITE. - Ce que nous avons dit des mystères joyeux est spécialement vrai ici. La joie de Noël est celle de la veillée d'armes, qui sera un jour la joie sans partage de tous les élus : c'est la fin savourée alors que rien n'est encore commencé. C'est la présence même qui règnera à la fin des temps : présence dans la chair, à Bethléem, sous César, de celui qui n'a ni commencement ni fin, présence infirme du Tout-Puissant, présence fugitive et fragile de l'Eternité même - arrivée discrète du Créateur s'introduisant dans le monde "au milieu du silence de la nuit..."
Mais nous savons que cela suffit à déchaîner les ténèbres, et que dès cet instant Jésus est en danger de mort. Dieu doit intervenir auprès des Rois Mages pour suspendre pendant trente ans le déroulement de l'Epiphanie que, malgré sa discrétion, la Nativité est en profondeur. La vie cachée de l'Enfant Jésus - la vie cachée de Dieu - devient immédiatement une vie traquée jusqu'aux noces de Cana (qui mériteraient de figurer dans le Rosaire)... où Jésus décide, sous la motion de Marie, de se manifester et de s'offrir à la Croix.
4 - LA PRESENTATION DE JESUS AU TEMPLE. - Ici commence l'Epiphanie. Je regrettais à l'instant l'absence de Cana dans le Rosaire (et il faudrait y joindre le baptême de Jésus). Mais l'Epiphanie, mieux encore peut-être qu'à travers les Rois Mages (et sauf dans la mesure où Hérode se profile derrière eux) est proclamée par Siméon comme la Lumière promise avant de mourir - signe de contradiction et occasion d'un véritable jugement, mettant à nu le secret des coeurs et induisant une révolte de l'Enfer qui aboutira au glaive de douleur traversant le Coeur de Marie. Cette prophétie annonce la Croix en manifestant son ressort ultime - qui est la gloire : terme posthume du crucifiement, la glorification de Jésus (qui transforme Noël en théophanie) est le moteur même du mystère de la Croix - car elle déclenche contre Lui la révolte des ténèbres.
5 - LE RECOUVREMENT DE JESUS AU TEMPLE. - Me situant dans la tradition grecque et latine, je n'ai aucun mal à admettre que la Sagesse de Jésus à douze ans puisse surprendre les Docteurs - car "nous parlons de ce que nous savons et de ce que nous avons vu... alors que vous parlez de ce que vous ne savez pas". Jésus appartenait à deux mondes, à deux familles, à deux lumières : la Lumière insoutenable du Verbe, et la lumière vacillante de notre cheminement sur la terre. Marie "ne comprenait pas ce qu'Il disait" parce qu'Elle était soumise à l'obscurité de la foi : malgré la profondeur de sa vie mystique, Elle était déjà écartelée par cet enfant qui lui appartenait parfaitement (Il leur était soumis en toute chose) - et ne lui appartenait pas (il faut que Je sois aux affaires de mon Père).
Il n'y a pas de vie mystique sans un tel déchirement, tant que nous ne sommes pas au Ciel. Ce n'est pas le péché qui explique ce déchirement, mais ce déchirement qui explique le péché de ceux qui ne veulent pas l'accepter. Marie ne comprenait pas, elle en souffrait, elle ne se privait pas d'interroger douloureusement Jésus... mais elle comprenait fort bien aussi qu'Elle ne pouvait pas comprendre, qu'il fallait en souffrir et interroger sans cesse. L'amour ne se révolte pas et ne se résigne pas : l'amour interroge comme Job, comme Abraham et comme Marie, l'amour comprend au moment même où il ne comprend pas - il acquiesce et adhère de toutes ses forces au moment même où il semble contester : "Pourquoi nous as-tu fait cela ?"
II
MYSTERES DOULOUREUX
Le Chemin de Croix (Lettre N°18) était déjà un commentaire des mystères douloureux, auquel je me permets de renvoyer. Les chapelets du Rosaire, comme les cycles de la liturgie, déploient en triptyque une seule et même Epiphanie du secret de Dieu, que Jésus appelle le secret du Royaume des Cieux. Les mystères joyeux orientent notre regard vers l'inexprimable douceur de ce secret, dont la mélodie à force d'intensité débouche dans le silence des ultrasons. Les mystères douloureux soulèvent un coin du voile qui nous cache ce que j'ai appelé la douleur de Dieu en face du péché - autrement dit la Miséricorde. Les mystères glorieux enfin nous entraînent au-delà de toute émotion dans la gloire insoutenable qui coïncide en fait avec la douleur de Dieu - et que seule la douceur des mystères joyeux permet de supporter... ce qui boucle le cycle de cette contemplation en spirale, dont les cercles s'enfoncent progressivement dans l'éternité des échanges trinitaires.
