N°8


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8 Décembre 1969

Mes chers Amis,

 

La préparation du cahier sur la Rédemption m'absorbe beaucoup, mais je ne voudrais pas laisser passer Noël sans vous dire quelques mots.

I

Il est difficile en ce moment de ne pas être un peu obsédé par la situation de l'Eglise. Pour vous aider à traverser ces temps difficiles avec la fermeté de la foi, la joie de l'espérance et la douceur de la charité, je vous propose une série de remarques (je ne cherche pas à les coordonner, mais vous découvrirez bien vous-mêmes les liens qui les unissent) :

1. Parmi les certitudes doctrinales qui me paraissent indispensables pour affronter les multiples ambiguïtés et les innombrables pièges placés sur notre route, je mettrai presque au premier rang celle de l'existence et de l'influence du démon. Certes il faut croire d'abord que Jésus est ressuscité, qu'Il est le maître de la vie et que la victoire lui appartient déjà. Et je sais bien que cette certitude ne va pas toujours de soi, qu'elle est battue en brèche chez beaucoup soit au niveau de la foi elle-même, soit au niveau de l'espérance. Malgré tout, j'ose espérer que ceux qui me lisent n'ont pas besoin d'être enseignés ou convertis sur ce point.

D'ailleurs, la certitude de notre foi et la vigueur de notre espérance ne deviennent sérieuses et méritoires que dans la mesure où nous commençons à soupçonner la profondeur et la puissance du mystère d'iniquité qui combat contre l'avènement du Royaume. Ceux qui reconnaissent concrètement que le démon existe et agit, qu'il sème l'ivraie à pleines mains dans le coeur des fidèles et de leurs pasteurs, ceux-là prennent conscience de la véritable dimension du combat spirituel auquel nous sommes livrés. Nous n'avons pas seulement affaire à des prêtres qui contestent, des religieux qui flanchent, des théologiens qui délirent ou des pasteurs qui capitulent, nous avons affaire à un Esprit qui intoxique, trouble et endort ces pauvres hommes comme il endormit les apôtres à l'heure de la Passion.

Quand on comprend cela, on est délivré de l'analyse interminable de toutes ces erreurs et de toutes ces lâchetés. On se tourne vers les vrais responsables de la situation, les seuls qui comptent : Dieu et le diable. On connaît alors plus ou moins (selon nos forces et notre grâce) le combat de la foi, c'est-à-dire l'épreuve de Job : pourquoi une telle permission donnée à l'Ennemi, pourquoi une telle ampleur de son pouvoir ? et, pour ceux qui poussent les choses à fond, pourquoi son existence même, si Dieu est tellement bon ? Ce sont là les véritables mystères, et je reconnais qu'il n'est pas facile d'en sortir avec la fraîcheur d'une espérance indomptable : il y faut la puissance miraculeuse de l'Esprit-Saint - et concrètement, il faut apprendre beaucoup, je crois, à se réfugier auprès de la Sainte Vierge pour recevoir auprès d'Elle et en Elle notre Pentecôte personnelle... seul événement qui nous délivrera une fois pour toutes des mauvaises angoisses et des mauvais troubles dans lesquels le démon essaie de nous ligoter. Il se sert pour cela, encore une fois, de l'erreur et du péché des hommes - surtout des hommes d'Eglise - mais au-delà de ces hommes le piège que le démon nous tend et l'épreuve que Dieu nous propose vont beaucoup plus loin : il s'agit finalement et toujours du combat d'Abraham, d'apprendre à espérer contre toute espérance au plus fort de l'obscurité, au milieu de la nuit qui semble s'étendre sur le monde et sur l'Eglise.

2. Certains me trouveront peut-être pessimiste, et cela me donne l'occasion de présenter une autre remarque. Quand il s'agit d'optimisme ou de pessimisme, on ne peut pas séparer la doctrine de la personne qui enseigne cette doctrine. C'est pourquoi tant de débats sont interminables. Ce qu'on rejette dans l'interlocuteur, c'est souvent beaucoup moins ce qu'il dit que ce qu'il ne dit pas : ce qu'il vit et ce qu'il est en profondeur. On a d'ailleurs parfaitement raison d'agir ainsi, à condition d'en être conscient. L'Evangile étant une doctrine de vie, un théologien en état de péché mortel peut nous en offrir des bribes, ce ne seront jamais que des ossements desséchés, et non pas la plénitude de la Lumière dont nous avons besoin pour vivre et pour aimer.

