N°44


[Lettre aux Amis N°44] [Retour à l'accueil] [Lettres Aux Amis]


Mes chers Amis.

Un hasard inattendu et providentiel m'a fait lire le texte que je vous présente aujourd'hui. Ces pages m'ont paru tellement extraordinaires que j'ai tout mis en oeuvre aussitôt pour les reproduire à votre intention.

Si vous voulez que cette lecture vous apporte les grâces que j'espère, je me permets de vous conseiller de lire ou de relire auparavant le livre de Job: le lire patiemment, attentivement, à petites doses mais de A jusqu'à Z, sans vous laisser décourager par ses aspects répétitifs... ni bien entendu par ce qu'il a de sombre. C'est justement le mérite de ce livre sacré d'empoigner le mystère du Mal à plein corps, sans le moindre affadissement : on peut esquiver sa lecture, on n'esquivera pas indéfiniment ce dont il parle, et qu'il nous oblige à regarder en face.

Après cela, les lignes que je vous propose apparaîtront comme une délivrance, et la folie de la Croix une douceur infiniment désirable. C'est la grâce que je vous souhaite, en vous remerciant de prier pour que je sache la recevoir...

 

Nativité de Marie 2000

Fr. Marie-Dominique Molinié

 

Le texte qui suit est introuvable en librairie: permettez-moi de vous l’offrir…

Fr. Marie-Dominiquie Molinié o.p.

 

Collectanea Cisterciensia 62 (2000) 101-153

Bienheureux Raphaël ARNÁIZ Y BARÓN, ocso

«Dieu et mon âme»

LE DERNIER CAHIER (février 1937 - avril 1938)

Rappel biographique

Raphaël Arnáiz y Barón, en religion frère Marie Raphaël, est né le 9 avril 1911 à Burgos (nord-ouest de l’Espagne), premier de quatre enfants d’une famille aisée catholique pratiquante. Tout commence vraiment lorsqu’en 1930, tout jeune bachelier, il obtient comme cadeau de fin d’études de passer ses vacances d’été chez son oncle et sa tante, Leopoldo (dit «oncle Polin») et Maria, ducs de Maqueda, à Pedrosillo, dans la province d’Avila. C’est le commencement d’une amitié spirituelle intense entre Raphaël et ses oncles, dont témoigne une correspondance abondante et profonde. C’est à l’issue de ces vacances que, sur le conseil de l’oncle Polin, Raphaël passe son premier séjour à la Trappe de San Isidro de Dueñas, en septembre 1930: il est séduit par le silence, enthousiasmé par la beauté du lieu, ravi par les sonorités du Salve Regina entendu à Complies...

Raphaël, très doué pour le dessin, commence des études prometteuses d’architecture à Madrid. Mais il prend enfin la grande décision, et entre au monastère le 15 janvier 1934, convaincu d’avoir trouvé sa vocation. Un diabète se déclare d’une façon foudroyante et oblige le novice presque moribond à quitter, triste et perplexe, son cher monastère. Ce n’est qu’en janvier 1936, après une très longue convalescence, qu’il peut entrer de nouveau à San Isidro, cette fois en qualité de simple oblat, car sa maladie ne lui permet pas de suivre les exigences de la Règle. Après une deuxième sortie (septembre-décembre 1936) où il est déclaré inapte à porter les armes dans le conflit qui ravage son pays, et une troisième sortie (février-décembre 1937), qui achève de le dépouiller de lui-même, il vit son dernier séjour à la Trappe, du 15 décembre 1937 au 26 avril 1938, son denier carême, comme une préparation au dernier dépouillement, celui de la vie.

Le mystère de cette vie, jusqu’au bout, aura été de se laisser conduire à travers les perplexités d’une vocation embrassée avec enthousiasme et sans cesse contrariée par la maladie, par la guerre, jusqu’à renoncer entièrement à soi-même, à ses dernières illusions, jusqu’à accepter de renoncer à prononcer les vœux de trappiste. Son noviciat sur la terre, accompli dans la solitude et la maladie humiliante, s’achève lorsqu’à Pâques, enfin revêtu de la coule par une faveur spéciale de son abbé, il fait par son passage vers la vraie vie la profession qu’il n’avait pu faire parmi ses frères de la terre.

Ce mystère de dépouillement si dramatique n’a pu être vécu que grâce à un enthousiasme débordant, une joie qui possède, plutôt que de la naïveté, un certain humour, une certaine marque de l’humilité. Raphaël est «un trappiste fou et excité d’amour pour Dieu», qui sans cesse se retient de crier à tue-tête la miséricorde de Dieu a son égard. Et cette force le fait pénétrer toujours davantage dans une réduction à l’essentiel, à ce qui comble son cœur en vérité: «Dieu seul». Dans la solitude et le silence, sans autre directeur spirituel que Jésus, la souffrance de la Croix devient le lieu propre où il renonce à lui-même, et sa propre souffrance, acceptée comme grâce de Dieu, permet le dépouillement ultime de l’humilité, jusqu’à la mort. Raphaël ne s’appartient plus, il n’y a que «Dieu seul», le message fou de l’amour.

Raphaël a été béatifié le 27 septembre 1992.

Note à propos du texte

Outre sa correspondance, les écrits de Raphaël sont constitués d’une série de cahiers ou s’enchaînent de courtes méditations. Raphaël ne s’attendait pas a ce qu’ils soient publiés, mais il y a tout de même un certain travail d’écriture. Son dernier cahier, en revanche, Dieu et mon âme, nous livre en brut ses réflexions lors de son dernier séjour à la Trappe. Le ton devient plus sérieux, plus angoissé parfois, mais c’est le même enthousiasme du jeune homme découvrant la Trappe pour la première fois qui incite l’oblat a répéter obstinément les miséricordes de Dieu. Cet enthousiasme est surtout perceptible dans la ponctuation assez débridée. Nous avons dû parfois la simplifier, surtout quand les virgules rendaient incompréhensible la phrase française. En revanche, nous avons respecté le plus possible les juxtapositions de points d’exclamation et points de suspension au milieu d’une phrase. L’espagnol a un usage plus souple de ces signes d’expression. Nos italiques correspondent généralement à un soulignement simple, nos caractères gras à un soulignement double.

Le texte utilisé est celui de: Hermano Rafael, Obras completas, ed. Monte Carmelo, Burgos 1993 (2° édition), p. 723-822.

 

Institut Bossuet Xavier Morales

6, rue Guynemer

75006 PARIS

* * *

LE DERNIER CAHIER (février 1937 - avril 1938)

[I. L’APPRENTISSAGE DE L’HUMILITÉ (février 1937 - 12 février 1938)]

Après un long séjour (presque un an) passé chez mes parents, à me remettre d’un accès de ma maladie, je suis de retour à la Trappe pour continuer à remplir ma vocation, qui consiste seulement à aimer Dieu, dans le sacrifice et le renoncement, sans autre règle que l’obéissance aveugle à sa Divine Volonté.

Je crois la remplir aujourd’hui, en obéissant sans vœux et en qualité d’Oblat, aux Supérieurs de l’Abbaye Cistercienne de San Isidro de Dueñas .

Dieu ne me demande qu’un amour humble et un esprit de sacrifice.

Hier, quand j’ai quitté ma maison et mes parents, et mes frères, ce fut l’un des jours de ma vie où j’ai le plus souffert.

C’est la troisième fois que j’abandonne tout pour suivre Jésus, et je crois que cette fois-ci, ce fut un miracle de Dieu, puisque par mes propres forces il est certain que je n’aurais pas pu venir a l’Infirmerie de la Trappe pour supporter la peine, la faim dans le corps, due à ma maladie, et la solitude dans le cœur, puisque je me trouve bien loin des hommes. Dieu seul..., Dieu seul..., Dieu seul. Voilà mon sujet..., voilà mon unique pensée.

Je souffre beaucoup…, Marie, ma Mère, aide-moi.

Je suis venu pour plusieurs raisons:

1° Parce que je crois remplir mieux au monastère ma vocation d’aimer Dieu par la Croix et le sacrifice.

2° Parce que l’Espagne est en guerre, et pour aider mes frères à combattre.

3° Pour tirer profit du temps de vie que Dieu me donne, et me dépêcher d’apprendre à aimer sa Croix.

L’unique chose à quoi j’aspire au monastère est:

1° De m’unir absolument et entièrement à la volonté de Jésus.

2° De ne vivre que pour aimer et souffrir.

3° D’être le denier, sauf pour ce qui est d’obéir.

Que la Très Sainte Vierge Marie prenne mes résolutions dans ses divines mains et les dépose aux pieds de Jésus, c’est la seule chose que désire aujourd’hui ce pauvre Oblat.

 

16-12-1937

 

* * *

Il y a une chose dont je dois me convaincre: tout ce que je fais est pour Dieu. Les joies, c’est Lui qui me les envoie; les larmes, c’est Lui qui me les fait verser; la nourriture, c’est pour Lui que je la prends, et quand je dors, c’est pour Lui que je le fais.

Ma règle est sa volonté et son désir est ma loi; je vis parce qu’il Lui plaît, je mourrai quand Il le voudra. Je ne désire rien en dehors de Dieu.

Puisse ma vie n’être qu’un fiat continuel.

Puisse la Très Sainte Vierge Marie m’aider et me guider sur ce bref chemin de la vie en ce monde.

 

21-12-1937

* * *

Dans la vie de communauté, tant que je n’aurai pas appris à dominer tout mon «système nerveux», je ne saurai jamais ce que c’est que d’apprendre à me mortifier.

Pauvre Frère Raphaël... il lutte jusqu’à la mort; voilà son destin. Désir impatient du ciel d’un côté, et cœur humain de l’autre. Résultat... souffrance et croix.

Pauvre Frère Raphaël, au cœur trop sensible aux choses des créatures... Tu souffres de ne voir ni amour ni charité entre les hommes... Tu souffres de ne voir qu’égoïsme. Qu’attends-tu de ce qui n’est que misère et boue? Mets ton idéal en Dieu et laisse la créature..., tu ne trouveras rien en elle de ce que tu cherches.

Mais, et si Dieu se cache?... Comme il fait froid alors dans la Trappe. La Trappe sans Dieu..., n’est qu’une réunion d’hommes.

Voici les jours de Noël et je n’y trouve qu’une énorme solitude... Une peine très profonde... Personne en qui me reposer, faible et malade... Ah, Seigneur, et tellement peu de foi! Mon Dieu, mon Dieu, Tu es très bon... Ta miséricorde pardonnera mes oublis..., mais, Seigneur, je souffre tellement, que ma faiblesse toute seule ne pourra pas le supporter.

Je ne vois que ma misère et mon âme mondaine de peu de foi et sans amour.

Je parviendrai, Seigneur, jusqu’où Tu voudras, mais donne-moi des forces, et le secours au moment opportun..., regarde, Seigneur, ce que je suis.

Le jour de Noël j’ai livré au Seigneur Jésus Enfant la dernière chose qui restait de ma volonté. Je Lui ai livré jusqu’à mes plus petits désirs... Que me reste-t-il?... Rien. Pas même le désir de mourir. Je ne suis plus qu’une chose possédée par Dieu. Mais Seigneur, quelle pauvre chose Tu possèdes!

Pauvre Frère Raphaël..., tu es venu à la Trappe pour souffrir... De quoi te plains-tu?... Je ne me plains pas, Seigneur, mais je souffre sans vertu. Quelques petites larmes dans ma solitude le jour de Noël... Toi, Seigneur, qui sais tout et vois tout..., Tu pardonnes tout aussi.

Emplis mon cœur, Seigneur…. Emplis-le de ce que les hommes ne peuvent pas me donner.

Mon âme rêve d’amours, d’affections pures et sincères. Je suis un homme fait pour aimer, mais pas les créatures, mais Toi, mon Dieu, et elles en Toi... Je ne veux aimer que Toi, Toi seul ne déçois pas. En Toi seul se verra réalisé mon idéal.

J’ai quitté mon foyer... J’ai brisé mon cœur en mille morceaux... J’ai vidé mon âme des désirs du monde... J’ai embrassé ta Croix. Qu’attends-Tu, Seigneur? Si ce que Tu désires, c’est ma solitude, mes souffrances et ma désolation..., prends tout, Seigneur, je ne Te demande rien.

 

26-12-1937

 

* * *

Une heure de prière sans penser une fois à Dieu. Je m’en suis à peine rendu compte, le temps a passé. L’horloge a sonné cinq heures et voilà une heure déjà que j’étais à genoux... Et la prière? Je ne sais pas... je ne l’ai pas faite. J’ai passé mon temps à penser à moi, à mes souffrances personnelles, aux souvenirs du monde. Et Jésus? Et Marie? Rien... Juste de l’égoïsme, pas beaucoup de foi et beaucoup d’orgueil... Je me crois tellement important! Je me considère tellement!

Pauvre petit! Grain de poussière insignifiant aux yeux de Dieu. Si tu ne sais pas tirer du fruit de la prière, apprends du moins à t’humilier devant Lui, et ainsi, tu le feras mieux ensuite devant les hommes.

Seigneur, prends pitié de moi... Je souffre, oui..., mais j’aimerais que ma souffrance ne fût pas si égoïste. J’aimerais, Seigneur, souffrir pour tes douleurs de la Croix, pour les oublis des hommes, pour les péchés, les miens et ceux des autres..., pour tout, mon Dieu, sauf pour moi... Qu’est-ce que je vaux dans la création? Qu’est-ce que je suis devant Toi?... Que représente ma vie cachée dans l’infinie éternité?... Si je m’oubliais moi-même, je serais meilleur, Seigneur.

Je n’ai qu’un amour-propre raffiné, et, je le répète, beaucoup d’égoïsme. Je tâcherai de me corriger, avec l’aide de Marie. Je prendrai la résolution, à chaque fois qu’un souvenir du monde viendra me troubler, de venir à Toi, Vierge Marie et de te dire un Salve pour tous ceux qui t’offensent dans le monde.

Au lieu de méditer sur mes souffrances,... méditer dans la reconnaissance, aimer Dieu dans mes propres misères.

Je persévérerai dans la prière, même si je perds mon temps.

 

29-12-1937

* * *

Je me rends compte peu à peu que la vertu la plus pratique pour posséder la paix dans la vie de communauté, c'est l'humilité.

L'humilité devant Dieu, nous aide à avoir confiance, car l'humilité est connaissance de soi, et qui, se connaissant, peut espérer quelque chose de soi?... Il serait fou de ne pas tout espérer de Dieu.

L'humilité remplit de paix nos relations avec les hommes. Avec elle il n'y a pas de discussion, il n'y a pas de jalousie, il n'y a pas d'offense possible... Qui peut offenser ce qui est proprement le néant?

Je demande avec insistance à Marie, qu'elle m'apprenne ce dont elle fut maîtresse... humble devant Dieu et devant les hommes.

 

Fiat

31-12-1937

* * *

[1 janvier 1938]

Dans la prière de ce matin j'ai fait un vœu. J'ai fait le vœu d'aimer toujours Jésus .

Je me suis rendu compte de ma vocation. Je ne suis pas religieux..., je ne suis pas laïc..., je ne suis rien... Dieu soit béni, je ne suis rien qu'une âme amoureuse du Christ. Il ne veut que mon amour, et le veut détaché de tout et de tous.

Vierge Marie, aide-moi à réaliser mon vœu.

