N°43


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DU TROU NOIR A LA FONTAINE BLANCHE

L'Eglise visible existe, c'est une donnée de sens commun. Que l'Eglise invisible existe aussi, c'est également une donnée de sens commun, mais d'un sens commun surnaturel: celui de ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Il faut être plongé en effet dans de singulières ténèbres pour ne pas reconnaître l'existence et l'originalité des saints. Qui, du moins en France, n'a jamais entendu parler d'un saint ?

Ce qui est grave n'est pas l'ignorance au sujet de leur existence, mais l'aveuglement au sujet de leur splendeur et de leur secret, aveuglement qui menace les dévots presque autant que les sceptiques et les incrédules. Je ne ferai pas ici la description des multiples dévotions qui restent à la surface des choses: même dans les meilleurs cas, nous sommes aveugles au sujet des saints que nous aimons ou vénérons le plus. Il y a dans leur vie, leur coeur, leur visage, quelque chose que nous ne scrutons pas assez profondément.

Une première découverte devrait nous être relativement accessible. Combien de chrétiens, malgré une dévotion intense envers un saint quelconque, ont vraiment conscience de l'abîme qui le sépare des grands contemplatifs hindous? Ces derniers peuvent nous étonner par une soif de Dieu, une intensité ascétique dépassant largement celle de la majorité des ascètes chrétiens. J'ai souvent raconté l'histoire de ce gourou disant à son disciple, après lui avoir plongé la tête dans l'eau jusqu'à ce qu'il suffoque: "Quand tu penseras à Dieu autant que tu pensais à respirer, tu sauras ce qu'est la soif de Dieu."

Ces contemplatifs et beaucoup d'autres peuvent donc rivaliser avec les saints chrétiens par une vie intérieure aussi enviable. Seulement ces derniers ne sont pas seulement amoureux de Dieu, mais d'un homme. De cet homme ils ont soif autant que de Dieu, et cela depuis deux mille ans. Phénomène rigoureusement unique dans l'histoire: personne ne pourrait le contester, et personne ne se risque à le faire. On se contente d'ignorer ce paradoxe, de le banaliser au lieu d'en être stupéfait, voire scandalisé - ce qui serait tout de même plus sérieux que de le traiter à la légère.

Donc depuis deux mille ans les chrétiens sont amoureux de Jésus-Christ, vrai Dieu pour ceux qui ont la foi, mais vrai homme pour tout le monde: car c'est là, je répète, un fait historique. Non pas l'existence de Jésus-Christ, que certains historiens ont trouvé le moyen de contester : celle des amoureux de Jésus-Christ, qu'on appelle chrétiens. Cette existence est incontestable et n'a jamais été contestée. Simplement on passe à côté de cette réalité sans en mesurer la profondeur stupéfiante. Avant même la folie de la Croix, la folie qui consiste pour une jeune fille à s'enterrer dans un couvent parce qu'elle est amoureuse de Jésus-Christ se perpétue depuis deux mille ans et n'intéresse personne... du moins autant qu'elle le mérite - je veux dire passionnément, que l'on soit pour ou contre.

Certains persécuteurs ont envisagé d'envoyer les chrétiens à l'asile. Ils ont même commencé à le faire au temps du communisme, et à leur rendre ainsi hommage. Car si on ne les enferme pas, quelle sottise de les traiter comme des gens inoffensifs, sans mesurer la bombe qui est dans leur coeur: aimer de toutes ses forces, avec ou sans péché, avec ou sans faiblesse, un homme né il y a deux mille ans ! D'ailleurs les premiers chrétiens, mourant pour un homme ayant vécu cent ans avant eux, n'étaient pas moins fous, au contraire, que ceux d'aujourd'hui.

Que signifie donc cette folie ? Est-il nécessaire de se triturer l'esprit pour comprendre que de tels hommes et femmes doivent être envoyés à l'asile, voire massacrés... ou bouleverser complètement notre existence? Aucun problème social, humain, familial ou métaphysique ne peut plus se poser de la même façon à partir du moment où l'on ne tue pas ces gens-là. Car si on ne les tue pas il faut les prendre au sérieux, les interroger, leur demander des explications sur ce qui leur est arrivé, écouter passionnément leurs réponses... et alors vous verrez ce qui vous arrivera !

Jésus était l'ennemi juré des pharisiens, partisans farouches d'un judaïsme pur et dur, fidèle aux prescriptions de son fondateur Moïse. Un des plus intelligents parmi eux, assistant à la lapidation d'Etienne, qui déclarait "voir les cieux ouverts et Jésus assis à la droite du Père" - ceci après la mort du Christ (après même la période de quarante jours où les disciples prétendaient l'avoir vu), comprit aussitôt l'énorme danger constitué par les Apôtres de ce "séducteur". Il sentit que le monde gréco-romain, qui constituait pour lui l'univers, risquait d'être bouleversé par eux, et le judaïsme de disparaître sous l'influence de cette secte: il décida donc de tout faire pour les détruire.

Il avait bien raison de craindre cela, mais ne se doutait pas qu'il en serait l'instrument privilégié, à la suite d'une apparition de ce même Christ. Le retournement de Paul sur le chemin de Damas n'a pas cessé de se répéter indéfiniment. Sans le renouvellement permanent d'événements de ce genre, les chrétiens auraient disparu depuis longtemps : leur société, qui s'appelle l'Eglise, est en effet soumise à une perpétuelle décadence, et n'y résisterait pas si le Christ et les saints morts pour Lui n'intervenaient pas à tout instant pour la ressusciter.

Je me présente donc auprès de ces témoins (qu'on appelle aussi martyrs), et je me présente en incrédule, car je le suis en vérité. Je ne comprends rien à l'univers qui m'entoure, et tout ce qu'on peut me dire sur l'existence de Dieu, Son Amour pour nous, la vie éternelle qui nous attend dans le Ciel entrevu par Etienne, tout cela n'apaise pas mon inquiétude et ne dissipe pas mes doutes. Il me paraît en effet, selon la parole de Pascal, "incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'Il ne soit pas". Je leur demande donc comment ils font pour s'en sortir et trouver la lumière au milieu d'une telle obscurité, plongés qu'ils sont comme moi dans les ténèbres du monde.