Cette plénitude, en fin de compte, ne nous est offerte que par les saints : c'est pourquoi je suis obligé de battre ma coulpe devant ceux qui me trouvent pessimiste, dans la mesure où c'est ma personne, et non ma doctrine, qu'ils éprouvent comme telle. Cela veut dire que l'amour et la paix du Christ ne ruissellent pas suffisamment de mon coeur à travers mes paroles - et de cela je dois bien demander pardon, parce que c'est certainement vrai.

Inversement, je demanderai la permission aux "optimistes" de ne pas être à l'aise, neuf fois sur dix, non devant leur doctrine, mais devant leur âme. Le seul optimisme qui me fascine est celui des saints, car on sent bien tout de suite auprès d'eux qu'ils ont mesuré et mesurent chaque jour dans leur chair le poids du mystère d'iniquité. Dieu seul, en fin de compte, connaît parfaitement l'horreur du Mal. Satan ne la comprend pas du tout, car il la comprend à l'envers (c'est le Bien qui lui fait horreur). Jésus-Christ Lui-même, dans son humanité, participe seulement à ce que Dieu éprouve en face du Mal - surtout au moment de son Agonie. Les saints, à leur tour, participent plus ou moins, selon leur grâce et selon les moments, à ce mystère de l'Agonie du Christ. Mais il n'y a pas d'optimisme chrétien sans quelque participation à cette Agonie - pas plus qu'il n'y a de pessimisme chrétien sans participation à la paix et à la béatitude qui restent à l'oeuvre au coeur même de l'Agonie du Christ.

3. Tant que notre coeur n'est pas entièrement purifié, nous ne sommes donc pas parfaitement dans la vérité... même si notre doctrine est exacte.

Inversement, il y a des erreurs "invincibles", au sens technique donné à ce mot par les théologiens : toutes les erreurs dues à un enseignement insuffisant ou corrompu, ou à des influences pratiquement inévitables. Avec la meilleure volonté du monde, la victime de telles erreurs est provisoirement incapable de s'en débarrasser.

Si les péchés fourmillent dans le monde, les erreurs invincibles fourmillent aussi. Il arrivera donc souvent que le coeur de certains hommes soit plus pur - et par conséquent plus "vrai" - que leurs doctrines. La miséricorde de Dieu respecte infiniment les tâtonnements de l'intelligence humaine à travers les ténèbres du monde. Elle encourage toutes les générosités et toutes les ferveurs, même si elles s'égarent en partie et ne trouvent pas tout de suite la plénitude de la Vérité.

Je crois, malgré les trahisons de la duplicité humaine, que c'est l'Esprit de cette miséricorde qui inspira au Concile le sens de ce qu'on appelle l'ouverture au monde. Il est particulièrement facile au démon de semer l'ivraie au milieu de ce bon grain, de transformer cet esprit de miséricorde en confiance orgueilleuse dans les ressources de la nature humaine et en indifférence plus ou moins secrète à l'égard de la Révélation. Ce mal existe, c'est vrai : il se répand à une immense échelle dans l'esprit des prêtres et des pasteurs, et cela doit entretenir dans notre coeur l'agonie dont j'ai parlé.

Mais c'est un autre mal et une autre ivraie de devenir aveugle à la bonne volonté de beaucoup (prêtres, fidèles et incroyants), bonne volonté qui se laisse égarer sans doute avec une facilité dangereuse par toutes les ambiguïtés d'une situation aussi démoniaque - mais qui résiste souvent comme telle, c'est-à-dire dans la pureté de son coeur, aux erreurs matérielles qu'elle ne sait pas dénoncer.