Aimer Jésus, en tout, pour tout et toujours... Rien que l'amour. Amour humble, généreux, détaché, mortifié, en silence... Que ma vie ne soit qu'un acte d’amour.

Je vois bien que la volonté de Dieu est que je ne fasse pas les vœux religieux, ni que je suive en tout la Règle de Saint Benoît. Puis-je vouloir ce que Dieu ne veut pas?

Jésus m'envoie une maladie incurable; c'est sa volonté que j'humilie mon orgueil devant les misères de ma chair. Dieu m'envoie la maladie; ne dois-je pas aimer tout ce que Jésus peut m'envoyer?

J'embrasse avec une immense affection la main bénie de Dieu qui donne la santé quand Il veut, et l'enlève quand cela Lui plaît.

Job disait que, puisque nous recevons avec joie les biens de Dieu, pourquoi ne devrions-nous pas recevoir ainsi les maux? Mais est-ce que tout cela m'empêcherait de L'aimer?... Non... je dois le faire à la folie.

Vie d'amour, voilà ma règle..., mon vœu... Voilà mon unique raison de vivre.

1938 commence. Qu'est-ce que Dieu m'y prépare? Je ne sais pas... Peut-être que ça m'est égal... Mis à part L'offenser, tout m'est égal... Je suis à Dieu, qu'Il fasse de moi ce qu'Il voudra. Je Lui offre aujourd'hui une nouvelle année, où je veux que ne règne qu'une vie de sacrifice, d'abnégation, de détachement et guidée seulement par l'amour pour Jésus..., par un amour très grand et très pur.

J'aimerais, mon Seigneur, T'aimer comme personne. J'aimerais passer toute cette vie en ne touchant le sol qu'avec les pieds. Sans m'arrêter à regarder une si grande misère, sans m'arrêter à aucune créature. Le cœur embrasé d'amour divin et alimenté par l'espérance.

J'aimerais, Seigneur, ne regarder que le ciel, où Tu m'attends, où est Marie, où sont les saints et les anges, qui Te bénissent pour une éternité, et qui n'ont passé dans le monde qu'en aimant ta loi et en observant tes divins préceptes.

Ah, Seigneur, combien j'aimerais T'aimer! Aide-moi, Mère Marie!

Je dois aimer la solitude, puisque Dieu m'y met.

Je dois obéir aveuglément, puisque Dieu est celui qui me donne les ordres.

Je dois mortifier continuellement mes sens.

Je dois avoir de la patience dans la vie de communauté.

Je dois m'exercer à l'humilité.

Je dois tout faire pour Dieu et pour Marie.

* * *

6 janvier 1938

Ce matin, j'ai eu beaucoup de paix et de consolation à la sainte communion. J'ai passé un long moment dans le recueillement; j'ai clairement vu que Jésus seul peut combler mon âme et ma vie.

J'aurais voulu offrir quelque chose à l'Enfant Jésus..., quelque chose que je n'ai pas. J'aurais voulu mourir en sa présence, en oubliant tout, et en ne faisant que L'aimer... Comme Dieu est bon!

Il ne s'était pas passé trois quarts d'heure, que je ne sais pas, je n'arrive pas à l'expliquer, une très grande angoisse a rempli mon esprit. Mon âme a fondu en larmes dans la chapelle du noviciat. Seigneur, je suis un pauvre homme!

Je me suis vu si seul...! Et ma ferveur?... Et mon désir de Dieu et mon mépris du monde, où étaient-ils passés?... Pourquoi m'abandonnes-Tu, Seigneur?... Que vais-je faire sans Toi? J'ai honte de moi-même, quand je me vois si faible.

En faisant l'examen, le soir, j'ai compris beaucoup de choses, que je n'arrive pas à écrire. Dieu est très bon avec moi.

* * *

[7 janvier 1938]

Une de mes plus grandes fautes, c'est l'impatience et parfois un Frère, sans s'en rendre compte, met mes nerfs dans un tel état, surtout avec certains bruits, que je me mettrais à crier si je me laissais emporter.

Mais je suis venu à la Trappe pour me mortifier et pour souffrir ce que le Seigneur veut m'envoyer.

La plus grande pénitence est la vie en commun.

Notre-Dame, Reine du Ciel, concédez-moi la grâce d'être doux. Ainsi soit-il.

Une de mes plus grandes hontes, c’est de voir que j'ai embrassé la Croix de Jésus et que je ne l'aime pas comme je le voudrais.

Mon Dieu..., mon Dieu..., apprends-moi à aimer ta Croix. Apprends-moi à aimer la solitude absolue loin de tout et de tous. Je comprends bien, Seigneur, que c'est comme cela que Tu me veux, que c'est la seule manière dont Tu puisses courber vers Toi ce cœur tellement rempli du monde et si occupé de vanités .

C'est comme cela, dans la solitude où Tu me mets, que Tu m'apprendras la vanité de tout, que Tu parleras Toi seul à mon cœur et que mon âme se réjouira en Toi.

Mais je souffre beaucoup Seigneur..., quand la tentation presse et que Tu Te caches..., quel poids prennent mes angoisses!...

Tu demandes le silence!... Seigneur, je T'offre le silence.

Vie cachée!... Seigneur, que la Trappe soit ma cachette.

Sacrifice!... Seigneur, qu'est-ce que je peux Te dire? j'ai tout donné pour Toi.

Renoncement!... Ma volonté est tienne, Seigneur.

Que voulez-Vous de moi, Seigneur?

Amour! ! Ah! Seigneur, voilà ce que j'aimerais posséder à ras bord.

J'aimerais, Seigneur, T'aimer comme personne... J'aimerais, mon Jésus mourir embrasé d'amour et de désir de Toi. Qu'est-ce que cela peut faire, ma solitude parmi les hommes? Jésus béni, plus je souffrirai..., plus je T'aimerai.

Je serai d'autant plus heureux, que ma douleur sera plus grande. Ma consolation sera d'autant plus grande, que j'en manquerai. Plus je serai seul, plus grande sera ton aide.

Je serai tout ce que Tu voudras.

J'aimerais que ma vie soit un seul acte d'amour..., un soupir prolongé de désir de Toi

J'aimerais que ma pauvre vie de malade soit une flamme où se consumeraient par amour..., tous les sacrifices, toutes les douleurs, tous les renoncements, toutes les solitudes.

J'aimerais que ta vie soit ma seule Règle.

Que ton «amour eucharistique» soit mon unique nourriture.

Ton évangile, ma seule étude.

Ton amour, mon unique raison de vivre.

J'aimerais arrêter de vivre, si je devais vivre sans T'aimer.

J'aimerais mourir d'amour, puisque je ne puis ne vivre que d'amour.

J'aimerais, Seigneur,... devenir fou... Cela m'angoisse de vivre ainsi.

Quelle douleur que de vouloir T'aimer et de ne le pouvoir pas! Quelle tristesse que de traîner sur le sol du monde la matière qui est la prison de l'âme qui ne soupire qu'après Toi... Ah! Seigneur, vivre ou mourir, comme Tu voudras..., mais par amour.

Je ne sais même pas ce que je dis, ni ce que je veux... Je ne sais même pas si je souffre, ni si je suis heureux..., je ne sais même pas ce que je veux ni ce que je fais.

Protège-moi, Vierge Marie... Sois ma lumière dans les ténèbres qui m'entourent. Guide-moi dans ce chemin où je vais seul, guidé seulement par mon désir d'aimer ton Fils avec tendresse.

Ne m'abandonne pas, ma Mère. Je sais bien que je ne suis rien et que je ne vaux rien... Misère et péchés, voilà la seule chose, et la meilleure, que je puisse avancer pour que Tu écoutes ma prière.

Notre-Dame, je suis venu à la Trappe, en quittant les hommes, et je me retrouve avec les hommes. Aide-moi à suivre les conseils de l'Imitation de Jésus, qui me dit qu'il ne faut rien rechercher dans les créatures et que je dois me réfugier dans le Cœur du Christ.

Je ne veux rien qui ne soit Dieu... Hors de Lui tout est vanité.

 

31-1-38

* * *

San Isidro, 5 février 1938

Les jours passent avec rapidité, et je passe avec eux. La feuille blanche devant moi et la plume à la main, je ne sais pas quoi faire... Mon âme renferme tellement de choses que si j'écrivais tout ce que je sens, je ne m'arrêterais jamais.

Dieu, dans son infinie bonté, sans avoir besoin de paroles humaines, m'enseigne petit à petit la seule science que je sois venu apprendre ici à la Trappe..., le mépris du monde et la pratique de son amour. Et j'apprends peu à peu au prix de beaucoup de souffrances.

Je commence à m'habituer à rester enfermé dans le monastère. Voilà deux mois passés sans jouir d'un peu d'air et de soleil... Ah! Seigneur, comme c'est dur pour moi... moi qui trouvais joie dans le monde, à chanter dans la campagne tes merveilles et tes grandeurs..., dont le plus grand plaisir était d'ouvrir grand les yeux pour contempler la mer..., dont l'âme s'extasiait devant un ciel semé d'étoiles, et dont l'âme Te bénissait en écoutant le silence de la terre lors d'un doux et tranquille coucher de soleil.

Tout est fini pour moi... Le ciel, le soleil et les fleurs. La part humaine en moi, encore grande, pleure, Seigneur, ma liberté perdue. Mais Toi, Tu viens et me consoles... Que ne ferais-Tu pas pour moi, Jésus béni?

Hier, à l'heure du travail, un splendide ciel bleu entourait le monastère... Un clair jour d'hiver régnait dans ces champs de Castille. L'obéissance m'a envoyé envelopper du chocolat à l’usine. J'avais une tristesse bien grande à l'intérieur de moi... J'ai serré mon crucifix et me suis disposé à remplir le devoir d'obéissance, et Toi, Seigneur, Tu m'as fait réfléchir. Quelle meilleure fleur que la pénitence?... J'avais envie de pleurer, mais en communauté on ne peut pas.

Je suis venu pour faire pénitence..., de quoi te plains-tu, mon frère? Si tu savais que chaque larme que tu verses par amour pour Moi dans la pénitence du cloître, est un présent qui fait chanter de joie tous les anges du ciel.

J'avais l'impression que Dieu me disait, courage, Raphaël..., tout passe... et, Jésus béni, la tristesse m'abandonnait... Je n'avais plus que faire de la beauté du jour, ni de rien sur la terre... Je savais que Dieu me venait en aide, et que Dieu me bénissait, et dans mon pauvre travail consistant à envelopper du chocolat, je n'avais rien à envier à personne du ciel ou de la terre, puisque je pensais que si les saints pouvaient descendre un moment sur la terre, ce serait pour, depuis ici-bas, augmenter la gloire de Dieu, quand bien même ce ne serait que par un Ave-Maria, à genoux, en silence..., ou qui sait, en enveloppant des pastilles de chocolat.

Comme Tu es bon, Seigneur! Comme Tu m'aimes! Petit à petit je parviens à comprendre la vanité de toute chose.

Quand, après Vêpres, je me suis agenouillé au pied de ton Tabernacle, j'ai vu que le jour était passé, et avec lui, le ciel bleu, le soleil qui brille, mes peines et mes joies... Tout est passé et rien ne reste.

Comme je comprends la vanité qu'il y a à aimer le périssable. Seul ce que j'ai souffert pour ton amour à la fin du jour, me servira à quelque chose... Tout le reste n'est que du temps perdu, et ah! Seigneur, c'est alors que nous pleurerons de ne pas avoir fait pénitence; alors nous bénirons les pastilles enveloppées dans l'obscurité de la chocolaterie...

Comme Tu es bon, Seigneur! Tu es doux quand Tu consoles..., mais ton véritable amour, Tu nous le montres dans les épreuves et les tribulations.

Je ne demande pas le repos sur la terre, Seigneur. Je veux accomplir ta volonté jusqu'à la fin... Apprends-moi comme jusqu'à maintenant Tu es en train de le faire..., dans la solitude et la désolation, dans la foi pure..., dans l'abîme de mon néant, et... entre les bras de la Croix.

De quoi ai-je besoin pour être heureux? De rien, puisque je ne désire rien.

Tu sais bien, Seigneur, ne fais pas attention à mes larmes, ne T'arrête pas parfois à la grande défaillance de ma réponse à ton amour... Tu sais bien ce que je suis et comment je suis.

Je n'ose pas Te demander souffrances et Croix, parce que cela me paraîtrait une orgueilleuse présomption, pour mon énorme faiblesse..., mais si Tu me les envoies, bénies soient-elles.

Je bénis ta main, Seigneur, et il me vient une joie énorme à me voir pauvre, inutile, malade..., et parfois j'ai peur..., j'ai encore des gens qui m'aiment, et j'ai un lit..., et Saint Job te bénissait depuis un tas de fumier, tandis qu'il grattait ses ulcères avec un tesson... De quoi puis-je me plaindre?... Ah! Seigneur, je suis encore quelque chose et j'ai encore quelque chose.

Je m'abandonne entre tes mains et aux pieds de la Très Sainte Vierge Marie ...

Á quoi cela me sert-il de continuer à écrire? Cela aussi me semble vanité.

Que Jésus et Marie me pardonnent. Ainsi soit-il.

* * *

12 février 1938

J'ai souvent pensé que la plus grande consolation consiste à n'en avoir aucune; je l'ai pensé et j'en ai fait l'expérience.

Si la consolation nous vient des créatures, revenir à la désolation devient dur et pénible. Et si la consolation vient de Dieu..., comment est-ce possible ensuite de vivre parmi tant de misère! En quelle pente abrupte la vie se change-t-elle! Quelle souffrance laisse la fréquentation des hommes! Quel pénible souci que de devoir s'occuper de ce misérable corps, et de devoir se nourrir, dormir et souffrir mille faiblesses de la chair!

J'ai parfois senti dans mon cœur de petits battements d'amour pour Dieu... Désir impatient de Lui et mépris du monde et de moi-même.

J'ai parfois ressenti la consolation énorme et immense de me voir seul et abandonné entre les bras de Dieu. Solitude avec Dieu... Personne ne peut savoir ce que c'est à moins d'en avoir fait l’expérience, et je suis incapable de l'expliquer. Mais je sais juste que c'est une consolation dont on ne fait l'expérience que dans la souffrance..., et c'est dans la souffrance solitaire... et avec Dieu, que réside la véritable joie.

Cela consiste à ne rien désirer que souffrir. C'est un désir très grand de vivre et mourir ignoré des hommes et du monde entier... C'est un grand désir de tout ce qui est volonté de Dieu... Cela consiste a ne rien vouloir hors de Lui... C'est vouloir et ne pas vouloir... Je ne sais pas, je n'arrive pas à m'expliquer... Dieu seul me comprend, mais bien que je n'en sache pas la cause, j'en sais les effets.

Tout est en train de changer dans mon âme. Ce qui auparavant me faisait souffrir..., maintenant m'est indifférent; à l'inverse, je découvre peu à peu des recoins de mon cœur qui restaient cachés, et qui maintenant viennent au jour.

Premièrement, ce qui auparavant m'humiliait, maintenant me fait presque rire. Ma situation d'Oblat au sein du monastère m'est désormais complètement égale... Parfois je considère la coule avec envie, mais je serais très content si l'on me donnait la cape d'Oblat et m'enlevait celle de Novice. Je vois bien que la dernière place est la meilleure de toutes; je suis content de n'être rien ni personne, je suis ravi de ma maladie qui me donne l'occasion de souffrir physiquement et moralement. Mais le plus généralement, je ne m'occupe pas de moi, je suis indifférent à tout, la cape, la coule..., et quant à la place, je vois bien que c'est la chose qui compte le moins...