Leur première réponse consiste à me demander de ne pas confondre ténèbres et obscurité. La lumière qui les habite, me diront-ils, luit dans les ténèbres et les dissipe. Mais elle ne dissipe pas, loin de là, toute obscurité. Elle est même porteuse d'une obscurité plus grande, plus profonde, plus vertigineuse, que les ténèbres de ceux qui n'ont pas la lumière. Cette lumière est en vérité une nuit... ou si on veut leur nuit est plus lumineuse que toute lumière. Plus ils s'enfoncent en elle, plus il sont déroutés comme je le suis moi-même. Mais ils mettent leur joie à être ainsi déroutés par le mystère de Dieu, à s'y perdre comme dans un trou noir, et à s'enfoncer au coeur de ce trou noir vers la lumière du Christ crucifié et ressuscité.

 

Toute la vie du Christ, sa mort et sa résurrection, proclame que Dieu nous aime. Mais Jésus nous a prévenus Lui-même que nul ne peut venir vers cet amour si le Père ne l'y attire par une séduction du Saint-Esprit. Nous mesurons mal en effet dans quelle détresse, ou au moins dans quelle déroute, notre intelligence se trouve plongée par la simple affirmation que Dieu nous aime. Si la plupart des chrétiens s'en accommodent, c'est qu'ils ne réfléchissent pas. Je voudrais donc montrer d'abord que, pour une intelligence normale, cette proposition est rigoureusement inacceptable. Saint Augustin nous dit heureusement au sujet de Dieu: "Si tu crois y comprendre quelque chose, ce n'est pas Dieu."

La seule façon d'avoir affaire à Dieu est donc, pour notre intelligence, d'accepter une déroute incroyable, aux antipodes des ténèbres mais aussi de la clarté réclamée par notre esprit - clarté que l'Anna de Mister God appelle nos "petites boîtes". Il est impossible que Dieu nous aime, tout simplement parce qu'il est impossible que nous existions... du moins si Dieu existe.

Il occupe en effet toute la place, si j'ose dire. Si l'Infini existe comme le proclament les chrétiens (et les Hindous), quelle place reste-t-il pour les limites de la créature ? Elle est immédiatement absorbée en Dieu, engloutie en Lui... bref, elle n'existe pas.

Jésus le dit bien à Catherine de Sienne : "Tu es celle qui n'es pas". Mais que peut vouloir dire "être ce qui n'est pas", si ne n'est un trou noir pour l'intelligence ? La première humilité que Dieu nous demande, c'est de plonger dans ce trou noir pour comprendre que nous sommes en effet du néant, mais un néant étrangement précieux à Ses yeux, et que Lui-même respecte infiniment.

Devant une telle doctrine notre intelligence explose. Il ne lui reste plus qu'à sombrer dans la folie - ce que beaucoup font en pratiquant la légèreté, vivant à la surface des choses, ne s'étonnant pas d'exister, ne se demandant pas vers quoi ils vont et ce que signifie leur présence dans l'univers: c'est là sombrer dans une mauvaise folie... celle qui justement éprouve le besoin de se débarrasser des chrétiens pour dormir tranquille dans son insouciance.

La bonne folie consiste au contraire à ouvrir les yeux sur le gouffre de notre existence en face de Dieu, à plonger au fond de ce trou noir en jetant notre coeur dans Celui du Christ. Ceux qui se tournent vers la Sainte Vierge y parviennent plus facilement, car le Christ est Dieu et homme (ce qui est déjà un gouffre), tandis que la Sainte Vierge est une pure créature comme nous - et Jésus nous l'a donnée pour Mère sur la Croix, refuge plein de douceur dans ce naufrage absolu.

 

Le trou noir débouche dans la Fontaine blanche qui est la Vision face à face: il n'y a pas d'autre chemin vers le Ciel que de s'y plonger. Je voudrais parler de ces choses comme un enfant. Un enfant qui joue, qui chante, qui pleure et qui rit. Les enfants n'ont pas peur de balbutier, de dire n'importe quoi, car ils acceptent d'être dépassés par les mystères qui les entourent : la vie, les hommes, l'univers... Dieu. Accepter cela, c'est déjà s'orienter vers le trou noir dans la légèreté joyeuse de celui qui sent "que tout cela est bon".

Dire n'importe quoi sans s'orienter vers le trou noir, c'est la mauvaise folie. Mais le faire comme un enfant, c'est la bonne folie à laquelle je voudrais rendre hommage, à laquelle surtout je voudrais inviter ceux qui me lisent et m'écoutent... et m'inviter moi-même puissamment.

Toutes les lumières accumulées par l'Eglise depuis deux mille ans, et dont sont inondés les saints, sont des étoiles dans la nuit: cette nuit est plus lumineuse que les étoiles, car elle mène vers la Fontaine blanche en passant par le trou noir. Jésus lui-même dans son humanité, Soleil de Justice, n'est qu'une étoile perdue dans l'infini de sa divinité. Il ne plonge pas dans le trou noir puisqu'il a été conçu dans la Fontaine blanche, Il sait tout mais son coeur humain reste perdu devant l'infinité qui le dépasse. Maintenant qu'il est ressuscité elle le dépasse toujours, mais selon un mode céleste dont nous reparlerons - en balbutiant comme des enfants, bien entendu...

A partir de maintenant nous irons de folie en folie, et d'obscurité en obscurité. Première folie et première obscurité : les trois Personnes se fondent dans une étreinte infinie qui respecte parfaitement leur distinction, elle-même infinie. Le Père aime le Fils en tant qu'ils sont un seul Dieu, mais il aime aussi le Fils en tant que Fils, infiniment distinct de Lui. Et le Fils aime le Père de la même façon. En outre, comme l'amour humain nous en offre une pâle image, le Père et le Fils, étant amoureux l'un de l'autre, sont amoureux aussi de "Leur Amour", qui est Unique, et constitue la troisième Personne de la Sainte Trinité, séduite à son tour par le visage du Père et du Fils, comme une Mère l'est par ses enfants.

Le Père et le Fils sont fascinés par la splendeur de leur divinité, mais aussi par la splendeur de leur distinction, et la splendeur du Saint-Esprit, qui est "Leur Amour". Il ne faut pas croire qu'ils s'y habituent, comme nous nous habituons à tout: on s'imagine trop facilement que la beauté de Dieu le laisse assez calme, puisqu'elle est à son niveau. Mais la stupeur de l'éblouissement qui nous attend lorsque nous entrerons dans la Fontaine blanche est bien peu de chose à côté de l'extase et de la délectation dans laquelle Dieu jouit d'être Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.

