[Le combat...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...] [Renseignements sur...]


 

LE COMBAT DE JACOB AVEC L'ANGE

 

 

TABLE THEMATIQUE

 

Un chrétien, c'est quelqu'un qui a rencontré Jésus-Christ - Malentendu entre Jésus-Christ et nous : nous attendons un bonheur humain et Il nous offre le bonheur du Ciel, qui ne ressemble à rien de ce que nous pouvons soupçonner - Etonnement de Saint Augustin devant la foi du bon larron : le regard du Christ, secret de cette foi admirable. Nous pouvons encore de nos jours rencontrer ce regard à travers le visage des saints et dans notre propre coeur . . . 5

 

Cette rencontre a le privilège redoutable de dissiper tout malentendu entre les joies de la terre et celles du Ciel - Il faut s'attendre à plusieurs rencontres de ce genre au cours de la vie : le chrétien consommé est celui de la dernière rencontre mais c'est aussi celui qui veille et prie dans la nuit afin d'ouvrir aussitôt à chaque fois qu'elle se présente - Cela ne va pas sans un combat dont le Combat de Jacob avec l'Ange est la figure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

 

Méditation sur le Combat de Jacob : "Voyant qu'il ne pouvait le vaincre" : l'amour de Dieu pour nous s'impose de respecter notre liberté, par conséquent de ne pouvoir vaincre, éventuellement, cette liberté - L'enfer et la Colère de Dieu soulignent le réalisme de cette impuissance volontaire et par conséquent le sérieux de l'amour de Dieu pour nous, ainsi que notre consistance en face de Lui . . . . . . . . 15

 

Pour nous conquérir en respectant notre liberté, Dieu se fait précéder dans notre coeur d'un certain nombre d'évènements plus ou moins bouleversants énumérés en figure dans le passage du Livre des Rois où Elie rencontre Dieu au mont Horeb : ouragan, tremblement de terre, feu... enfin murmure doux et léger . . 24

 

L'ouragan ruine nos illusions et secoue notre orgueil - Le tremblement de terre attaque les fondements de notre équilibre, voire de notre vie spirituelle et nous apprend à être faibles dans la souplesse pour être revêtus de la force de Dieu . . . 27

 

Les paroles et la conduite du Christ, en particulier ses annonces de la Passion et son refus de se défendre au cours de cette Passion furent pour les apôtres l'ouragan et le tremblement de terre au terme desquels, après avoir trahi son Maître, Pierre reçut le coup de grâce de la blessure à la hanche . . . . . . . . . . . . . 32

 

Avec le feu intérieur, le combat change de climat, devient plus intime et plus déchirant - La toute puissance de la prière s'y manifeste, Dieu cessant de lui résister aussitôt qu'elle cesse d'être brutale et impatiente, ce qui a lieu infailliblement dès que la blessure à la hanche nous a rendus infirmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37

 

Illustration de ces vérités dans la personne de Pierre : "Voici L'aurore..." . . . 45

 

Epilogue : le murmure doux et léger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47

 

 

 

 

On invite souvent les chrétiens de notre temps à devenir adultes et c'est bien du christianisme adulte qu'en effet nous parlerons. Mais il importe de s'entendre sur le sens de ce terme. Il ne suffit pas d'avoir la foi et d'être adulte au sens humain du mot pour que notre vie chrétienne soit adulte. Il ne suffit même pas que cette foi soit éclairée théologiquement et libérée d'une certaine piété infantile ou désuète : tout cela se rencontre fréquemment chez des laïcs et même des clercs qui restent mineurs au plan de l'Evangile. L'idiot du village, au contraire, peut fort bien être majeur à ce même plan de l'Evangile : il suffit pour cela qu'à travers les brumes de son cerveau se soit présentée pour lui la nécessité de choisir pour ou contre Jésus-Christ et qu'après peut-être une crise douloureuse il ait accompli l'option de la foi selon toute la profondeur dont il est capable.

Un chrétien adulte, ce n'est donc pas quelqu'un qui va à la messe ni qui enseigne la théologie, fût-il par ailleurs un homme sage et mûri par une longue expérience de la vie : un chrétien adulte, c'est quelqu'un qui a rencontré Jésus-Christ et que cette rencontre n'a pas laissé intact. A tout homme, en effet, qui le rencontre, le Christ pose une question, une seule, à laquelle il faut répondre, comme au Sphinx, sous peine de mort : "veux-tu me suivre ?" Et quiconque a entendu cette question ne peut plus vivre comme avant, ne peut plus être le même : il est devenu quelqu'un qui suit Jésus-Christ... ou qui fuit Jésus-Christ. De toute façon cette question a bouleversé sa vie, son acuité l'a rendu majeur dans la foi ou dans l'incroyance.

Nombreux au contraire sont ceux, croyants ou incroyants, qui n'ont jamais entendu vraiment cette question parce qu'ils n'ont jamais vraiment rencontré le Christ. Ou du moins chez la plupart cette question reste-t-elle noyée au milieu de beaucoup d'autres, elle ne se dégage pas avec cette virulence qui fait oublier tout le reste et la présente comme la seule question, en fin de compte, que nous ayons à résoudre ici-bas. Il y a bien chez tous ces hommes un pressentiment de ce que serait l'affrontement avec Jésus-Christ, une vague peur aussi parfois, mais cela reste bien lointain et les laisse fort peu lucides. Peut-être sont-ils incroyants et font-ils de la lutte anti-religieuse - et c'est bien le cas de dire alors qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Peut-être sont-ils au contraire au service du Christ depuis de longues années, prêtres ou pasteurs comme d'autres sont rabbins ou marabouts, je veux dire en toute sincérité, et non certes sans une lumière surnaturelle puisqu'ils ont la foi. Seulement Jésus-Christ ne s'est pas encore présenté à eux avec cette force qui balaie toutes les inconsciences et qui oblige à choisir pour toujours. Réservons donc le terme de chrétiens adultes pour ceux qui ont fait cette rencontre. Niveau assez élevé peut-être, relativement rare j'en conviens, mais le seul qui donne son vrai sens à l'Evangile, le seul qui nous permettra finalement d'entrer au ciel : tous nous devons le désirer, l'attendre et le demander : "Viens, Seigneur Jésus !"

En quoi consiste cette rencontre ? Faut-il à cet égard envier les contemporains du Christ, qui pouvaient presque à leur gré le voir, le toucher, l'inviter à table ? Ce n'est pas si simple... Les soldats l'ont touché, les Pharisiens l'ont invité et ils ne l'ont pas rencontré. De toute évidence il doit se passer autre chose, mais quoi ? L'épisode de la multiplication des pains, suivi du discours sur le Pain de Vie, peut nous aider à le comprendre. C'est en effet à cette occasion qu'éclate de la façon la plus claire le malentendu entre les hommes et le Christ, malentendu qui ne pouvait se terminer que par la Croix ou la fin du monde.

"En vérité, en vérité, Je vous le dis,

vous me cherchez,

non parce que vous avez vu des signes,

mais parce que vous avez mangé du pain et avez été rassasiés.

Travaillez, non pour la nourriture périssable,

mais pour celle qui demeure en Vie éternelle".