Ma maladie... Qu'est-ce que cela peut faire que je mange seul ou avec quelqu'un, des lentilles ou des patates, que j'aie faim ou soif, que je vive à droite ou à gauche?

Tout m'est égal. Je veux seulement aimer Dieu et accomplir sa volonté... Qu'y a-t-il hors de cela? Vanité..., de l'air, un homme aux désirs puérils.

Auparavant je souffrais de me voir seul. Solitude bénie, Seigneur, où Tu me mets... Je veux qu'aucune créature ne me parle. Que peuvent-elles me dire que Toi depuis ta Croix, Tu ne m'enseignes?

Quand j'ai un doute, ou quelque chose dont je ne suis pas sûr, quand une tentation me presse ou que je me laisse aller à une faiblesse, je fais un acte d'humilité au pied de ta Croix, et en baisant ton divin sang qui coule des plaies, de tes pieds sur le bois..., Te demander protection, aide et conseil..., ce que Tu m'inspires en cet instant, c'est cela que je fais.

Solitude bénie où Toi seul recueilles mes peines. Où Toi seul reçois mes larmes, et pour qui seul [sic] sont mes ferveurs, mes désirs impatients de ton amour, mes désirs de souffrir un petit morceau de ta Croix.

Je ne me plains plus de rien, Seigneur... Je veux seulement faire ta volonté et je crois, Seigneur, dans l'obéissance humble, l'accomplir.

Je ne prétends que vivre une vie très simple, sans choses extraordinaires..., mon amour pour Toi bien caché des hommes...

Vivre ma vie de malade à la Trappe, le sourire aux lèvres... Faire ce qu'on me demande avec simplicité. Obéir avec promptitude,.., et dissimuler à tous le petit volcan de mon cœur, qui aimerait mourir en embrassant la Croix de Jésus..., mes désirs parfois de pénitences que je ne peux pas réaliser...

J'aimerais dormir dans les escaliers... J'aimerais manger sous la table du Père Abbé. J'aimerais être habillé d'un sac et d'une corde..."J’aimerais, Seigneur, rester muet pour Toi pour toute ma vie... Et j'aimerais parfois faire le fou et me mettre à pousser des cris dans les cloîtres du monastère..., et me traîner aux pieds de tous les religieux... Je ne sais pas, Seigneur, ce que je ferais si on me laissait faire..., peut-être rien du tout.

Ah! Qui pense aux blanches coules..., quand je vois mon Jésus nu sur une Croix?... Qui pense être méprisé des hommes, quand je vois mon Jésus oublié par ses amis et méprisé et outragé par les crachats dans la rue de l'amertume ? ...

Qui pense à agir avec prudence, quand on voit Jésus muni d'une cape et d'un sceptre de fou...? Seigneur, Seigneur, j'aimerais être ce fou..., et entendre les rires et les ricanements que Tu as reçus...

J'aimerais, Seigneur, être ce fou... Je ne sais plus ce que je dis..., pauvre Oblat trappiste, dont Tu veux que la vie s'écoule dans le silence, l'obscurité..., la simplicité... Seigneur, que ta volonté soit faite.

Mais ne tarde pas, Seigneur...! Vois quelle impatience a ton serviteur Raphaël d'être avec Toi..., de voir Marie, ta Très Sainte Mère..., de chanter tes louanges avec les saints et les anges... Ah! Seigneur, quand n'aurai-je plus besoin de manger..., de dormir..., et de parler à tout le monde?

Quelle profession vais-je faire le jour de ma mort!... Des vœux éternels d'amour!... pour toujours..., toujours... Qui penserait à la terre, et aux hommes? Tout est périssable, petit et corruptible..., Dieu seul... Tout le reste est vanité... Dieu seul... Le temps et l’homme passent... Dieu seul.

Dieu seul... Dieu seul... Dieu seul.., soit ma vie et Marie ma bonne Mère puisse-t-elle m'aider à cheminer dans cette vallée de misères. Ainsi soit-il.

 

 

[II. L'ENTRÉE DANS LA SOUFFRANCE (13 février 1938 – 1° avril 1938)]

[Dimanche de la Septuagésime - 13 février 1938]

Jésus béni, comment T'exprimer, oh Seigneur!, la grande tendresse que ressent mon âme devant la douceur de ton amour?

Qu'ai-je fait, mon Dieu, pour que Tu me traites ainsi? Mon âme n'est pas plutôt inondée d'amertume profonde, qu'elle s'emplit d'une joie exultante, lorsque je pense à Toi et à ce que Tu me promets à la fin de la journée.

Qu'ai-je fait, Seigneur? Aujourd'hui à la sainte communion j'ai ressenti la consolation de me voir tout proche de Toi, quand tout semble m'abandonner. J'ai voulu. Seigneur, graver dans ton Cœur ces paroles que je dis tous les jours: «Ne permets pas. Seigneur, que je sois séparé de Toi».

Serré contre ta Croix, je suis entré au Chapitre... Au pied de ta Croix, j'ai pris la nourriture dont a besoin ma pauvre nature... Au pied de ta Croix ensanglantée, je trouve la consolation d'écrire ces lignes... «Ne permets pas que je sois séparé de Toi».

Puissé-je être toujours, Seigneur, à l'ombre du rude bois. Puissé-je y installer, là, à tes pieds, ma cellule, mon lit... Puissé-je, Seigneur, y avoir mes délices, mes réconforts dans la souffrance... Puissé-je arroser de mes larmes le sol du Calvaire... Là au pied de la Croix, puissé-je faire ma prière, mes examens de conscience...

«Ne permets pas. Seigneur, que je sois séparé de Toi».

Quelle joie que de pouvoir vivre au pied de la Croix. J'y rencontre Marie, Saint Jean et tous ceux qui T'aiment. Là, point de douleur, car en voyant la tienne, Seigneur, qui ose souffrir?

Là on oublie tout, il n'y a aucun désir d'être heureux, personne ne pense à ses peines... En voyant tes plaies. Seigneur, une seule pensée occupe l'âme... L'Amour..., oui, l'amour pour essuyer ta sueur; l'amour pour adoucir tes blessures; l'amour pour alléger une douleur si immense.

Ne permets pas. Seigneur, que de Toi je sois séparé.

Laisse-moi vivre au pied de ta Croix sans penser à moi, sans rien vouloir ni désirer, que contempler, fou à lier, le divin sang qui inonde la terre...

Laisse-moi, Seigneur, pleurer, mais pleurer de voir le peu que je peux faire pour Toi, tout ce en quoi je T'ai offensé en étant loin de ta Croix... Laisse-moi pleurer l'oubli où Te laissent les hommes, même les bons...

Laisse-moi, Seigneur, vivre au pied de ta Croix..., le jour, la nuit, dans le travail, dans le repos, dans la prière, dans l'étude, en mangeant, en dormant..., toujours... toujours...

Comme le monde me paraît loin, quand je pense à la Croix. Comme le jour me paraît court quand je le passe avec Jésus au Calvaire. Comme est douce et tranquille la souffrance subie en compagnie de Jésus crucifié.

Voici bien peu de temps que j'ai connu la douceur des chemins du Christ, mais c'est dans la Croix que j'ai toujours trouvé la consolation. C'est dans la Croix que j'ai appris le peu que je sais. C'est dans la Croix que j'ai toujours fait ma prière et mes méditations... En réalité je ne connais pas de meilleur lieu, ni ne parviens à en trouver un autre..., donc restons tranquille.

C'est pourquoi. Seigneur, quand je vois la divine école de ta Croix; quand je vois que c'est uniquement au Calvaire, en compagnie de Marie, que je puis apprendre à être meilleur, à T'aimer, à m'oublier et me mépriser, «ne permets pas que je sois séparé de Toi».

Comme Dieu est bon avec moi. Voilà une chose que je ne sais pas exprimer. Il me sort du monde de force. Il m'envoie une croix et me fait approcher de la sienne..., et ainsi, juste attendre; attendre avec foi, avec amour; attendre en embrassant sa Croix.

Ah! la folie de la Croix, qui pourrait l'arrêter! Ah! si le monde savait le trésor de la Croix, comme les hommes changeraient.

Ah! si Dieu permettait que je ne l'offense point! et je le fais toujours lorsque je m'éloigne de sa Croix..., comme je serais heureux alors.

C'est pourquoi, Seigneur, accroché à elle de toutes mes forces, joignant mes larmes à ton sang et poussant des gémissements et des plaintes..., pris du désir de devenir fou..., fou à cause de ta très sainte Croix..., écoute-moi, oh Seigneur! exauce-moi et ne méprise pas mes prières... Lave de l'eau de ton côté mes énormes péchés, mes fautes, mes ingratitudes; emplis mon cœur de ton sang divin et apaise mon âme qui ne cesse de crier: «Laisse-moi, Seigneur, vivre auprès de ta Croix, et ne permets pas que j'en sois séparé».

Vierge Marie, Mère des Douleurs! Quand Tu verras ton Fils ensanglanté au Calvaire, laisse-moi humblement recueillir ton immense douleur, et laisse-moi, bien que j'en sois indigne, essuyer tes larmes.

* * *

18 février 1938

Par chance... oh Seigneur!, ce n'est pas seulement mon esprit qui souffre. Avant de venir à la Trappe, je ne savais pas ce que c'était que de pleurer de faim. Ma maladie est une mine inépuisable de souffrances physiques et morales... Bénie soit ta main, ô bon Jésus..., je la baise et l'adore, aussi bien quand Tu me gifles avec elle, que quand Tu me caresses... Bénie soit ta volonté...

Des larmes de faim..., qui m'aurait dit que j'en verserais? Et, pourtant, c'est la réalité. Comme je souffre, oh Seigneur! Tu le sais bien... Combien de fois suis-je sorti du Réfectoire les yeux humides, et ai-je déposé ma pénitence au pied de ta Croix bénie..., cette faim que produit ma maladie, et dont je peux dire qu'ici à la Trappe il y a bien peu d'instants où elle se voie comblée.

Je me souviens de mon premier Carême passé quand j'étais novices. Quelle joie j'avais à jeûner au sein de la communauté. Où était ma pénitence?... Où était le pain des larmes, celui qui est agréable à Jésus?

Je n'avais alors qu'une vaine satisfaction à voir la pauvreté de ma nourriture. .. Peut-être un jour me souviendrai-je de ce que j'ai laissé..., mais jamais je n'ai eu faim comme maintenant, où ma vie est et sera un Carême continuel..., au sein de ma solitude dans l'infirmerie.

Quand après manger je me lève de table et comme un homme charnel, misérable et matériel, je vais pleurer les souffrances de ma maladie au pied du Tabernacle..., ah! si j'étais un ange, je ne pleurerais pas, mais je suis un homme..., et un homme comme il n'y en a pas beaucoup. Dieu le sait.

Seigneur, aide-moi..., sois attentif à moi dans la tentation; ne m'abandonne pas. Seigneur, car seul, que pourrai-je faire?... Où irai-je avec ma souffrance? Qui sera attentif à mes plaintes?...

Je souffre. Seigneur, Tu le sais bien... Jusqu'à quand prolongeras-Tu cette vie qui est la mienne, qui T'est inutile, à Toi et à tous, puisque même si dans mes moments de générosité j'aimerais souffrir pour le monde entier, et je m'offre à Toi, pour ce que Tu voudras..., les moments où je pense ainsi sont si peu nombreux..., la sensualité de ma chair est si grande, et si grande la faiblesse de mon esprit, que Tu vois bien, Seigneur... combien de fois je défaille.

Je ne suis rien, et ne vaux rien... Que peut-on espérer de la boue, de la misérable glaise,... faible et malade?

Seigneur..., Seigneur, ne tarde pas... Aide-moi; regarde, mes pieds trébuchent si je me vois seul... Regarde, je ne sais pas jusqu'où j'arriverai et j'aimerais, Seigneur, arriver à la fin, mais quand je vois mes pieds ensanglantés, et avec tellement de douleur... Y résisterai-je?... Ne m'abandonne pas, bon Jésus... Prends-moi sous ta protection. Vierge Marie.

Je ne sais pas pourquoi j'écris tout cela!... Je ne sais pas pourquoi! Qui va lire mes faiblesses et mes misères?... Je ne sais pas, et ça m'est égal, mais c'est une consolation pour moi, vu que je ne communique avec personne, que de remplir des pages et des pages et écrire comme si j'écrivais à Jésus lui-même... Peut-être cela me servira-t-il de prière et m'écoutera-t-il.

Douce solitude, qui permet à l'âme de s'attacher à Jésus et ne chercher que Lui.

Douce pénitence ignorée des hommes, et qui fait pleurer en silence sans que personne ne s'en aperçoive que Jésus.

Heureux suis-je, mille fois heureux, quand au pied de la Croix du Christ, je Lui raconte mes peines, à Lui et seulement à Lui, je Lui offre mes joies profondes de me voir aimé de Lui, je Lui livre d'autres fois mon âme qui peine et souffre de se voir si seule dans la tribulation, j'arrose le pied du bois des larmes de ma pénitence..., et je chante et je pleure, et... je ne sais que Lui demander l'amour..., l'amour pour attendre..., l'amour pour souffrir, l'amour pour être heureux..., et il y a des moments où rien au monde ne m'intéresse plus, ni les hommes, ni les bêtes, ni les ténèbres, ni le soleil...

Il y a des moments où j'oublie jusqu'à la faim... J'aimerais mourir en embrassant la Croix de Jésus, en baisant ses plaies, en me noyant dans son sang divin, dans l'oubli de tous et de tout.

Heureux suis-je, mille fois heureux, bien que dans ma faiblesse je me plaigne quelquefois.

Je ne désire rien, je ne veux rien, seulement remplir doucement et humblement la volonté de Dieu. Mourir un jour en embrassant sa Croix et monter jusqu'à Lui dans les bras de la Très Sainte Vierge Marie. Ainsi soit-il.

* * *

23 février 1938

Seigneur Jésus! C'est Toi seul qui me consoles dans cet exil parmi les hommes; c'est en Toi seul que mon âme trouve le repos; c'est Toi seul qui m'instruis et me guides. Sois aussi, Seigneur, le soutien et l'appui dans mes faiblesses et mes tentations.

Que suis-je venu chercher ici? Les hommes, peut-être? Non, mon Dieu..., non... C'est Toi seul et ta Croix que je désire... Mais (il y a toujours un «mais»), je suis aussi un homme, sujet au changement et au cœur vain et capricieux... Moi, Seigneur, je suis venu Te chercher, Toi..., mais je dois vivre parmi les créatures, quelle grande croix!... alors que c'est Toi que je désire, c'est après Toi que je soupire..., je dois vivre encore parmi les hommes... Je dois voir à chaque pas, sur la terre, une misère, une faiblesse, une douleur... Combien vivre sur la terre devient difficile, Seigneur!

Il y eut un temps où j'ai cherché l'homme... J'ai cherché sa consolation... J'ai cherché Dieu dans la créature... Vaine illusion... Quelle souffrance j'en ai tirée.

