[Lettre aux Amis N°23] [Retour à l'accueil] [Lettres Aux Amis]
Mes chers Amis,
Le relevé manuscrit des conférences enregistrées pendant dix ans au magnétophone nous offre une mine pratiquement inépuisable de publications possibles. J'ai donc l'intention de prolonger les Conférences aux Jeunes par des textes variés.
Je présente ici le texte de la deuxième Conférence aux Jeunes.
Je remercie encore ceux qui m'aident dans ce travail, à quelque titre que ce soit, en me recommandant aux prières de tous.
Nancy, le 15 octobre 1977
Fr. M.D. Molinié, o.p.
CONFERENCES AUX JEUNES (N° 2)
13 octobre 1968
Il y a des gens auxquels on fait spontanément confiance, et d'autres dont on se méfie. Pourquoi ? Au fond nous ne savons pas, car cette confiance ou cette méfiance met en jeu tout notre être : les psychanalistes diraient que notre inconscient fait confiance (ou non) à l'inconscient des autres.
En ce qui concerne Dieu, la première question est justement de savoir si spontanément, avant toute réflexion ou discussion, nous Lui faisons confiance, ou si nous Le soupçonnons. En fait, la plupart du temps, nous Le soupconnons et Le mettons en accusation. Dans cette zone de nous-mêmes qui n'apparaît pas à la lumière, nous Lui refusons les droits élémentaires que nous accordons aux autres, et que surtout nous réclamons énergiquement pour nous-mêmes. Sous prétexte que Dieu est inaccessible, nous ne croyons pas indispensable de lui accorder le minimum d'égards auxquels un être humain a droit.
Si par exemple quelqu'un veut nous voler, nous savons fort bien dire "ceci est à moi !" Et si on nous répond "je m'en fiche", cela peut se terminer très mal.
Alors quand Dieu nous demande quelque chose, est-il normal de Lui dire "cela m'est égal" ? En fait ce n'est pas ce que nous disons, du moins en apparence. Nous disons plutôt : "Qu'est-ce que cela peut Lui faire ? Si j'agis mal, je peux gêner les hommes, la société, moi-même - mais Dieu, je ne peux pas l'atteindre... alors ?" Je ne réponds pas à cette question pour le moment, je fais seulement remarquer qu'à partir du moment où on dit à Dieu "Vous ne souffrez pas, Vous passerez donc bien l'éponge sur ce que je fais", et qu'on décide en conséquence de ne pas se gêner avec Lui, on ne Le traite même pas comme un être humain.
Le Père Loew fait remarquer que dans un procès il y a les témoins et les accusés. Les témoins, on les respecte et on leur fait confiance. Par contre on se méfie des accusés et on cherche à les prendre en défaut. Or la plupart des questions qu'on pose aux prêtres cherchent à prendre en défaut Dieu, le Christ et l'Eglise. Alors c'est fichu d'avance, Dieu ne répondra pas - et en fin de compte Il interdira aux prêtres de répondre.
Si je vous dis par exemple que Dieu est bon, je ne vous demande pas de me croire sur parole. Vous pouvez être déroutés, et même profondément troublés, par le problème du Mal. Dieu admet très bien que vous posiez des questions là-dessus - même Il désire que vous posiez ces questions : dans le livre de Job Il fait des reproches sévères à ceux qui ne veulent pas se casser la tête et poser des questions. Vous savez, les amis de Job qui disent : "S'il souffre, c'est qu'il a péché - et tutto va bene !" Or Dieu donne raison à Job... tout en le pulvérisant : "Quel est celui qui trouble le plan divin par des discours sans intelligence ? Explique-moi comment je fais une fleur, ensuite Je te répondrai." Mais Il l'approuve d'avoir "cherché en gémissant", et Il condamne ses amis de ne pas l'avoir fait. Pourquoi ? Parce que du fond de sa révolte, au plus fort de sa révolte, l'inconscient de Job avait confiance. Les amis de Job, eux, voulaient se sécuriser à tout prix, et derrière leur confiance apparente (méthode Coué) leur inconscient n'avait pas confiance, parce que leur inconscient n'aimait pas Dieu... et tout est là.
Ainsi Dieu ne nous reprochera jamais de Lui poser des questions, mais tout dépend du ton de ces questions : c'est le ton qui fait la chanson.