Nous sommes incapables de penser ces choses sans y mettre un peu de hiérarchie. Le Père est le Principe des deux autres Personnes, le fondement du jeu trinitaire - mais le Saint-Esprit en est le fruit ultime. Le Père a la beauté de la Source, le Fils la beauté de l'Enfance, le Saint-Esprit celle de l'Amour réciproque - qui d'une certaine manière se présente à nos yeux comme la beauté suprême de la Sainte Trinité.

Deuxième folie et deuxième obscurité : les Trois nous ont aimés éternellement. Cela signifie qu'ils ne se sont pas contentés d'Eux-mêmes. Les théologiens insistent beaucoup sur le fait que Dieu n'a pas besoin de nous, affirmation rigoureusement exacte, mais extraordinairement dangereuse pour notre grossièreté humaine. Si on la pousse jusqu'au bout, elle débouche dans le soupçon que Dieu ne nous aime pas vraiment : Il aime en nous l'occasion de manifester sa Gloire - dont aux yeux des théologiens Il est extrêmement jaloux, comme si on risquait de la lui enlever.

Ces théologiens distinguent bien la gloire intérieure, que les Trois se donnent réciproquement, et la gloire extérieure venant de la créature. Dans cette gloire extérieure les Trois se complaisent également, et ne tolèrent pas qu'on la perturbe par le péché: Ils éprouvent alors le besoin de "réparer" la brèche introduite dans l'Ordre divin en infligeant au coupable des châtiments épouvantables censés rétablir l'équilibre, et sauver la beauté de cette Gloire extérieure.

Dans cette perspective, il faut bien dire que Dieu ne nous aime pas vraiment : Il s'aime à travers nous, définis comme sa Gloire. Il s'aime en nous - comme on pourrait s'aimer dans une casserole sans aimer la casserole. Certes j'offre là une caricature, mais les théologiens sont-ils certains d'éviter efficacement tout soupçon d'une telle caricature dans leur esprit et celui des fidèles ? Ils soulignent même qu'il n'y a pas de relation réelle de Dieu à la créature : la relation n'est réelle que de la créature à Dieu, car ce serait une imperfection pour la divinité d'être le sujet d'une autre relation que les relations trinitaires.

En stricte logique on ne peut pas dire qu'ils aient tort, mais la stricte logique a ses limites, qui définissent justement les "petites boîtes" dont se méfiait Anna. Enfermer Dieu dans notre logique, c'est enfermer l'Océan dans le trou de sable où un Ange faisait mine, devant Saint Augustin, de vouloir l'enfermer : "J'y arriverai bien, lui dit-il, avant que tu n'aies mis la Trinité dans ta tête."

La Trinité, Ses oeuvres, Son Amour pour nous: rien de tout cela ne peut entrer dans notre tête si nous lui infligeons le lit de Procuste de nos petites idées avec leur grosse logique. Dire que Dieu nous aime, en stricte rigueur de termes, est une incongruité intolérable. Pour un théologien rigide, Dieu ne peut pas nous aimer vraiment, car Il ne peut pas être séduit par le néant: Il peut être condescendant, bienveillant, distributeur généreux de toutes les grâces qu'on voudra - mais tout cela par amour pour Lui-même et sa Gloire, non par amour pour nous.

A quoi j'opposerai le cri de Thérèse, qui est celui de tous les saints: "Ah! Jésus, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie!" Devant le Dieu de la Bible, l'Eglise entière sent bien qu'il faut faire passer la logique après la lumière du trou noir dans lequel la Révélation emporte notre coeur et notre intelligence...

Donc Dieu nous aime, Il est séduit par notre néant et le respecte à l'infini. Toute la Révélation chrétienne est là, selon l'originalité qui la distingue définitivement de l'hindouisme, de l'Islam et du paganisme. Cette Révélation était latente dans le judaïsme, préparation offerte au peuple élu du "secret caché depuis le commencement des siècles": Dieu n'a pas pu se contenter d'être Dieu, Il a eu besoin de nous - non pour compléter sa perfection ou ajouter quoi que ce soit à sa Sagesse... mais pour être fou ("car la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes", 1 Cor. 1,25). Dieu avait donc envie d'être fou - ou plutôt Il l'est de toute éternité, selon une dimension de son Amour que nous ne comprendrons jamais : l'Amour qu'Il a pour nous est le trou noir dans lequel nous devons nous enfoncer en perdant la tête, pour déboucher un jour dans la Fontaine blanche.

Et c'est là où il faut choisir: tuer les chrétiens... ou les suivre dans cette folie que je proclame au nom de leur Révélation - même si les théologiens font tout ce qu'ils peuvent pour l'assagir, l'affadir et la dissoudre: "Si le sel vient à s'affadir, il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et piétiné par les hommes..."

La séduction que le néant exerce sur le Coeur de Dieu est aussi éternelle que lui, bien entendu. Dieu a toujours vu qu'en donnant l'existence à la créature dans sa nudité insondable, cette nudité ne perdra rien de la pauvreté qui fait son charme. Folie plus grande encore à nos yeux : la créature se distingue de Dieu à la manière dont les Trois se distinguent entre eux - sans le savoir bien entendu, puisque dans sa pauvreté elle ne sait rien.

Mais Dieu a vu aussi qu'Il pouvait l'éclairer, toujours sans qu'elle perde son charme, et qu'ainsi elle deviendrait en quelque sorte une quatrième personne de la Sainte Trinité, se distinguant des Trois par sa pauvreté même, qui fait son prix infini aux yeux de la folie divine. Alors Il a créé cette belle au bois dormant, avec l'intention de lui offrir la lumière sur le mystère dont je parle, afin qu'elle plonge éternellement dans les délices de l'étreinte qui règne entre les Trois.

Seulement, sans rien lui enlever de sa pauvreté, pour augmenter au contraire son prix infini, Il a voulu non seulement la respecter comme les Trois se respectent dans une humilité indicible, mais se rendre mendiant et dépendant de son néant. La mendicité, c'est l'oeuvre du pauvre par excellence, son épiphanie en quelque sorte, ce qui lui donne aux yeux de Dieu une séduction incompréhensible: la mendicité de l'amour s'exerce entre les Trois, qui se demandent éperdument "veux-tu m'aimer?" dans une supplication indicible et indiciblement comblée. Et Dieu a éprouvé le besoin de pratiquer cette mendicité auprès de sa créature même, en lui demandant "veux-tu m'aimer?", et pas pour rire...! mais dans une supplication elle-même assez pauvre pour que la créature ait réellement le pouvoir de répondre Oui ou Non à une telle supplication.