Je n'espère plus rien des hommes... Que peuvent-ils me donner? ... Toi seul, Seigneur, Tu es mon unique espérance.

Où sont ceux qui T'aiment, mon Dieu? Je suis venu au monastère sous le coup d'une illusion. La réalité m'a ouvert les yeux... Dans mes luttes. Seigneur, Tu m'as soutenu... (je n'ai pas encore fini de lutter...). Dans la désillusion de ma vie, j'aurais pu prendre un autre chemin, le monde, mais la miséricorde de Dieu m'a soutenu et me soutient... Et quelle merveilleuse œuvre de Jésus! ! Mon âme se dilate et exulte quand elle voit qu'elle a perdu ses illusions, et s'extasie de voir que Dieu seul peut combler ma vie.

Seul à la Trappe, détachant peu à peu mon cœur de tout, je vis ma solitude avec Dieu. Quel bonheur!... mais combien de larmes il en coûte. Combien la tentation devient dure, parfois.

L'autre jour j'ai vu et entendu quelque chose qui m'a profondément troublé l'âme... Comment se peut-il, Seigneur? Je suis homme et j'ai souffert... Evidemment!... Je ne savais plus quoi faire, pleurer, me cogner la tête contre les murs... Je ne pouvais pas étudier, ni prier, ni penser à autre chose... Mon Dieu, mon Dieu, où sont ceux qui T'aiment?... Comment peut-on vivre parmi les hommes?... Seigneur, prends pitié de moi, je suis le plus misérable... Je ne sais pas..., c'est quelque chose qu'il faut avoir éprouvé pour pouvoir le comprendre.

Dans mes va-et-vient précipités à travers le noviciat, sans savoir quoi faire..., j'ai regardé à travers la fenêtre, contre mon habitude et mon règlement qui me l'interdit.

Le soleil commençait à poindre. Une grande paix régnait sur la nature... Tout commençait à s'éveiller..., la terre, le ciel, les oiseaux... Tout, peu à peu, s'éveillait doucement au commandement de Dieu... Tout obéissait à ses divines lois, sans plaintes, et sans soubresauts, doucement, calmement, la lumière aussi bien que les ténèbres, le ciel bleu aussi bien que la terre dure couverte de la rosée de l'aube... Comme Dieu est bon, pensai-je... La paix habite partout sauf dans le cœur humain.

Et doucement, tranquillement. Dieu m'a appris à moi aussi, par l'intermédiaire de cette aurore douée et tranquille, à obéir...

Une très grande paix s'empara de mon âme... Je pensai que Dieu seul est bon; que tout est ordonné par Lui... Que m'importe ce que disent ou font les hommes... Il ne doit y avoir pour moi qu'une seule chose dans le monde...: Dieu. Dieu qui ordonne tout pour mon bien...

Dieu, qui tous les matins fait se lever le soleil, qui fait fondre le givre, qui fait chanter les oiseaux et change les nuages du ciel en mille suaves nuances...

Dieu qui m'offre un coin sur la terre pour prier; qui me donne un coin où pouvoir attendre ce que j'attends... Dieu si bon avec moi, qui parle à mon cœur dans le silence, et m'apprend peu à peu, parfois avec des larmes, toujours avec des croix, à le détacher des créatures, à ne chercher la perfection qu'en Lui..., à me montrer Marie, et me dire: voici la seule créature parfaite... En Elle tu trouveras l'amour et la charité que tu ne trouves pas chez les hommes.

De quoi te plains-tu, Frère Raphaël?

Aime-Moi, souffre avec Moi, c'est Moi, Jésus.

Ah! Vierge Marie..., voilà la grande miséricorde de Dieu... Voilà comme Dieu œuvre dans mon âme, tantôt dans la désolation, tantôt dans la consolation, mais toujours pour m'apprendre que ce n'est qu'en Lui seul que je dois mettre mon cœur, que ce n'est qu'en Lui seul que je dois vivre, que c'est Lui seul que je dois aimer, désirer, espérer..., dans la foi pure, sans consolation ni secours d'humaine créature...

Quel bonheur, ma Mère... Combien dois-je en être reconnaissant à Dieu... Comme Jésus est bon!

Quand je cessai de regarder le ciel par la fenêtre du noviciat..., je pensai: le Seigneur fait d'un mal un bien. Si quelqu'un m'avait vu, il aurait pensé..., un novice qui perd son temps.

Est-ce perdre son temps que d'adorer amoureusement Dieu?... La tentation a passé, le trouble, et avec lui, j'ai arrêté de penser à ce que j'avais entendu, et après avoir fait un acte d'union à la volonté divine, chose que je fais à chaque fois que je m'en souviens, je suis descendu à l'église pour entendre la sainte messe, et là, au pied du Tabernacle, j'ai élevé mon cœur vers Dieu et vers la Très Sainte Mère Marie, et je le Lui ai offert pour qu'Il continue à le purifier, et à en faire ce qu'Il voudra.

Comme la miséricorde de Dieu est grande! Comme je comprends ces paroles (je ne sais plus où elles se trouvent) qui disent: «Il l'a conduit dans la solitude, et là, a parlé à son cœur».

Toi seul, mon Dieu, Toi seul.

Plus je me suis approché des créatures, plus je me suis vu loin d'elles, et plus je suis loin de l'homme, plus je suis proche de Dieu.

* * *

Béni soit le Seigneur. Chaque insinuation qu'Il me manifeste, après une tentation ou une épreuve, procure grande paix à mon âme.

Une bonne pensée, un mot lu au hasard dans un livre..., une phrase de l'Evangile suffisent à dissiper mes ténèbres et remplir mon âme de lumière... Béni soit Dieu..., mille et mille fois béni par son serviteur Raphaël, qui ne sait pas comment Le remercier pour une telle bienveillance, et voudrait seulement s'abîmer dans son néant pour glorifier la grandeur du Seigneur.

Ma vie est une continuelle alternance de désolations et de consolations. Les premières sont tristesses et peines, parfois très profondes..., des pensées qui me troublent, des tentations qui me font souffrir.

Les consolations sont la même chose, mais à l'envers..., joies intérieures inconnues, désirs de souffrir et amour pour la Croix de Jésus, qui emplissent mon âme de paix et de tranquillité au milieu de ma solitude et de mes douleurs, ce que je ne changerais pour rien au monde.

Voici un exemple récent.

L'autre jour, je voyais tout en noir; ma vie obscure et enfermée dans l'infirmerie, sans soleil, sans lumière, sans rien pour l'aider à supporter la charge que Dieu m'a mise dessus... Maladie, silence, abandon..., je ne sais pas, mon âme souffrait beaucoup; le souvenir du monde, la liberté..., m'accablaient... Mes pensées étaient tristes, lugubres. Je me voyais sans amour pour Dieu, oublié des hommes, sans foi et sans lumière.

L'habit me pesait... J'avais froid et sommeil... Je ne sais pas, tout s'accumulait. L'obscurité de l'église me rendait triste... Je regardais le Tabernacle, et il ne me disait rien. Je me voyais mort vivant..., je me voyais enfermé dans le monastère, comme un mort dans un tombeau..., pis que dans un tombeau, puisqu'au moins on y trouve le repos... Bref, voilà quelles étaient mes pensées l'autre jour avant de recevoir le Seigneur à la communion.

L'idée que j'étais enterré vif m'obsédait, me rendait fou... le démon s'attachait à me faire souffrir avec le souvenir du monde, de la lumière, de la liberté et m'insinuait la joie de vivre.

Les moines me semblaient des âmes en peine, qui eux aussi étaient morts vivants, qui souffraient l'enfermement du tombeau...

Bon, je n'arrive pas à m'expliquer, ...j'aurais aimé à cet instant mourir vraiment..., mais pour ne pas souffrir... J'ai vu ensuite que c'était tentation.

C'est l'âme dans cet état que je me suis approché pour recevoir le Seigneur. Je venais de me mettre à genoux, avec le désir de demander à Jésus la tranquillité pour mon esprit, quand j'ai senti une ferveur très grande, et un amour immense pour Jésus, et un oubli absolu de toutes mes pensées antérieures, en me souvenant de quelques mots dont je crois que c'est Jésus qui me les inspira en cet instant, et qui me dit: «Je suis la Résurrection et la Vie».

À quoi bon exprimer combien mon âme fut consolée ! Je pleurais presque de joie en me voyant aux pieds de Jésus, enterré vif. Mes mains serraient le crucifix et mon cœur aurait voulu mourir, mais cette fois par amour pour Jésus, par amour pour la vie véritable, pour la véritable liberté... J'aurais voulu mourir à genoux en embrassant la Croix, en aimant la volonté de Dieu..., en aimant ma maladie, mon enfermement, mon silence, mon obscurité, ma solitude. En aimant mes douleurs, qui, en un instant de lumière..., et avec une étincelle d'amour de Dieu, sont si vite oubliées.

Comme tout me paraissait petit!..., le monde avec toutes ses créatures..., comme ma vie me semblait insignifiante avec tant et tant d'attentions puériles... Comme les affaires humaines..., le monastère, me paraissaient insignifiants, ses moines si petits... bref, comme tout disparaissait, devant l'immense bonté d'un Dieu qui descend jusqu'à moi, pour me dire: Pourquoi souffres-tu? ... Je suis le salut… Je suis la Vie... Que cherches-tu ici-bas?

Ah! bon Jésus..., si les hommes savaient ce que c'est que de t'aimer sur la Croix...! Si les hommes soupçonnaient ce que c'est que de renoncer à tout pour Toi!

Quelle joie, vivre sans volonté.

Quel grand trésor que de n'être rien, ni personne..., le dernier... Quel grand trésor que la Croix de Jésus, et comme l'on vit bien en l'embrassant; personne ne peut s'en douter.

Fais de moi ce que Tu veux, bon Jésus... Envoie-moi la consolation quand j'en ai besoin, et ne te préoccupe pas de mes désolations; en elles résident mon bonheur, mon amour, mes..., je ne sais plus ce que je dis.... Seigneur, j'aimerais aimer ta Croix à la folie..., ne permets pas que d'elle je sois séparé.

Voilà ma vie d'Oblat Cistercien..., souffrir, souffrir et aimer à la folie tout ce que Dieu voudra m'envoyer dans son infinie bonté... C'est Lui qui fait tout, et s'Il m'envoie la consolation, c'est Lui aussi qui m'envoie la douleur... Comment ne pas aimer celui qui fait tout pour notre salut?

Comment ne pas devenir fou de joie en voyant que c'est Dieu qui nous envoie la croix? Comment ne pas adorer jusqu'à mourir cette croix bénie, qui est notre unique salut, résurrection et vie?

Je ne sais pas..., si je continue à écrire, je perds le fil. Je peux seulement dire que dans l'amour pour la Croix du Christ, j'ai trouvé le vrai bonheur et je suis heureux, absolument heureux, comme personne ne peut le soupçonner, quand j'embrasse la Croix ensanglantée et vois que Jésus m'aime, et que Marie aussi m'aime, malgré mes misères, mes négligences, mes péchés. Mais je n'ai aucune importance.... Dieu seul.

 

26 février 1938

* * *

Dimanche de la Quinquagésime

Aujourd'hui, j'ai offert au Seigneur la seule chose qui me restait... la vie. J'ai déposé à ses pieds, pour qu'Il l'accepte et l'emploie à ce qu'Il voudra et la prenne quand Il voudra, et pour ce qu'Il voudra...: ma vie.

Quand j'ai abandonné ma maison, j'ai abandonné de ma propre initiative un certain nombre de soins que requiert ma maladie, et je suis venu embrasser un état, dans lequel il est impossible de prendre soin d'une maladie si délicate. Je savais parfaitement où j'allais.

Et pourtant... parfois, pauvre frère Raphaël! sans t'en rendre compte, tu souffrais de te voir privé de tant de choses nécessaires..., tu souffrais de te voir privé de la liberté de donner à la faiblesse de ta maladie les remèdes qui ne te faisaient pas défaut, là-bas dans le monde.

Dès le début, tu as embrassé la Croix du Christ, mais à certains moments, tu défaillais.

D'autres fois, en voyant que tu écourtais consciemment ta vie ici à la Trappe, en voyant que par la volonté de Dieu (et non des hommes), tu ressentais plus ici que dans le monde, où tout est à ton service, le poids de la maladie incurable, tu souffrais encore.

D'autres fois, tu souffrais seulement de voir ta vie malade et à jamais sans nul soulagement.

Eh bien, tout cela est terminé.

Ce matin, j'ai offert au Seigneur ma vie. Elle ne m'appartient plus... Qu'Il en prenne soin s'Il veut, pour moi, je n'ai plus l'intention de m'en préoccuper. M'en occuper, certes, parce qu'Il me la prête, mais... c'est tout.

S'Il le veut. Il m'enverra les remèdes nécessaires. S'Il ne veut pas, je serai tout aussi content sans eux. Je ne me préoccuperai plus du tout de mon état de santé... Je prendrai ce que l'on me donnera, je ferai ce que l'on me demandera, j'obéirai en tout.

Je traiterai mon corps comme si c'était celui d'un autre. Je ne chercherai que la volonté de Dieu. J'aimerai ses désirs et en ferai mon unique loi. S'Il veut de moi une vie longue et pénible..., soit. S'Il veut la prendre cette nuit..., soit. Aujourd'hui comme demain, comme dans mille ans, ma vie est à Lui, mon corps est à Lui, ma santé, bonne ou mauvaise, est à Lui. Qu'Il soit le responsable de tout ce qui m'arrivera.

J'ai demandé à la Vierge Marie qu'elle intercède pour moi devant Jésus, pour qu'Il accepte mon oblation. Quelle grande joie si Dieu l'acceptait! Quelle joie ce serait de mourir pour Jésus..., et qu'Il offre ma vie au Père Eternel, en réparation des péchés du monde; des guerres, des peuples infidèles; pour les prêtres; pour le Pape et pour l'Eglise!

Ça m'est égal de souffrir, si Jésus accepte mon oblation. Je Lui ai déjà donné mon cœur..., je lui ai donné ma volonté... Maintenant, je Lui donne ma vie. Il ne me reste plus qu'à mourir quand Il le voudra.

Que sa volonté soit faite, et non la mienne.

Comme je suis content de ne plus rien posséder! De ne plus avoir à vérifier prudemment si telle chose me fait du bien, ou telle autre du mal, la médication ou le régime, ou n'importe quoi d'autre... Je fais ce que l'on me demande... et je ne m'occuperai de rien de plus.

Que le Seigneur prenne soin de ma maladie comme Il veut. Et moins Il m'enverra de soins, et plus Il me plongera dans le besoin..., mieux ce sera.

Parfois, Seigneur, j'aimerais mourir dans l'indigence, abandonné de tous dans la rue ou dans un hôpital public... Mourir de détresse, mais je crois que c'est une tentation... Je ne sais pas, je suis en tes mains et me remets en celles de la Vierge Marie.

J'ai bien vu et vérifié que plus j’ai faim et plus mes genoux fléchissent, plus je suis fervent et proche de Dieu.

Les larmes que je verse certains jours dans le Chœur, après la collation, m’aident beaucoup.

Dans ces moments-là, je souffre beaucoup physiquement et moralement, mais ensuite, je bénis Dieu avec tendresse.

