[Lettre aux Amis N°6] [Retour à l'accueil] [Lettres aux Amis]
Nancy, 25 Mars 1969
Mes chers Amis,
Ce que je vous offre aujourd'hui n'est pas de moi.
Ma première excuse, c'est le travail que je fais en ce moment autour de la Retraite de 1953 que je vous ai promise, et autour du cahier sur la Rédemption que je n'abandonne pas pour autant - sans parler des prédications variées que je ne peux pas interrompre. Si donc je ne vous envoyais pas ce petit message aujourd'hui, je ne vous enverrais rien du tout...
Ma seconde excuse est que ces poèmes en prose sont d'une inspiration très voisine de tout ce que j'essaie de vous dire... tellement voisine que je voudrais bien les avoir écrits moi-même. Alors, vous connaissez le principe de Thérèse de l'Enfant-Jésus : quand on aime quelque chose, cela vous appartient autant que si on l'avait. L'auteur lui-même a fort bien compris cela, puisqu'elle m'autorise à vous envoyer ces pages dans le cadre des Lettres aux Amis... tout en désirant garder l'anonymat. Je vous dirai seulement que ce n'est pas une religieuse - et aussi que son chant n'est pas terminé.
Je crois que certains d'entre vous aimeront beaucoup ces "méditations" d'un genre nouveau. Je suppose aussi que d'autres y seront réfractaires, et je m'excuse d'avance auprès d'eux : cela voudra dire qu'il y a un côté de moi-même qu'ils n'aiment pas, ce qui est bien normal, car on ne peut pas plaire à tous par tous les côtés à la fois.
Dans l'espoir que ce soit quand même un petit secours pour vous aider à sanctifier le Carême, je vous assure tous de la fidélité de ma prière.
Fr. M.D. Molinié, o.p.
La mauvaise servante
1
J'avais menti volé. J'avais été feignante et sale. On m'avait chassée. La grosse porte donnant sur la rue avait terriblement sonné.
Le malheur d'être seule dehors ! Oh ! Mourir ! Mes longs cheveux gras pendaient. Que devenir ? Ma faim ma soif me faisaient tendre les mains devant moi dans le vide.
L'homme qui passait ne me dit presque rien, seulement de l'accompagner. Je suis maintenant sa servante. J'ai parfois de la bonne volonté.
Mais le plus souvent je vais au loin rejoindre un gars vulgaire. Je n'entends pas sonner midi l'heure du repas. Quand très en retard je pousse la porte, je vois mon Maître qui mange seul. Il me regarde me sourit presque timidement. J'ai honte.
Je ronchonne en jetant les yeux sur ses grosses pattes calleuses de bûcheron. Comme elles ont dû s'empêtrer dans la légèreté des ustensiles ! Cette pensée me fait mal.
Je cherche et facilement trouve des traces de ses maladresses. Tout à coup mes larmes coulent. Alors il se lève, essuie son couteau, le met dans sa poche, et s'approchant de moi pose quelques secondes sa main sur ma tête. Puis il sort.
Le lendemain je recommence. Voilà comme je suis. Mais lui le lendemain me perce le coeur encore plus profond par un sourire encore plus doux. Voilà comme il est.
J'en ai assez de ce manège. Si seulement mon Maître se mettait en colère, me flanquait une bonne raclée ! Je ricanerais alors et me vengerais en recommençant allègrement.
Il se contente de me donner son sourire, un sourire que je n'ai jamais vu nulle part, un sourire dont la douceur perfore comme la plus acérée des lames.
Si je ne me décide pas à servir convenablement, ce sourire sans aucun doute possible me tuera.
2
J'en ai servi des Maîtres ! Et quel zèle je déployais ! Car chaque fois je croyais vivre en paradis. Quand je les voyais arriver, mes yeux s'éclairaient. Je les dorlotais. Eux, se pavanaient.
J'avais tout récuré pendant leur absence. A leur retour les meubles luisaient. Ils ne les voyaient pas. Le bouquet fait pour eux les laissait indifférents. Je me traînais à leurs pieds ne demandant qu'un mot de tendresse. Ils me rudoyaient.