1 - L'AGONIE. - J'ai longuement scruté ce mystère au cours d'une méditation théologique dont je voudrais ici retenir l'essentiel. L'Agonie est le mystère même de la Croix dans son noyau intime, dont les événements de la Passion sont la manifestation spectaculaire, accessible à la sensibilité humaine. Mais l'Agonie de Jésus est à son tour l'incarnation de ce qu'il faut bien appeler l'Agonie de Dieu en face du Mal et du malheur éternel des réprouvés. Ce que les Pères grecs ont pressenti à propos de la descente aux enfers, je préfère le découvrir ici, à travers la sueur de sang qu'un ange est venu essuyer : à savoir qu'aucun bouleversement humain en face de l'enfer, même celui de Jésus, ne soutient la comparaison avec ce que Dieu éprouve dans son impassibilité éternelle, qui est en même temps le frémissement d'une Miséricorde dont la profondeur défie toute émotion et toute souffrance.
L'Agonie de Jésus, qui commence à Noël (et dont Gethsémani n'est que le paroxysme), c'est l'initiation d'un homme privilégié, prédestiné, Unique - mais premier-né d'une multitude de frères - à cette douleur de Dieu... à la Miséricorde. Jésus est le Grand Initié à cet écartèlement divin entre le péché et la Sainteté, la Lumière et les ténèbres, la Justice et la Miséricorde. Manifester la gloire de Sa Miséricorde, c'est infliger à Jésus l'agonie mortelle qui débouchera dans la Résurrection : à ce prix seulement une créature pouvait connaître - au sens fort, c'est à dire expérimenter - la gloire de la douleur de Dieu.
Ce cadeau ne fut pas offert aux anges, mais à la chair de Jésus - chair innocente mais en osmose avec la boue du genre humain, elle même en continuité avec l'enfer. Les Pères grecs - toujours eux ! - ont bien vu dans le baptême du Christ la descente du Verbe dans les eaux mortes, limoneuses et démoniaques de l'humanité : le baptême de Jésus est un "bain de boue" qui sanctifie cette boue et la transforme en eau pure... tandis que le baptême des chrétiens les plonge dans cette eau pure qui nettoie leur boue.
Seulement cette guérison ne va pas sans douleur : les douleurs de l'enfantement. Et les chrétiens reçoivent le privilège, à travers ces douleurs qu'ils doivent à leur péché, de prolonger dans leur corps impur ce qui manque en plénitude et en fécondité à l'Agonie du corps et du Coeur très pur de Jésus : autrement dit d'être initiés à leur tour et dans leur propre coeur à ce combat du ciel et de l'enfer qui leur ouvre les portes de la Miséricorde.
Les sacrements opèrent en nous cette alchimie - et suprêmement l'Eucharistie qui nous engloutit corps et âme, sainteté et péché, dans le Corps mystique... dans l'Agonie de Jésus, espace infiniment dilaté où nous respirons la Joie trinitaire selon la modalité douloureuse que ne connaissent pas les anges - ni au même degré les peuples non-chrétiens. Ceux-ci reçoivent en effet la grâce sanctifiante et rédemptrice, le pardon des péchés mérité par le Sang du Christ - mais non la grâce chrétienne et sacramentelle qui nous relie charnellement au mystère pascal. Ni avant Jésus-Christ, ni en dehors de Lui, une pareille splendeur et une pareille douleur ne pouvait être offerte à personne...
2 - LA FLAGELLATION. - Entre l'Agonie et la Croix - qui est le début de la gloire, le serpent d'airain dressé sur le monde et dont le spectacle terrifie l'enfer par l'Amour que Dieu s'obstine à lui offrir, l'Amour qui sauve les petits et les humbles ("fulget Crucis mysterium") - l'Evangile et le Rosaire nous proposent un condensé en Jésus de toute la douleur humaine, en tant que cette douleur exprime suprêmement l'horreur du Mal.
Ce qui éclate ici n'est pas seulement la souffrance, mais plus encore peut être l'humiliation de l'Innocent sous les coups du Révolté. La contemplation chrétienne n'a pas attendu Sade, Hegel, et Nietszche pour être fascinée par la dialectique du Maître et de l'Esclave - fascinée comme on ne l'est dans aucune religion. Ce sont au contraire les auteurs démoniaques que je viens de citer (inconsciemment demoniaques sans doute - "ils ne savent pas ce qu'ils font" - mais je dis démoniaques parce que je les prends au sérieux) ce sont ces auteurs et bien d'autres qui doivent tout au christianisme, et se contentent de renverser les termes de la contemplation millénaire de l'Eglise en se complaisant, non plus dans la douceur déchirante de la victime, mais dans les affres plus ou moins révolutionnaires du Révolté.