Vraiment, je ne suis que misère, pour autant que je regarde au dedans comme au dehors. Quand arrive la nuit et que je vois la fatigue de mon corps, la pauvre détresse de la matière, la petitesse et la misère de mon corps et, en plus, la puérilité et la futilité des raisons pour lesquelles mon esprit s'est troublé pendant la journée, les insignifiants motifs que j'ai eus de souffrir, et la petitesse du monde entier, quand bien même il m'écraserait... Quand je vois tout cela et que je mets à côté la Très Sainte Croix de Jésus... Qui ose penser à soi et dire qu'il souffre?

Oh!... Egoïsme humain..., tu pleures pour une pomme, tu te chagrines des paroles d'un frère..., tu es troublé au souvenir d'un jour ensoleillé dans le monde... et tu souffres de ce qui est vent et vanité.

Oh, misère de l'homme! Comme tu portes peu ton regard vers le Christ crucifié!... Combien peu tu souffres et pleures pour Lui !...

Humilie ta face dans la poussière, Frère Raphaël, et arrête de penser à quoi que ce soit qui soit glaise, qui soit créature, qui soit monde, qui soit toi... Emplis ton âme de l'amour du Christ; baise ses plaies; embrasse sa Croix; rêve, pense, dors en Lui... Quel repos l'on trouve au pied du doux Bois! Comme on dort bien, accroché au Crucifix!

Comme Dieu est bon!

* * *

4 mars 1938

Bénie soit la toujours adorable et tranquille Très Sainte Trinité.

Je prends aujourd'hui la plume au nom de Dieu, pour que mes mots, en se gravant sur le blanc papier, servent de perpétuelle louange au Dieu béni, auteur de ma vie, de mon âme et de mon cœur.

J'aimerais que l'univers entier, avec toutes les planètes, tous les astres et les innombrables systèmes sidéraux, fussent une immense surface lisse où pouvoir écrire le nom de Dieu.

J'aimerais que ma voix fût plus puissante que mille tonnerres, et plus forte que le courant de la mer, et plus terrible que le vacarme des volcans, pour ne dire que: Dieu.

J'aimerais que mon cœur fût aussi grand que le ciel, aussi pur que celui des anges, aussi simple que la colombe, pour avoir Dieu en lui.

Mais puisque toute cette grandeur rêvée ne peut se voir réalisée, contente-toi, Frère Raphaël, de peu, et toi qui n'es que néant, le néant doit te suffire.

Quelle hypocrisie que de dire qu'il n'a rien..., celui qui a Dieu! Oui! Pourquoi le taire?... Pourquoi le dissimuler? Pourquoi ne pas crier au monde entier, et publier aux quatre vents les merveilles de Dieu?

Pourquoi ne pas dire aux gens, et à tous ceux qui voudront bien l'entendre... Vous voyez ce que je suis?...Vous voyez ce que j'ai été? Vous voyez ma misère qui se traîne dans la fange?... Eh bien, ça ne fait rien, soyez émerveillés, malgré tout, j'ai Dieu..., Dieu est mon ami..., que le sol se dérobe, que la mer se dessèche de stupeur.... Dieu m'aime si tendrement, moi, que si le monde entier le comprenait, toutes les créatures deviendraient folles et rugiraient de stupéfaction.

Bien plus... tout cela n'est rien.

Dieu m'aime tellement que les anges eux-mêmes ne le comprennent pas.

Comme est grande la miséricorde de Dieu! M'aimer, moi..., être mon ami..., mon frère..., mon père, mon maître..., être Dieu et moi, être ce que je suis !

Ah! mon Jésus, je n'ai ni plume ni papier. Que dirai-je... ! Comment ne pas devenir fou... Comment peut-on vivre, manger, dormir, parler et avoir des relations avec tous? Comment est-il possible que j'aie encore suffisamment de sérénité pour penser à quelque chose que le monde appelle raisonnable, moi qui perds la raison quand je pense à Toi?

Comment est-ce possible. Seigneur!... Je sais, Tu me l'as expliqué déjà..., c'est par le miracle de la grâce.

Si le monde qui cherche Dieu... savait. S'ils savaient, ces savants qui cherchent Dieu dans la science, et dans les éternelles discussions... Si les hommes savaient où l'on trouve Dieu..., combien de guerres éviterait-on..., quelle paix y aurait-il dans le monde, combien d'âmes seraient-elles sauvées.

Ignorants et insensés, qui cherchez Dieu où Il n'est pas.

Ecoutez, et... tombez dans l’étonnement. Dieu est dans le cœur de l'homme... je sais. Mais écoutez. Dieu vit dans le cœur de l'homme, quand ce cœur vit détaché de tout ce qui n'est pas Lui. Quand ce cœur se rend compte que Dieu frappe à sa porte, et balaie et nettoie tous ses appartements pour se disposer à recevoir le Seul qui comble vraiment.

Comme il est doux de vivre ainsi, avec Dieu seul dans le cœur. Quelle grande douceur que de se voir empli de Dieu. Comme il doit être facile de mourir ainsi.

Faire ce qu'Il veut demande bien peu..., ou plutôt rien du tout, car on aime sa volonté, et même la souffrance et la douleur sont paix, car on souffre par amour.

Dieu seul comble l'âme... et la comble toute entière.

Il n'y a ni créatures, ni monde, il n'y a rien pour la troubler... Seule la pensée de pouvoir L'offenser et Le perdre la fait souffrir...

Qu'ils viennent, les savants, demander où est Dieu. Dieu est où le savant à l'orgueilleuse science ne peut arriver... Dieu est dans le cœur détaché..., dans le silence de la prière, dans le sacrifice volontaire de la douleur, dans le vide du monde et de ses créatures.

Dieu est sur la Croix, et tant que nous n'aimerons pas la Croix, nous ne Le verrons pas, nous ne Le sentirons pas...

Qu'ils se taisent, les hommes, qui ne font que du bruit.

Ah! Seigneur, comme je suis heureux dans ma retraite... Combien je T'aime dans ma solitude... Combien de présents j'aimerais T'offrir, que je n'ai pas, puisque je T'ai déjà donné tout... Demande-moi, Seigneur... Mais que puis-je Te donner?

Mon corps? Tu le possèdes déjà; il est à Toi. Mon âme?... Seigneur, après qui soupire-t-elle, sinon après Toi, pour que Tu achèves une fois pour toutes de la prendre? Mon cœur?... Il est aux pieds de Marie, pleurant d'amour..., sans plus rien désirer que Toi.

Ma volonté?... Seigneur, y a-t-il quelque chose que je désire et que Tu ne désires pas? Dis-le-moi..., dis-moi. Seigneur, quelle est ta volonté, et je mettrai la mienne à côté de Toi... J'aime tout ce que Tu m'envoies et me commandes, autant la santé que la maladie, autant être ici qu'être là, autant être une chose qu'une autre.

Ma vie?..., prends-la, Seigneur mon Dieu, quand Tu voudras.

Comment ne pas être heureux ainsi!

Si le monde et les hommes savaient... Mais ils ne sauront pas; ils sont très occupés de leurs affaires; ils ont le cœur bien rempli de choses qui ne sont pas Dieu. Le monde vit pour une fin bien terrestre; les hommes rêvent de cette vie, où tout est vanité, et ainsi..., il est impossible de trouver le vrai bonheur qui est l'amour pour Dieu. Peut-être peut-on arriver à le comprendre, mais pour le ressentir, il faut le vivre et bien peu se renoncent eux-mêmes et prennent leur croix..., même chez les religieux...

Seigneur... quelles choses Tu permets..., ta sagesse saura bien ce qu'elle fait; pour moi, tiens-moi par la main et ne permets pas que mon pied trébuche, car si Tu ne le fais pas... qui m'aidera? Et si Tu ne construis pas la maison?

Ah!, Seigneur, comme je T'aime. Jusqu'à quand, Seigneur!

Vierge Marie, dis à Jésus que j'aimerais devenir fou et faire des folies pour son amour; dis-lui... qu'Il me pardonne... Il le fera, Mère bénie, si Tu le lui dis. Ainsi soit-il.

* * *

[7 mars 1938]

Avec quelle facilité le monde juge-t-il, et avec quelle égale facilité se trompe-t-il. Pour ma famille, que je sois à la Trappe est la chose la plus naturelle du monde.

Mes frères et ma sœur, poussés par leur tendresse, désirent mon bonheur. Ils ont vu, tandis que j'étais dans le monde, mes désirs de vivre et de mourir trappiste... Maintenant que je vis dans le monastère, ils disent..., que Dieu te vienne en aide, tu vis enfin en ton centre, puisses-tu ne plus devoir sortir..., tu es heureux au couvent, le monde n'est pas pour toi.

Voilà quels raisonnements fait ma famille.

C'est naturel..., ils ignorent ma vocation.

Si le monde savait quel martyre continu est ma vie... Si ma famille savait que mon centre, ce n'est pas la Trappe, ni le monde, ni aucune créature, mais que c'est Dieu, et Dieu crucifié...

 

Ma vocation, c'est de souffrir, souffrir en silence pour le monde entier; m'immoler avec Jésus pour les péchés de mes frères, pour les prêtres, les missionnaires, pour les besoins de l'Église, pour les péchés du monde, les besoins de ma famille, que je veux voir, non pas dans l'abondance delà terre, mais très proche de Dieu.

Ah! si le monde savait ce qu'est ma vocation à la Trappe... S'ils savaient voir la croix derrière un pacifique sourire; s'ils savaient voir les énormes luttes derrière la paix conventuelle... Mais non, il ne faut pas qu'ils le voient... Dieu seul. C'est très bien ainsi.

Ce ne sont pas des reproches, ni de l'amertume..., tout au contraire. Mes désirs de croix ne diminuent pas. Ma plus grande joie, c'est de vivre ignoré. Ma vocation, je la comprends, et en elle, je bénis Dieu quand je l'embrasse de tout cœur... Comme il est doux de souffrir pour Jésus et seulement pour Lui et ses affaires.

La Trappe, mon centre, dit le monde..., quel paradoxe! Mon centre, c'est Jésus, c'est sa Croix... La Trappe m'est complètement indifférente..., et si Dieu me manifestait un autre lieusouffrir plus et qu'Il me le demandait, j'irais les yeux fermés.

Il y a des fois où je ne me comprends pas. Je suis tout à fait heureux à la Trappe, parce que j'y suis tout à fait malheureux.

Je n'échangerais pas mes peines pour tout l'or du monde, et en même temps, je pleure sur mes tribulations et mes désolations, comme si je ne pouvais vivre avec elles.

Je désire la mort avec impatience, pour cesser de souffrir, et parfois, j'aimerais ne pas cesser de souffrir, même après ma mort.

Je suis fou, dément, je ne sais pas ce qui m'arrive. À certains moments, je ne retrouve mon calme que dans la prière, au pied de la Croix de Jésus, et auprès de Marie.

Qu'Il me vienne en aide. Ainsi soit-il.

* * *

8 mars 1938

Dieu et sa volonté sont la seule chose qui occupe ma vie. Ce qui auparavant était désir véhément, par sa miséricorde infinie, se tempère peu à peu. Comme la grâce de Dieu est immense, quand peu à peu Il emplit une âme. Comme peu à peu se précise de plus en plus la vanité de tout ce qui est humain, et comme on parvient au contraire à se convaincre qu'en Dieu seul se trouve la sagesse véritable, la paix véritable, la vie véritable, l'unique nécessaire et l'unique amour et désir de l'âme.

L'autre jour, j'étais avec le Révérend Père Abbé. J'ai été lui demander de me concéder une pénitence pour ce saint temps du Carême, chose qu'il me refusa, et à la place, il me dit que le jour de Pâques, il me donnerait la coule monacale et le scapulaire noir. Quelle joie j'éprouvai. Bon Jésus! J'aurais embrassé le Révérend Père Abbé... Il est trop bon avec moi.

Quel désir j'avais depuis déjà un certain temps de pouvoir revêtir la coule... Quel grand bonheur me donna la pensée de ce qu'à brève échéance je ne me distinguerais en rien d'un vrai religieux (si ce n'est par la couronne que je ne pourrai pas porter).

Mais après avoir été rendre grâce au Seigneur pour ce bienfait, je vis clairement qu'en moi, c'est vanité. J'ai vu que c'est un honneur que me fait la communauté, et cela me désole plus qu'autre chose. Ah! s'il m'avait donné l'habit de convers, comme je le lui ai suggéré..., ç'aurait été autre chose; mais ça m'est égal.

En marron ou en blanc, avec ou sans coule, je suis le même devant Dieu. Tout ce qui est extérieur m'est indifférent... Je veux seulement aimer Dieu, et je le fais à l'intérieur et sans que les hommes s'en aperçoivent.

Ça m'est égal, Seigneur, de connaître l'honneur ou le mépris. La joie vaine et un peu infantile de revêtir la coule s'est déjà calmée... J'aimerais, Seigneur, que rien au monde ne me trouble, ni aucune des créatures ne m'enlève la paix et la tranquillité de n'aimer que ta volonté.

Et je vois ainsi, Seigneur, que tout est vanité. Que Tu n'es ni dans l'habit, ni dans la couronne. Alors? Tu n'es, Seigneur, que dans le cœur détaché de tout.

Tu as, bon Jésus, mon divin bien-aimé, tes délices... Ah! Seigneur, que vais-je dire, dans le cœur de l'homme... Je T'offre le mien.

Laisse-moi faire ma cellule dans le tien. Laisse-moi faire ma couche auprès de lui. Laisse-moi vivre seul et nu de tout auprès de ton Cœur Divin, et me moquer des habits, des couronnes, et... des barbes de tous les convers du monde. Je serai toujours le même pour Toi, n'est-ce pas, Jésus?

Comme le monde est ignorant et puéril! Quelle joie nous procure un chiffon et quelle tristesse un nuage! Avec quelle facilité nous considérons-nous heureux d'une puérilité, et sommes-nous abattus et désespérés avec une autre!

Comme nous sommes peu de chose..., comme nous vivons sur le plan extérieur, sans penser que tout n'est rien, excepté de T'aimer et de Te servir, Toi, mon Jésus!

J'aimerais, Seigneur, passer ce Carême, à mourir peu à peu, de tout ce qui me manque encore, pour ne vivre que pour Toi; pour qu'un jour, Tu me laisses, Seigneur, pénétrer par la plaie de ton côté, et m'y faire une cellule auprès de ton Divin Cœur... Tu me le permettras? Je le demande avec ferveur à la Très Sainte Vierge Marie. Ainsi soit-il.

(Guenon de soie vêtue..., guenon demeure).

Un jour où la petite croix que Jésus m'envoyait me semblait bien grande...

Un jour où, en pensant à ce qui me reste de vie..., de vie trappiste, enfermé ici pour toujours, cela me paraissait bien long..., un jour où je souffrais parce que mon chemin me paraissait long et pénible, j'ai lu des mots qui me disaient...

RIEN DE CE QUI A UNE FIN N’EST GRAND

* * *

Mon Jésus très aimé: Je comprends que l'humilité et la patience sont les choses dont j'ai le plus besoin aujourd'hui.

Après avoir passé une heure et quelques en cours de latin avec les oblats, je sors l'esprit fatigué et les nerfs tendus... Combien de fois, Seigneur, je m'accroche au crucifix et je fais un acte de soumission à ta volonté... Mais, Seigneur, les nerfs, je ne peux les dominer. Si j'avais une vraie humilité, et une parfaite patience!