Je crains beaucoup qu'en fait ceux que l'on appelle intégristes ne tombent en grand nombre dans ce nouveau piège dressé sur leurs pas pour les détourner de l'Unique Nécessaire. Très lucides à l'égard de toutes les erreurs qui menacent la pureté de la foi chrétienne, ils sentent bien que l'esprit de ces erreurs vient du démon et que leur fruit est la ruine d'un grand nombre d'âmes. Jusque-là ils ont tout à fait raison et je suis d'accord avec eux. Mais beaucoup d'entre eux commettent alors une double erreur pratique :

- Ils se laissent fasciner par l'horreur de toute cette décadence, et ils confondent pratiquement la lucidité avec la contemplation. Il faut être lucide à l'égard du mal, du péché, de l'erreur, du démon : mais il ne faut jamais les contempler, il faut contempler exclusivement l'amour de Dieu... et cet effort fait partie du combat spirituel dont j'ai parlé, qui est celui de Job - car il n'est pas facile de contempler Dieu lorsque les ténèbres nous encerclent. C'est pourtant ce qu'il faut essayer de faire, il n'est jamais licite de contempler les ténèbres, même si elles nous oppriment ;

- Ils se laissent aller à regarder les hommes dans cette lumière ténébreuse qui leur fait horreur - surtout ceux qui colportent les erreurs qu'ils dénoncent. Ils sont entraînés ainsi à formuler de multiples jugements téméraires en matière grave.

Ils ne semblent pas soupçonner, encore une fois, que la perfidie même de telles erreurs n'étant pas de ce monde, est capable de séduire pour un temps les élus eux-mêmes... et que nul ne peut savoir quelle pureté de coeur reste enfouie dans l'âme des plus ardents contestataires - sans parler de la foule des petits et des humbles qui se laissent contaminer par de telles doctrines, mais dont la candeur résiste secrètement au venin de ces doctrines. Le démon ne peut tromper les coeurs purs qu'en revêtant l'apparence de la vérité, mais cela même se retourne souvent contre lui, car les coeurs purs n'assimilent en fait dans toutes ces erreurs que la part de vérité. Le reste, ils l'admettent et le répètent peut-être... et cela ne favorise évidemment pas l'éclosion de leur vie intérieure. Mais ils ne s'en nourrissent pas vraiment, cela reste en eux comme un microbe sans doute menaçant, mais contre lequel la santé de l'organisme se défend inconsciemment.

C'est pourquoi dans une telle situation, les mêmes mots et les mêmes théories peuvent avoir une signification tellement différente selon les personnes qui les prononcent. Aux coeurs purs tout est pur, et ils pratiqueront spontanément ce que S. Thomas faisait en permanence : l'interprétation "pieuse" des formules les plus inquiétantes. Au contraire les esprits déviés interprèteront les paroles les plus claires de l'Evangile dans un esprit qui les énerve et les vide de toute vigueur.

Seulement il ne nous appartient pas de juger les hommes, et cela d'autant moins qu'ils sont flottants, livrés tantôt à l'Esprit de Dieu tantôt à celui des ténèbres. La seule attitude que le Christ nous demande en face de tous les hommes, même s'ils nous paraissent endurcis, est celle de la charité "qui croit tout, espère tout, supporte tout"... et qui tremble toujours d'éteindre la mèche qui fume encore.

Les intégristes d'ailleurs sont eux-mêmes de bonne foi, et je ne voudrais pas les juger à mon tour en leur reprochant de juger les autres. Je leur signale seulement un danger dans lequel je suis tombé moi-même bien souvent, que je cours en permanence, et que je sens très grave. Si nous n'y prenons pas garde, au moment même où nous proclamerons la Vérité en nous croyant dévorés par le zèle de la Maison de Dieu, le Christ nous dira : "Vous ne savez pas de quel Esprit vous êtes..." et peut-être même : "Je ne vous connais pas".

Mais pour oser faire aux intégristes cette remontrance fraternelle et déchirée, il faut d'abord reconnaître qu'elle ne porte pas sur le plan doctrinal mais sur le plan prudentiel et pratique : la prudence de la charité. Il ne faut pas être contaminé soi-même par les erreurs qu'ils dénoncent à juste titre, car alors on est paralysé devant eux, figé par la virulence de leurs paroles comme les insectes par l'aiguillon d'une guêpe.