La flagellation est le spectacle par excellence du sadisme et du masochisme. Mais si le sadisme et le masochisme ont tant d'attrait, et si dangereux, sur les pécheurs que nous sommes, c'est que les spectacles de ce genre ont une portée métaphysique dont l'Eglise et l'Enfer détiennent le secret, chacun à leur manière : ceux qui ne se laissent pas initier à ces choses par le Rosaire et par l'Eglise, se laissent infailliblement initier sans le savoir (ou en le soupçonnant, ce qui n'arrange rien) à la jouissance de Satan devant Jésus livré aux bourreaux... et le contemplant toujours à travers les persécutés dont le sang arrose la terre interminablement depuis celui d'Abel, figure de celui de Jésus. Il n'y a pas de neutralité dans cette affaire, si ce n'est celle de Pilate - auquel ressemblent fâcheusement les technologues aseptisés regardant l'humanité à travers des indices de consommation. Les vraies réalités, une fois pour toutes, sont ailleurs que dans les plans des techniciens... et le Rosaire nous y ramène en nous faisant pleurer la où Satan se réjouit : au spectacle de la Flagellation...
3 - LE COURONNEMENT D'EPINES. - Les Pères de l'Eglise ont bien vu que la dérision apparente de ce couronnement accomplissait et cachait à la fois une intronisation éternelle plus sérieuse que les couronnements humains. La vérité, c'est que toute couronne est dérisoire si elle n'est pas une couronne d'épines... et cette vérité, les roses justement la suggèrent, elles qui donnent leur nom au Rosaire. La gloire de Dieu nous écrase - et c'est pourquoi son équivalent hébreu signifie poids. La gloire de Dieu nous humilie - et c'est pourquoi seuls les petits, les doux et les humbles la supportent aisément. La gloire de Dieu nous aveugle comme le sang du couronnement d'épines coulant sur les yeux de Jésus - et c'est pourquoi elle nous plonge dans le Nuage de l'Inconnaissance qu'il faut inéluctablement traverser pour déboucher dans la Lumière.
L'humiliation de l'intelligence étant finalement la pire de toutes, Jésus a voulu être revêtu de la robe des fous, et offrir sa tête à la pénétration des épines qui accablent les hôpitaux psychiâtriques - grâce à quoi le pauvre cerveau humain devient petit sans le savoir, et entre dans la gloire comme malgré lui...
Il faut adorer Jésus dans la personne des fous, des handicapés, des grabataires... même et surtout si on ne peut rien pour eux, pas même communiquer - car c'est alors qu'au lieu d'agir on se mettrait peut être à contempler, à réciter le Rosaire, à être chrétien. La seule psychiâtrie respectable - qui serait en même temps la seule antipsychiâtrie acceptable - serait sans doute celle qui contemple et adore avant de faire quoi que ce soit, et ne voudrait rien savoir d'autre parmi les malades que Jésus, et Jésus crucifié.
4 - LE PORTEMENT DE LA CROIX. - L'humiliation des petits, c'est de contribuer à la construction de la machine qui les broie et les fait mourir. Jésus a porté sa Croix, ce qui était une forme de suicide imposé : Il a aidé les soldats à lui infliger la mort - accomplissant ainsi l'oeuvre spécifique du Prêtre, disposer la Victime et l'offrir à l'oblation. Il a voulu porter cette Croix sans courage et sans force, comme les pauvres que nous sommes tous, tombant à plusieurs reprises au point d'être incapable d'aller jusqu'au bout sans le secours de Simon de Cyrène. A l'humiliation sadique de la flagellation, à l'humiliation intime du couronnement d'épines, il a voulu ajouter l'humiliation d'être sans grandeur et apparemment médiocre devant les deux premières : ainsi achevait-il de donner à la Croix le caractère méprisable qui la fait désigner par Paul comme "môria" - non seulement une folie, mais une ineptie et une abjection.
5 - LE CRUCIFIEMENT. - Au moment précis où la Croix est dressée sur le Golgotha, la victoire pascale et l'Ascension sont déjà présentes, "enclenchées" comme on dit aujourd'hui. C'est pourquoi Saint Léon invite les chrétiens à passer de la douleur à la joie dès qu'ils ont appris à regarder la Croix avec les yeux de la foi. Car c'est précisément ce qui manque aux incroyants, et parfois aux chrétiens, pour regarder la Croix comme l'Eglise et Marie... donc pour assister à la messe, qui est le mémorial efficace de la Passion. "Vident crucem, non vident unctionem" : ils voient la Croix, ils ne voient pas la douceur du Saint-Esprit, ils n'entendent pas le chant du Bien-Aimé à sa vigne, qui sourd comme un torrent du côté droit de Jésus et s'amplifie à mesure qu'on s'éloigne...