Jésus a multiplié les pains. Il a guéri des malades, ll a ressuscité des morts. Il avait donc le pouvoir de supprimer la misère et la faim, de régler définitivement tous les problèmes économiques qui peuvent se poser au genre humain ; Il avait même le pouvoir d'effacer toute maladie et, si l'on va jusqu'au bout, de modifier complètement la condition humaine en détruisant la mort. En face d'une telle perspective, l'usage qu'Il a fait de son pouvoir apparaît tellement dérisoire qu'on est facilement tenté de ne pas y croire : "Si tu es le Fils de Dieu, descends de ta Croix", et beaucoup ajouteraient de nos jours : vide les hôpitaux, nourris les peuples sous-développés, etc. "Si Dieu nous aimait, Il ne permettrait pas que...", nous avons tous entendu cela, nous l'avons peut-être dit nous-mêmes. Le malentendu que Jésus dénonce entre lui et les hommes sera toujours à l'oeuvre jusqu'à la fin des temps. Il est bien venu pour nous libérer de la misère, de la maladie et de la mort (qui contient et couronne toutes les misères), mais selon un certain ordre. La Sagesse divine a voulu d'abord s'attaquer à la racine du mal et "la racine de la mort c'est le péché" : de cela - et précisément à cause du péché - nous sommes très inconscients. La mort, avec toutes les misères qui nous en dévoilent progressivement le visage, est bien le fruit le plus tangible de notre malheur, mais notre malheur est beaucoup plus profond encore : nous avons perdu la Vie éternelle.

Pour le comprendre, il faut accueillir le pressentiment - si obscur soit-il - de la saveur perdue de cette Vie éternelle. Ce pressentiment est une grâce à laquelle, comme à toute grâce, on peut s'ouvrir ou se dérober : "Nul ne vient à Moi si mon Père ne l'attire". Ceux qui accueillent cette grâce offrent au Christ leur misère telle qu'ils la connaissent, c'est-à-dire d'abord la faim, la maladie et la mort... mais à travers ces fléaux ils sentent bien qu'ils ont tout simplement besoin d'être sauvés et que ce salut va plus loin que celui du corps. Ils viennent à Lourdes, par exemple, comme ils venaient en Galilée, dans la confiance et l'humilité qui attirent les miracles comme le paratonnerre attire la foudre. Jésus n'y résiste pas et s'efforce de leur montrer, à travers une guérison exceptionnelle de leur corps, le signe de la guérison plus importante mais invisible qu'Il vient leur apporter dans l'immédiat, réservant la vraie guérison du corps pour la fin des temps : "le dernier ennemi vaincu sera la mort". Voilà pourquoi, en Galilée comme à Lourdes et dans toute l'histoire de l'Eglise, les miracles sont à la fois très rares et incapables d'améliorer sérieusement la condition humaine (mais il ne s'agit pas d'améliorer la condition humaine), très fréquents et pratiquement ininterrompus depuis deux mille ans comme signes du miracle invisible offert dès maintenant aux âmes dans les sacrements. Ne rencontrent donc vraiment Jésus que ceux qui perçoivent en Lui la source de l'Eau-vive dont Il parle à la Samaritaine et comprennent ce que veut dire le Pain descendu du Ciel. A ceux-ci le problème est posé, le seul problème vous disais-je, ou de suivre Jésus-Christ comme les Apôtres, ou de le fuir comme le jeune homme riche. Les uns et les autres savent qu'Il a "les Paroles de la Vie éternelle" et ils se décident vraiment par rapport à la saveur de cette Vie éternelle dont ils ont reçu le pressentiment.

Rencontrer Jésus, c'est donc finalement, au contact d'un visage humain, d'un regard humain, rencontrer le Ciel : et cette rencontre est un choc, un traumatisme dirions-nous aujourd'hui, qui bouleverse la vie pour le meilleur ou pour le pire. On comprend dès lors qu'il ne suffisait pas d'inviter Jésus à table ou de discuter avec Lui pour que la Rencontre s'opérât : il y fallait l'étincelle, celle qui jaillit entre les yeux du Christ et ceux du bon larron au moment précis où les apôtres n'étaient pas loin de perdre la foi. Dans cet état où Il n'avait plus apparemment ni puissance ni beauté ni visage : Ego sum vermis et non homo, aucun malentendu ne pouvait subsister et rien ne pouvait attirer vers Jésus si ce n'est, justement, le Père, c'est-à-dire le Ciel : "Souviens-Toi de moi quand Tu seras dans ton Royaume".

St-Augustin, dans un sermon qui lui est attribué, s'étonne beaucoup de cette parole prononcée à un tel moment et il interpelle le bon larron pour lui demander des explications : "Les Docteurs de la Loi avaient étudié les Ecritures, ils connaissaient le chapitre d'Isaïe qui prédisait le mystère de la Passion... Les Apôtres avaient entendu le Christ Lui-même les prévenir de ce qui devait arriver pour accomplir ces Ecritures... et devant le spectacle de la Croix le coeur des uns demeurait fermé, la foi des autres vacillait, personne - à part la Ste-Vierge et peut-être deux ou trois disciples - n'y comprenait plus rien... et c'est le moment que tu choisis pour confesser ta foi dans la divinité de cet "objet de mépris, rebut de l'humanité" ! Avais-tu donc pris le temps, entre deux brigandages, de scruter les Ecritures ? D'où te venait une telle science ?" Il prête alors au bon larron cette réponse admirable : "Non, je ne connaissais pas les Ecritures ; non, je n'avais pas médité sur le Sauveur et sur les signes auxquels on pouvait Le reconnaître ! Mais Jésus m'a regardé... et dans son regard j'ai tout compris !"

Rencontrer le Christ, c'est donc bien permettre à son regard de transpercer notre coeur jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, des articulations et de la moelle", ce qui ne fut pas donné à tous ses contemporains et qui est au contraire donné depuis deux mille ans à une multitude d'élus. Les saints ont en effet le privilège de prolonger en eux la vie du Christ et par conséquent le regard du Christ, exactement le même regard avec le même pouvoir : "Je suis la Vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en Moi et Moi en lui porte beaucoup de fruit...".

Ainsi le regard du Christ est avec nous jusqu'à la consommation des siècles et quiconque permet à ce regard de le traverser comprend tout en un instant, comme le bon larron : c'est ce savant incrédule, foudroyé par le visage du Curé d'Ars alors que celui-ci sort de la sacristie pour se rendre à l'autel... C'est Alphonse de Ratisbonne terrassé par une apparition de la Ste-Vierge et s'écriant lui aussi : "Dans son regard j'ai tout compris !" Et de fait : tant qu'on n'a pas tout compris on n'a rien compris... et bien entendu il reste encore tout à apprendre. On peut d'ailleurs recevoir cette lumière très simple sans rencontrer physiquement le moindre regard humain : c'est Edith Stein, juive, philosophe et agnostique, lisant en une seule nuit l'autobiographie de Thérèse d'Avila et refermant le livre vers 4 heures du matin en déclarant : CECI EST LA VERITE. Elle sortit alors pour acheter un catéchisme et un livre de messe, signe bien clair de ce qui reste à faire lorsqu'on a été ainsi ébloui : se mettre à genoux pour recevoir de l'Eglise, bouchée par bouchée, ce qu'on a déjà entièrement compris dans un éclair.

Bref : la rencontre du Christ peut se faire en l'absence de son propre corps physique, à travers son visage éternellement présent dans son Corps mystique ; elle peut se faire au fond de notre coeur en l'absence de tout visage physique (Edith Stein), elle peut enfin s'accomplir discrètement, sans apporter le bouleversement spectaculaire qu'on observe chez les grands convertis : dans tous les cas, au-delà de toute réalité humaine (mais peut-être toujours à travers elle, je veux dire le Corps du Christ qui est l'Eglise), c'est la mise en présence du Ciel qui s'accomplit, le "secret du Royaume" qui nous est devoilé comme un banquet à l'invitation duquel nous devons répondre, et pour toujours, par oui ou non.