Il est bien impossible alors de leur offrir la charité qu'ils se plaignent en effet de ne pas recevoir de la part des pasteurs de l'Eglise. Longtemps je m'en suis plaint comme eux, mais je reconnais aujourd'hui que cette manière de demander la charité ressemble singulièrement à celle du créancier impitoyable de la parabole serrant son débiteur à la gorge en criant : Redde quod debes ! - Rends ce que tu dois ! C'est vrai, les pasteurs nous doivent la Vérité dans la charité. Mais s'ils l'ont perdue ou sont menacés de la perdre, il ne nous appartient pas de les accabler un peu plus en les serrant à la gorge. Comme le dit lui-même un des plus notoires de ces "catholiques intégraux", si nous avions su prier davantage pour les prêtres et les pasteurs, nous n'en serions pas là. La réciproque est vraie, mais ce n'est pas à nous de le dire, ni d'en juger : seulement de gémir et de supplier.

Avec de tels propos, je risque aussi bien d'irriter tout le monde que de contenter tout le monde. Dieu me garde de prendre une complaisance secrète à l'idée d'être seul de mon bord, repoussé à droite comme à gauche. Mais s'il ne faut pas rechercher cette position, il faut bien la prévoir et l'accepter comme normale, puisque ce fut celle du Christ. Et de toute façon, on n'est jamais seul avec Lui, mais entouré de la communion des Saints, de la multitude invisible des coeurs purs qui croient, qui espèrent et qui aiment.

II

Reçu d'une Carmélite :

"Je reste assez perplexe devant des conclusions comme celle-ci, s'autorisant de Vatican II : De nos jours Ste-Thérèse de l'Enfant-Jésus serait inacceptable comme Maîtresse des Novices... puisque - dit-on - l'Eglise à présent demande des éducateurs scientifiquement préparés, spécialisés en sciences pédagogiques, psychologiques, etc. et il faut respecter les lois de l'Eglise. Je vous avoue que quelque chose me paraît grincer là-dedans, surtout lorsque ce discours est fait par une moniale parlant de noviciats de vie contemplative. Je suis la première à m'incliner devant la moindre décision de l'Eglise, mais je me demande si vraiment l'Eglise en arriverait à une conclusion pareille. N'est-ce pas préférer la sagesse des hommes à la sagesse de Dieu ? En pratique d'ailleurs, existe-t-il des ouvrages de psychologie qui nous offrent une réelle sagesse, capables de nous faire désirer que notre mode humain d'être et d'agir se change en divin, quitte à bouleverser toute harmonie psychologique entre temps, à perdre son âme pour la retrouver ? Le Père pourrait bien écrire quelque chose de ce genre et ce serait un immense bienfait pour les ordres monastiques. Il me semble qu'il y a une très grande confusion à ce sujet et que l'on tâtonne gauchement entre le rejet de vieilles méthodes - parfois, il faut le dire, vraiment dénuées du plus élémentaire sens pédagogique et psychologique - et une sorte d'emballement pour les données humaines culturelles, sociales, intellectuelles, sans atteindre la source de la vraie sagesse."

L'Eglise d'aujourd'hui désire que les éducateurs spirituels soient scientifiquement préparés. Malgré les apparences, je ne suis pas sûr que ce désir soit tellement nouveau. Ce qui est nouveau, c'est le développement des sciences en question. Mais l'Eglise a toujours voulu que les prêtres d'abord, et ceux qui ont une responsabilité pastorale, reçoivent la formation qu'on pouvait leur offrir en ce temps-là.

Ce qui n'est pas nouveau non plus, mais qui prend aujourd'hui des dimensions dramatiques, c'est la menace perpétuelle que fait peser sur une telle formation - d'une part, la sclérose des "vieilles méthodes", (qui est beaucoup moins la sclérose des méthodes que celle des hommes qui les appliquent avec routine et suffisance) - d'autre part, l'arrogance des "sages et des intelligents", incapables de soumettre leur formation technique à la lumière d'une sagesse plus haute et plus simple réservée à l'humilité du coeur : la science nous gonfle, la charité nous construit. Le pire étant d'ailleurs que la sclérose et la routine s'allient parfois très bien avec l'arrogance des spécialistes pour étouffer l'Esprit de Dieu "dans l'espace d'un Credo", comme disait Thérèse d'Avila.