Nous pouvons croire ici que nous touchons le fond de la folie, mais cette folie n'a pas de fond, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Reste que celle-là est de taille, et qu'elle nous entraîne dans un gouffre épouvantable: car il s'agit tout simplement du mystère du Mal. Si la créature est vraiment libre d'accepter ou de refuser la supplication divine, certains diront Oui, et ce sera une splendeur inimaginable; les voleurs de Paradis pourront la connaître, mais ils n'en seront pas la source, alors que les bons Anges, et nous-mêmes si nous sommes fidèles, nous aurons réellement fait à Dieu le cadeau de notre coeur avec celui de notre liberté.

Mais comme Dieu n'est pas fou pour rire et ne fait pas mine, la liberté qu'Il nous offre n'est pas une plaisanterie: si nous avons le pouvoir d'offrir un Oui dont nous ne soupçonnons pas le prix, nous avons aussi le pouvoir de lui opposer un refus dont l'horreur dépasse toute imagination. Dieu accepte d'en prendre le risque, et j'avoue qu'aujourd'hui encore je n'arrive pas à comprendre cela - je n'arrive pas à accepter, de mon pauvre point de vue, le sérieux d'un tel risque.

Je l'accepte en faisant confiance, en fermant les yeux pour plonger dans le trou noir, qui débouche ici dans les ténèbres de l'enfer. Dieu a permis l'enfer, et quelque chose en moi a bien du mal à le Lui pardonner. Cette résistance est peccamineuse, je la renie, j'en demande pardon... mais je ne peux pas la supprimer. Je ne peux que l'offrir à la Miséricorde en la suppliant de la dissoudre... mais on ne me fera pas dire que j'accepte l'enfer.

Et je sais au fond de moi que Dieu, à sa façon, ne l'accepte pas non plus. Je ne me permets pas pour autant de rêver qu'il soit vide, comme tant de docteurs et de pasteurs se plaisent à le rêver aujourd'hui pour leur confort. Je ne veux pas de ce confort, je veux souffrir avec Dieu, et comme Lui, des conséquences de sa folie ; je veux aimer cette folie en aimant la souffrance qu'elle provoque en moi, car je soupçonne qu'elle est bien faible au regard de celle qu'elle provoque en Lui.

Si les Anges n'ont pas connu la folie de la Croix, ils ont dû consentir à la kenosis dont parle Saint Paul - la folie de l'abaissement dans laquelle se complaît l'amour. L'amour naturel, même soulevé par la grâce, ne va pas si loin, il ignore la folie de Dieu, il n'a pas envie de se saborder dans l'ouragan du trou noir. La charité divine dans laquelle se perd la charité créée pour faire avec Elle un seul amour ne détruit pas la nature angélique, mais elle lui fait subir une métamorphose plus profonde qu'une destruction, un abaissement qui la réduit à rien avant qu'elle ne ressuscite dans la Vision face à face.

Si l'ange n'accepte pas de s'abaisser pour faire plaisir à Dieu, pour se livrer à la folie de l'amour qui seul peut se complaire dans un tel abaissement, il est obligé de prendre l'amour en horreur et de dresser contre lui sa propre splendeur comme une idole : cela s'appelle le péché d'orgueil qui devient immédiatement pour les Anges le péché contre le Saint-Esprit.

Dans le cas de l'homme, la menace de l'enfer peut diminuer sa liberté, en ce sens qu'il donnera par crainte, imparfaitement mais réellement, une adhésion qu'il ne donnerait pas par pur amour. Il n'en est pas de même pour les Anges, dont la nature se révèle ici indomptable: ce qu'un Ange ne fait pas par amour, il ne peut pas le faire par crainte. Si on lui demande d'accepter un amour, il ne peut le faire que par amour, aucune crainte ou considération ne pouvant se substituer au don gratuit qui lui est à la fois proposé et demandé. L'horreur du péché lui est tellement connaturelle qu'il est impeccable tant que celle-ci est seule en cause. Cette horreur n'intervient donc pas au cours de l'épreuve à laquelle le démon succombera: elle ne suffit pas à guider le bon choix.

Ces remarques concernent d'ailleurs toute vie spirituelle, aussi bien celle de l'homme que celle de l'Ange. Si c'est un amour qui nous est demandé, aucune crainte ne nous permettra de l'offrir : pour aimer, il faut un élan (de la nature ou de la grâce) auquel notre liberté décide de consentir. L'option porte toujours là-dessus : laisser parler en nous un élan du coeur - ou lui résister et l'obliger à se taire.

Si nous laissons parler notre coeur, nous sommes entraînés à la fois par la splendeur du Bien auquel nous nous donnons, et par la saveur même de l'amour. Cette motion profondément gratuite et surabondante est rigoureusement irremplaçable: aucune crainte, si terrible soit-elle, ne peut obliger à faire ce mouvement... tout simplement parce que la crainte est de la crainte, et non pas de l'amour.

Seulement la nature humaine n'a pas sur ces vérités la lucidité des Anges. A cause de cela ses options sont longtemps imparfaites, c'est-à-dire mélangées de mouvements plus ou moins contradictoires qui concluent dans notre coeur une sorte de compromis, à la faveur du clair-obscur de notre faible conscience.

Il y a certes une crainte filiale de Dieu, qui s'enracine en fin de compte dans l'amour même, mais il y a aussi une crainte dépouillée d'amour, et c'est cette crainte-là dont nous sommes surpris qu'elle n'arrête pas au bord du gouffre les démons et même les pécheurs. Nous ne comprenons pas que la crainte servile, sans être incompatible avec l'amour, ne peut pas mener à l'amour. Pour qu'elle devienne filiale, il faut qu'intervienne un changement rigoureusement gratuit, une surabondance généreuse qui ne supprime pas la crainte mais ne lui doit rien, et la transfigure entièrement.

Il n'est d'ailleurs pas certain que la Parole de Dieu fût assortie de menaces. Comme le dit Saint Thomas, il y a beaucoup de choses que la Révélation a besoin de nous préciser, mais à propos desquelles la pénétration des Anges n'avait besoin d'aucun éclaircissement. Quoi qu'il en soit, il est bien probable que l'Ange a parfaitement compris (comme nous ne le comprendrons jamais ici-bas) ce que serait la peine du dam, le désespoir d'être séparé de Dieu pour toujours. Mais l'évidence du malheur éternel où les plongerait une option négative n'a joué aucun rôle dans la décision des Anges, ni des bons ni des mauvais... à moins qu'on ne la considère simplement comme un corollaire de la gravité du choix qu'ils devaient faire, gravité dont la conscience a évidemment imprégné leur décision.