Ce n'est pourtant pas ce qu'ils m'avaient promis au début, quand ils chuchotaient pour m'enjôler, ces crapauds !
Mais de quoi vais-je les accuser ? Dès le premier regard n'avais-je pas lu jusqu'au fond de leurs petits yeux médiocres ? Je feignais de croire qu'il y avait là-dedans du paradis possible, à cause de mon désir fou de paradis !
Je leur ai à tous échappé. Je n'échapperai pas au dernier. Le Dernier, le Maître, l'Unique, celui que ne cesse de me stupéfier !
Comment parler de toi sans te trahir, ô mon Maître, douceur impérative ? Tu ne t'imposes pas à moi. Tu ne me flattes pas. Tu ne sais pas égoïstement parler aux femmes. Devant mes défauts tu souffres et t'éloignes. Ardemment tu désires m'embellir de ton Amour et non comme les autres me faire manger la poussière.
Tu m'aimes trop. Ton Amour étrange noie mon coeur de ténèbres. Pour toi je ne fais pas briller les meubles. J'y passe juste un chiffon négligent. Tu le remarques. Ta figure devient lointaine absente. Pour toi j'oublie de cueillir un bouquet. Pour toi je ne me fatigue pas. Tu m'as pourtant ramassée quand personne ne voulait plus de moi.
Tu m'irrites. Tu me veux tellement parfaite que jamais je n'y parviendrai... Si... Peut-être... Afin de pouvoir me baigner dans ton sourire.
3
Mon Maître me demanda de bêcher le jardin. "C'est trop dur pour une femme", dis-je en minaudant. Je suis solide et ce travail ne dépasse pas mes forces, mais un tour en ville me séduisait davantage, et surtout, ce que je n'osais même pas m'avouer, je voulais me faire prier, voir cet homme extraordinaire à mes pieds.
Il n'insista pas. Comme il s'éloignait, je le rattrapai furieuse et lui dis : "J'accepte à condition d'être suffisamment payée pour acheter une robe neuve... Vous me laissez manquer de tout !" ajoutai-je méchamment. Surpris, le bûcheron me regarda : "Tu sais bien que je gagne très peu, juste pour notre nourriture", dit-il, et il me tourna le dos.
Je le vis partir d'un pas irrévocable, la tête penchée en avant. Une fois seule je fulminai et décidai que le rôti serait brûlé. Un rire sardonique sortait affreusement de moi. Je me délectais des grimaces qu'il ferait à la première bouchée.
Il rentra vers midi, fatigué, un peu pâle, et les yeux injectés de sang. Après s'être lavé soigneusement les mains, il se mit à table en me souriant. Je lui répondis par un beau sourire hypocrite et vis son front s'éclairer. Je me sentis alors mal à l'aise.
Cependant je lui servis un morceau de charbon tel que je ne l'aurais pas même effleuré ; lui le mangea jusqu'au bout sans sourciller. La purée sans sel passa très bien aussi.
N'en pouvant plus, j'éclatai : "Dites-moi donc que ce repas est atroce ! Dites-le moi ! - Mais... Je n'ai rien senti... Ton air malheureux me préoccupait. - Je vous ai fait exprès un mauvais repas ! - Et comme tu m'aimes, tu en as souffert plus que moi." dit-il en riant.
"Vous êtes désarmant !" Et me voici à terre, la tête sur ses genoux. Il me caresse les cheveux. Je chuchote que je veux bien bêcher le jardin.
Aussitôt après son départ, je courus au jardin que je trouvai tout bêché. Le soir je vis, sur un cintre, dans mon armoire, précisément la jolie robe dont je rêvais depuis longtemps. Mais elle avait perdu son charme pour moi, car je découvrais que ma plus belle robe, c'était l'Amour de mon Maître.
4
L'autre jour, on m'a bousculée dans la rue, si fort que je faillis perdre l'équilibre.