 

Cette mise en présence dissipe tout malentendu sur ce que Jésus peut nous offrir : lucidité d'autant plus redoutable qu'à la faveur de ce malentendu nous avions appris à espérer autre chose que le Ciel. Même quand nous parlons du Ciel, c'est encore un bonheur terrestre que nous désirons, un bonheur terrestre embelli, spiritualisé si l'on veut, vertueux et rempli d'amour pour Dieu : ce que nous appelons le Paradis terrestre, à tort d'ailleurs car le Paradis terrestre avant la chute était dominé par la soif du Paradis céleste dont précisément nous avons peur. Il faut dire en effet que, sans la grâce, le ciel ne peut pas nous intéresser ; par conséquent, il nous effraie : "L'oeil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu et ce n'est pas monté dans son coeur... ce que Dieu prépare à ceux qui L'aiment". Dieu Lui-même ne peut nous parler de ce secret qu'à travers des analogies, les plus accessibles étant aussi les plus grossières (Terre promise), mais les plus spirituelles étant encore infiniment loin de la réalité. Notre intelligence naturelle peut comprendre ces analogies, notre coeur humain peut se passionner pour les splendeurs qu'elles évoquent, cela ne suffit pas à dissiper le malentendu qui sépare nos aspirations des promesses de Dieu. En sorte que c'est une longue histoire, et profondément douloureuse, celle par laquelle, après nous avoir appelés à son service et obtenu peut-être le don de toutes nos forces, comme Il a obtenu celui des apôtres, le Saint-Esprit nous apprend, comme Il l'apprit aux apôtres, à désirer ce que nous ne connaissons pas, à goûter ce que nous ne goûtons pas, à aimer ce que nous ne comprenons pas... c'est-à-dire le Ciel. "Nauseat super cibo isto levissimo", les Hébreux avaient la nausée de cette nourriture insipide qu'était la manne, et le Ciel (que nous offre l'Eucharistie) a bien souvent pour nous un goût de manne. Nous pouvons nous laisser attirer comme Platon par le Beau en soi, le Bien en soi, Celui "en qui nous trouvons l'Etre, le Mouvement et la Vie". Nous pouvons encore, fascinés par les profondeurs les plus spirituelles de l'amour humain, rêver d'un royaume de transparence totale où nous baignerons tous dans la même extase et dont "la Lumière sera l'Agneau"... Et tout cela, soutenu en secret par la grâce, peut constituer une vocation contemplative ou apostolique. Malgré tout, en soi et tels que nous les comprenons, ces biens sont des réalités humaines ou tout au moins créées, leur saveur est une saveur créée et lorsque Dieu, à travers elles, nous affronte à la Réalité incréée dans ce qu'elle a d'inexprimable pour nous, nous avons l'impression de perdre la Beauté, le Bien, la Vie, la Joie pour un "je ne sais quoi" dépouillé de toute saveur. "J'ai été transportée en Dieu, écrit à peu près Angèle de Foligno, et j'ai été faite le Non-Amour", tellement l'Amour de Dieu ne ressemble à rien de ce que nous avons l'habitude d'appeler Amour. "La paix du Christ, dit St-Paul, dépasse tout sentiment" mais, précisément pour cela, le premier effet sensible de son invasion dans notre âme est une sorte de mort. Et cette mort, la pressentent bien immédiatement ceux qui, au fond de leur coeur, entendent l'appel du Christ : "Quitte tout et suis-Moi !"... Une fois qu'ils auront dit oui, ils retrouveront dès ici-bas le centuple de ce qu'ils ont quitté mais ce ne sera pas sans avoir senti passer, au moment de la rencontre, le vent de la mort, comme un souffle imperceptible qui viendra de nouveau les visiter lorsqu'il s'agira, cette fois, d'aller au Ciel et, pour s'y préparer, d'aimer le Ciel à en mourir.

Ce n'est pas une fois mais plusieurs que nous devons subir ce choc et courir le danger de fermer la porte car Jésus vient nous visiter plusieurs fois "au milieu de la nuit" et à chaque fois nous devons accepter que se dissipe un peu plus le malentendu entre notre coeur charnel et le sien : chaque fois par conséquent nous pouvons être tentés de nous enfuir. "Veillez donc, car vous ne savez pas quand doit venir le Maître de la maison : tard ? vers minuit ? au chant du coq ? ou au matin ? de peur que, venant à l'improviste, Il ne vous trouve endormis". Le sommeil, c'est cette fausse sécurité qui s'endort sur le malentendu entre l'amour de la vie humaine et l'amour de la vie éternelle. Chaque fois que le Christ vient nous réveiller et nous arracher à ce malentendu, nous courons le risque de ne pas Lui ouvrir "aussitôt". ("Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai et je souperai avec lui, moi près de lui et lui près de moi"). Quand je dis qu'un chrétien c'est quelqu'un qui a rencontré Jésus-Christ, il ne faut donc pas l'entendre comme s'il n'y avait qu'une seule rencontre. A chaque fois que cette rencontre a lieu, nous devenons chrétiens, même si nous ne l'étions pas auparavant ou ne l'étions plus : il y a les ouvriers de la troisième heure, de la sixième, de la neuvième et de la onzième heure... mais ce qui fait la permanence de la vie chrétienne, c'est au fond cette veille et cette prière qui attend la prochaine visite : cela suppose qu'on ait dit oui à la première, si confuse et fugitive qu'elle ait pu être, mais ce premier appel ne suffit pas à faire le chrétien, quoiqu'il nous en offre la possibilité. Le vrai chrétien est au fond celui de la dernière rencontre, celle qui consomme en nous la sainteté, mais c'est déjà aussi celui qui, à la suite de la plus petite étincelle, veille et prie fidèlement dans l'attente et le désir de toutes celles qui doivent suivre. Et certes à chaque nouvelle visite, il comprend plus lucidement et accepte plus profondément que sa vie ne soit rien d'autre qu'une longue veille, non sans un combat dont nous parlerons, de sorte qu'à chaque fois il devient un peu plus chrétien, ou si l'on préfère un peu plus adulte. Pas plus que dans la vie humaine, il n'y a ici de coupure absolue entre l'enfance, l'adolescence et la maturité : j'ai seulement voulu dégager ce qui fait l'essence d'un adulte dans la foi. On voit que ce n'est pas brillant puisque cela consiste à attendre en acceptant de plus en plus fermement qu'il n'y ait rien d'autre à faire. Mais en même temps c'est une histoire très mouvementée car pour en arriver là il faut recevoir beaucoup de visites préparées par de violents orages au cours desquels se déchaîne l'adversaire, celui qui rôde sans cesse "comme un lion rugissant cherchant qui dévorer".

A cause de tout cela on peut presque dire qu'il y a plusieurs christianismes, selon le degré de lucidité auquel on est parvenu. Chaque phase de la vie chrétienne comporte sa philosophie et chaque grand progrès vient bouleverser cette philosophie pour la rapprocher petit à petit de la seule sagesse vraiment humble, attente brûlante et silencieuse dans la prière et dans la paix. Toute autre conception de la vie chrétienne fait faillite un jour ou l'autre, mais ce n'est pas une faillite destinée à la stérilité, c'est, si nous le voulons bien, une faillite féconde qui nous fait basculer progressivement dans la lumière de Dieu. "Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes voies ne sont pas vos voies", ce ne fut pas sans résistance que Pierre se rendit à cette vérité. En tant que premier pape, il eut le triste privilège de consacrer officiellement par sa trahison la faillite d'un certain christianisme, généreux et authentique mais insuffisant, donc promis à cette métamorphose nécessaire qui passe par l'effondrement. Avant d'analyser en détail les différentes forces qui interviennent dans ce combat, nous essaierons d'en dégager les grandes lignes en méditant sur l'image la plus profonde que nous en offre la Bible : le combat de Jacob avec l'Ange.