Et ceci nous amène à une considération plus délicate. Si les Anges ne pouvaient pas dire oui par crainte , ne pouvaient-ils au moins le faire par sagesse ? On comprend que les hommes se précipitent facilement vers le malheur, emportés et aveuglés par leurs passions, ignorant la nature véritable du bonheur, très paresseux pour sortir d'une telle inconscience. Mais rien de tout cela ne peut être invoqué à propos des Anges.

Comme d'autre part Dieu ne pouvait leur demander aucun amour dont l'élan ne fût déjà gravé dans leur coeur par la nature ou la grâce, comment la seule évidence qu'on est infiniment heureux en aimant Dieu, et infiniment malheureux en ne L'aimant pas, n'a-t-elle pas suffi à emporter leur adhésion?

Si elle avait suffi en effet, tous seraient bons, car ils avaient cette évidence au plus haut degré. La certitude de faire une folie n'a donc pas plus arrêté les mauvais Anges que ne pouvait le faire la crainte d'un enfer éternel. L'Ange connaît mieux que nous la dialectique de la béatitude; il comprend fort bien, devant la proposition divine, qu'il n'y aura plus de bonheur naturel pour lui: ce sera le bonheur de Dieu ou le malheur éternel. Il voit bien que la sagesse est toute entière du côté du Oui, l'éventualité du Non étant au contraire celle de la plus noire folie, dont sa nature spirituelle a spontanément horreur.

Mais justement: Dieu aussi lui propose une folie en offrant à l'Ange son intimité, en lui demandant d'abandonner le Bien suprême auquel spontanément sa volonté s'est offerte. Il lui dit "Quitte tout, et suis-moi...", ce qui est renoncer au visage qui a séduit sa nature au profit d'un autre visage, "que son oeil n'a pas vu et qui n'est pas monté dans son coeur": le visage inconnu et fou des trois Personnes.

Dieu propose donc bien une folie, non une sagesse ou une Morale. La "fulguration nucléaire" de l'humilité divine (comme dit Frossard) ne pulvérise pas seulement sa valeur, mais son idéal, l'Absolu auquel il voulait tout sacrifier - complaisance légitime tant que Dieu ne propose pas mieux. L'épreuve de l'Ange, c'est l'Amour trinitaire contre la Morale: la pauvreté trinitaire n'a pas d'idéal, elle n'a que l'Amour...

Cet Amour est en soi d'une douceur infinie, bien moins exigeant que la terrible Morale de Satan. Aussi n'y a-t-il aucune excuse à le refuser: un tel refus est son propre châtiment, la peine du dam et la peine du sens à lui tout seul. Le "quis ut Deus (qui est comme Dieu) ?" de Michel n'est pas le cri de l'Absolu, mais de l'Amour: "Et s'il plaît à Dieu de nous proposer un tel Amour? Et finalement d'être un tel Amour? Qui est comme Lui?" Aucun sens de l'Absolu, aucun sens moral, ne remplacera l'amour de l'Amour: c'est le fond du péché de l'Ange... et ce sera celui des pharisiens.

Je balbutie ces choses comme je peux, c'est-à-dire très mal. On peut les dire autrement, mais il ne faut pas les esquiver : Dieu ne s'est pas présenté aux Anges comme un Roi mais comme un pauvre, et selon l'accueil de ce Pauvre ils se sont jugés eux-mêmes pour l'éternité. "Quel est ce Dieu ?" a dit Satan avec mépris. "Qui est comme lui ?" a répondu Saint Michel en se perdant dans l'adoration du trou noir.

Une des contemplatives grâce auxquelles j'ai la foi, parce qu'elle témoigne de la réalité de ces choses, a reçu un jour la vision de nombreux démons revêtus des habits sacerdotaux et blasphémant en criant: "Tu l'as voulu! Tu l'as voulu! Tu l'as voulu!" Ces démons étaient entourés à leur tour par des Anges plus nombreux encore, prosternés dans l'adoration, et criant aussi: "Tu l'as voulu! Tu l'as voulu! Tu l'as voulu!"

J'ai dit que nous irions de folie en folie, et que j'en parlerais comme un enfant. J'ai commencé par ce que nous pouvons balbutier au sujet de la folie divine: folie trinitaire d'abord, créatrice ensuite, portée à son comble quand elle décide d'offrir aux Anges la liberté souverainement dangereuse ouvrant la porte au Fiat de Saint Michel et à la révolte de Satan.

Le trou noir débouche dans la Fontaine blanche, mais la folie de l'enfer débouche dans les ténèbres, et mon cerveau ne supportera jamais cette doctrine. Il se laisse écraser par elle et par la réalité de l'enfer, soupçonnant que Dieu est le premier à s'écraser Lui-même dans une douceur sans défense, face à ce hurlement éternel.

En abordant l'histoire humaine, nous découvrirons une troisième sorte de folie: nous ne sommes pas au bout de nos peines, comme j'en avais prévenu le lecteur. La folie humaine en effet ajoute une note originale à celles que nous avons entrevues: elle mélange la folie du Ciel avec celle de l'enfer. Cela c'est tout à fait nouveau, car si Dieu et les démons se sont affrontés, ils ne se sont pas mélangés. Tandis que dans le coeur de l'homme ces deux folies se mélangent aussitôt. Le serpent rôde dans le Paradis terrestre, pénétrant dans l'esprit et le coeur de la femme: il en résulte ce que nous savons - à quoi je ne comprends rien, car je répète que c'est une histoire de fous.

Les Pères de l'Eglise et les Docteurs n'ont pas beaucoup médité sur le péché de nos premiers parents. Mais le péché originel, qui pèse sur nous tous à la suite de ce péché, les a fort intrigués et ils s'y sont longuement arrêtés. J'ai essayé d'y comprendre quelque chose, et n'y suis guère parvenu. Je rappelle que l'obscurité grandit dans l'Eglise avec la lumière: le progrès du dogme est une marche vers le trou noir...