Je haussai les épaules sans même jeter un regard sur l'insolent. Une grande voiture noire passait en même temps derrière moi me frôlant presque.
A peine étais-je rentrée chez mon Maître qu'on me le ramena, couvert de pansements. Quand je le vis en cet état, mon coeur chavira dans ma poitrine. Avec angoisse je regardais ses yeux fermés.
"Mon Maître ?" dis-je. Il me sourit. Voyant qu'il vivait, la colère me prit : Je pensais en effet qu'il aurait pu par son égoïste étourderie me jouer le mauvais tour de disparaître à tout jamais.
Je criai : "Qu'aviez-vous besoin d'aller en ville, vous, un homme des bois, qui ne savez même pas traverser une rue ! Je suis là pour faire les commissions. Occupez-vous donc de vos arbres !"
Je criais si fort qu'il s'évanouit. Maladroitement je lui frottai le visage avec de l'eau de Cologne, et quand il eut repris connaissance, je le laissai se reposer, me disant que je referais ses pansements le soir, et qu'en même temps je le sermonnerais plus calmement, car je n'y avais pas renoncé du tout.
J'allai tout de même au jardin chercher des fleurs pour les placer à son chevet. Comme je revenais avec une brassée de reines-marguerites et de zinnias, la voisine me héla : "Ben, dites donc, vous l'avez échappé belle ! Vous y passiez sous la voiture noire, si le bûcheron ne vous avait pas poussée ! Mais c'est lui qui a pris par exemple !"
Mon bouquet s'éparpilla sur le sol. Je ramassai les fleurs une à une. Il me semblait que mon coeur saignait dessus : "Oh ! Mon Maître, il faut donc toujours te demander pardon ?"
J'hésitai à pousser la porte ; il me fallut du courage pour oser rentrer ; je vis mon Maître souriant de ses yeux bleu clair, l'air joyeux.
Quand j'apportai le bouquet que j'avais disposé dans un vase en étain, son visage s'illumina. Je ne savais trop que dire. Mais une surprise m'attendait.
Je posai les fleurs sur la table à côté de lui, et me retournant, je remarquai que ses pansements avaient disparu, que ses plaies étaient cicatrisées. "Oh !" dis-je.
Mon Maître baissant les yeux me raconta qu'il m'avait vu de son lit parler à la voisine et qu'au moment où j'avais lâché les fleurs, il s'était senti guéri. "Car à ce moment-là tu m'as beaucoup aimé" murmura-t-il.
Encore une fois je restai abasourdie. M'asseyant sur un petit banc à côté de son lit, je croyais vivre un rêve. Il me donna l'explication que je ne réclamais plus : "J'étais allé dans la forêt, dit-il, et je l'avais trouvée frémissante, agitée, parce qu'elle avait vu passer une grande voiture noire à l'air mauvais, qui filait en direction de la ville.
Alors j'ai senti brusquement qu'un danger menaçait ma servante. Et j'ai couru. Mon coeur battait follement."
Il se tut. Je pensais qu'il fallait en effet qu'il fût fou fou fou, pour se soucier à ce point d'une créature laide, insignifiante, encombrante et ronchonneuse.
Il me sembla que la pièce où nous nous trouvions était près d'éclater d'Amour.
5
Un dimanche d'été vers onze heures et demie je m'occupais du repas. Comme il faisait très chaud, je préparais des salades et des fruits.
J'entendis contre la porte des coups timides. Un homme assez âgé, aux traits creusés, demandait à parler au bûcheron.
Je sentis qu'il avait quelque chose d'important à lui dire, que ce serait long, que tout mon programme serait dérangé, et surtout qu'il accaparerait mon Maître.
Je répondis que le bûcheron se trouvait trop fatigué pour recevoir quelqu'un. La mine du bonhomme s'allongea, mais je demeurais inflexible.
Déjà le vieux se dirigeait vers la porte en traînant les pieds quand je senti mon dos transpercé.
Je me retournais et vis les deux yeux de mon Maître lançant une grêle de lumière crue qui me cingla le visage.