 

 

 

"Jacob resta seul.

Et un homme lutta avec lui jusqu'à l'aurore. Voyant qu'il ne pouvait le vaincre, ll le frappa à l'articulation de la hanche et l'articulation de la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui.

Il dit alors "Laisse-moi partir, car voici l'aurore", mais Jacob répondit : "Je ne te laisserai pas partir avant que tu ne m'aies béni".

Il lui demanda : "Quel est ton nom ? - Jacob". Il reprit : "On ne t'appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu, et tu l'emporteras aussi contre les hommes".

Jacob demanda : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit "Pourquoi me demandes-tu mon nom ?" et, là même, il le bénit.

Jacob donna à cet endroit le nom de Phenuel, "car, dit-il, j'ai vu Dieu face à face et je ne suis pas mort". Au lever du soleil, il avait passé Phenuel... mais il boitait de la hanche."

Ce texte est un abîme et une suite d'abîmes.

"Un homme..." Quel est cet homme ? Nous apprenons à la fin que c'est Dieu Lui-même, sous la forme d'un messager, d'un "ange". La Tradition retiendra ce terme, qui risque de nous induire en erreur : il s'agit bien de Dieu, directement, puisque Jacob s'étonne de l'avoir vu et d'avoir la vie sauve.

Il est vrai que cela se passe pendant la nuit et que cet homme demande à partir "car voici l'aurore", comme s'il ne voulait pas ou même ne pouvait pas laisser voir son visage en plein jour. Tout cela n'est pas dit mais suggéré, dans une sorte de pudeur brûlante, sauvage et silencieuse : l'intensité des échanges est tellement redoutable et secrètement tendre qu'aucun lyrisme ne serait supportable pour le décrire. C'est un combat d'amour et le mot n'est jamais prononcé. Il s'agit de Dieu et on ne le dit pas, si ce n'est quand tout est fini - cela semble d'ailleurs une spécialité de Jacob de savoir après coup que "Yahvé était là et qu'il ne le savait pas"... et d'en avoir une peur rétrospective ou, comme les disciples d'Emmaüs, une joie rétrospective.

Pourquoi la nuit ? parce qu'en effet le face à face de Jacob n'était pas celui du Ciel : la nuit le protégeait de la gloire intolérable de Yahvé, comme la main de Yahvé protégeait Moïse durant Son passage. Et c'est aussi pourquoi ce combat est bien l'image de toute notre vie, longue nuit pendant laquelle se lève peu à peu l'aurore de la Vie éternelle.

"Voyant qu'il ne pouvait le vaincre..." Ces simples mots nous entraînent dans les dernières profondeurs du Secret de Dieu... Dieu qui ne peut pas nous vaincre, qu'est-ce que cela veut dire ? Il est inutile d'insister sur sa Toute-Puissance, devant laquelle l'homme n'est que poussière : les Psaumes et le Livre de Job développent assez ce thème pour qu'il suffise d'y renvoyer. Dans toute vie religieuse authentique cette vérité nourrit l'adoration. Sur la base de cette adoration imprégnant notre coeur comme elle imprégnait le coeur du peuple juif, nous devons plonger plus profondément encore dans la contemplation d'une transcendance qui, à cause de sa transcendance même, se veut impuissante en face de nous. C'est à cette découverte que Dieu veut nous conduire en se présentant dans le monde d'abord comme un enfant. Et l'Eglise, fidèle interprète de l'Esprit de Dieu, nous invite à contempler longuement cet Enfant pendant le cycle de Noël, avant d'oser le regarder dans sa Mort et dans sa Résurrection.

Le secret de cette impuissance volontaire, c'est l'Amour que Dieu a pour nous. Nous sommes ici au coeur de la révélation chrétienne, par quoi elle se distingue irréductiblement de toute autre sagesse ou religion. Il y a là un mystère qu'il ne s'agit pas de comprendre mais au contraire de respecter en évitant de l'emprisonner dans l'étroitesse de nos conceptions et de notre expérience humaines. Le courage de la spéculation, ici, est donc de s'obstiner à ne pas comprendre ou, plus exactement, à se remettre obstinément en face des aspects les plus déroutants de cet amour, ceux par où il échappe à toute comparaison humaine ou même créée.

Cet amour, en effet, a pour nous un double visage qu'il nous est impossible de réduire à l'unité. D'une part il est surabondance, bienveillance gratuite et désintéressée, pur don de Celui qui n'a rien à recevoir de nous (pas même la louange de sa gloire, laquelle est notre consécration suprême et ne Lui apporte rien - Voir Notes et Développements, Le Combat de Jacob avec l'Ange, Note A). De l'autre, il se présente comme une requête infiniment grave de la part de Dieu, la requête jalouse et passionnée d'un Amour qui, se donnant tout entier, demande tout en retour avec une violence incroyable, violence qui alimente ce qu'il faut bien appeler la Colère de Dieu.

C'est ici que, pour éviter d'être trop déroutés, nous mettons l'enfer sur le compte de la Majesté offensée de Dieu, quittes à murmurer ou à nous révolter contre une Justice aussi impitoyable. L'enfer est bien un dogme propre à nous donner le vertige mais ce vertige est une des composantes indispensables du vertige plus profond encore que doit nous donner la révélation de l'amour de Dieu. On peut se représenter l'enfer de deux façons, soit comme la conséquence intrépide du sérieux avec lequel Dieu respecte notre liberté, soit comme la réaction terrible d'un amour bafoué qui se venge. Ces deux aspects doivent être analysés et maintenus l'un et l'autre si l'on veut regarder en face la réalité de cet amour et non lui substituer quelque image délavée au gré de notre torpeur.

a) L'amour que Dieu a pour nous ne peut avoir de sens que si l'homme est libre en face de la liberté divine. Etre timide sur ce point, hésiter devant la perspective des conséquences dramatiques que peut entraîner cette rencontre de deux libertés, c'est s'interdire d'éprouver jamais en face de l'amour divin le vertige dont je parle, c'est donc s'interdire d'en prendre jamais réellement conscience. L'homme est si peu de chose devant Dieu qu'on n'ose pas voir en lui un partenaire sérieux dont la liberté puisse apporter quelque chose que cette même liberté puisse refuser. C'est ici qu'une vue matérielle de la transcendance divine nous égare et qu'il faut en quelque sorte oublier un instant cette transcendance pour prendre au sérieux notre consistance de créatures libres, et par conséquent l'amour que Dieu offre à cette créature libre : la puissance de notre liberté est encore un hommage rendu à la transcendance, seule capable de poser en face d'elle le partenaire réel d'un dialogue d'amour si réel qu'il peut devenir dramatique... Mais comme justement ces vues insondables nous dépassent, il est bon, pour se mettre en face du réalisme de ce dialogue d'amour, de laisser dans l'ombre la transcendance pour n'envisager que la délicatesse avec laquelle Dieu s'adresse au plus profond de notre liberté. Comme tout grand amour, cet amour est totalitaire et timide : il donne tout et il demande tout - mais il l'attend de notre liberté seule et refuse non seulement de faire pression sur elle mais de la séduire en diminuant sa lucidité, en la droguant en quelque sorte par un autre charme que celui de Dieu même connu dans sa Verité. On le voit, cet amour n'est pas timide bien que totalitaire mais parce que totalitaire : c'est précisément parce qu'il veut tout qu'il s'adresse nécessairement à notre liberté la plus profonde en acceptant nécessairement que cette liberté refuse si elle le veut. Tel est le sens ultime de la parole que nous méditons en ce moment : "Voyant qu'il ne pouvait le vaincre..." Accepter cette impuissance et nous aimer vraiment, de la part de Dieu, c'est tout un. C'est pour nous aider à comprendre cela que l'Eglise et le Saint-Esprit nous offrent le spectacle de l'Enfant-Jésus, désarmé devant son Père et devant les hommes...