Très Sainte Vierge Marie, je T'offre à Toi cette petite souffrance en réparation de tant de fois où je T'ai offensée dans les cours et les amphis de l'Université.

Je T'offre, Notre-Dame, l'effort d'attention en réparation de tellement de temps perdu au temps où j'étais étudiant. Je T'offre, Vierge Marie, l'humble obéissance au cours, en réparation de tant de fautes d'orgueil que j'ai commises dans le monde.

Enfin, Notre-Dame, je T'offre pour que Tu la présentes à Jésus, toute ma volonté et ma soumission, aux divins désirs de ton Fils.

Reçois tout, ma Mère, bien que j'aille vers tes mains sans toute la pureté que j'aimerais avoir, mais regarde, Notre-Dame, non l'offrande en soi, qui ne vaut rien, mais mon intention dont j'aimerais bien qu'elle Te fût agréable. Ainsi soit-il.

 

9 mars 1938

* * *

[13 mars 1938]

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Seigneur! comment peut-on vivre, quand on attend ce que j'attends? Comment peut-on penser à toutes les choses créées qui m'entourent, quand je T'ai, Toi? Je m'étonne que ta grâce ne me tue pas. Elle est si grande et si abondante!

Je rêve de ta gloire; je vis parfois tout stupide et sans savoir ce que je veux..., tellement je veux.

Comme les créatures me fatiguent, mon Seigneur et mon Dieu! Quelle grande amertume me laisse la nécessité de devoir m'occuper de choses du monde, de devoir parler d'affaires temporelles, de devoir écouter des nouvelles...! Ah! Seigneur, je voudrais ne rien savoir, ne rien écouter... Toi seul, Seigneur, Toi seul.

Rien ne me comble... Mon âme ne désire rien..., ni même jouir ou souffrir... Elle désire seulement aimer à la folie. Elle n'est comblée que de penser à Toi... Quelle énorme impatience, Seigneur..., comme c'est dur de vivre!

Auparavant, tout me portait à Toi... Tout me parlait de ton immense bonté, de ta grandeur; maintenant aussi, je Te loue dans les créatures, Seigneur,... mais le soleil me semble petit..., le ciel bleu est beau, mais ce n'est pas Toi, la beauté du monde... est si peu de chose.

Comme Tu changes mon âme!... Quel miracle admirable. Les créatures ne me disent rien..., tout est bruit... Ce n'est que dans le silence de tout et de tous que je trouve la paix de ton amour... Ce n'est que dans l'humble sacrifice de ma solitude que je trouve ce que je cherche..., ta Croix..., et sur la Croix, il y a Toi, et Toi seul, sans lumière ni fleurs, sans nuages, sans soleil... Les créatures T'abandonnèrent, le ciel s'obscurcit... Il ne resta, dans le silence du Golgotha, qu'un Dieu cloué sur la Croix.

Seigneur Jésus..., regarde-moi à tes pieds, adorant ton agonie, baisant tes plaies, lavant ton divin sang de ma douleur...

Combien j'aimerais, Seigneur, mourir à tes pieds, d'amour..., oublié de tous, sans bruit, en silence, sans penser aux hommes qui sont créatures, sans rêver du monde, qui T'a abandonné, sans regarder les cieux, ni les fleurs, ni les oiseaux, ni le soleil.

Seigneur, j'aimerais mourir d'amour au pied de ta Croix; quel divin miracle as-Tu fait avec mon âme? Où sont mes peines?... Où sont mes joies? Où sont mes illusions? Tout s'est envolé.

Mes peines étaient des égoïsmes... Mes joies, des vanités... Mes illusions, Tu les as fait disparaître au souffle de ton amour. Tu m'as montré les hommes et Tu m'as dit... : Que peuvent-ils te donner, que je ne te donne?... Et j'ai vu des misères, qui m'ont fait pleurer... J'ai cherché la consolation, et je ne l'ai pas trouvée. J'ai cherché la charité et... Seigneur, que dirai-je? je ne l'ai trouvée qu'en Toi.

Tout m'est désormais égal..., seule l'attente me fait souffrir... la peur de Te perdre..., l'obligation de vivre.

Ça m'est égal désormais de devoir vivre enfermé derrière des murs, sans voir les couchers de soleil, sans sentir les brises de la mer, sans courir le monde sur les ailes de la liberté. Tout cela est petit, ce n'est rien, je préfère Jésus dans la solitude.

Je ne fais plus attention aux créatures, les faiblesses des hommes ne me font plus mal... Ce sont des hommes, et rien de plus; il n'y a qu'en Dieu que je trouve refuge; il n'y a qu'en Lui que je dois chercher la charité.

Je ne fais plus attention à ma vie, à la santé, à la maladie... Je ne trouve consolation qu'à faire sa volonté..., et cela me remplit de tant de joie que parfois, j'ai le cœur si plein qu'il semble qu'il va éclater...

Comme Dieu est bon, comme est grande sa miséricorde..., comme l'amour que Jésus a pour moi est incroyable... Jusqu'où ira-t-il?

Je ne sais pas, Seigneur, je m'anéantis, je tombe dans la stupidité, je m'abîme dans ma petitesse et soupire après un petit peu d'amour pour pouvoir Te l'offrir. Je ne suis rien, je ne vaux rien, je n'ai que misères et péchés... et malgré tout... Toi, Seigneur, Tu veilles sur moi et me consoles.... Tu me sépares des créatures et me combles de ton amour... Que dirai-je?

J'aimerais bien me taire..., mais écrire cet immense miracle que Tu fais avec mon âme, même si peut-être personne ne le lira..., j'ai l'impression de Te donner un petit peu de gloire avec, puisque mon écriture est souvent prière.

Seigneur Jésus, comme Tu es bon.

L'une de tes grandeurs, c'est la transformation que Tu opères dans mon âme sur le plan de l'amour du prochain. Je vais m'expliquer.

Auparavant, quand je cherchais un religieux et qu'à la place, je trouvais un homme comme les autres…, comme je souffrais, Dieu de bonté!

Quand un frère, sans le savoir, m'humiliait (moi..., quel paradoxe!), je souffrais encore...

Quand mon âme ne trouvait pas ce qu'elle cherchait... même si ce n'était que de la politesse..., j'ai passé bien du temps au pied de la Croix... Seigneur, Tu le sais bien.

J'ai perdu mes illusions..., et dans mes instants de désolation, je pensais... cela vaut mieux..., je dois séparer mon cœur des hommes et ne le livrer qu'à Dieu... Je passais des jours et des jours sans même vouloir faire des signes... Au centre de tout cela (je le vois nettement, maintenant), il y avait beaucoup d'orgueil, beaucoup de vanité, et un immense amour-propre... Jésus doux et humble..., pardonne-moi, je ne savais pas ce que je faisais... Seul et sans guide..., si Tu ne m'aides pas Toi, je dévierai des milliers de fois du vrai chemin, de la charité du Christ.

À présent, il m'arrive une chose bien curieuse. Certains jours, quand je sors de la prière, bien qu'il me semble n'y avoir rien fait, je sens de très grands désirs d'aimer tous les membres de la communauté avec une très grande envie..., comme Jésus les aime.

Certains jours, après avoir reçu le Seigneur dans la communion, et avoir vu combien Il m'aime étant ce que je suis, je sens que, de bon gré, je baiserais le sol que foulent les religieux, et je ressens de si grands désirs de m'humilier devant ceux dont auparavant, je croyais qu'ils m'avaient humilié.

Ce sont des religieux au service de Dieu... Jésus les aime... Moi, je suis le dernier, le plus mondain et le plus chargé de péchés... Ah, si le monde savait ce que j'ai été!

Ah! Seigneur, dans ces instants, j'aimerais être foulé aux pieds par tous; je ressens un grand amour et une grande charité pour tous; cela me serait égal que le dernier m'ordonne les choses les plus humiliantes de toutes..., je ne vois en personne ni faiblesses ni misères..., je ne vois que ma misère aimée par Dieu..., et face à cela, que ne voudrais-je faire pour L'imiter?... Eh bien, aimons le prochain avec tendresse!

Comme est grande ta miséricorde. Seigneur. Quel mérite avons-nous à aimer les bons et les saints? Est-ce que Jésus n'est pas cloué sur la Croix pour les pécheurs?

Bon Jésus, mon âme est pleine de charité... C'est la seule nourriture qui puisse vraiment m'alimenter dans cette vie...

Je ne sais pas si je me fais comprendre..., mais ce qui m'arrive, moi, je le comprends très bien.

Ah! Seigneur, et quelle grande paix l'on ressent dans ces instants... De même qu'auparavant, je me troublais devant une faute ou la faiblesse d'un frère et j'en ressentais presque de la répulsion..,, maintenant, je ressens une très grande tendresse envers lui..., et j'aimerais, pour ce qui dépend de moi, en réparer la faute... C'est une âme qu'aime Jésus. C'est une âme pour laquelle Jésus saigne depuis la Croix... Est-ce que je vais la dédaigner!... Dieu m'en garde..., au contraire, je ressens un grand amour envers elle, et ce que je dis n'est pas un vain bavardage, mais un fait réel et positif, que je n'ai pas acquis par moi-même, mais que Jésus a mis dans mon âme... Voilà le miracle stupéfiant.

Maintenant, je le vois nettement. Seule la charité rend heureux... C'est en elle seule que l'on trouve le calme et la paix... Ce n'est que dans la charité que l'on trouve la vraie humilité, et ce n'est qu'en elle que nous pouvons vivre tranquilles et heureux en communauté. Combien de choses je dirais si je savais écrire!

Mais je ne sais pas, et face à l'impuissance à exprimer ce que ressent mon âme, je préfère me taire.

La Très Sainte Vierge, qui me comprend sans qu'il y ait besoin de bruits ou de paroles, est ma grande consolation.

Je dépose devant Elle mon silence.

 

Ainsi soit-il.

* * *

19 mars — Glorieux Saint Joseph

Jésus béni, moi-même, je ne me comprends plus. Je ne sais plus ce que je veux, ce que je désire, si je veux ou si je désire... Mon âme est un tourbillon. Tantôt, je crois que mon cœur est déjà vide de tout, et tantôt je vois bien que ce n'est pas le cas... Conclusion!... Je ne sais pas.

Seigneur, j'ai un désir immense d'accomplir ta volonté et rien qu'elle; d'être plongé dans ta volonté; de l'aimer jusqu'à en mourir; de me noyer en elle et de ne vivre que pour l'accomplir... C'est vrai.

En même temps, je ressens des désirs de mortification et de pénitence qui viennent de moi. Je ressens une immense envie de souffrir quelque chose pour Toi, mon bon Jésus.

Je voudrais me laisser mourir de faim, si on me laissait faire... Je voudrais ne plus respirer, ne plus parler, ne plus lever les yeux du sol... Je voudrais ne plus dormir, ne plus me coucher... Je voudrais être agenouillé devant ton Tabernacle nuit et jour ... Ah! Seigneur, comme il me pèse, parfois, de devoir quitter l'église ..., et avoir affaire aux hommes ...

Je voudrais, Seigneur, vivre ou mourir, mais en faisant quelque chose pour ton amour..., cette vie inutile que je mène est terrible.

J'ai très peur, dans la situation présente. Je reçois trop de considération, on va me donner la coule, personne ne me foule aux pieds, comme je le mérite.

Je voudrais vivre dans un coin du monastère, vêtu d'un sac, et ne mangeant que les croûtes de fromage que laisse la communauté...

Je voudrais, Seigneur, faire des folies..., et au lieu de vivre comme je vis, vivre oublié, méprisé et même provoquant le dégoût.

 

Tout cela est vrai. Est-ce que cela s'accorde avec ta volonté? Je ne sais pas, du moins pas pour l'instant. Tantôt, je crois que non, et tantôt, je crois que ce dont je manque, c'est de courage et de résolution pour franchir le pas et sauter pour de bon. Parfois, je crois que Dieu m'appelle à un chemin de plus de pénitence et de prière. Plus de mortification et moins ou pas de soin pour ma maladie.

Comme, au milieu de la communauté, on ne me laisserait pas mener cette vie, je pourrais la mener sous les ponts et aux porches des églises... avec des sabots de bois et un sac sur les épaules..., et disparaître loin de tous ceux qui me connaissent, parents, amis, frères moines..., personne, seulement Dieu et moi. On dit que Saint Benoît Labre est mort d'inanition dans une église.

J'ai sérieusement pensé à tout ça.

Chez mes confesseurs, mes supérieurs et mes maîtres, je n'ai rencontré que de la prudence..., prudence et prudence. On me demande de manger, de dormir et de ne pas travailler... Je suis une espèce de fleur de serre qui ne donne même pas d'odeur.

Pendant ce temps-là..., attendre de savoir ce que je dois faire. Le saurai-je un jour avec certitude? J'espère en Dieu et en Marie que oui.

Seigneur, cette vie est si confortable! J'ai ma chambre; mon lit, un peu dur, mais je me suis déjà habitué... J'ai des livres; j'ai un peu faim, mais je n'en meurs pas, loin de là, au contraire, j'ai l'impression que je vais mieux depuis que je suis venu. On ne me donne pas de travail pénible... J'ai du silence quand je veux, puisque je n'ai qu'à me retirer dans ma chambre... Bref, excepté des broutilles, que puis-je demander de plus !... Et je sens une chose à l'intérieur qui me dit: mortification..., pénitence..., sacrifice..., je ne fais rien de cela.

Face à cet appel, j'oppose deux choses. 1° Moi-même.La prudence. La chair et l'obéissance. Ma nature trouve l'obéissance si raisonnable, c'est si confortable!

— Mon Père, je peux me lever pour l'Office?

— Non, mon fils, tu as besoin de repos.

— Mon Père, je peux réduire ma nourriture?

— Non, mon fils, tu as besoin de nourriture.

— Mon Père, je peux aller au travail des champs?

— Non, mon fils, tu te fatigues.

Bon, eh bien, obéissons... et j'obéis parfois avec une immense envie de faire le contraire..., sauter par-dessus la prudence, et... mourir pour Jésus et pour Marie.

* * *

Troisième dimanche de Carême — 20 mars

Comme je suis fatigué, mon Seigneur et mon Dieu! Jusqu'à quand, Seigneur, me laisseras-Tu dans l'oubli?... Combien mon âme éprouve de plaisir dans ces psaumes de David où il pleure son ennui de vivre encore sur la terre et soupire après Toi... Incola ego sum in terra voilà ce que je me répète souvent, soupirant après le ciel et me voyant étranger et exilé sur la terre.

Comme je suis fatigué, Seigneur! Combien il me pèse parfois d'avoir affaire aux créatures qui me parlent de tout sauf de Dieu... Quelle violence je me fais parfois pour ne pas me mettre à crier, à appeler Dieu à mon aide au milieu de cet exil où, comme dit Sainte Thérèse, tout est obstacle pour ne pas en jouir.

Jusqu'à quand, Seigneur!

Les hommes me fatiguent, même les bons... Ils ne me disent rien... Tout le jour je soupire après le Christ, et au milieu de mon désir du ciel et de l'amour pour Jésus, je traîne ma vie que le monde tient encore et je suis obligé de me préoccuper de manger, de dormir. ..Quel dégoût! Seigneur, pardonne-moi... Tu le veux ainsi.