"Soyez le bienvenu, monsieur" dit-il ; tous deux s'assirent. Le bûcheron m'envoya chercher de la bière fraîche. Je filai sans demander mon reste et revins prestement.
Le vieux racontait sa misère d'une voix entrecoupée de sanglots. Mon Maître le consolait tendrement le berçait comme une vraie maman ; le vieux semblait rajeuni de vingt ans. Moi sans faire de bruit je mettais le couvert.
"A table !" dit gaiement mon Maître. Nous nous installâmes tous trois. J'étais en face de lui et regardais à la dérobée ses yeux devenus si veloutés qu'on croyait fondre sous son regard.
Je pensais à ce que j'avais senti dans le dos et sur la figure. Mon Maître, lisant en moi, éclata de rire. Je fis de même. Notre hôte également. Nos rires unis s'envolèrent par la fenêtre ouverte, dans l'azur léger. Tout le mal était dissipé.
6
Je me souviens que, par une matinée d'orage, soudain j'en eus assez d'être servante et d'obéir.
Juste à ce moment, dans l'encadrement de la porte, apparut un beau garçon, bien plus beau que mon Maître. J'admirai ses cheveux noirs, ses yeux noirs caressants, surtout ses vêtements élégants et confortables. A côté de lui je jugeai le bûcheron minable.
Le parfum d'un monde enchanteur l'enveloppait. Il me proposa de m'emmener dans son domaine : Là tous mes désirs à peine formulés seraient exaucés, tous mes ordres au doigt et à l'oeil exécutés.
"Viens ! Ne tarde pas ! Si tu veux, nous partons à l'instant !" dit-il d'une voix suave. Après avoir hésité, je répondis qu'il fallait tout de même prévenir le bûcheron. Il fit alors une grimace étonnamment laide qui dura très peu. Je crus même que je l'avais imaginée. Car c'est avec un charmant sourire qu'il posa sa main gantée de chevreau sur la poignée de la porte et me dit : "Je viendrai te chercher ce soir dès qu'il sera couché."
J'étais subjuguée et, regardant mes gros doigts rouges, mon tablier reprisé, mes vieilles chaussures, je me demandais comment j'avais pu supporter aussi longtemps cette scandaleuse situation.
Comme je désirais n'emporter que ce qu'il fallait pour le voyage, puisque ensuite tout devait m'être à profusion fourni, mon petit paquet fut vite prêt. Quand mon Maître arriva pour le repas de midi, je lui racontai ce qui s'était passé, lui disant d'un air arrogant que je regrettais infiniment de le quitter, mais qu'on m'offrait mieux ailleurs et que ma décision était prise.
Alors il étendit sa main sur moi et mes deux genoux cognèrent les dalles, tandis que ma tête heurtait le mur. Impossible de me relever. Une force invincible me maintenait là. Mon Maître sortit sans toucher au repas.
Ainsi restai-je tout l'après-midi. Quand il rentra le soir, il ne me regarda même pas et monta se coucher aussitôt. Je pus alors me relever. J'allai boitillant nettoyer ma tête et mes genoux pleins de sang séché. Le paquet n'avait pas changé de place. Je compris que mon Maître me laissait libre de partir.
Mais je n'en avais plus le désir. Partir sans même qu'il m'ait serré la main ? Et s'il continuait à ne pas manger ? Toutes les preuves de sa tendresse me revinrent ensemble ; atterrée je me demandai comment j'avais pu les effacer si brutalement de mon coeur.
Je m'assis sur un fauteuil face à la fenêtre. Des larmes coulaient lentement le long de mes joues. La tête appuyée sur le dossier, je regardais vaguement l'allée qui montait chez nous. Mes yeux horrifiés virent s'y dessiner une sorte de monstre grimaçant, aux mains crochues, qui se tordait de rire en courant sur des jambes cagneuses.
Quelques coups discrets. Paralysée par la peur, je ne pouvais bouger ; la porte s'ouvrit doucement pour laisser apparaître... le beau jeune homme du matin.