Allons jusqu'au bout : si notre liberté est réelle, elle peut dire non et si elle peut dire non elle peut le dire pour toujours. Dire non pour quelque temps n'est pas dire non, à moins qu'on ne soit secrètement décidé à prolonger indéfiniment cette dérobade soi-disant provisoire. Si donc infailliblement Dieu devait ramener à lui un jour tous ceux qui lui résistent (comme Origène le rêvait dans son Apocatastase), Il nous refuserait par là même, en fait, le pouvoir de dire non pour toujours (solennellement ou secrètement mais réellement) : nous refuser un tel pouvoir serait nous refuser le plein exercice de notre liberté, ce ne serait donc pas s'adresser à cette liberté, ce ne serait donc pas nous aimer au sens que nous essayons de préciser en ce moment.

Ainsi l'enfer apparaît-il comme notre oeuvre, refus imposé par nous seuls à l'amour désarmé de Dieu : "Voici ce Coeur qui a tant aimé les hommes et qui n'a reçu en réponse que leur ingratitude et leur mépris". A s'en tenir à cette seule vue, l'enfer apparaît bien comme un échec de l'Amour de Dieu et ceux à qui on l'enseigne s'étonnent souvent que, dans ces conditions, Il puisse encore jouir de son bonheur éternel avec les élus sans être apparemment dérangé par le blasphème, éternel lui aussi, de ceux qui ont méprisé son amour. Recourir pour l'expliquer à la pure et simple transcendance qui n'a pas besoin, au fond, de notre amour, est à ce moment-là plus dangereux que tout : c'est revenir au premier visage de l'amour divin, pur don gratuit que nous serons seuls à souffrir d'avoir méconnu - visage authentique mais qui n'efface pas l'autre, l'aspect pathétique et jaloux que l'on évacue précisément en se réfugiant, pour expliquer l'enfer, dans la contemplation de l'Immuable et de l'Impassible que notre refus ne saurait atteindre...

b) Aussi faut-il, non pour "expliquer" l'enfer mais pour en prendre les vraies dimensions qui sont celles de l'amour de Dieu, demeurer dans la perspective qui nous présente cet amour comme timide et impuissant en face de notre liberté, blessé par elle au plus profond de la tendresse inénarrable qu'Il a pour nous : tactus dolore cordis intrinsecus... C'est alors qu'il faut faire appel, dans la logique de cette psychologie divine déjà incompréhensible pour nous, à la réaction définitive et inévitable de tout amour bafoué, réaction abondamment criée dans l'Ancien Testament et confirmée dans le Nouveau : la Colère. C'est ici, devant cet enseignement, que la susceptibilité humaine se fait la plus vive, le scepticisme des incroyants plus tranquille et plus méprisant : un Dieu qui se met en colère n'est plus un Dieu, c'est la projection idéalisée de la psychologie humaine en ce qu'elle a de plus imparfait. On ne peut en quelques mots exorciser de telles réactions et j'avoue qu'il est difficile de présenter la colère, non comme une vue facile et anthropomorphique, mais comme une de ces révélations sur le secret de Dieu qui nous entraînent dans la réalité de ce secret en ce qu'il a de plus obscur, dans une région où toutes nos idées éclatent au contact d'une lumière excessive. Si l'amour que Dieu a pour nous signifie quelque chose, le désir qu'Il a de notre réponse signifie aussi quelque chose... la blessure que Lui inflige notre refus signifie encore quelque chose... et la colère qui termine ce processus lorsque le refus a été reconnu irrévocable, cette colère est la touche finale qui confirme la vérité, la gravité, la réalité de cet amour en telle sorte que refuser cette touche finale, c'est refuser d'aller jusqu'au bout dans l'acceptation de la Parole qui nous introduit réellement dans cette lumière. Certains voudraient s'arrêter à la blessure, ils voudraient que Dieu reste éternellement crucifié par notre refus, incapable dès lors, sinon peut-être d'être heureux en Lui-même (il faut bien reconnaître l'autre visage de Dieu, impassible et immuable dans sa béatitude), du moins de se présenter comme Vainqueur et comme Roi, comme ayant réussi dans son oeuvre de Rédemption respectant notre liberté au point d'être impuissant en face de notre refus, Il a dû accepter par là même l'échec éventuel de son plan d'amour et chaque âme qui se perd est effectivement un échec de ce genre.

Certains sont incapables de se résigner à cet échec, incapables d'accepter la perte d'une âme, selon une disposition d'esprit très sainte, aussi sainte et aussi répandue chez les âmes d'adoration que la jalousie de sa gloire : Catherine Emmerich par exemple, dans son enfance, disputait avec Dieu au sujet de l'enfer qu'elle n'admettait pas... et combien d'autres reprennent inlassablement à leur compte l'interrogation passionnée de Job, lequel dans l'acuité de son angoisse n'acceptait aucune explication humaine et, dans l'ardeur secrète de son amour, demandait à Yahvé de lui répondre en personne "du fond de l'ouragan", c'est-à-dire en l'emportant dans la lumière écrasante dont je parle et qui pourra seule apaiser notre interrogation en la nettoyant de ses impuretés. Il n'est donc pas impie, à première vue, de prêter à Dieu quelque chose de cette incapacité à se résigner devant l'enfer... mais c'est précisément peut-être ce que signifie au fond la Colère de Dieu. L'impureté fondamentale de la question de Job, et qui se glisse jusque dans le coeur de ces saintes âmes, c'est de prêter à Dieu une responsabilité infinitésimale dans l'éternité de l'enfer. "Il pourrait s'Il voulait..." et à partir de là nous avons du mal à comprendre qu'Il est totalement innocent de tout, absolument de tout, même de l'éternité de l'enfer : innocent comme l'enfant désarmé dont Il a voulu prendre le visage, impuissant comme celui-ci en face d'un refus implacable.

Une fois nettoyés de l'illusion qui nous fait reporter sur Dieu une part de res<->ponsabilité, fût-elle infîme, dans ce malheur que l'amour n'accepte pas et ne pourra jamais accepter, notre révolte devant le Mal ne disparaîtra pas puisqu'elle vient de l'amour, elle se portera seulement et purement sur les seuls vrais responsables... et alors nous comprendrons la Colère de Dieu, qui est au fond la colère même de Job trouvant enfin son vrai point d'application. Dieu n'accepte pas le péché, Il n'accepte pas le malheur éternel de ceux qui se détournent de Lui, Il se révolte comme nous, plus que nous, contre une telle perspective. Il l'accepte parce qu'il le faut, parce qu'il faut respecter jusqu'au bout la liberté humaine mais Il ne l'accepte pas dans l'indifférence soi-disant transcendante d'un bonheur impassible : Il l'accepte dans la Colère, la colère insondable qui est au fond le visage même de son Amour sans repentir pour ceux qui se perdent. "Maudits par Dieu, disait le Curé d'Ars... Dieu qui ne sait que bénir !" : contradiction évidente dans les termes, où l'on voit bien que la malédiction, c'est la bénédiction elle-même mise en échec par le refus des damnés mais ne s'y résignant pas, ne s'y habituant pas, éternellement offusquée et comme stupéfaite devant une horreur pareille.