Le comble est que cette doctrine, irritante au suprême degré (nous sommes pécheurs et fils de colère sans avoir péché personnellement, du simple fait de notre naissance à partir d'Adam), est la seule lumière un peu sérieuse qui nous soit offerte sur l'histoire humaine (où le sang coule à flots, comme du champagne, disait Dostoïevski), et celle de l'Eglise. Ici je cite Newman:

"Considérons le monde de long en large, voyons le cours changeant de son histoire, la multiplicité des races humaines, leurs points de départ, leurs fortunes diverses, leur mépris mutuel, leurs tensions, leurs coutumes, leurs tendances, leurs gouvernements, l'exercice de leurs cultes, leurs entreprises, leurs courses sans but, leurs exploits hasardeux et leurs conquêtes incertaines, la fin dérisoire d'entreprises apparemment solides, la faible trace de dessins trop ambitieux, l'aveugle devenir de ce qui s'avère ensuite puissance ou vérité, le progrès des forces qui semblent nées de l'inconnu, la grandeur et la petitesse de l'homme, ses vues démesurées, la brièveté de sa vie, son refus d'envisager l'avenir, les déceptions de la vie, la défaite de Dieu, le triomphe du démon, la douleur physique, l'angoisse métaphysique, le péché répandu et triomphant, le règne des idoles, la corruption, l'irréligion lugubre et désespérée; cette condition de la race humaine tout entière qui tient dans la parole exacte et effroyable de l'Apôtre "Sans Dieu il n'y a plus d'espoir dans le monde". Tout cela fait une vertigineuse vision d'épouvante. Elle laisse dans l'esprit la certitude d'un mystère profond, qui échappe à la compréhension de l'homme.

Que dire devant ce fait qui nous atteint au coeur, qui nous bouleverse la raison ?

Je n'ai qu'une réponse: ou bien le Créateur n'existe pas, ou bien la société des hommes vivants s'est exclue elle-même de Sa présence. Quand je vois un jeune homme intelligent et de belle prestance, et qui montre tous les dehors d'un excellent naturel, lancé de par le monde, complètement démuni et sans aucun souvenir de ses origines ou de ses parents, j'en conclus qu'un mystère plane sur lui et qu'il est de ceux dont les parents ont honte, pour quelque raison cachée. Tout ce que je puis faire, c'est étudier le contraste entre ce qu'il est et les conditions d'existence qui lui semblaient promises.

Je raisonne de même avec le monde: Si Dieu existe, la race humaine est tributaire de quelque terrible malheur qui remonte à son origine. Elle n'accomplit pas les desseins de son créateur. C'est un fait, un fait aussi évident que son existence elle-même. Aussi le dogme de ce qu'on appelle en théologie le péché originel est pour moi aussi certain que l'existence du monde et que l'existence de Dieu". (Cardinal Newman. Apologia pro vita sua, cité par John Wu dans Par-delà l'Est et l'Ouest. Casterman, 1954 , p.l73.)

 

Je voudrais citer aussi le "Songe d'un homme ridicule" de Dostoïevski - mais je cite surtout notre coeur à tous qui, s'il n'était pas si orgueilleux et léger, serait envahi d'une terreur sans nom devant le spectacle qui nous entoure et dont nous-mêmes faisons partie.

On m'a souvent accusé d'être un peu fou, et je suis stupéfait par cette accusation: je ne suis pas un peu fou, je le suis complètement; mais ceux qui m'accusent le sont autant que moi, avec cette aggravation qu'ils ne veulent pas le savoir! J'ai parlé un jour d'un "enfant qui prit peur", et qui s'est tué à quatorze ans au seul pressentiment de la folie des adultes. Il avait parfaitement raison, rien ne pouvant nous arrêter sur le chemin du suicide, si ce n'est la merveilleuse folie des chrétiens : car les chrétiens, s'ils sont aussi méchants que les autres, sont porteurs de la folie divine à laquelle mon coeur n'a pas la force de résister, et devant laquelle mon intelligence baisse les armes.

Je renonce à me suicider, j'accepte de vivre, j'accepte d'espérer, parce que les saints m'offrent le spectacle de cette merveilleuse folie, traversée par les ténèbres mais qui les dépasse, à laquelle ma liberté a décidé de dire Oui. Saint Paul l'appelle la folie de la Croix. Il a bien raison, mais quelle aberration de caresser l'espoir d'échapper à toute folie! Nous n'avons pas le choix entre plusieurs sagesses, mais entre plusieurs folies: si ce n'est pas celle de la Croix, ce sera celle des ténèbres et de l'enfer.

Naturellement on peut dormir en attendant de se réveiller dans la nef des fous, et en m'opposant le livre de la Sagesse... auquel je souscris sans réserve. Oui, j'ai cherché la Sagesse toute ma vie, Elle est la mère du Bel Amour, et "je ne savais pas qu'avec Elle me sont venus tous les biens", et les protections nous préservant des cauchemars de l'enfer. Oui, il faut aimer la Sagesse, mais justement à la folie: ce qui implique d'ouvrir les yeux comme Newman sur le spectacle qui nous entoure, et ce que nous sommes nous-mêmes - c'est-à-dire des monstres. La Sagesse le confirme en nous désignant le Sauveur.

Non seulement le Sauveur, mais sa Mère et Saint Joseph. Sans la Sainte Vierge, que Jésus m'a donnée pour Mère du haut de sa Croix, je ne pourrais pas supporter Jésus Lui-même. "Laissez-vous enseigner par Moi, car je suis doux et humble de coeur". Oui, mais à côté de cela que de paroles terrifiantes: "Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre, Si ton oeil te scandalise arrache-le, Il y aura des pleurs et des grincements de dents, Ce ne sera que le commencement des douleurs, En vérité je ne vous connais pas..."

Les Pères de l'Eglise n'ont rien fait pour arranger cela: leur combat contre l'hérésie (qui les menaçait souvent eux-mêmes: qu'on pense à Tertullien, Origène, le millénarisme de Saint Irénée) ne peut se comprendre qu'à la lumière du combat de la Femme contre le Dragon dans l'Apocalypse. Le Saint-Esprit les orientait vers une prise de conscience des profondeurs du trou noir, à travers une lutte contre des ténèbres menaçant toujours de l'emporter - ce qui arriverait si Jésus n'avait pas prédit que "les portes de l'enfer" se déchaîneraient contre l'Eglise (spécialement au plan doctrinal), mais "ne prévaudraient pas contre Elle".

C'est pourquoi cette histoire, et surtout celle de la doctrine chrétienne, ressemble à une foire d'empoigne plus qu'au Lavement des pieds dont Jésus a voulu nous donner l'exemple. Chacun se déchaîne sans écouter les autres, c'est le plus fort qui triomphe... du moins en apparence - mais une apparence qui n'est pas près de s'éteindre.