Ce fut l'épouvante. "Mon Maître !" criai-je désespérée en me précipitant sur le monstre pour le pousser dehors. Il m'empoigne. Je sentis ses griffes dans mon cou. Je me débattais tandis qu'il m'étranglait silencieusement. Puis je ne vis plus rien ; ce fut le noir.
Quand j'ouvris les yeux, mon Maître avait mis sur la table deux assiettes et deux verres : "Ce soir, c'est moi qui ferai le service." Il avança mon fauteuil, me versa à boire, mit du potage dans mon assiette, enfin remplit sa fonction nouvelle avec une souveraine élégance qui dépassait tout ce que j'avais pu voir. Dans ses vieux vêtements de travail, il était la beauté même.
O mon Maître, comment donc avais-je pu me tromper aussi terriblement ?
7
Mon Maître me dit un matin qu'il devait partir pour un certain temps, qu'il était obligé de me laisser seule. Il me recommanda de penser à lui, d'être sage.
Affolée je me mis à genoux devant lui, le suppliant de m'emmener. Il me répondit que là où il allait je ne pouvais venir.
C'était loin c'était haut sur le plus haut sommet. Là se trouvait la belle demeure de sa famille. Pour y arriver, il fallait des pieds solides et durs. Les miens auraient été tout de suite ensanglantés. Je criais que non, qu'il se trompait, qu'il ne pouvait savoir... Il fut inflexible.
"Peut-être... Un jour... " ajouta-t-il ; "mais auparavant notre ménage ici doit être impeccable et ma servante toujours présente."
Quand il fut parti, je commençai par cracher à terre et trépigner de rage. Ensuite je courus au buffet, pris deux assiettes, et triomphalement les lançai sur le plancher au milieu de la salle.
Résultat : je souffrais bien plus encore ; je m'étendis alors sur mon lit en sanglotant et déchirant mon mouchoir avec mes dents.
Au bout d'une demi-heure, le coeur vide, j'allai ramasser les débris. Je me mis à frotter. Le tic tac de la grosse horloge m'étourdissait. J'étais sans force, infiniment désespérée.
Des garçons et des filles chantaient riaient au loin. Je pris un châle, sortis, me joignis à eux.
Mais avec eux je fus encore plus seule. Je chantais en fermant les yeux. Je me représentais mon Maître grimpant comme un chamois les sentiers escarpés. Et tout en haut la douce lumière qui ne m'attendait pas.
Sans faire attention je mêlais ma voix à celle des garçons et des filles ; nous braillions un air à la mode dont je perçus soudain les paroles : "Peut-être... Un jour... Tu reviendras. Peut-être... Un jour... J'irais vers toi..."
"Peut-être... Un jour..." Précisément les paroles que mon Maître avait prononcées et qu'il me rappelait maintenant pour effacer ma tristesse. Oh ! Quel bon Maître j'avais ! Je quittai la bande trop bruyante et rentrai dans notre maison pour savourer la joie de mon coeur.
8
Mon Maître revint au bout d'un mois. Il poussa la porte, jeta un coup d'oeil dans la cuisine, et sourit satisfait. Mais tout en délaçant ses grosses chaussures, il me dit très vite sans me regarder :
"Je ne resterai que quelques jours, parce que je dois partir pour un plus long voyage. - Ne pouvez-vous m'emmener cette fois, mon Maître ? - Non, pas encore. Plus tard", dit-il d'une voix étouffée.
De grosses larmes coulaient sur mes joues. Mais je m'efforçais de sourire. Il leva la tête et je vis qu'il avait les yeux mouillés.
"Je vous attendrai, dis-je. La maison sera bien tenue. Je m'occuperai du jardin. Quand j'aurai fini, assise près de la fenêtre, je vous attendrai.
"Je ne passerai pas la barrière. Je n'irai pas retrouver les gars du village. Je resterai près de la fenêtre. Je guetterai votre retour, moi, votre servante, comme les châtelaines guettaient le retour du chevalier.