La Colère de Dieu est donc bien l'aveu d'un échec, l'échec de son Amour en face de telle âme précise... non pas, bien sûr, l'échec de son plan d'amour en général, lequel utilise le péché et l'enfer lui-même au service de sa gloire et de son triomphe. Dieu échoue réellement auprès des âmes qui se perdent ; sa victoire signifie qu'Il utilise cet échec même pour mieux faire resplendir son Amour mais sa Colère signifie qu'Il n'est pas pour autant indifférent à cet échec partiel et que c'est dans cette non-indifférence que resplendira en fin de compte, malgré les damnés, la gloire de l'Amour outragé. L'amour trouve ici sa gloire et son triomphe, non pas en se détournant des révoltés pour ne plus s'occuper que des élus, mais en manifestant éternellement que les damnés ne sont pas, dans le coeur de Dieu, moins aimés que les élus ni que Dieu même : et c'est cela la Colère de Dieu, car éternellement les damnés refuseront cet amour qui, éternellement, fera entendre une protestation effrayante et infinie de ce refus... ce qui veut dire que cet Amour ne désarmera jamais. C'est donc en cela qu'Il triomphera quand même, en ne démissionnant pas, en manifestant éternellement qu'Il n'acceptera jamais d'avoir pour les damnés l'indifférence dont nous l'accusons et qu'Il ne se lassera jamais au contraire de les aimer.

On peut ainsi pressentir pourquoi Dieu et les élus seront irrésistiblement heureux quand même : non parce qu'ils seront indifférents au sort des damnés (ne voulant envisager que le triomphe final du plan rédempteur), mais précisément au contraire parce qu'ils ne s'y résigneront pas et protesteront éternellement qu'ils ne s'y résignent pas. Cette protestation étant la colère de l'Amour est aussi la gloire de l'Amour, je dis l'Amour pour les damnés. C'est justement parce que les damnés n'obtiendront pas que Dieu et les élus cessent de les aimer qu'ils n'obtiendront pas qu'Ils cessent d'être heureux. C'est peut-être ce que découvrait Angèle de Foligno lorsque, dans une extase, elle se voyait aimant les démons eux-mêmes et, se réjouissant à cause d'eux elle ajoutait : "O profondeur ! profondeur !..."

Si les damnés pouvaient introduire en Dieu l'indifférence dont nous l'accusons lorsque nous refusons le dogme de l'enfer, ils obtiendraient à la fois d'être délivrés de leurs tourments et de précipiter Dieu dans le malheur de ne plus être Dieu en n'étant plus l'Amour. Nous retrouvons ici, au bout de notre méditation sur le visage passionné de cet Amour - allant jusqu'à la blessure et à la colère devant notre résis<->tance - le visage impassible et transcendant que nous avions paru négliger. Dieu est impassible et incapable de souffrir parce que, nous aimant trop, nous aimant infiniment, Il ne peut cesser d'être l'Amour, c'est-à-dire l'Acte pur qu'aucune souffrance ne peut atteindre. Le mystère reste entier de comprendre que cet amour nous concerne : nos réflexions ne l'ont pas dissipé mais rendu plus dense en nous montrant avec quelle violence il nous concerne, jusqu'à prendre le visage des passions humaines les plus frémissantes et n'évitant de n'être vraiment ravagé par nos refus qu'en allant jusqu'au bout de lui-même, en allant a l'infini...

Ainsi espérons-nous avoir fait entrevoir quelques unes des profondeurs insondables que cache cette parole : "Voyant qu'il ne pouvait le vaincre". Nous en avons pesé les dimensions éternelles, l'impuissance volontaire de l'Amour en face de notre résistance pouvant aller jusqu'à l'acceptation d'un refus irrévocable : nous avons vu que cela est impliqué par le réalisme du dialogue entre la liberté divine et la nôtre.

 

Mais nous avons vu aussi que Dieu, par sa Colère, proclame qu'Il ne se résigne pas au refus des damnés et qu'Il "ne s'en tire pas" en les oubliant : éternellement Il fera le siège de leur coeur et c'est cela qui nous paraît impensable, de maintenir à la fois que Dieu soit Tout-Puissant et qu'Il soit dévoré par le désir infini de la conversion des damnés sans que ce désir soit efficace. Aussi ai-je bien dit que nous méditions pour ne pas comprendre et non pour comprendre : l'essentiel, je le répète, étant de nous sentir affrontés à un mystère, non à une absurdité. Le mystère, ici, c'est en fin de compte notre consistance en face de Dieu, dans le déroulement effarant de ses conséquences. Cette consistance n'est pas une entorse à la Toute-Puissance puisqu'elle en découle. Il n'empêche que nous sommes incapables de contempler jusqu'au bout l'une de ces deux vérités sans que l'autre ne s'efface et ne paraisse dès lors incompatible avec l'autre. Méditant sur la Toute-Puissance et sur l'infaillibilité irrésistible de la grâce efficace, nous ne pouvons plus imaginer l'Amour de Dieu désarmé par un refus éternel et proclamant sa stupeur dans ce que nous avons appelé sa Colère. Méditant sur cet amour désarmé, nous ne pouvons plus nous représenter Dieu comme Tout-Puissant. On en revient toujours à la nécessité de "tenir les deux bouts de la chaîne", ce qui ne peut se faire sérieusement (c'est-à-dire en refusant une solution verbale et paresseuse) sans que notre tête éclate... et il faut accepter en effet que nos pauvres idées éclatent doucement, petit à petit, dans la tendresse obscure de Dieu : c'est seulement ainsi que nous ferons l'apprentissage de la vision face à face...

N'oublions donc jamais, quoi qu'il en soit des autres vérités, et même si la tête nous en tourne, que la Sagesse divine dose les effets de Son Amour pour nous et non cet Amour même, lequel est infini dans le Coeur de Dieu, infini pour tous, même les damnés. De ce point de vue-là, qui est le plus profond, Il n'aime pas plus Son Fils que les damnés : Dieu n'a qu'un Amour et Il ne peut donner que celui-là.

Malgré les apparences, donc, Il ne se résigne jamais à ne pas nous vaincre : face aux coeurs endurcis pour l'éternité, cette obstination se nomme la Colère ; face aux coeurs endurcis sur la terre, elle se nomme la Miséricorde.

 

 

 

Sur la terre, donc, les abîmes que nous venons d'entrevoir vont se traduire par la ténacité inlassable d'un amour dont la discrétion et la délicatesse dépassent cependant ce que nous pouvons concevoir humainement. Il y a sans doute bien des évènements dans notre vie et dans le monde qui ne nous donnent pas l'impression d'une discrétion excessive de la part de Dieu. Sa Colère, ici, évoquée par le zèle discutable des amis de Job, s'incarne à travers des évènements fracassants et atroces qui la rendent tangible aux esprits les moins délicats. Et de fait ces évènements existent, et de fait ils sont permis, parfois voulus de Dieu... Les prophètes les plus authentiques et finalement Jésus-Christ Lui-même n'ont pas hésité à menacer des catastrophes les plus terrifiantes le peuple indocile de Yahvé et a fortiori la terre entière (Filles de Jérusalem, Tour de Siloé, Fin du monde). Un passage étonnant du Livre des Rois peut nous faire soupçonner qu'il y a dans la grossièreté même des châtiments temporels une miséricorde de plus de la part de Dieu. Ce que nous risquons est bien plus terrible que tous les châtiments qui bouleversent nos nerfs : nous risquons de refuser Dieu pour toujours (et je répète que Dieu est innocent de ce risque) mais nous ne pouvons pas comprendre ce que cela veut dire. Si Dieu se contentait d'être envers nous ce qu'Il est au fond - le visage désarmé de la Tendresse infinie - nous n'y comprendrions rien. La délicatesse de son appel ne nous paraîtrait pas seulement insipide, comme la manne dont les Hébreux avaient la nausée : beaucoup plus simplement, nous ne l'entendrions pas... la grossièreté de notre palais n'a pas à fuir le raffinement excessif de l'amour de Dieu, elle ne le perçoit même pas. "Si Dieu était fier, écrit Lewis, Il ne voudrait pas de nous dans ces conditions ; mais Dieu n'est pas fier : Il s'abaisse pour conquérir". Les calamités qui s'abattent sur le monde ne sont donc pas une expression fidèle de la Colère de Dieu parce qu'elles ne sont pas une expression fidèle de son Amour et que la Colère de Dieu, nous l'avons vu, n'est rien d'autre que son Amour. Ces malheurs sont un moyen de nous réveiller adapté - par miséricorde - à notre grossièreté : nous réveiller et, comme le dit encore Lewis, nous arracher au confort et à l'aveuglement du coeur, sans que, à cause de cet aveuglement même, nous puissions le comprendre au premier choc.