Inversement, la sagesse des humbles n'a rien à craindre des disciplines les plus poussées. Elle saura les accepter avec douceur, humour et discrétion, sans redouter la science ni mépriser l'ignorance. Déjà au temps du Curé d'Ars, ses professeurs et ses confrères, à la fois savants et sclérosés, n'admettaient pas qu'il confesse avec si peu d'instruction. Il fallut que son évêque, après l'avoir entendu, déclare : "Il n'est peut-être pas instruit, mais il est certainement éclairé". Cette notion-clé manquera toujours à tous les Abélard qui se laissent griser par les prestiges de la "formation scientifique"...

Je n'exclus pas que de nos jours de nombreuses communautés hésitent à prendre Thérèse de l'Enfant-Jésus comme Maîtresse des Novices. Après tout, Mère Marie de Gonzague a bien hésité aussi... Lorsqu'on se trouve en face d'une lumière excessive, il faut fuir ou capituler. La folie du Curé d'Ars, comme celle de Thérèse et de tous les saints, acculait ses confrères à une telle conversion du coeur qu'elle devenait difficilement supportable pour ceux qui ne consentaient pas à ce bouleversement total. On devient donc vite mal a l'aise auprès d'une lumière pareille et on éprouve le besoin de la mettre un peu sous le boisseau. Tels sont les motifs profonds qui s'abriteront toujours derrière les prétextes les plus divers : Thérèse de l'Enfant-Jésus et le Curé d'Ars seront trop peu instruits, S. Thomas d'Aquin "d'un autre âge", tel autre "trop savant pour des âmes simples", etc. C'est toujours la parabole de l'Evangile : Nous avons pleuré, et vous n'avez pas voulu pleurer - nous avons dansé, et vous n'avez pas voulu danser.

Ceci dit, je n'exclus pas non plus que de nombreuses communautés n'accueillent Thérèse avec joie si elle se présentait aujourd'hui et ne lui donnent volontiers la charge la plus lourde devant Dieu : celle de Maîtresse des Novices. A ce moment-là, on lui demanderait certainement de recevoir une formation plus poussée que de son temps. Elle s'y prêterait volontiers, mais elle saurait en apprécier les bienfaits et en traverser les pièges avec la même audace qui la faisait profiter des bienfaits de la vie commune et en traverser les innombrables pièges. Avec la lumière de Dieu ce n'est pas plus difficile, et sans la lumière de Dieu c'est tout aussi impossible.

Pour terminer, je remercie la Soeur qui m'a écrit, de sa confiance et de sa demande au sujet d'une "réelle sagesse". Finalement, tout ce que j'essaie d'écrire va dans le sens de cet effort, dont on pourra trouver une première ébauche dans la Retraite de Montlignon. Il y faudrait, bien entendu, une information beaucoup plus poussée sur les données de la psychologie actuelle. Je ne suis pas sûr d'avoir le temps et les forces d'aller jusque là. Mais après tout, Thérèse m'a suffi, avec la grâce de Dieu, pour affronter le maquis des doctrines modernes sans me laisser démonter par elles, et sans perdre le fil conducteur qui mène de l'humain au divin en passant par les bouleversements nécessaires - ceux que la tradition de l'Eglise en général et S. Jean de la Croix en particulier ont décrits une fois pour toutes, sans que les techniques actuelles puissent rien y changer.

Au contraire, ces techniques ne prennent leur véritable sens que dans la mesure où l'on voit en elles des servantes de cette sagesse inflexible - permettant de mieux décrire encore les finesses du travail divin, et d'ajouter à S. Jean de la Croix ou à Thérèse d'Avila ce qu'eux-mêmes voudraient dire aujourd'hui s'ils avaient vécu quatre cents ans. Et ce que Thérèse dirait aujourd'hui si elle était parmi nous - ce qu'elle veut dire du haut du ciel et au fond du coeur des âmes simples - elle le dirait en utilisant les découvertes modernes pour s'expliquer mieux encore... non pas pour expliquer autre chose, mais pour expliquer cela même qu'elle a voulu dire toute sa vie - cela même que pressent la psychanalyse au travers de ses ténèbres (comme un homme en proie à des hallucinations pressent qu'au-delà de celles-ci il y a la réalité) : à savoir que la Vie appartient aux doux et aux humbles, non seulement aux petits mais aux pécheurs qui savent croire à la miséricorde de Dieu et se livrer à elle sans discuter.