"Mon chevalier, vous n'avez ni épée, ni casque, ni cotte de mailles ni bouclier pour vous protéger. Vous êtes un homme des forêts, paisible comme un arbre.
"Mon Maître, ô douceur impitoyable, vous êtes contagieux : Mes griffes sont déjà plus courtes, moins aiguës. J'obéis presque joyeusement."
Je fus calme jusqu'à la date fixée pour son départ. Mais quand je le vis s'éloigner dans le froid du matin, le désarroi me saisit. Je courus derrière lui, le tirai pas sa veste, tombai à ses genoux, entourant ses jambes et suppliant.
Mais lui se dégagea doucement : "Je dois partir", murmura-t-il. Et il s'en alla sans se retourner, me laissant seule dans le froid du matin.
9
Bûcheron, je t'appelais, je te cherchais. Bûcheron, j'enfonçais mes bottes dans la neige muette et j'allais d'arbre en arbre autour de la maison. Chacun de tes arbres dormait de froid.
Bûcheron, tu m'avais blessée, non pas avec ta serpe, ni ta cognée, mais avec ton regard. O mon Maître absent, grande était ma souffrance.
Certaine qu'ils le connaissaient, je priai les arbres de me nommer l'endroit de ton séjour pour t'y rejoindre coûte que coûte. Mais la neige lourde écrasait leur réponse. Même la puissante voix de la terre ne traversait pas son épaisseur.
Je frissonnai sous le silence. La neige hostile grimpait le long de mes bottes et trempait mes pieds. Alors s'ouvrit en moi toute grande la plaie que tu m'avais faite.
Il me sembla que de son invisible profondeur torturée allait jaillir le sang. Pour ne pas voir les gouttes rouges tomber sur la neige, vite je rentrai tenant ma main pressée contre mon coeur.
Je m'assis sur un tabouret ; j'y restai un bon moment, affaissée comme une peau vide. Des cris d'oiseaux parvinrent à mes oreilles. Mécaniquement j'allai chercher une brosse, ouvris la fenêtre, balayai la neige sur le rebord pour y répandre des graines de tournesol.
La vie commençait à revenir en moi. Mon Maître, je pensai soudain que je n'avais pas encore dégagé l'allée qui va de la porte de la maison à la petite barrière, et pourtant, ne m'avais-tu pas recommandé de veiller à ce que cette demeure fût toujours accueillante ?
Armée d'une pelle en bois, je me hâtai, et, juste comme j'avais fini et que, soufflant un peu, mes doigts brûlants appuyés sur le manche, je contemplais mon travail, on poussa la barrière. Le facteur monta jusqu'à moi.
Sa main me tendit un colis et une enveloppe sur laquelle je reconnus ton écriture. Je faillis la déchirer tellement je tremblais en l'ouvrant. Tu me disais : "Je suis en ce moment dans la montagne. Je t'y ai trouvé des bottes très hautes et bien fourrées : Tu n'auras plus les pieds mouillés.
Dans un vieux cadre doré tu verras aussi l'agrandissement de ma photographie. Si tu veux, suspends-le contre le mur... Ce matin, mon amie la neige d'une voix plaintive m'a dit que tu ne l'entendais pas te parler de moi.
Quand tu seras ainsi triste et sourde à l'amitié des choses, alors viens, viens vers ma photographie. Ne crains pas de plonger tes yeux longtemps dans mon regard : Ta blessure insensiblement se refermera ; crois-moi, plus fort qu'avant, ton coeur se réjouira."
J'ai placé la photographie dans la cuisine où je me tiens le plus souvent. Mon Maître, je te remercie. Tu devines toutes mes peines, et sans attendre, tu voles à mon secours.
10
Lui qui devait revenir à la fin de l'hiver, il m'écrit que non, qu'il reviendra plus tard. La lettre à la main je tremble de froid.
Il ne veut plus que je l'attende tous les jours à la fenêtre. Il m'enjoint de fermer la maison, de partir pour la ville et d'y étudier.