"Nous avons tous remarqué combien il nous est difficile de tourner nos pensées vers Dieu dans la prospérité. "J'ai tout ce qu'il me faut" est une expression terrible quand, de ce "tout", Dieu est absent. Dieu nous semble alors un accident perturbateur. Comme le dit quelque part saint Augustin : "Dieu veut nous donner quelque chose, mais Il ne le peut pas, parce que nous avons les mains pleines ; Il ne peut trouver aucune place où le mettre". Ou bien, comme disait un de mes amis : "Nous considérons Dieu comme l'aviateur son parachute ; il est là en cas de besoin, mais on espère bien ne pas avoir à s'en servir".

Or Dieu qui nous a faits sait ce que nous sommes, et que notre bonheur réside en Lui. Cependant, nous ne le chercherons pas en Lui, aussi longtemps qu'Il nous laissera apparemment quelque chance de le trouver ailleurs. Tant que ce que nous appelons "notre vie personnelle" demeure agréable, nous ne la Lui livrons pas. Que reste-t-il donc que Dieu puisse faire pour nous, sinon rendre "notre vie personnelle" moins agréable, et tarir les sources plausibles de faux bonheur ?

C'est justement ici, où la Providence divine semble à première vue le plus cruelle, que l'humilité de Dieu, l'abaissement du Très-Haut méritent le plus de louanges. Nous demeurons perplexes quand nous voyons le malheur fondre sur d'honnêtes gens, dignes, inoffensifs, sur des mères de famille capables, travailleuses, ou de petits commerçants laborieux, économes, sur ceux qui ont peiné si dur et si honnêtement pour atteindre un modeste bonheur qu'ils semblent devoir en jouir de plein droit.

Comment puis-je exprimer avec assez de tendresse ce qu'il faut bien dire ici ? Peu m'importe de savoir que je vais devenir, aux yeux de tout lecteur hostile, personnellement responsable, pour ainsi dire, de toutes les souffrances que je tente d'expliquer, de même que, de nos jours encore, tout le monde s'exprime comme si saint Augustin avait voulu envoyer tous les petits enfants sans baptême en enfer. Mais ce qui m'importe énormément, c'est le risque de détourner qui que ce soit de la vérité. J'implore le lecteur d'essayer de croire, ne serait-ce qu'un moment, que Dieu, qui a créé ces gens méritants, peut avoir vraiment raison de penser que leur modeste prospérité et le bonheur de leurs enfants ne suffisent pas à constituer leur félicité, qu'à la fin tout cela nécessairement leur échappera et que, s'ils n'ont pas appris à Le connaître, Lui, ils seront malheureux. Donc, Il les dérange, Il les avertit à l'avance d'une insuffisance qu'un jour il leur faudra bien découvrir. Leur vie, orientée vers eux-mêmes et leur famille, s'interpose entre eux et la connaissance de leur besoin profond, Il leur rend cette vie moins aimable.

J'appelle cela une divine humilité, parce que c'est une pauvre chose que de baisser pavillon devant Dieu quand nous sentons que notre bateau s'enfonce, une pauvre chose de venir à Lui en dernier ressort, de lui offrir "ce que nous possédons" quand cela ne vaut plus la peine de le garder pour nous. Si Dieu était fier, Il ne voudrait pas de nous dans ces conditions, mais Dieu n'est pas fier ; Il s'abaisse pour conquérir. Il nous veut, même lorsque nous avons montré que nous Lui préférons tout au monde, et que nous venons à Lui parce qu'il ne nous reste "rien de mieux" à espérer.

La même humilité se manifeste dans les appels que Dieu fait en nous à la crainte, et qui troublent certains lecteurs de l'Ecriture, animés de nobles sentiments. Ce n'est guère flatteur pour Dieu que nous le choisissions de préférence à l'enfer ; pourtant, cela même, Il l'accepte. L'illusion que nourrit la créature de se suffire à elle-même, il faut, pour le bien de la créature, qu'elle soit détruite, et par les peines ou la crainte des peines sur terre, par la crainte toute crue des flammes éternelles, Dieu la détruit, "sans se soucier de diminuer sa gloire".

Ceux qui aimeraient que le Dieu de l'Ecriture fût un moraliste plus pur ne savent pas ce qu'ils demandent. Si Dieu était kantien, et ne voulait de nous qu'à la condition que nous fussions animés des motifs les plus purs et les meilleurs, qui donc pourrait être sauvé ? Et il peut arriver que cette illusion de se suffire à soi-même soit extrêmement forte chez des gens on ne peut plus honnêtes, inoffensifs et sobres ; sur ceux-là, donc, le malheur doit tomber.

Le danger que présente l'illusion de se suffire à soi-même explique pourquoi Notre-Seigneur considère les vices des faibles, qui mènent une vie de dissipation, avec beaucoup plus d'indulgence que les vices conduisant au succès temporel. Les prostituées ne risquent pas de trouver leur vie actuelle si satisfaisante qu'elles ne puissent se tourner vers Dieu ; les orgueilleux, les avares, les pharisiens courent ce risque."

Les catastrophes cosmiques et les menaces prophétiques où nous croyons voir se déchaîner la fureur de Dieu sont en réalité des avant-coureurs, qui ouvrent la voie et préparent la place dans notre coeur à la véritable visite de Dieu, comme l'orage nettoie le ciel pour y introduire une transparence plus subtile à la lumière. "Il y eut un grand ouragan, si fort qu'il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant de Yahvé, mais Yahvé n'était pas dans l'ouragan ; et après l'ouragan un tremblement de terre, mais Yahvé n'était pas dans le tremblement de terre, et après le tremblement de terre un feu, mais Yahvé n'était pas dans le feu ; et après le feu un murmure doux et léger. Dès qu'Elie l'entendit, il se voila le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la grotte". Ce texte manifeste les différentes phases, de plus en plus intérieures, de la descente du Christ en nous et sur la terre. Secoués d'abord de l'extérieur par un ouragan, nous sommes atteints ensuite jusque dans nos fondements par un tremblement de terre, puis dévorés par un feu intérieur qui cesse d'être douloureux lorsque nous sommes devenus assez purs pour connaître enfin son véritable visage : un murmure doux et léger, le souffle insaisissable de l'Esprit, le gémissement inénarrable d'un Amour infiniment fragile qui travaille notre être bien au-delà des profondeurs dont nous pouvons encore prendre conscience...

"Voyant qu'Il ne pouvait le vaincre, Il le frappa à l'articulation de la hanche..." Cette blessure à la hanche se retrouve à tous les degrés de l'irruption divine, plus intime et plus pénétrante à chaque étape. En faire la description à chacune de ses phases serait une tâche surhumaine, car elle défie l'analyse par la diversification infinie de ses nuances comme par la profondeur et la permanence de sa simplicité. Essayons pourtant d'en tracer les grandes lignes.

