N°26


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Mes chers Amis,

Quand le malheur s'abat sur nous, il y opère une simplification extraordinaire : le Bien et le Mal, la révolte et l'humilité, l'amour et la haine, Abel et Caïn, le Bon Larron et le mauvais, le vieil homme et le nouveau, se séparent immédiatement dans notre coeur devenu le champ clos d'un conflit implacable... celui-là même que Jésus est venu apporter sur la terre. Je dis que c'est une simplification extraordinaire malgré le nuage épais de ténèbres et de complications que le péché déploie autour de ce combat : l'opposition des ténèbres à la lumière en devient plus absolue, et par conséquent plus simple, que leur complicité ambigüe au temps de ce que nous appelons le bonheur humain.

Cela ne veut pas dire que l'Eglise souhaite les catastrophes. Elle est au contraire extrêmement consciente du danger encouru par les âmes en vertu de cette simplification même : le combat est devenu plus évident, il n'est pas gagné pour autant. Matthieu nous dit (27, 44) que les deux larrons insultaient Jésus d'une même voix, avant que Luc ne nous révèle la conversion du Bon Larron. Quels que soient les dangers de la connivence ambigüe dont je parlais, Dieu seul a le droit d'y mettre un terme et de placer les âmes au pied du mur en leur imposant cette épreuve.

Au cours de ses apparitions (officiellement reconnues ou non) la Sainte Vierge menace le monde d'un ou plusieurs châtiments qu'Elle nous invite ardemment par ailleurs à tout faire pour les éviter. Une telle menace m'apparaît déjà comme le signe d'une sérieuse régression du peuple chrétien par rapport aux enseignements du Christ : celui-ci nous invite à craindre l'enfer, et la Sainte Vierge n'hésite pas à le rappeler aux enfants de Fatima (ainsi qu'à d'autres plus récents). Mais à l'intention du monde Elle nous ramène au temps de Jonas annonçant la destruction de Ninive : à Fatima, Elle a confié aux Papes le soin de répercuter cette prophétie selon leur sagesse et leur prudence.

On comprend mieux ainsi comment le mystère de la Croix constitue à la fois le Jugement du monde et la suprême Miséricorde offerte par Dieu au monde. C'est un jugement pour ceux qui se perdent en se précipitant dans la révolte du mauvais larron... et c'est la suprême Miséricorde pour ceux qui reconnaissent (non sans combat) avoir mérité le malheur éternel : le malheur temporel devient pour eux le chemin de Damas, ou plus profondément le chemin emprunté par le Christ pour arracher la brebis perdue au malheur éternel.

Les malheurs individuels ou collectifs ne sont donc pas encore le mystère de la Croix : ils peuvent le devenir ou non selon l'issue du combat inauguré par ces épreuves.

Ainsi nous ne pouvons pas éviter la Croix (c'est le sacrement de notre salut) : mais nous pouvons éviter le malheur et les catastrophes qui ne sont pas encore la Croix, et ne le deviendront qu'à travers le feu d'un combat plus angélique qu'humain. La Sainte Vierge le laisse entendre, avec l'Eglise et tous les prophètes, en nous invitant à faire pénitence pour les éviter.

Mais qu'est-ce que cela signifie, si la Croix elle-même est inévitable ? Je crains beaucoup que certaines exhortations à la pénitence (dans les milieux traditionnalistes en particulier) ne cherchent en fait à esquiver la Croix sous couleur d'éviter le châtiment.

Qu'est-ce en effet que la conversion, sinon la simplification extraordinaire dont je parlais au début, et qui nous fait peur plus que la souffrance et la mort ? Beaucoup se sont livrés à des pénitences exceptionnelles (sans parler d'exercices moins onéreux) dans l'espoir inconscient d'échapper à cette simplification terrible.

Mais comment, direz-vous, accueillir une telle simplification sans avoir à subir les catastrophes qui la provoquent ? C'est bien le problème en effet, c'est à quoi Jean-Baptiste invitait les foules ("Aplanissez les voies du Seigneur")... mais en leur reprochant de le faire dans un esprit de calcul assez dérisoire ("Qui vous a appris à fuir la colère à venir ?").

La seule façon d'éviter les catastrophes c'est d'avoir un autre but que d'éviter les catastrophes, un but plus désirable que de se voir épargné par elles : à savoir cette simplification même, désirée non par crainte mais par amour.

Si l'on veut que de trop grands malheurs ne deviennent nécessaires pour nous introduire dans l'Amour (au risque d'ailleurs de nous introduire en enfer), il faut demander instamment que l'Amour opère à lui seul la même simplification que le malheur. Autrement dit, selon une expression à la mode, si l'on veut éviter que le malheur s'abatte sur nous, il faut demander que l'Amour, en s'abattant sur notre coeur, "y fasse un malheur..." ce malheur qui est précisément la suprême béatitude, le condensé de toutes les béatitudes, l'onction invisible qui transfigure la Croix et dont la douceur même devient un tourment plus brûlant, plus impitoyable et plus mortel que tous les malheurs.

Si l'on veut échapper aux maladies que la Sainte Vierge désire nous épargner, il faut se plonger du haut de la Croix, ou du fond de notre détresse et de notre peur, dans cette "maladie qui ne mène pas à la mort" et qui est l'Amour, en tant qu'il inaugure un combat plus implacable et une simplification plus totale que la mort. En se précipitant ainsi dans l'Amour, on prend en quelque sorte les devants sur les bouleversements et la refonte que bon gré mal gré la mort nous imposera.

Il y a donc un seul obstacle à l'accomplissement dans notre âme de ce combat merveilleux entre la vie et la mort qui s'appelle le mystère de Pâques : l'obstination sournoise avec laquelle nous nous entêtons à "ignorer" la simplicité de l'opposition entre la lumière et les ténèbres... l'endurcissement feutré qui se camoufle dans le clair-obscur des ambiguïtés au point de devenir inaccessible à toute thérapeuthique, et finalement au Sauveur lui-même.

La Sainte Vierge a horreur de cette tiédeur et de ces demi-teintes passionnément entretenues : l'Eglise la voit sur ce point "plus terrible qu'une armée rangée en bataille". Il serait vain de se tourner vers Elle pour qu'Elle nous dispense du combat ou qu'Elle respecte nos compromissions. Si on a peur du malheur, qu'on se jette dans l'Amour. Si on a peur de l'Amour, qu'on se jette dans la Sainte Vierge : sa patience est celle d'une Mère, elle veut bien pleurer nos lâchetés, elle ne les bénira jamais.

Comprendre cela, c'est la grâce de Pâques, celle que je demande pour nous tous en vous bénissant

Fr. M.D. Molinié, o.p.


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