Je ne sais plus ce que je dis... Je ne sais plus ce que je sens... Pardonne-moi, Seigneur... Je suis si fatigué! Mon âme souffre de se voir privée de tes amours, elle souffre de se voir enfermée dans ce misérable corps... Je suis malade, Seigneur, prends pitié de moi... J'ai été un grand pécheur. Je ne sais plus ce que je veux ni ce qui m'arrive... Pardonne-moi, Seigneur, ce que je dis... Toi qui connais mon cœur jusqu'au fond, Tu peux comprendre... Les hommes, eux, non, mais ça ne fait rien... Qu'ils continuent avec leurs affaires, leur monde, leurs préoccupations..., avec leurs vanités... Moi, Seigneur, je ne veux rien, rien ne m'importe.... Toi seul... N'écoute pas ce que je dis, parfois, je suis fou.

Hier, je voulais mourir à force de pénitence; aujourd'hui, je vois que je ne peux rien faire que Tu ne le veuilles... Je suis attaché à ta volonté..., quelle joie!

Ne m'écoute pas. Seigneur..., je suis un enfant capricieux... Mais c'est ta faute, mon Dieu. ..Si Tu ne m'aimais pas autant!

Comprends, mon Jésus, qu'avec tout l'amour que Tu as pour moi, et tout l'amour que moi, j'ai pour Toi, vivre ainsi est très pénible..., et bien sûr, Tu comprendras que parfois je ressente ces désirs de me détacher de ce corps qui me fait tant la guerre, que je veuille sortir du milieu de tant de créatures qui ne sont pas Toi..., que je me fatigue d'attendre... Tu vois bien, Seigneur, je suis frêle et misérable... Je ne sais pas souffrir, je ne sais pas accomplir ta volonté...

Je suis un pauvre homme qui, tout en voulant n'accomplir que ce que Tu veux et désires, meurt d'impatience de s'envoler vers Toi, de languir de voir la Vierge et les Saints...

Quelle joie, le jour où je pourrai voir Marie, avec Saint Jean l'Evangéliste, et Saint Jean de la Croix, Saint Bernard, Saint François d'Assise et Saint Joseph qui sont mes protecteurs, ainsi que ces deux Saintes qui T'ont tellement aimé et m'ont tant enseigné: Gertrude et Thérèse de Jésus, et la petite Sainte Thérèse..., et tous les Anges, et le Glorieux Saint Raphaël, et mon Ange Gardien..., et... bon, et Toi, Seigneur, que j'aime tant, que j'adore, que j'aime par-dessus tout, après qui je soupire et je peine, et je pleure, et pour qui, Tu le sais bien, mon bon Jésus, j'aimerais devenir fou.

J'ai, Seigneur, au-dedans de moi, comme Tu le vois, tout cela, et je ne peux pas vivre comme cela, je Te le dis sérieusement. Seigneur..., je suis un malheureux.

Mais excuse-moi mon audace... Qui suis-je pour tant oser? Je ne sais pas..., l'ignorant qui ose tout, et j'ignore souvent ce que je suis, et ce que j'ai été... Illumine mes ténèbres pour mieux me connaître, et voir, à la lumière que Tu m'enverras, mes misères, mes péchés, mes énormités que je dois encore pleurer longtemps ici sur la terre.

Ne m'écoute pas, Seigneur, jusqu'à ce que je sois pur... Envoie ta lumière, pour comprendre. La sainte componction pour pleurer. La foi pour ne compter que sur elle. L'espérance pour soutenir mes faiblesses... Et par-dessus tout, dominant tout, comble-moi, Seigneur, de ton immense charité, de ton amour... Qu'il me comble, qu'il déborde, qu'il m'inonde des délices de ton amour sans limites..., et me rende fou pour de bon.

Pardonne-moi, Seigneur..., je ne sais plus ce que je demande.

Marie, ma Mère, sois mon aide et sois mon guide. Ainsi soit-il.

* * *

[25 mars 1938]

Mon Jésus, comme l'on vit bien en souffrant à tes côtés, ici, dans la vie cachée du monastère...! Comme j'ai pitié de ceux du monde!

Mon frère est venu me voir.., comme je l'aime, c'est un ange de Dieu. Sa façon de penser si chrétienne m'édifie, ainsi que sa conduite si sérieuse et formelle, son âme en laquelle je vois du bois pour construire et un cœur prêt pour Dieu... Voilà mon frère, le sympathique lieutenant d'artillerie.

Il est venu du front en permission, et... nous avons parlé..., parlé du monde et parlé de Dieu.

Après avoir passé la journée avec lui, maintenant dans la retraite de ma cellule, je vois comme Dieu est bon de m'avoir mené, moi, à la vie religieuse, loin du monde et aux pieds de Jésus.

Comme je suis heureux au milieu de mes peines et de mes sacrifices... Comme je suis heureux de pouvoir être une âme qui souffre pour Jésus... Comme je suis heureux de pouvoir déposer mes souhaits, mes désirs, et même mes faiblesses, au pied du Tabernacle de Jésus.

J'ai parlé du monde avec mon frère..., et j'ai vu ce que j'avais déjà maintes fois pensé: la vanité des choses du monde.

Il m'a parlé de ma famille..., ses soucis et ses affaires... Nous avons parlé de projets pour le futur... Il m'a raconté des détails de la nouvelle vie de mes parents et de mes frères, de réparations dans la maison. Il m'a parlé de chiens, de chevaux, de voitures..., que sais-je encore?

Comme Dieu est bon de m'avoir séparé de tout cela... Pour moi, il n'y a plus rien qui m'intéresse... Comme je suis heureux avec Dieu seul et ma Croix.

Dans le monde, on souffre..., ce ne sont que soucis, désirs, espoirs..., bien peu souvent réalisés. Dans le monde, on pleure pour des affaires matérielles, viles et périssables... Dans le monde, on pleure peu pour le Christ. Dans le monde, on souffre peu pour Dieu.

Quelle pitié j'ai pour le monde!... L'homme perd son temps en bagatelles; il perd son temps à pleurer cette vie qui n'est qu'un souffle d'enfant au milieu d'une tempête, qui n'est qu'un grain de sable dans la mer..., un instant dans l'éternité.

Je n'envie personne... Je ne veux pas la liberté si elle ne me sert qu'à oublier l'unique nécessaire, c'est-à-dire aimer Jésus sur la Croix.

Quelle pitié j'ai pour le monde!... qui ne sait pas, parmi ses désirs impérieux de plaisir et de bonheur, que l'unique félicité, c'est de pouvoir parvenir à mourir en embrassant la Croix de Jésus, au milieu de larmes dé douleur, de soupirs et de désirs de ciel et d'amour.

Je souffre beaucoup..., oui. Parfois, la charge que j'ai jetée sur mes frêles et malades épaules est bien lourde... Je regarde derrière moi et..., c'est si dur de vivre dans la pauvreté pour celui qui a eu de tout et à qui rien n'a manqué... Je regarde en avant et... la montée que je dois emprunter me semble si raide.

Parfois, Jésus se cache si profondément! Ma vie s'est réduite à un continuel renoncement en toute chose. Et ce n'est pas facile pour une créature aussi frêle et fragile que moi... C'est pour cela que je souffre.

Et pourtant..., oh! merveilles de la grâce divine, je comprends parce que c'est comme ça, que ce qui m'arrive est son œuvre (je ne sais pas si je vais arriver à m'expliquer).

Je sens une joie immense à pouvoir souffrir pour Jésus, telle que je n'aurais jamais pu l'imaginer. J'aime ma croix chaque jour davantage..., et je ne voudrais la lâcher pour rien au monde.

Je me souviens, quand j'étais heureux, si heureux dans le monde. Des parents chrétiens, le confort, la santé et la liberté, tout me souriait... Qui pense à souffrir?

Jésus m'appelle. Solitude et pauvreté, maladie, enfermement sans soleil..., parfois quelque chose de très noir qui me fait pleurer..., je ne sais pas ce que c'est.

Dieu, je ne Le vois pas..., et au milieu de tout cela, je crie avec toute la violence de mon cœur... Comme je suis heureux, combien je souffre pour Jésus ! !

Je ne veux pas le bonheur du monde; avec lui, je serais un malheureux... Je veux souffrir pour Lui, sans Le voir..., savoir que c'est pour Lui me suffit.

Le monde ne comprend pas cela..., c'est très difficile. Je sais que c'est la grâce de Dieu, mais je ne sais pas comment l'expliquer.

Aujourd'hui, avec mon frère, nous avons parlé du monde. J'ai ressenti une grande peine..., je me suis vu loin de tout ce que mon cœur aimait, et aime encore, et je ne crois pas que ce soit illicite. Quel est celui qui, ayant un cœur, n'aime pas son foyer?

Et pourtant, Dieu continue à agir en mon âme, je sens très en-dedans un éloignement de tout, que je ne sais comment expliquer.

Je sens une affection très douée et très tendre pour ma famille, mais d'une autre manière qu'avant.

Je trouve plus de joie à ne pas sentir l'amour de Jésus, que celle que je pourrais trouver dans l'amour sensible des créatures; ma solitude est pénible, j'en souffre, et je ne voudrais pour rien au monde l'abandonner.

Je ne sais si quelqu'un pourra comprendre cela.

C'est si difficile d'expliquer pourquoi l'on aime la souffrance! Mais je crois que c'est explicable dans la mesure où l'on n'aime pas la souffrance en soi, mais dans le Christ, et celui qui aime le Christ, aime sa Croix. Et moi, je ne peux pas en dire plus, même si je le comprends.

Et j'aime tellement Jésus, que je n'aime rien d'autre que Lui. Et je remarque que Jésus m'aime tellement, que je mourrais de tristesse si je savais que moi, j'aimais quelqu'un plus que Lui.

Je me sens si uni à sa volonté, que quand je souffre, je cesse de souffrir dès que je comprends que telle est sa volonté.

Je suis dans une telle situation que quand j'y pense, je m'y perds...

J'espère en Jésus avoir bientôt un guide qui m'expliquera tout cela et mettra de l'ordre dans mon âme, parce que sinon, je vais devenir fou.

Ah, Seigneur, Jésus, comme je T'aime! Si j'avais mille vies, je Te donnerais les mille... Avec ta grâce divine et l'aide de Marie, je peux tout. Béni sois-Tu.

* * *

[28 mars 1938]

Aujourd'hui, à la sainte communion, j'ai demandé au Seigneur un petit morceau de sa Croix... Je Lui ai demandé de pouvoir L'aider dans son agonie, je Lui ai demandé de me faire participer à sa souffrance, je Lui ai demandé un petit morceau... (un tout petit morceau, parce que je suis faible) de sa Très Sainte Croix.

Jésus m'a entendu.

J'ai senti la Croix sur mes épaules..., j'ai senti le poids et j'ai pleuré mon abandon et ma solitude...

Après le petit déjeuner, j'ai promené mon petit accablement à travers la galerie de l'infirmerie. Une tristesse très grande s'empara de moi. Je me suis vu si malade, si seul, si faible pour souffrir ce que Jésus me demande, que je me suis assis, fatigué de tout et de tous, et me suis mis à pleurer avec peine et accablement.

L'abandon dans lequel je me voyais, matériellement et spirituellement, me paraissait bien grand.

Je n'ai personne en qui trouver un soulagement. Chose qui est tantôt une bien grande consolation, tantôt aussi une douleur très profonde. Surtout quand on est malade. À ces moments-là, où une parole dite au cœur soulage tant de peines, et va jusqu'à donner des forces pour souffrir les faiblesses et les misères de la maladie... Et pourtant, à moi, cela me fait défaut. Béni soit Dieu.

Il est très douloureux de devoir souffrir de la détresse dans le corps, quand s'y ajoute aussi la détresse de l'esprit, et qu'en plus. Dieu se cache et nous laisse seuls avec la Croix... Comment s'étonner que l'âme souffre et pleure?

Ce matin, je ne me souvenais pas à ce moment de ce que j'avais demandé à Jésus à la communion... Le petit morceau de sa Croix.

Si l'infirmier savait comme j'ai faim! Il ne connaît ni ne comprend ma maladie, et comme il me fait souffrir! Dieu fait qu'il en soit ainsi, et en a disposé ainsi. Je ne me plains pas et je bénis la main de l'infirmier qui est pour moi la main de Dieu.

La faim dans la solitude et le silence..., parfois, je crois que je ne pourrais pas résister, mais Dieu me vient en aide, et je sens comme une impression que tout se terminera bientôt. D'un côté, c'est mon désir, de l'autre, ça m'est égal, et je ne désire qu'accomplir la volonté de Dieu.

Le jour s'achève et avec lui...

Maintenant, je trouve la paix, j'adore et je bénis Dieu qui accumule pour moi dans le ciel comme un trésor ces petits morceaux de sa Croix, qu'Il m'envoie quand Il veut. De quelle grande miséricorde Il témoigne envers moi! Si je ne souffrais pas à la Trappe, à quoi servirait donc ma vie? !

Si tu possèdes tant de désirs de pénitence, pourquoi pleures-tu?

Mes larmes, Seigneur, ne sont pas celles de la rébellion... Mes larmes, Seigneur, je ne les échange contre rien... Reçois-les, car je dois bien Te payer avec quelque chose. Toi aussi. Tu as souffert de la faim, de la soif et de la nudité. Toi aussi. Tu as pleuré quand Tu T'es vu abandonné. Seigneur... comme je suis content de souffrir. Je n'échange mon sort avec personne... Mais jusqu'à quand, Seigneur?

* * *

1 avril 1938

Toujours de bonnes résolutions... Toujours le désir d'être meilleur... Toujours les désirs de mortification..., mais ce ne sont que des désirs...

Quel pauvre homme tu fais, frère Raphaël! Quand commenceras-tu? Quand te mettras-tu vraiment à être ce que tu as promis à Jésus?

Il te faut encore t'humilier en tes propres faiblesses... Tu as encore besoin de l'expérience par laquelle tu te vois incapable de rien de bon... Que pourrais-tu, à toi seul? Tomber et ne pas te relever... Reculer au lieu d'avancer. Regarde devant Jésus ce que tu es, et apprends à te connaître; tu n'auras ainsi plus d'orgueil, et dans ta propre humiliation, tu apprendras un peu l'humilité, tu ne sais pas encore ce que c'est, et il te faut l'apprendre.

 

 

[III LA DERNIÈRE PÂQUE (3 avril 1938 - 14 avril 1938)]

3 avril 1938 — Dimanche de la Passion

Aujourd'hui, la Communauté a eu la chance de pouvoir écouter les paroles de l'Evêque de Tuy, venu passer quelques jours de retraite. Il nous a fait un petit sermon au Chapitre, il nous a parlé de la Croix du Christ.

Comment exprimer ce qu'a ressenti mon âme, quand, de la bouche d'un si saint Prélat, elle a entendu ce qui est déjà ma folie, ce qui me rend absolument heureux dans mon exil... l'amour pour la Croix !

Oh, si je savais m'exprimer comme Mgr l'Evêque! Oh, qui me donnera le lexique de David pour pouvoir exprimer les merveilles de l'amour pour la Croix! Oh, si ma plume, au lieu d'être d'un acier dur et matériel, n'était qu'esprit, et à la place de mots maladroits, pouvait écrire quelque chose qui dise véritablement ce que ressent mon âme!