C'est pourquoi il est bien nécessaire de se laisser initier à cette douceur par les mystères joyeux avant d'aborder les mystères douloureux, de regarder Jésus ligoté dans ses langes avant de le contempler ligoté par les clous... et de nous laisser ligoter nous mêmes par cette douceur crucifiante pour être enfin stigmatisés par la puissance de sa gloire. Tel est le mystère, le véritable mystère, de la Transfiguration - dont les apôtres au Thabor n'ont connu en somme qu'une "avant-première". La vraie Transfiguration, c'est celle qui transforme aux yeux de la foi le crucifié en Ressuscité : ainsi l'ont vu François d'Assise et Catherine de Sienne - plus universellement Saint Paul, Marie, le Bon Larron, l'Eglise entière. C'est ce spectacle qui fait un chrétien, et qui s'achève avec l'Eucharistie par l'engloutissement dans la victoire de l'Agneau - là où s'évanouit la distinction entre le plaisir et la douleur, la vie et la mort, l'agonie et la gloire...
"Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi..." de cette mort plus vivante que toute vie, de cette faiblesse, de cette blessure de Dieu plus puissante que toute force, de cette suavité qui n'a pas de nom et dépasse tout sentiment, de cette danse immobile où les Trois sont éternellement hors d'eux-mêmes pour n'exister que dans l'Autre et n'être ainsi qu'une Extase dont il vaut mieux finalement ne point parler sur la terre...
III
MYSTERES GLORIEUX
La gloire de Dieu, c'est la résurrection des pécheurs que nous sommes : autrement dit, contempler la gloire de Dieu sur la terre ou contempler l'Eglise, c'est la même chose. Et contempler l'Eglise, c'est contempler le péché toujours à l'oeuvre pour crucifier l'Eglise, et prolonger ce qui manque à la Passion.
"La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant", mais l'homme vivant surgissant perpétuellement des ténèbres et de l'ombre de la mort. Les mystères glorieux sont les conversions, les persécutions et les agonies qui font les saints. C'est donc au fond le mystère du Mal - mais perpétuellement dépassé par la fécondité inépuisable, dans l'ordre du Bien, de ses triomphes les plus écrasants : "Sanguis martyrum, semem christianorum". Contempler la semence des chrétiens dans le sang des innocents et même des pécheurs, c'est cela que finalement nous apprend le Rosaire si nous le récitons obstinément.
"Il faut qu'il y ait des bourreaux pour qu'il y ait des victimes" - cette maxime de Saint Thomas nous menacera toujours de révolte, bien qu'elle soit proclamée j'allais dire effrontément par la liturgie pascale : "Péché d'Adam certainement nécessaire, qui nous a valu un tel Rédempteur" - péché de Judas plus nécessaire encore, semble-t-il...
Si nous voulons y comprendre quelque chose, il faut surtout renoncer à comprendre pour se laisser emporter par la "musique" du Crucifié : l'onction invisible de la Croix. Là encore, devant le scandale du Mal il n'y a pas d'autre neutralité que celle de Pilate - et si nous n'acceptons pas d'être écrasés, non par les bourreaux mais par la douceur même de la victime (c'est l'Amour qui m'a fixé sur la Croix et non pas les clous, disait-il à Catherine de Sienne), nous n'éviterons pas de basculer du côté des bourreaux...
l - LA RESURRECTION. - Mystère de foi avec lequel il ne faut pas tricher. Quand l'Eglise grecque répond à l'exclamation "Le Christ est ressuscité, Alleluia. - Il est vraiment ressuscité, Alleluia !", vraiment veut dire vraiment, et s'oppose d'avance avec toute la précision possible aux subtilités inépuisables qui essaient de rendre cette foi moins difficile - et du même coup parfaitement vaine.
Car la foi dans la Résurrection nous ressuscite, et elle ne peut pas nous ressusciter si elle n'est pas sur-humaine. Dire que le Christ est ressuscité "spirituellement", qu'il est toujours vivant, qu'il est la joie de Dieu habitant en nous, tout cela n'est pas surhumain, tout cela n'est pas impossible. Avec un peu de spiritualisme, de métaphysique, de sens religieux, de désir, de rassemblement chrétien où l'on se tient chaud, de souffle qui passe et soulève un instant les roseaux agités par le vent, on peut encore se persuader qu'en un sens - très subtil, éthéré, vaporeux, intérieur, etc... - le Christ est ressuscité... mais non pas bêtement, comme Lazare ou le fils de la veuve, pour recommencer une vie analogue à la nôtre.
Non, dira-t-on, le Christ est là, mais pas comme un morceau de pain qu'on mange ou un passe-muraille stupéfiant : il est là spirituellement - ce qui peut vouloir dire tout ce qu'on veut, et surtout éviter de dire ce qu'on ne veut pas... à savoir qu'Il est là comme un platane qu'on reçoit en pleine figure, un éclair jailli du Ciel qui électrocute vraiment ceux qu'Il touche.