III

Pour finir cette lettre, trois fioretti... contes de Noël en réduction, qui me viennent d'une contemplative - et, comme dit la Bible, le quatrième n'est pas le moins beau, qui me vient d'une mère de famille !

1. Vers 1960, j'avais fait couver (je suis fermière de la Communauté) ; résultat désastreux : oeufs clairs, poussins morts-nés ; bref, trois survivants : deux délurés, un empoté de première classe. Au bout de quelques jours, première sortie dans la cour. Les délurés emboîtent le pas de leur mère, pigent du premier coup pour picorer les oeufs durs, etc. ; l'empoté reste à l'intérieur du poulailler, piaillant comme un perdu. Je lui disais : "Es-tu sot !" etc. J'aurais été la mère, j'aurais dit : "Mon cher, dérange-toi si tu veux manger, fais comme tes frères". Mais la mère-poule... elle, avait sans doute "les goûts de Dieu" ! Elle prend le jaune d'oeuf et rentre l'émietter à son "minus"... J'étais clouée sur place, et ce fut l'une des plus profondes révélations de Dieu que j'aie eues, du Dieu-qui-aime-les-faibles. Je vous assure que je me suis sentie le coeur dur, ce jour-là, et j'ai compris, au milieu de la basse-cour, en quel sens Dieu est le "tout-autre". Ça me reste pour la vie.

2. Avent 1954, j'étais en pleine "marmite" (de St Jean de la Croix), une purée noire ! En arrivant au choeur pour l'oraison, je me chantais intérieurement, pour surmonter ma détresse : "Consolamini, consolamini, salvabo te, etc." du beau Rorate. Là, un instant aussi, Dieu m'a touchée, mais comment dire ? Une brise de printemps, très douce, avec un parfum subtil de fleurs fraîches ; et cela, perçu par l'oreille ! Spirituellement, il y a de curieux mélanges de sensations : saveur, son, parfum, caresse... Voilà, aucune idée ni vision ; mais il m'a fallu des mois pour que cela se monnaie (très mal) en mots. J'avais "vu" comme deux "visages d'amour", identiques, qui étaient comme le décalque l'un de l'autre (mais des visages sans traits humains du tout), et j'ai compris à quel point le Père était "d'accord" avec le Fils dans l'oeuvre de notre rédemption. Jusqu'alors, j'étais encore marquée par cette "hérésie" d'un Fils s'interposant comme victime entre le Père plus ou moins courroucé et l'homme pécheur. Des mois après, j'ai trouvé dans un sermon de S. Léon pape l'expression la moins inadéquate pour rendre cette perception proprement inexprimable : c'est le "commune consilium" présidant au plan de notre salut. Depuis ces quinze ans, j'en ai pourtant vu, mais cette grâce s'est imprimée si profond que le désespoir m'est quasi impossible. Je sais et je sens que le Père et le Fils veulent me sauver ; que, déjà, je suis réconciliée, et cette bienveillance enveloppe l'être encore plus que le sein maternel enveloppe le bébé à naître.

Ce "commune consilium" a donné pour moi des perspectives infinies à l'expression mystérieuse : "Jésus, ange du grand conseil" ; messager du plan divin de la rédemption... On chantait cela au matin de Noël : "puer... magni consilii angelus". Ça aussi, ça me ferait pleurer ; on retrouve le Dieu-fait-petit.