Oh, la Croix du Christ! Que peut-on dire de plus? Je ne sais pas prier... Je ne sais pas ce que c'est qu'être bon... Je n'ai pas un esprit religieux, puisque je suis plein du monde... Je ne sais qu'une seule chose, une chose qui comble mon âme de joie bien que je me voie si pauvre en vertus et si riche en misères... Je sais seulement que j'ai un trésor que je n'échangerai pour rien ni pour personne au monde..., ma croix... La Croix de Jésus. Cette Croix qui est mon unique repos... Comment l'expliquer! Celui qui ne l'a jamais senti... ne pourra pas soupçonner même le plus grossièrement ce que c'est.

Ah, si seulement tous les hommes aimaient la Croix du Christ... Oh, si le monde savait ce que c'est que d'embrasser complètement, vraiment, sans réserve, avec une folie d'amour, la Croix du Christ...! Combien d'âmes, même religieuses, ignorent cela... Quelle pitié!

Combien de temps perdu en sermons, dévotions et exercices, certes saints et bons..., mais qui ne sont pas la Croix de Jésus, qui ne sont pas le meilleur...

Ah, si je pouvais parler ou crier au milieu des hommes les sublimités de l'amour pour la Croix... Pauvre homme, qui ne vaux rien ni ne sers à rien, quelle folle prétention que la tienne.

Pauvre Oblat qui traînes ta vie en suivant comme tu le peux les austérités de la Règle, contente-toi de garder tes ardeurs en silence; aime à la folie ce que le monde méprise parce qu'il ne le connaît pas; aime en silence cette Croix qui est ton trésor, sans que personne s'en aperçoive. Médite en silence à son pied les grandeurs de Dieu, les merveilles de Marie, les misères de l'homme dont tu ne dois rien attendre... Continue ta vie en silence; aimant, adorant et t'unissant à la Croix..., que veux-tu de plus?

Savoure la Croix..., comme l'a dit ce matin Mgr l'Evêque de Tuy. Savourer la Croix.

Ah! Seigneur Jésus... comme je suis heureux..., j'ai trouvé ce que mon âme désire. Ce ne sont pas les hommes, ce ne sont pas les créatures..., ce n'est pas la paix, ce n'est pas la consolation, ce n'est pas ce que croit le monde..., c'est ce que personne ne peut soupçonner..., c'est la Croix.

Comme l'on vit bien en souffrant!..., à tes côtés, sur ta Croix..., en voyant pleurer Marie. Ah, si l'on pouvait avoir des forces de géant pour souffrir!

Savourer la Croix... Vivre malade, ignoré, abandonné de tous... Toi seul et sur la Croix... Comme elles sont douées, les amertumes, les solitudes, les peines, dévorées et avalées en silence, sans aide. Comme elles sont douées, les larmes versées auprès de ta Croix.

Ah, si je pouvais dire au monde où se trouve le vrai bonheur! Mais le monde ne le comprend pas, ni ne peut le comprendre, parce que pour comprendre la Croix, il faut l'aimer, et pour l'aimer, il faut souffrir, pas seulement souffrir, mais aimer la souffrance..., et sur ce point, bien peu, Seigneur, Te suivent au Calvaire!

Je voudrais, mon Jésus, suppléer, moi, à ce que le monde ne fait pas... Je voudrais, Seigneur, aimer ta Croix bénie de tout l'empressement que ne met pas, et devrait y mettre, le monde, s'il savait le trésor que Tu renfermes dans tes plaies, dans tes épines, dans ta soif, dans ton agonie, dans ta mort..., sur ta Croix.

Si l'on me donnait de souffrir auprès de ta Croix, pour soulager ta douleur.

Regarde-moi, Seigneur, prostré à tes pieds. Je suis fou, je ne sais plus ce que je demande, ni ce que je dis. J'ai peur de prétendre à plus que je ne puis... Suis-je un insensé quand j'y prétends?

Seigneur, conduis-moi par le chemin de l'humilité... et rien de plus...

J'ai peur, quoique..., pardonne-moi, mon Jésus, si Tu es à mes côtés et si je Te laisse faire..., que puis-je craindre?

Tue-moi si Tu veux... Prends ma vie, emploie-la à ce que Tu voudras, ouvre, coupe et tranche, émiette, unis et désunis..., mets-moi en pièces..., fais ce que Tu veux, moi, je ne veux que T'aimer avec frénésie, à la folie... Adorer ta volonté qui est la mienne, vivre absorbé dans ton immense pitié à mon égard... Je vois comme Tu m'aimes..., je vois ce que je suis, et sans oser même baisser le regard..., je ne sais ni rire ni pleurer..., je veux seulement mourir d'amour.

Bref, quelles folies je raconte..., mais Jésus fait tant de choses avec moi que je ne peux pas y rester insensible.

Tout ce que je dis n'a à la rigueur ni queue ni tête... mais c'est ce que je ressens, et rien de plus.

Si j'avouais qu'à certains instants, je ressens une immense envie de me mettre à crier..., Jésus..., Jésus..., Jésus..., comme un fou, personne ne me croirait. D'autres fois, je ressens l'envie de me coucher sur le sol, le front contre terre, et demander en criant la miséricorde de Dieu, et ne plus me relever.

D'autres fois, j'aimerais disparaître d'entre les hommes, et m'envoler vers Dieu qui m'attend... Je ne sais pas, j'aimerais ne pas raconter n'importe quoi.

Mon Seigneur Jésus..., comme il est dur de vivre, et pourtant il y a des hommes qui aiment cette misérable vie et s'appellent religieux. Seigneur, moi, je ne suis pas religieux, je ne suis rien ni personne..., je suis le dernier de tous, mais Seigneur, je voudrais T'aimer comme personne..., j'ai méprisé le monde pour Toi..., laisse-moi mépriser la dernière chose qui me reste, ma volonté et ma vie.

Mais, Seigneur, il n'y a aucun mérite à cela, puisque haïr la seule chose qui me sépare de Toi n'est pas un grand exploit, et attendre avec impatience ce qui peut me rapprocher de Toi, n'est pas vertu. Quel mérite y a-t-il à haïr la vie et attendre la mort?

Mais moi, Seigneur, je ne veux pas haïr ce que Tu me donnes, ni désirer ce que Tu ne veux pas encore. Que ta volonté, mon Jésus, soit faite. Laisse-moi continuer auprès de ta Croix... Ne m'oublie pas quand je tomberai, Vierge Marie...

Je ne cherche pas la consolation, je ne cherche pas le repos... Je ne veux qu'aimer la Croix..., sentir la Croix..., savourer la Croix.

 

 

Plan pour vivre la Semaine de la Passion.

 

Ne pas me séparer un seul instant de la Croix de Jésus.

Dormir, marcher, étudier, prier, manger, en ayant toujours présent à l'esprit que Jésus me regarde du haut de la Croix.

Au lever, adorer la Croix, et au coucher, mettre le lit au Calvaire auprès d'elle.

La communion, l'oraison et la sainte messe seront en réparation pour le monde entier qui ne met pas à profit les mérites de la Passion du Christ.

L'Office Divin sera prié en ayant présent à mon esprit Jésus de mon âme cloué sur le bois de la Croix.

Que la Très Sainte Vierge m'aide et m'accompagne... Ainsi soit-il.

 

* * *

7 avril 1938

Mon Jésus, humblement agenouillé au pied de ta Très Sainte Croix, je Te demande avec toute ma ferveur de me donner la vertu de patience, de me rendre humble, et de me remplir de douceur... Mon Jésus, écoute, j'ai vraiment besoin de ces trois choses.

Hier, j'ai souffert le mépris d'un frère..., cela m'a fait pleurer et si Tu ne m'avais appris, du haut de la Croix, à pardonner, peut-être aurais-je commis une faute. Combien cela m'a coûté de me vaincre!... Mais j'ai dormi plus tranquille!

Jésus béni, qu'est-ce que les hommes peuvent bien m'apprendre, que Tu ne m'apprennes, Toi, du haut de la Croix?

Hier, j'ai clairement vu que c'est seulement en venant à Toi que l'on apprend; que c'est seulement Toi qui donnes des forces dans les épreuves et les tentations et que c'est seulement au pied de ta Croix, en T'y voyant cloué, que l'on apprend à pardonner, que l'on apprend l'humilité, la charité et la mansuétude.

Ne m'oublie pas, Seigneur..., regarde-moi, prostré à tes pieds, et accède à ma demande.

Que viennent ensuite les mépris, que viennent ensuite les humiliations, que viennent les coups de fouet de la part des créatures... Qu'importe! Avec Toi à mes côtés, je peux tout... La prodigieuse, l'admirable, l'inénarrable leçon que Tu me fais apprendre du haut de ta Croix me donne des forces pour tout.

Toi, on T'a craché dessus, on T'a insulté, on T'a flagellé, on T'a cloué sur un bois, et étant Dieu, Tu pardonnais, humble, Tu te taisais et même, Tu t'offrais... Que pourrais-je dire, moi, de ta Passion... Mieux vaut ne rien en dire, et que là, au-dedans de mon cœur, je médite ces choses que l'homme ne pourra jamais parvenir à comprendre.

Fais-moi me contenter d'aimer profondément, passionnément le mystère de ta Passion, et d'apprendre à souffrir de la manière dont Tu as souffert. Je sais bien que c'est le plus impossible des impossibles, mais regarde, Seigneur Jésus, mon intention.

Comme elle est douce, la Croix de Jésus ! Comme il est doux de souffrir en pardonnant!

Comme il est doux de souffrir abandonné des hommes, en serrant dans ses bras la Croix du Christ! Comme il est doux de pleurer un petit peu de nos peines et de les unir à la Passion de Jésus! Comme Dieu est bon, qui m'éprouve ainsi, et, du haut de sa Croix sainte, me montre! Me montre ses plaies d'où coule un sang innocent; me montre obscurément qu'au milieu de l'agonie et de la douleur, ce ne sont pas des plaintes qui jaillissent, mais des paroles d'amour et de pardon.

Comment ne pas devenir fou!... Il me montre son Cœur ouvert aux hommes, et méprisé... Où a-t-on pu voir, qui a jamais rêvé semblable douleur!

Comme l'on vit bien dans le Cœur du Christ. Qui peut se plaindre de souffrir?

Seul l'insensé qui n'adore pas la Passion du Christ, la Croix du Christ, le Cœur du Christ, peut désespérer dans ses propres douleurs...

Mais celui qui aime vraiment, et sent vraiment ce que c'est que de s'unir à Jésus sur la Croix, celui-là seul peut dire que souffrir est un plaisir, que la douleur est douce comme le miel, que la solitude, l'ennui et la tristesse qui vient des hommes sont une énorme consolation.

Comme l'on vit bien, auprès de la Croix du Christ!

Christ Jésus, apprends-moi à souffrir... Apprends-moi cette science qui consiste à aimer le mépris, l'injure, l'abjection... Apprends-moi à souffrir avec cette joie humble et sans cris qui est celle des Saints... Apprends-moi à être doux avec ceux qui ne m'aiment pas, ou me méprisent... Apprends-moi cette science que Tu montres au monde entier au sommet du Calvaire.

Mais je sais bien..., une voix intérieure très douce m'explique tout..., quelque chose que je sens en moi et qui vient de Toi, sans que je sache l'expliquer, me déchiffre tout le mystère que l'homme ne peut comprendre... Moi, Seigneur, à ma façon, je le comprends..., c'est l'amour..., tout est là... Je le vois bien, Seigneur,... je n'ai pas besoin de plus, je n'ai pas besoin de plus..., c'est l'amour, qui pourra expliquer l'amour du Christ?... Que se taisent les hommes, que se taisent les créatures... Taisons-nous à tout, pour entendre dans le silence les susurrements de l'amour, de l'amour humble, de l'amour patient, de l'amour immense, infini que nous offre Jésus, ses bras ouverts, du haut de la Croix.

Le monde, fou, n'écoute pas... Fou et insensé, il s'envole, enivré dans son propre bruit..., il n'entend pas Jésus, qui souffre et qui aime du haut de la Croix.

 

Mais Jésus a besoin d'âmes qui l'écoutent en silence.

Jésus a besoin de cœurs qui, s'oubliant eux-mêmes et loin du monde, adorent et aiment avec frénésie et à la folie son Cœur douloureux et déchiré par un si grand oubli. Mon Jésus, doux maître de mes amours, prends le mien.

Je le dépose au pied de ta Croix... il est auprès de Marie. Mon Jésus, prends-le..., montre-lui tes blessures... Montre-lui tes douleurs et tes amertumes. Montre-lui tes trésors, pour qu'il apprenne à mépriser le monde et tout ce qui n'est pas Toi... Montre-lui l'amour... Mets-le près de ton Cœur pour qu'une fois pour toutes, il s'enivre en tes délices et s'imbibe en ta très pure divinité.

Vierge Marie..., je suis fou, je ne sais plus ce que je demande, je ne sais plus ce que je dis... Mon âme déraisonne... Je ne sais plus ce que je ressens; mes mots sont maladroits et mal disposés, mais Toi, Vierge Marie, ma Mère, qui vois les désirs de tous tes fils, Tu sauras le comprendre.

Je sais bien que je demande beaucoup, puisque je demande tout.

Moi, en retour, Notre-Dame, j'ai tout donné, et s'il me reste encore quelque chose, prends-le aussi, Notre-Dame, et donne-le à Jésus. Je sais bien que même si j'avais mille vies pour pouvoir les donner, je ne serais pas digne de recevoir seulement une bonne pensée de Dieu, mais c'est ma façon de parler. Je sais bien que j'ai tout donné et... ce n'est rien. Je n'allègue donc pas ce que le monde croit être des mérites, pour demander à Jésus un tout petit peu d'amour. Il en donne à qui et quand Il veut. Et puisque les sacrifices et les renoncements que j'ai faits pour Jésus ne sont pas assez..., je T'offre, Notre-Dame, quelque chose que Tu ne peux pas repousser, quelque chose pour laquelle Tu dois m'écouter, quelque chose qui fait s'ouvrir les cieux et que le Père lui-même regarde avec complaisance... C'est, Notre-Dame, la Passion du Christ, ton Fils... C'est le Sang du Christ; c'est la Croix où mourut le Fils de Dieu.

Notre-Dame, Vierge Marie..., Tu vois? avec la Croix, je peux tout.

Ne m'oublie pas, ma Mère..., et pardonne les folies de ce pauvre Oblat trappiste, qui aimerait bien devenir fou pour de vrai, de tant T'aimer, Toi, Vierge Mère, et de tant aimer son obsession..., c'est-à-dire la Croix de Jésus son Divin Modèle. Ainsi soit-il.

* * *

10 avril 1938

Je prends aujourd'hui la plume pour continuer comme toujours à louer Dieu. J'aimerais ne pas parler de moi-même et parler seulement de Jésus, mais j'ai mon Dieu tellement en-dedans de moi! Elle est si merveilleuse, l'œuvre qu'Il fait peu à peu dans mon âme! qu'en relatant et racontant ce qui m'arrive à moi, pauvre et misérable pécheur, dans mes relations avec Lui..., je lui rends gloire à Lui.

J'aimerais bien disparaître, et d'une certaine manière c'est bien ce qui m'arrive, puisqu'Il remplit tout... Comme Dieu est bon! Moi, je n'ai rien fait pour Jésus, et pourtant..., comme sa miséricorde est grande!... Je ne vais pas plus loin et je ne sais pas quoi ajouter.

Mon âme