"Il est vraiment ressuscité" signifie d'abord qu'Il est ressuscité au moins comme Lazare - aussi matériellement, j'allais dire "policièrement", que l'individu Lazare qu'il était urgent de re-mettre à mort pour qu'on n'entende plus parler du cas. Cela signifie ensuite qu'Il l'est beaucoup plus que Lazare - dans une condition de gloire où "le Christ ressuscité ne meurt plus", où il a le pouvoir de pénétrer, plus qu'à travers une porte close, à travers le mur de notre coeur de pierre pour inaugurer une incarnation nouvelle dans l'âme des croyants. Mais les Evangiles de la Résurrection seraient vidés de leur intention profonde si, en touchant les plaies du Ressuscité, Saint Thomas avait touché autre chose que des plaies, autre chose qu'un corps, autre chose que le corps du tombeau vide - qui précisément ne s'y trouvait plus parce que c'est lui (et non un autre) qui fut ressuscité.
Voilà ce qu'il est surhumain de croire, voilà ce qu'il est impossible aux hommes (et aux théologiens, nous le voyons bien aujourd'hui) de croire - sans un miracle de résurrection intérieure plus extraordinaire que la résurrection d'un mort, et aussi unique en vérité que la résurrection glorieuse de Jésus dont une telle foi est précisément le fruit : "Mais vous n'y croyez pas parce que vous avez le coeur dur... et le Fils de l'homme, quand il reviendra sur la terre, trouvera-t-il encore la foi ?"
2 - L'ASCENSION. - S'il y a une joie de la présence qui est la joie pascale, il y a une douleur de l'absence... et là encore cette douleur n'a aucun sens si la présence physique n'est pas physique. L'Ascension est la fête du départ de Jésus... annoncé par Lui aux Apôtres comme nécessaire pour préparer la Pentecôte, c'est à dire son retour en gloire - gloire qui est l'Eglise crucifiée, en attendant d'être glorifiée avec Jésus à la Parousie.
Quoiqu'il en soit de la présence de Jésus auprès du Père - qui ne fut évidemment pas plus grande mais autre après l'Ascension (car à cet instant il prit effectivement en main les leviers de commande que le Père avait préparés pour Lui, Roi de l'Univers, de toute éternité) - le grand changement de l'Ascension est bien celui de sa présence ou de son absence corporelle parmi les Apôtres et dans le monde.
La présence de Jésus va devenir autre, et doublement autre : spirituelle dans l'âme des justes par son Esprit, elle demeure corporelle dans l'Eucharistie - mais ce n'est plus la présence localisée (même si elle a des pouvoirs d'ubiquité) encore offerte aux Apôtres pendant la période pascale, et bien nécessaire pour asseoir leur foi vacillante. Précisément parce que le Christ, pendant cette période pascale, était là ("Je ne suis pas encore remonté à mon Père") et se rendait visible de temps en temps, il faut bien dire de même qu'à partir de l'Ascension Il n'était plus là.
La fête liturgique et la dizaine du Rosaire commémorent ce départ, cette absence, ce vide, cette soif, ce coeur brûlant des disciples au plus profond de la souffrance parce que l'Epoux leur a été enlevé... tout cet ensemble de sentiments que l'Eglise chante depuis deux mille ans, nommant la terre une vallée de larmes et pleurant avec Saint Thomas d'Aquin parce que, comme dit Rimbaud, "la vraie vie est absente : media vita in morte sumus" : désolation nécessaire, préparation indispensable à ce qui ne sera plus seulement une consolation, mais la venue du Consolateur Lui-même.
3 - LA PENTECOTE. - Marie, qui ouvre les mystères du Rosaire et semble s'effacer à l'heure des mystères douloureux (mais le Rosaire célèbre sa présence au pied de la Croix) reparaît explicitement désormais : "persévérant unanimement dans la prière avec Marie".
La Pentecôte est déjà la Parousie. Seulement la Parousie - le retour en gloire de Jésus - est un mystère plus mystérieux que les Apôtres ne pouvaient le soupçonner. Un mystère qui s'étale aujourd'hui sur deux mille ans, et peut s'étaler encore longtemps avant de rejoindre l'Eternité. Un mystère qui prolonge la Passion en même temps qu'il introduit dans la gloire (car la Passion est déjà la gloire de Jésus), un mystère apocalyptique au sens magnifique mais aussi terrifiant du mot... celui où le Mal joue un rôle de premier plan, et où la victoire du Bien n'apparaît qu'aux yeux de la foi - mieux encore, aux seuls yeux que soulève et brûle le feu de la Pentecôte.
"C'est par la Très Sainte Vierge Marie que Jésus-Christ est venu au monde, et c'est aussi par elle qu'il doit régner dans le monde". Ainsi parle Grignon de Montfort au début du Traité de la Vraie dévotion à la Sainte Vierge. En ce sens, la Pentecôte est le pendant rigoureux de l'Annonciation, et le fruit elle aussi d'une fécondation de Marie par l'Esprit. Je comparerai Celle-ci à un miroir parabolique au foyer duquel le Soleil, en se reflétant, permet d'atteindre des températures de 2 ou 3000 degrés. Le Cénacle apparaît ainsi comme une extension du sein virginal de Marie, jardin fermé reflétant la flamme de l'Esprit comme un miroir très pur, à l'intérieur duquel les Apôtres, "persévérant unanimement dans la prière", sont restés exposés à la chaleur pendant une dizaine de jours... au bout desquels très naturellement ils prirent feu.