3. A l'automne dernier, j'avais les méninges complètement hors de service. On m'envoie quinze jours au vert chez des religieuses qui soignent principalement les aliénés. Maison de campagne, à quatre pas de l'église paroissiale. Schola : la dizaine de "dames pensionnaires" et trois ou quatre malades, filles plus ou moins caractérielles, sans famille, etc. Ma foi, elles ne s'en tiraient pas mal du tout ! L'une des filles, dès le premier dimanche, veut à tout prix m'embaucher pour la schola. J'hésite un instant, par amour-propre. Les gens du petit pays savent la qualité de ces chanteuses... "des demeurées" ; si je me joins à elles, les gens penseront : "Tiens, une nouvelle de la même espèce". Enfin, je fais le pas, petite kénose en réduction. Dieu attendait cela. Invasion. Ce dimanche-là, le prêtre prend la prière eucharistique N<198> IV, la plus longue, la plus belle (à mon goût). Tout le plan du salut est passé en revue ; mémorial de la création, des premières alliances, de l'Incarnation, de la Rédemption... Et pour aboutir à quoi ? à ce moment où, dans une église de campagne, Dieu se rend présent dans le Sacrement - en la personne du Christ - pour quelques paysans mal dégrossis qui n'y comprennent pas grand'chose, pour quelques malades qui chantent des paroles qui leur passent par-dessus la tête. Mais c'est cela qui le glorifie ; "pour que l'Amour soit satisfait, il faut qu'il s'abaisse, qu'Il descende jusqu'au néant". Ses délices sont d'être avec les enfants des hommes, et avec ces pauvres-là, surtout.

En un instant, j'ai senti l'inanité de notre haute voltige spirituelle de contemplatives, ou plutôt la sottise qui consisterait à faire des comparaisons, à établir une carte d'altitude des âmes !... Le relief de la planète terre vaut celui d'une peau d'orange, dit-on. Vu d'en-haut, quelle différence entre un bon gros paysan (ou l'un de ces petits gosses du catéchisme qui, avant la messe, débitait comme un perroquet un chapitre magnifique sur la Trinité, sans un éclair d'intelligence) et puis les "spirituels" que nous croyons être ?... Ça m'a jetée à genoux, très honorée d'être tolérée par le Seigneur au milieu de ses préférés, ses pauvres, et désireuse d'accueillir, les mains vides, le don gratuit de cette Plénitude débordante de Vie éternelle.

4. (D'une mère de famille)

Je suis arrivée un matin chez une vieille personne de 79 ans - elle est presque aveugle, très malade de diabète et d'hypertension, elle soigne seule son mari de 84 ans impotent et tyrannique. Je l'ai trouvée assise sur sa murette, sanglotant - son mari était tombé du lit vers minuit, elle n'avait pu le relever ; à six heures du matin seulement un passant sur la route l'avait aidée - elle pleurait : "Où est-elle, la bonne Adèle ? (son seul orgueil c'était que dans son enfance la bonne soeur du catéchisme l'avait présentée à l'évêque en disant "voilà la bonne Adèle" et qu'elle avait été assise à côté de l'évêque pour le repas de sa confirmation) il n'y a plus de bonne Adèle - même mon travail je ne peux plus le faire - même A., je ne peux plus le soigner - Dieu m'a abandonnée - pourquoi ne suis-je pas morte puisque Dieu m'a abandonnée..." Je lui ai pris sa main contre ma joue en lui disant : "Pauvre madame B., vous pleurez avec les mêmes mots que Notre Seigneur sur la Croix - Dieu m'a abandonnée". On ne peut pas appeler sourire ce qui a éclairé un visage déformé par une paralysie faciale sans regard à cause du pus dans les yeux. Mais elle s'est relevée aussitôt de son mur en me disant : "Je vous disais bien que je suis une mauvaise - j'allais oublier le pauvre bon Jésus". Et elle est retournée à ses petites tâches interminables et jamais finies. Maintenant, elle est "aux mains des méchants" (si on pouvait dire cela aussi simplement qu'elle a vécu !). Son mari est mort, sa fille l'a prise à T. et quand j'ai vu sa fille, j'ai compris pourquoi Madame B. insistait depuis si longtemps pour être placée à l'hospice, même séparée de son mari...

Combien de fois j'ai été suffoquée de voir la joie que le Seigneur trouve secrètement, cachée chez les gens cachés


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