"Non, je n'en ferai rien. Je n'étudierai rien du tout." J'ouvre en les faisant claquer les portes du buffet, avec l'intention de casser les assiettes l'une après l'autre sans en laisser subsister une.
Consolation si dérisoire que je me ravise. Mais que faire ? Il m'a bien dit d'aller regarder sa photographie quand je serais triste... Suis-je triste ? Non, je suis ulcérée, irritée contre lui. Si j'allais à la cuisine, je jetterais son portrait par la fenêtre. Il ne me reste qu'à me coucher. Dans un sanglot je finis par m'endormir.
Le lendemain, déjeûnant dans la cuisine, je l'interroge paisiblement du regard. Huit jours après je suis installée où il m'a dit d'aller. Toujours il arrive à ses fins. Mais je n'y perds pas : chaque fois que je lui obéis, j'ai chaud à mon coeur.
Pour lui faire plaisir, je me suis donc mise à travailler beaucoup. Quelquefois je lève le nez de dessus mon livre, et je le regarde, lui, mon cher Maître, dont j'ai placé la photographie dans ma chambre d'étudiante. Et je pense à lui, et je me délecte en lui.
D'autres fois j'ai besoin de marcher. Je sors au milieu des voitures insensibles et de la multitude des visages crispés, fermés, tristes, auxquels je voudrais dire : "Venez à l'intérieur de moi. Vous y trouverez un joli jardin avec des fleurs et de doux chants d'oiseaux. Vous y trouverez mon Maître si plein d'amour."
C'est lui le jardin que je respire en mon âme. La laideur extérieure, je ne la vois plus. Je me promène dans les rues mouvementées comme dans une forêt. Je sens alors mon Maître plus proche, ô merveille, que lorsque nous habitions ensemble près du bois.
11
O mon Maître, quand reviendras-tu ? Quand reverrai-je ton sourire ? Parfois l'absence fait tellement sentir sa morsure que je ne peux plus supporter cette attente.
Cherchant quelqu'un, n'importe qui, avec qui parler, je descends quatre à quatre au bistrot du coin. Je m'enferme dans une cabine et fais un numéro. Mais le camarade que j'appelle ne répond pas.
Je sais bien : Tu ne veux pas qu'il réponde. Tu veux que je t'aime absent, que je pense à toi sans cesse. Tu veux me faire tirer la langue de soif. Tu me traites comme un chien.
Et moi, je tire la langue au téléphone, et à toi à travers lui...
Sais-tu que tu es parti depuis des années ? Que j'ai fini mes études ? Y songes-tu ? Je travaille à présent. Tout cela sans t'avoir jamais revu ! C'est injuste ! La révolte gronde en moi...
Si j'allais rendre visite à ma collègue X. Et j'y vais, sachant que je fais une sottise : Elle m'offre l'apéritif, se met à parler de choses et d'autres. Pas de toi. Je n'écoute pas. Je m'ennuie à mourir.
Enfin me voilà partie. Je rentre chez moi, délivrée. Il me semble que tu es tout près, que tu te moques gentiment de moi. Je cours à ton portrait. Je vois tes yeux qui rient doucement. O mon Maître, je t'adore.
12
Avant de me coucher, la bouche collée contre la vitre fraîche, je scrute les ténèbres, y cherchant mon Maître.
Il y avait ce soir-là dehors de la vieille neige à moitié fondue d'où pointaient quelques sapins, le tout enveloppé de brouillard.
Il y avait devant moi mon âme paralysée. Je la voyais si triste, immobile, ne sachant pas où le rejoindre à travers ce brouillard.
Elle se décidait tout à coup à foncer. Mais elle réapparaissait bientôt vide et folle de douleur et grelottante.
Mon Maître, que devenir quand tu n'es pas là ? J'ouvris la fenêtre ; je humai quelques instants la vapeur lourde et glacée. Mais je n'y flairai rien que d'indifférent. Je frissonnai, refermai bruyamment ; le désir me vint de boire un grog regardant la télévision.