Le vent et les langues sont ceux de l'Horeb lorqu'Elie attendait le passage du Seigneur. Le plus important n'est pas ce fracas spectaculaire (pourtant nécessaire à la fondation de l'Eglise afin que les peuples entendent l'Evangile et la louange de Dieu dans leur langue), mais le murmure doux et léger qui, de ces coeurs durs, obstinés, lents à croire, a fait tout simplement des saints - et suggéré à Pierre de dire à Jésus non plus "Je te donnerai ma vie pour toi", mais dans un gémissement inénarrable "Tu sais bien que je t'aime..." ce qui lui a permis précisément de ne plus défaillir et de donner sa vie de la façon que l'on sait - avec tous les Apôtres, ces "pécheurs infidèles".
4 - L'ASSOMPTION. - Je l'ai dit et redit après Bossuet : l'Assomption ne fut pas un miracle, mais la fin du miracle qui retenait Marie sur la terre pour assurer le commencement de la Pentecôte perpétuelle qui est l'Eglise. Etait-ce une mort, n'était-ce pas une mort ? Question sans importance, la glorification de Marie étant de toute façon une métamorphose plus fantastique et redoutable que la mort.
Mais une métamorphose dans laquelle le démon n'avait plus rien à voir - ce qui fait une grande différence avec la mort et l'agonie de Jésus. Marie au pied de la Croix et tout au long de la Passion fut stigmatisée, c'est à dire épousée, par cette mort et cette agonie, cette glorification de Jésus par la douleur de Dieu : elle fut la stigmatisée par excellence, elle a connu les affres du martyre et de la mort dont l'aiguillon est le péché - mort elle-même engloutie par l'aiguillon de la gloire.
Mais après la Résurrection ce fut la victoire de Pâques pour elle comme pour Jésus, et la morsure au talon ne pouvait plus l'atteindre. Elle a connu dès lors un état tout à fait extraordinaire, non exempt de souffrances intimes et déchirantes dont le désir du Ciel était sans doute la plus profonde - mais aussi communion aux souffrances de l'Eglise et des martyrs.
Seulement, entre ces souffrances et l'Agonie il y a un abîme, car Marie était délivrée avec Jésus de la morsure de l'enfer qui fait toute l'horreur de la mort (même et surtout si on est en même temps dans la main de Dieu, comme Jésus s'écriant Eli, Eli, lamma sabachtani), et sans laquelle les pires souffrances peuvent être subies comme des délices.
Marie après Pâques a donc pu connaître une sorte de Purgatoire - mais en régnant sur Satan aussi royalement que Jésus. Ainsi sa mort (ou son départ, peu importe) fut, elle, de pure gloire, comme aurait dû l'être celle de nos premiers parents s'ils n'avaient pas péché. Elle est morte d'Amour comme Thérèse de l'Enfant Jésus : je vise ici, non l'agonie terrible qui fut pour Thérèse l'achèvement de la Passion dans son corps, mais l'explosion de gloire qui dura l'espace d'un Credo - cette explosion qui soutient les martyrs lorsqu'ils vont à la mort en chantant, et à la Croix dans l'Exultation de Saint André...
Mais cette explosion fut précédée chez Marie d'un désir impensable pour nous qui fut son véritable martyre : martyre de pure lumière sans l'intervention des ténèbres, de pur Amour sans l'intervention du péché - martyre de la créature dans sa détresse de n'être pas engloutie par Dieu, mort de ne pas mourir comme disait Sainte Thérèse d'Avila... et dont l'Assomption fut le bienheureux terme.
5 - LE COURONNEMENT DE LA SAINTE VIERGE. - Le Père Kolbe, peu avant la guerre de 1939, prophétisa qu'on verrait un jour la statue de l'Immaculée sur la Place Rouge... mais qu'il faudrait auparavant traverser une épreuve de sang. Il prévoyait d'autre part et appelait de ses voeux la définition du dogme de Marie Médiatrice de toutes grâces.
L'épreuve de sang a eu lieu, mais aucune des deux prophéties n'apparaît encore à l'horizon. Le véritable règne de Marie est pourtant bien celui que prédisait Grignon de Montfort, en faveur duquel il invitait les chrétiens à la consécration totale qu'il appelle un esclavage d'amour. Les apparitions mariales, la médaille miraculeuse (instrument favori de l'apostolat du Père Kolbe), la consécration du monde au Coeur Immaculé de Marie et celle de chacun de nous en particulier, tout cela converge et ne fait qu'un : il s'agit d'un totalitarisme de l'amour sans lequel il est bien vain de donner à Marie le titre de Reine.