Devant une telle foire aux idées on se sent perdu, ne sachant à qui s'adresser et ne trouvant refuge, finalement, qu'auprès de la Sainte Vierge et de Saint Joseph - seules figures qui ne me paraissent pas dangereusement folles. Même la folie de Jésus me fait peur: à douze ans il disparaît sans crier gare, Marie affolée Le cherche pendant trois jours, Le retrouve enfin, lui demande pourquoi Il a fait cela... et il s'étonne! "Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père?" La Sainte Vierge n'y comprend rien... et moi non plus je n'y comprends rien: dans cette histoire, je suis résolument du côté de la Sainte Vierge! De même aux noces de Cana, quel crime a-t-elle commis (et que lui reproche Saint Chrysostome) en faisant remarquer doucement qu'ils n'avaient plus de vin ?

Bien entendu je suis à plat ventre devant Jésus, je sais que Sa douceur l'emporte infiniment sur celle de sa Mère. Mais précisément cette douceur me fait peur car elle est trop folle, tandis que la douceur de Marie, et elle seule, me rasssure. Non, sans Marie je ne pourrais pas supporter Jésus: et le comble, je sais que Jésus lui-même s'en réjouit, je Lui fais plaisir en disant cela... alors je ne vois pas pourquoi je me priverais!

Revenons au péché originel: pour soupçonner son horreur, le plus simple est de lire des visionnaires comme Catherine de Gênes, Françoise Romaine, Catherine Emmerich et autres prophètes, qui voient les légions de l'enfer s'abattre sur nous depuis la chute, vaincus à grand peine par les bons Anges dans la mesure où notre liberté penche de leur côté. Mais ce n'est jamais gagné, car un démon chassé laisse la place à sept autres plus méchants que lui...

Il y aurait lieu de se décourager, si la Liturgie ne nous offrait une réponse invraisemblable, extraordinaire, sur laquelle j'ai médité toute ma vie en avouant là encore que je n'y comprends rien - mais dans la joie inénarrable qui chante Felix culpa (heureuse faute), à propos du péché originel! Et c'est bien ce que sentent les saints: si on leur donnait à choisir entre le Paradis terrestre sans Jésus-Christ, ou Auschwitz avec Jésus-Christ, ils choisiraient comme le Père Kolbe de mourir en chantant au bunker de la faim et de la soif, dans la joie excessive d'avoir "un tel Rédempteur".

J'ai donc décidé de ne rien savoir d'autre au sujet du péché originel: "péché d'Adam certainement nécessaire" pour que l'Eglise puisse être amoureuse de Jésus-Christ. Et je dis de l'Eglise ce que j'ai dit de la Sainte Vierge : de Jésus j'ai encore peur, de l'Eglise non, malgré la folie qui lui fait chanter Felix culpa. Cette folie-là ne me fait pas peur car ce n'est pas celle de Dieu - bien qu'elle vienne évidemment du Saint-Esprit. Seulement c'est le Saint-Esprit réfracté par un coeur de Mère et un coeur de chair, le coeur de l'Eglise et le Coeur de Marie, la Femme de l'Apocalypse qui fait face au Dragon. J'ai peur du Dragon, j'ai peur de Dieu - je n'ai pas peur de la Femme... et grâce à Elle je n'ai plus peur de rien ni de personne.

Sans Elle l'éternité surtout me ferait peur, je serais incapable de la regarder en face. Grâce à Elle je m'enfonce dans le trou noir de son Coeur Immaculé pour supporter l'exultation infinie de Jésus qui doit m'emporter un jour, où je retrouverai le centuple de ce que j'abandonne en acceptant de ne rien comprendre.

Alors de quoi pourrez-vous parler, me direz-vous ? Précisément du centuple tel qu'il m'est donné sur la terre, petite miette du festin qui nous attend si nous devenons assez petits pour faire partie des invités, assez fidèles pour veiller sur l'huile de nos lampes, assez "pécheurs" pour demander pardon dans la contrition parfaite d'une Thérèse de l'Enfant Jésus (qui n'avait pratiquement jamais péché) - ou de Paësie qui avait péché comme Marie-Madeleine, de Pranzini qui fit du Purgatoire avec Gilles de Rais... et qu'importe le Purgatoire si nous allons au Ciel (ce qui ne m'empêche pas, par docilité aux suggestions de ma Mère, d'espérer y aller directement)!

C'est donc tout ce que je peux dire sur le péché originel. Je dois maintenant aborder le mystère du Rédempteur grâce auquel l'Eglise se réjouit d'être pécheresse. Je tiens à souligner qu'il est dangereux d'aborder le Rédempteur, et toute méditation sur le Rédempteur, si on ne fait pas profondément partie des pécheurs pour lesquels Il est venu sur la terre, non pour les justes... et si l'on ne devient pas innocent comme un enfant qui n'a jamais péché.

C'est encore une folie (une de plus!) de vouloir conjuguer l'innocence des enfants avec la contrition des pécheurs. Cette folie définit profondément Thérèse de l'Enfant Jésus, qui "choisissait tout": elle aurait voulu être prêtre, et convoitait en même temps l'humilité de François d'Assise refusant cet honneur. Mais elle avait choisi surtout d'être à la fois innocente comme une enfant, et "une grande pécheresse" comme Paësie (DE): c'est là-dessus que je voudrais méditer pour entrevoir le mystère insondable du Coeur du Christ.

Il y a en effet dans la contrition une pauvreté spéciale, que l'humilité trinitaire n'a pu s'empêcher de convoiter: un coeur qui s'écrase dans la défaite absolue des alcooliques anonymes entre dans la douceur de Dieu, avec non plus seulement la pauvreté du néant, mais celle d'une construction orgueilleuse s'écroulant en ruines dans une joie inexprimable. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé, son amour ayant le charme de l'orgueil qui, après avoir dit non pour toujours (car la liberté choisit pour toujours), se laisse toucher par l'humilité de Dieu, pour se dissoudre dans une saveur que nul ne connaît si ce n'est celui qui la reçoit.

Dieu envie cette pauvreté comme Il envie le néant, et plus encore que le néant : les condamnés à la mort éternelle bouleversent Son Coeur plus encore que l'Immaculée Conception. L'Immaculée Conception est d'ailleurs le fruit de ce bouleversement, car à titre de fille d'Eve Marie avait "droit" au péché originel comme nous tous, sa pauvreté était pire que celle des bons anges: c'était la pauvreté d'une condamnée à la mort éternelle (la massa damnata de Saint Augustin) - et c'est précisément cette damnation qui bouleverse éternellement le Coeur de Dieu.