On y donnait un film policier dans lequel défilèrent les cadavres. Quand ce fut fini, je n'avais plus à contempler que le sucre collé au fond de mon bol sale, la cuillère poisseuse à côté, et le litre de rhum avec sa trop joviale négresse.
Coeur stupide, tombant dans le premier piège ! Un piège grossier ! Pour me tirer à lui, le diable n'a pas à se fatiguer. Il lui suffit de me souffler que grog et film sont plus agréables que toi. Hop ! me voilà séduite, les yeux sur l'écran, et nageant dans le rhum.
Heureusement tu guettes et tu me ramènes à la Réalité par un grand coup sur la tête pour la forcer à se tourner vers toi. Le seul moment délicieux de ces écoeurantes soirées, c'est le coup sur la tête.
13
J'ai lu un livre qui parlait de mon Maître. Très beau livre, écrit par un homme qui, l'ayant un jour rencontré dans la forêt, avait été saisi par son regard.
Cet homme ne l'avait pas revu depuis. Mais il ne pouvait pas l'oublier, et, vivant désormais comme à l'intérieur de ce regard, il s'était éloigné du monde pour essayer d'en déchiffrer toutes les richesses.
Je m'aperçus alors que je ne connaissais pas auparavant mon Maître. Après avoir fermé le livre, j'en restai béate, mais en même temps jalouse, car il m'apparaissait clairement que mon Maître devait aimer cet homme plus que moi. Or j'étais loin du compte, puisque j'aurais voulu être aimée plus que tout autre.
Je lui écrivis aussitôt pour lui demander s'il se souvenait de cet homme. Il me dit qu'il pensait sans cesse à lui comme à moi. Ainsi mon Maître ne faisait pas de différence entre nous ? N'était-ce pas prodigieux ? N'aurais-je pas dû me réjouir et remercier ?
Eh ! Bien, non ! Je déchirai la lettre en petits morceaux, tellement je souffrais d'avoir à partager mon Maître avec qui que ce soit. Il me vint à l'idée que tous les gens qu'il avait rencontrés, il les aimait de la même manière. Comme j'avais fait pour la lettre, je devais donc le découper, le disperser aux quatre coins du monde. Car je savais qu'il avait beaucoup voyagé avant d'être bûcheron.
Alors je sombrai dans un désespoir profond. Le lendemain matin j'avais mal à la tête. Le soleil brillait. Je reçus encore une lettre de mon Maître.
Il me disait : "Ne te trouble pas ainsi. Je t'aime. N'est-ce pas l'essentiel ? Toi souvent tu me préfères des petits gâteaux, du chocolat, du bavardage. C'est toi qui m'aimes trop peu..."
Par délicatesse il ne me rappelait pas mes duretés passées. J'eus honte. Que de preuves en effet de son Amour et si peu du mien !
14
Mon Maître, sais-tu ce que je suis devenue depuis ton absence ? Une cendre qui vole à tout vent, grise, toute grise.
Quelquefois je suis tellement découragée que je tombe entre deux lames du parquet. Penaude je reste dans mon cachot jusqu'à ce qu'une brosse vienne m'en déloger.
Alors vite je m'envole de la pelle et je saute par la fenêtre. Mais le monde est si grand que je ne sais où aller. Un brin d'herbe m'accueille et berce ma tristesse.
Je dis au brin d'herbe : "N'as-tu pas vu passer un bûcheron au regard clair comme l'azur ?"
L'herbe le demande à toutes ses compagnes. Un murmure passe sur la prairie : "Non, pas de bûcheron !"
A ce moment, un fort coup de vent courbe les herbes et m'emporte sur un rocher. Je m'y sens devenir brûlante, ardente.
Comment une cendre froide pourrait-elle se transformer en braise si ce n'est par toi, mon Maître ? Ta lumière illumine le rocher.
O Bûcheron, mon Maître au regard de feu, que m'as-tu fait pour que dans ma poitrine quelque chose se torde et se noue quand je pense à toi ?
Je suis en mal de toi, mon Maître !
Fin
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