C'est pour cela que Jésus nous demande de passer par Elle. Il veut en effet gagner nos coeurs en ce qu'ils ont de plus intime, notre liberté dans ce qu'elle a d'inaliénable. Alors, si nous ne nous laissons pas gagner par le visage de Marie, nous consentirons peut-être au règne de Jésus, mais pas jusqu'à la folie, et la folie de la Croix. Marie Reine ne peut s'entendre qu'au sens donné à ce mot par les amoureux : le Père cherche des adorateurs, c'est à dire des fous d'amour - les tièdes ne lui conviennent pas, et tant qu'ils sont tièdes "Il les vomit de sa bouche".
Cette folie d'amour, Il a donné à Marie de nous l'infliger comme une bienheureuse blessure - la blessure même qui a fait monter Jésus sur la Croix, comme le chante si bien le célèbre poème du Pastoureau. En dehors de Marie nous pouvons être tout ce qu'on voudra, passionnés, militants, prêts à donner notre vie "pour qu'Il règne" - nous ne seront pas blessés... de cette blessure inguérissable dont Elle a le secret, infirmité délicieuse plus désirable que toute puissance et tout équilibre, qui faisait gémir Saint Paul : "Quand je suis faible par amour, c'est alors que je suis fort..."
Le Rosaire devrait être pour nous en Occident l'équivalent de la prière de Jésus des Orientaux, la voie d'humilité dont nous avons besoin pour parvenir à cet engloutissement dans la prière perpétuelle permettant à Jésus et Marie (qui n'ont qu'un seul Coeur et une seule âme) de régner sur nous comme ils le veulent, selon un mode que nous sommes absolument incapables de comprendre. Pour arriver à ce sommet du Mont Carmel, le Rosaire est une des voies les plus rapides, précisément parce que c'est la plus "bête", celle qui ne prétend pas à des sommets contemplatifs dangereusement séduisants pour notre orgueil. Aussi me permettra-t-on de conclure ces balbutiements par quelques lignes du Combat de Jacob avec l'Ange, ce sont presque les premières lignes que j'ai écrites - et je voudrais bien aussi que ce soient les dernières...
"Dieu se penche sur nous avec la tendresse maternelle dont Il a confié l'expression visible à la Sainte Vierge, pour nous apprendre petit à petit, à travers les répétitions maladroites de nos prières balbutiantes, le gémissement inénarrable de l'Esprit-Saint.
Mais précisément la répétition est nécessaire pour que ce gémissement creuse notre coeur de pierre, comme la chute répétée d'une goutte d'eau finit par creuser les roches les plus dures... et c'est à force de répéter Notre Père, Ave Maria, De Profundis que nous pouvons espérer prononcer un jour le Notre Père, l'Ave Maria qui jaillira, enfin, de Profundis, des profondeurs de notre âme et qui vibrera en parfaite harmonie avec le désir de Dieu : à ce moment s'opérera la fusion sans dissonance entre une prière définitivement désarmée et un amour infiniment désarmé.
Non, pour toute la beauté,
Non, jamais je ne me perdrai
Mais pour un je ne sais quoi
Qu'on vient d'aventure à trouver...
Mais Dieu aussi, de son côté cherche dans l'âme un je ne sais quoi qu'Il vient d'aventure à trouver, je veux dire ce gémissement qui seul peut toucher Son Coeur parce qu'en réalité il vient de Son Coeur même. Tant que Dieu n'a pas obtenu cette note, tant qu'Il n'est pas arrivé à l'extraire de l'âme, Il ne peut pas se laisser toucher, Il ne peut pas se laisser vaincre - non qu'il y ait en Lui la moindre résistance mais au contraire et justement parce que sa douceur sans défense est allergique à la moindre résistance et ne peut entrer en résonance qu'avec une douceur aussi fluide : hors de cette fluidité, le courant ne passe pas entre l'homme et Dieu... et l'homme se fatigue... et à force de se fatiguer, s'il persévère et ne se décourage pas, petit à petit sa prière perdra de l'altitude - je veux dire de cette arrogance que nous avons toujours au début - et donnera de la bande comme un oiseau blessé, descendant progressivement vers l'infirmité de Jacob au fond de laquelle, vaincu, il obtiendra beaucoup plus "que ce que notre coeur peut désirer ou même concevoir".
Si bas, si bas je m'abaissai
Que si haut, si haut je m'élevai
Et j'atteignis enfin ce que je cherchais".
La répétition inlassable du Rosaire peut paraître un abêtissement au sens déplorable du terme si l'on récite cette prière dans l'intention étroite "d'être en règle" - mais cela peut être ainsi au sens magnifique de ce mot, s'il s'agit d'user notre regard à force de scruter à l'horizon l'apparition de Celui qui doit venir : dans cette perspective, on n'est plus le même au terme d'une dizaine de chapelet qu'au début, on est un peu plus épuisé, un peu plus pauvre, un peu plus proche de la capitulation définitive.
NANCY, mois de Marie l976
Fr. M.D. Molinié, o.p.