Il y a le pourquoi hargneux qui accuse plus qu'il ne questionne - et il y a le pourquoi secrètement humble du "blasphème" de Job.
Il y a la question émerveillée de l'enfant qui demande pourquoi le soleil se lève, etc : ce "pourquoi" fait plaisir aux parents, même s'ils ne savent pas répondre - et c'est au fond le pourquoi des savants s'ils sont de vrais savants... c'est-à-dire des contemplatifs.
"J'avais à peine cinq ans que je me mis à fuir mes camarades et les enfants de mon âge pour m'en aller dans la forêt, errer par la campagne, m'asseoir sur les tertres des champs, où je passais des heures à méditer : y a-t-il un Dieu ? Dieu a-t-il une femme, des enfants ? que mange-t-il ? que boit-il ? d'où vient-il ? quels sont ses parents ? pourquoi est-il Dieu, lui et non pas un autre ? pourquoi moi ne suis-je pas Dieu ? que suis-je, pourquoi voilà-t-il que je marche, je hoche la tête, je parle, je mange, je bois, je suis assis, couché, etc... tandis que les arbres, les plantes et les fleurs ne peuvent en faire autant ? Le phénomène qui continua le plus longtemps à faire sur moi une forte impression, c'est le soleil et, la nuit, les étoiles ! Je n'arrivais pas à comprendre comment le soleil se déplaçait.
Il y avait des jours où j'étais tellement captivé par le soleil que le soir en me couchant je songeais : demain matin, sitôt levé, il faut absolument que j'aille là-bas d'où il vient ; seulement il faudra prendre un morceau de pain et que maman ne me voie pas. Les étoiles ne m'occupaient pas moins que le soleil. Je n'arrivais pas à m'expliquer pourquoi elles ne se montraient que la nuit. Que sont-elles ? Vivent-elles comme les hommes, ou ne sont-elles que des lampes allumées ? La voie lactée me séduisait tout particulièrement. Une fois j'entendis dire à un de mes camarades qu'un maître d'école qui logeait chez lui avait conté à ses parents que le soleil était bien des fois plus grand que la terre, et les étoiles aussi grosses que notre terre et même parfois plus grosses que le soleil, mais qu'elles nous paraissaient si petites parce qu'elles étaient très, très haut et très loin de nous. Cet enfant m'intéressa tellement par son récit que j'en fus violemment impressionné et ne dormis pas de la nuit. De bon matin, sitôt le soleil levé, j'allai trouver ce maître. Il me reçut et quand je lui dis le but de ma visite, il se mit à me parler de la terre, du soleil, des étoiles, etc...
Je me rappelle comme si c'était à l'instant comme je retenais ma respiration pour mieux l'écouter. Par moments je sanglotais d'enthousiasme et de joie. Il me semblait voir se dérouler devant moi je ne sais quel tableau effrayant et inconnu !
Je l'ecoutai longtemps. Quand il eut fini de me parler de la nature, et qu'il m'eut demandé d'où j'étais et quel âge j'avais, encore sous l'impression de ses récits je retournai à notre jardin, là où poussait le chanvre, j'allai tout au bout de cette chénevière, et là, tombant à genoux, je me mis à prier Dieu".
Un vrai savant, c'est un enfant qui a de la patience. Il échafaude des hypothèses, mais si ça ne marche pas il recommence : il ne critique pas la réalité, il critique son hypothèse. Il s'efface et il s'oublie : ses questions à la Nature sont des questions d'amoureux, non de jaloux.
Il y a le pourquoi des sceptiques, qui n'attend même pas de réponse comme Pilate. De toutes les questions que vous pourrez poser, il n'y en a guère à laquelle je n'aie réfléchi pendant des années, avec violence et passion. Si vous y mettez la même violence et la même passion, il sera facile d'y mettre aussi un peu de confiance et d'humilité... alors j'essaierai de répondre. Mais ceux qui prennent les choses à la légère et posent des questions comme Pilate ou pour se débarrasser de moi et de Dieu, je respecte leur vrai désir en ne répondant pas : le curé d'Ars ne l'envoyait pas dire à ceux qui voulaient "disputer" avec lui.