J'ai dit que je n'arrivais pas à comprendre ce bouleversement devant l'enfer. Je ne m'y habituerai jamais, je sais seulement qu'il se perd dans la Joie divine avec laquelle, incompréhensiblement, il se confond. Ce même bouleversement ne résiste pas à la Joie qui est le comble de toutes les folies divines : convertir les damnés virtuels qu'étaient Marie et le fils de David... pour en faire le sommet de la sainteté.

Les Coeurs de Jésus et Marie ne se sont pas contentés pas d'aimer Dieu comme les Anges: ils ont voulu "manger à la table des pécheurs" pour Lui apporter en outre la joie du Bon Larron, de Marie-Madeleine, du fils prodigue... d'Adam lui-même et de Caïn, avec tous les convertis de l'histoire humaine. Et les Anges nous envient cette joie, parce qu'ils envient les larmes dont elle est le fruit, que Jésus et Marie ont versées: Thérèse le savait, le sentait, désirait avec violence être invitée à ce festin que sa soeur Céline appelait la voie du Bon Larron autant que la voie d'enfance.

La plupart des docteurs chrétiens ont surtout vu, dans le mystère de la Rédemption, une oeuvre de Justice offerte par Jésus à notre place : "Il a pris le châtiment qui pesait sur nous". C'est très vrai, mais c'est l'aspect le plus surperficiel de ce mystère, et le plus dangereux à souligner au vu de notre grossièreté humaine, qui cède facilement au piège d'imaginer Dieu jaloux de sa Gloire, selon la notion "pleine d'emphase et d'attributs dévastateurs" dénoncée par André Frossard.

En tout cas, les docteurs les plus sévères soulignant que le péché mérite un châtiment infini et qu'aucune réparation ne semble capable d'apaiser la Justice, reconnaissent qu'à partir du moment où le Verbe s'est incarné il Lui suffisait d'offrir à son Père un sourire pour réparer nos péchés en stricte Justice: car la moindre offrande de sa part prenait une valeur infinie dans la dignité de sa Personne.

Par conséquent, même dans cette perspective, le luxe des souffrances de la Passion n'était pas nécessaire, et pour contempler la folie de la Croix il faut se tourner vers une autre direction: celle d'une manifestation offerte aux hommes de la douleur divine en face du péché - celle aussi du désir que le Coeur humain de Jésus avait de communier à la douleur de son Père, et de Lui offrir moins une réparation qu'une consolation, en compatissant avec Lui à l'horreur du péché.

Tous les mystiques le proclament : les souffrances de la Passion, telles que nous pouvons les méditer en faisant le chemin de Croix, ne sont que la partie visible de l'iceberg, sous-tendue par une partie invisible où la souffrance de Jésus devient divine, dit Chardon, étant une communion à la douleur de Dieu en face de l'enfer et du péché.

C'est dans ce gouffre que plonge l'Eglise à la suite du Christ, c'est au fond de ce trou noir qu'Elle ressuscite sans cesse en mourant sans cesse : "Semper morientes, media vita in morte sumus, Toujours mourants, en pleine vie nous sommes dans la mort". Ces jeux de la vie et de la mort ont été chantés depuis deux mille ans avec une telle insistance qu'il serait ridicule de les évoquer si l'endurcissement des chrétiens n'opposait une telle résistance à la contemplation de ces douleurs de l'enfantement.

Ceci étant bien dit, il faut souligner qu'il y avait dans l'âme du Christ deux amours: l'un qui venait en ligne directe de la Trinité et qui se nomme la charité (la charité créée), l'autre qui montait des profondeurs de sa chair et qui était naturel - celui que Dieu accorde à toute créature en lui donnant l'existence. Cet amour était surélevé en Jésus par la présence de la charité, mais il s'en distinguait - et s'en distingue toujours au Ciel.

Seulement sur la terre il avait une autonomie permettant à la liberté de dire Oui ou Non aux folies de la charité... cette liberté qui a un tel prix aux yeux de l'humilité trinitaire. Il n'était pas question pour lui de dire Non par mode de péché, car la Fontaine blanche de la Vision le rendait impeccable, mais il pouvait dire Non par mode de supplication: "Je t'en prie, éloigne de moi cette coupe"... c'est précisément ce qu'Il a fait à l'heure de l'Agonie.

Si Jésus avait persévéré dans cette attitude Il n'aurait pas péché, mais les Trois auraient dû renoncer à la folie de l'oeuvre rédemptrice. Le Saint-Esprit a préféré soutenir Sa liberté pour lui permettre de dire à son Père et à sa propre charité - qui se fond avec le Saint-Esprit pour ne faire avec Lui qu'un seul Amour: "Non pas ma volonté ni ma faiblesse, mais ta folie!"

C'est tout ce que je peux dire, en un sens, sur le mystère de la Rédemption. Mais cela explique que la folie de la Croix continue à faire des ravages dans l'Eglise, bien que "la dette soit payée": ce n'est pas une question de dette, c'est la surabondance des désirs chantés par Thérèse de l'Enfant Jésus, et chacun des saints à sa façon. A travers eux, mais à travers aussi le moindre pécheur qui se convertit, l'Eglise ne cesse pas de gémir vers la Gloire à travers la stigmatisation.

Si on veut que la stigmatisation s'arrête, il faut cesser de dire la Messe, car chaque communion nous stigmatise invisiblement et insensiblement, du moins la plupart du temps: quand elle se met à le faire visiblement, elle débouche dans la mort d'amour de la bienheureuse Imelda, et finalement de tous les saints.

Que nous prenions peur devant de tels gouffres, Dieu ne nous en voudra pas. Mais les contester, prétendre leur échapper pour faire mieux, c'est résister au Saint-Esprit et prendre secrètement le chemin de l'enfer. Ayons peur, mais ayons confiance... et d'autant plus confiance que nous avons peur. "Les soldats combattront et Dieu donnera Victoire": ce n'est pas nous qui viendrons à bout de ce qui nous attend, c'est Dieu seul si nous acceptons que son programme se réalise et non pas le nôtre.

Accepter cela, c'est ce que j'appelle plonger dans le trou noir pour déboucher un jour dans la Fontaine blanche, c'est mourir à notre volonté propre, comme Jésus l'a fait à l'heure de l'Agonie. Et cela se fait dans la douceur: une douceur d'autant plus profonde que notre peur est plus grande et notre capitulation plus radicale.


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