UNE LETTRE DU PERE WERENFRIED VAN STRAATEN
Je tiens à transmettre in extenso cette lettre en date d'Avril 76, dont le contenu se passe de commentaire.
Sur ordre du Pape, la Congrégation pour la doctrine de la Foi a fait une déclaration très nette pour mettre un terme au désarroi dans le domaine sexuel, à l'initiation erronée et à la décadence des moeurs souvent tacitement tolérée, qui sapent la santé spirituelle, pervertissent la jeunesse et souillent la sainteté de l'Eglise. Un pornographe homosexuel qui se dit catholique et qui déclare ouvertement "être affligé de cette singulière maladie qui vous permet de jouir d'une excellente santé et de faire de vieux os", a trempé sa plume dans le fiel pour s'attaquer au Pape dans un journal catholique hollandais. Il appelle la déclaration "un tissu de clichés, de phrases et de pléonasmes dans un style qui semble être écrit pour des singes". Il en arrive à la conclusion : "Nous voilà embarrassés d'un pape vraiment bouché." Et il se console en disant : "Imaginons qu'en plus de cela ce pape soit capable de penser juste et d'écrire avec impact : tout serait encore plus grave." (De Tÿd, 30.1.76).
Cette attaque contre le Vicaire du Christ, inspirée par une haine diabolique et par un orgueil aveugle, prouve combien le Pape occupe une place centrale dans la lutte contre le démon qui a pénétré jusqu'au Saint des Saints. Et je suis d'autant plus préoccupé de voir qu'un nombre croissant de catholiques de bonne volonté, même parmi nos bienfaiteurs, prennent parti contre le Pape. Les lettres que je reçois prouvent que bon nombre d'entre vous se demandent si le gouvernail de la barque de Pierre est encore en bonnes mains. La douleur qu'ils ressentent devant ce qui se passe dans l'Eglise est cause d'amertume et d'aversion pour le Pape. La répression sélective de quelques exagérations regrettables d'une part, et, d'autre part, une indulgence excessive pour les hérésies et pour la démolition brutale de la foi, sont pour beaucoup une source de scandale. Vous me demandez ce que je pense de tout cela.
Je comprends votre inquiétude devant certaines réformes obtenues, ici ou là, par astuce ou par force, devant la profanation toujours croissante des choses saintes et le déclin de la foi et des moeurs et devant la faiblesse de certains pasteurs qui se laissent entraîner par ceux qui, sous le prétexte de l'aggiornamento, détruisent l'Eglise. Mais je veux vous avouer aussi, en toute honnêteté, que je ne peux pas approuver toutes les réactions contre ces malheurs. Je trouve notamment qu'il n'est pas permis de rejeter le Concile. Et je pense aussi que certains vont beaucoup trop loin dans leur opposition contre la nouvelle liturgie. Bien que, personnellement, je ne puisse considérer certaines nouvelles formulations comme un progrès et que je regrette aussi bien la perte de valeurs théologiques, ascétiques et culturelles que l'interdiction précipitée de l'ancienne liturgie, le dogme de l'infaillibilité exclut que le Pape ait pu prescrire à toute l'Eglise un culte hérétique, blasphématoire ou invalide, comme d'aucuns le prétendent. C'est pourquoi, par esprit d'obéissance, je me sens oblige d'accepter la nouvelle liturgie qui ne manque d'ailleurs pas d'avantages.
Il va de soi que cette obligation vaut seulement pour autant que les réformes locales correspondent aux normes de Rome. Le chaos liturgique, les excroissances illégales et les traductions falsifiées seront toujours inadmissibles, parce qu'elles sont le fruit de la désobéissance. Mais la lutte contre ces abus ne peut être bénie par Dieu que lorsqu'elle est menée par ceux qui sont prêts à l'obéissance, là où celle-ci est obligatoire.
A cette occasion, je veux également démentir la rumeur insensée, répandue dans bien des pays, selon laquelle le Pape serait secrètement remplacé par un sosie, organe exécutif de trois francs-maçons qui feraient partie de son entourage immédiat. Ne vous laissez pas abuser. Le Saint Père me connaît personnellement. Les paroles qu'il m'adressa lors de notre dernière rencontre me prouvent irréfutablement que j'ai parlé avec le vrai Pape et non pas avec un imposteur. Son infatigable activité pastorale pendant l'Année Sainte, les mesures qu'il a prises pour garantir l'indépendance de l'élection de ses successeurs, la modification de l'ostpolitik, la déclaration sur la morale sexuelle et bien d'autres documents admirables du Magistère pontifical sont autant de preuves que ce n'est pas un groupe de franc-maçons, mais le Pape Paul lui-même qui tient le gouvernail bien en mains et que, sous sa direction, la barque de l'Eglise s'éloigne d'un sillage par trop dangereux. Que cela vous console.
Que le Christ ressuscité, qui a vaincu la mort et le démon, confirme votre confiance en celui auquel il a été dit : "Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle."
[Lettre aux Amis N°21] [Lettres Aux Amis]