Il y a donc des questions qui sont des blasphèmes - et il y a des "blasphèmes" qui sont une adoration. Il y a le pourquoi des enfants en colère. Il y a la question de Marie "Comment cela se fera-t-il ?" - il y a le pourquoi du Christ en croix : "Mon Dieu pourquoi m'as-Tu abandonné ?"... et la réponse, c'est la Résurrection.
Sur quel ton posons-nous des questions à Dieu, à l'Eglise et aux prêtres ? En Occident, c'est une accusation perpétuelle. Les Musulmans sont beaucoup moins arrogants, peut-être justement parce qu'ils en savent moins que nous : Dieu a trop fait pour nous, nous sommes des enfants gâtés.
Donc, premier point : attention à la manière dont nous posons des questions.
Deuxième point : sommes-nous capables d'écouter la réponse ? de la recevoir, et non pas de la fabriquer ? Dans la route large dont je parlais la dernière fois, on cherche Dieu à la manière d'un technicien qui cherche la solution d'un problème. Si on s'y prend comme cela, on échouera toujours. Dieu n'est pas une chose, mais quelqu'un qu'il faut recevoir. Pour découvrir le secret d'un ami, je n'ai qu'un moyen c'est de l'écouter, surtout si je devine qu'il a des choses graves à me dire.
Bergman dit que les prêtres parlent beaucoup mais que Dieu ne parle jamais. Moi je dis que Dieu parle tout le temps, mais que la plupart (y compris les prêtres) ne l'écoutent jamais : ils se fabriquent un dieu à leur image et à leur ressemblance. Quand ils découvrent que ça ne colle pas, ils fabriquent autre chose, une autre illusion qui les conduit au découragement.
Imaginez un homme de génie, dans le domaine de la musique ou de la peinture. Plusieurs l'invitent pour entendre son oeuvre ou la contempler. Et aussitôt tout le monde prend la parole pour donner son avis. Cela devient la tour de Babel. Pendant ce temps-là, le créateur ne dit rien. Finalement il a pitié de leur bêtise et il lève la main pour demander la parole. A ce moment-là, normalement, tout le monde doit se taire : sinon il se rassied et il attend qu'on veuille bien l'écouter.
Si son oeuvre est vraiment géniale, elle est inépuisable : pour l'expliquer il devra parler non pas pendant des heures et des années, mais pendant des siècles ! et tant qu'on n'a pas tout entendu, on n'a pas le droit de juger.
La Parole de Dieu (la Bible), c'est cela. Si à chaque verset vous vous mettez à discuter, vous ne saurez jamais, non seulement ce que Dieu a voulu dire, mais tout simplement ce qu'Il a dit. Il ne faut pas interrompre l'orateur... Vous mettez Dieu en procès, mais Il vous répondra comme au peuple d'Israël : "C'est moi qui vous fais un procès : êtes-vous en état de comprendre ce que j'ai à dire ? Faites-vous ce qu'il faut pour cela ?"
J'ai déjà dit dans Prisonniers de l'infini que l'Anna de Mister God, une enfant de six ans, avait compris cela plus que les sages et les intelligents. Ce qui est difficile à trouver, ce ne sont pas les vraies réponses, ce sont les vraies questions : celles qui ne comportent qu'une réponse... laquelle est infiniment simple.
Alors il faut apprendre à se laisser guider. Il y a trois guides qui mènent à Dieu - et je ne suis aucun des trois.
D'abord la Nature, qu'il faut apprendre à regarder comme l'Archimandrite Spiridon. Ensuite la Bible, la parole inépuisable de Dieu. Enfin et surtout le Saint-Esprit, capable de nous donner un coeur qui comprenne les deux premiers guides. La Nature et la Bible sont placées devant nous, le Saint-Esprit se cache par derrière, au plus intime. Moi je parle au nom de Dieu, Lui Il écoute en vous. Je fais la parade, comme dans les baraques foraines : "Entrez, entrez, nous avons des premières, nous avons des troisièmes, vous allez voir ce que vous allez voir, c'est du sensationnel, du jamais vu !..." C'est la parade, mais ce n'est rien. Seuls ceux qui paieront le prix pour entrer (là il faut calculer la dépense) sauront ce qu'il y a sous le chapiteau, à l'intérieur du tabernacle. Et si leur coeur n'est pas pur, ils feront comme Pompée en pénétrant dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem : ils ne trouveront rien...
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