 

Les premiers coups de ce combat vont opérer un dégrossissage arrachant l'intéressé aux obstacles les plus visibles qui le séparent de Dieu. Si nous laissons de côté les grandes épreuves qui relèvent plutôt du mystère de la Rédemption, ce seront surtout les déceptions atteignant l'homme dans ses enthousiasmes les plus profonds et ses espérances les plus chères. L'amour et l'ambition, ces deux grandes passions du coeur humain d'après Pascal, sont ici particulièrement visés avec une constance remarquable. Ce seront souvent même les ambitions les plus nobles et les amours les plus pures que Dieu contrariera comme à plaisir. C'est là le grand ouragan du Mont Horeb, celui qui "fend les montagnes et brise les rochers". Si pur que soit notre idéal ou notre amour, il comporte toujours à vingt ans une dose d'illusion grosse comme une montagne et une part d'orgueil dure comme un rocher. L'illusion, c'est celle du premier élan, plus ou moins conscient des difficultés mais toujours certain, au plus profond de lui-même, de trouver en soi de quoi les résoudre. On peut dire qu'un homme est jeune, au sens de naïf, tant qu'il n'a pas accueilli les échecs eux-mêmes comme une composante normale et fondamentale de sa vie. A cet égard nous sommes longtemps jeunes et l'expérience seule enseigne : les apôtres eux-mêmes, nous le verrons, ont dû payer cher leur initiation. Elle est en effet d'autant plus coûteuse qu'on lui résiste davantage et nous sommes souvent en face de Dieu, par rapport à ce que nous trouvons de plus beau dans la vie - et qui peut être Son service même - comme des enfants dont la main se referme obstinément sur un bonbon auquel ils ne veulent pas renoncer : leurs parents sont alors obligés de taper sur leurs doigts pour qu'ils consentent à les ouvrir. Ainsi Dieu est-Il obligé de nous secouer comme un prunier pour faire tomber nos illusions les plus prétentieuses : le "grand ouragan" n'a d'autre but que d'obtenir ce résultat... Le rocher de notre orgueil y reçoit du même coup une première brisure, encore bien insuffisante pour le réduire en poussière mais permettant souvent à l'eau salutaire des larmes, dont nous reparlerons, de couler pour la première fois.

Le tremblement de terre est moins spectaculaire mais il est plus durable et secoue non seulement la montagne de nos illusions et le rocher de notre orgueil, mais le sol sur lequel nous posons les pieds : notre équilibre même, cette fois, est menacé, les fondations de l'édifice sont attaquées et non plus uniquement sa flèche. Sont remis en question les motifs les plus profonds de notre confiance dans la vie, dans les autres, voire en Dieu, il nous arrache les points d'appui les plus solides sur lesquels nous pensions nous appuyer en toute sécurité. Son fruit est moins de faire souffrir que de nous plonger progressivement dans un état de malaise, d'insécurité, de désemparement qui peut aller jusqu'à la détresse : celle qu'éprouverait physiquement un homme jeté sans préparation dans "l'a-pesanteur" du vide interplanétaire. "Savez-vous ce que c'est, Monsieur, que de ne plus savoir où aller ?.." C'est dans cet état que nous met un tremblement de terre lorsqu'il dure un peu longtemps : ne plus savoir à quoi se raccrocher, ne plus savoir même où on en est... Dans ce genre, je le répète, les situations les plus efficaces ne sont pas les plus violentes mais les plus durables, les plus insidieuses, celles qui nous ont "à l'usure" et qui risqueraient, si elles se prolongeaient indéfiniment, de nous plonger dans un climat analogue à celui des romans de Kafka, c'est-à-dire la névrose... et Dieu parfois le permet ainsi, mais le plus souvent Il ne le permet pas si l'âme est assez souple pour abandonner à temps les appuis auxquels elle se cramponne et accepter de perdre pied en se laissant couler dans le vide qui se creuse petit à petit sous ses pas et au fond duquel elle tombera dans les bras de Dieu.

Il est difficile d'offrir des exemples car ce "tremblement" intime est en étroite dépendance de la psychologie personnelle et telle situation sera dans le coeur de l'un une écharde minant les fondements de sa résistance, qui effleurera à peine le coeur de l'autre et le laissera parfaitement intact. Nous nous rapprochons ici du Nom nouveau que chacun recevra dans l'éternité inscrit sur le caillou blanc de l'Apocalypse : Dieu seul sait vraiment où est notre point faible, cette articulation de la hanche où Il doit frapper pour que petit à petit nous devenions infirmes ; c'est un secret, finalement, entre nous et Lui et c'est pourquoi souvent nous cachons si bien cette blessure non seulement aux autres mais, ce qui est plus grave, à nous-mêmes : savoir la reconnaître et l'accepter est donc un pas décisif. Ce sont les âmes les plus généreuses qui ont le plus besoin de cette lumière car ce sont elles - nous l'avons vu - que ce combat concerne d'abord et ce sont elles aussi qui risquent d'être le plus déconcertées par ce qui se passe, les plus obstinées à voir un instrument de perdition dans ce qui précisément doit les mener à Dieu, à savoir la perte de cela même sur quoi elles comptaient pour aller à Dieu.

Ces jeunes chrétiens se sont mariés pour trouver le Christ à travers l'amour humain... et l'amour humain ne tient pas ses promesses : les voilà frustrés apparemment du point d'appui fondamental de leur vie spirituelle, ces richesses du mariage chrétien dont l'Eglise leur avait tant parlé... Ou au contraire l'amour s'épanouit si bien qu'il devient un obstacle entre leur âme et Dieu : les voici condamnés pour progresser à s'en détacher spirituellement tout autant que ceux qui ont renoncé à lui dès le départ. Dans l'un et l'autre cas ils font l'apprentissage des mots de St-Paul : "Que ceux qui ont une femme soient comme n'en ayant pas". Apprentissage impossible sans le long "tremblement de terre" qui s'étale à longueur d'années, creusant en eux lentement à "l'articulation de la hanche" c'est-à-dire au point névralgique de leur coeur, cette blessure "qui ne mène pas à la mort mais qui est pour la gloire de Dieu". Ce ne sont pas de ces vérités qui peuvent entrer en nous à force de méditation : il faut qu'elles pénètrent dans nos entrailles, aucun dosage savant ne nous permettra "d'user de ce monde comme n'en usant pas" si cela ne nous est donné d'en-Haut... et d'en-bas, par l'infirmité même de notre chair lorsque les évènements l'auront convenablement "traitée"...

Si nous nous tournons du côté de ceux qui ont tout quitté pour se consacrer au service du Christ, nous retrouvons ces mêmes vérités à un niveau plus profond qui les rend à la fois plus graves et plus difficiles à accepter. Cette fois, en effet, ce sont les valeurs les plus précieuses de toutes - les valeurs surnaturelles - qui vont petit à petit s'écrouler devant nos yeux sous l'effet du tremblement de terre : et parmi les valeurs surnaturelles, celles précisément sur lesquelles nous espérions absolument pouvoir faire fond. Nous avons tout vendu pour acheter la perle précieuse ; nous avions pressenti Dieu à travers certaines réalités auxquelles nous avons tout sacrifié. Et petit à petit ces réalités s'effondrent... Ce missionnaire parti à la conquête des âmes se voit cantonné à la procure pendant de longues années... Quels que soient les évènements, tout apôtre, tout prêtre est condamné d'une manière ou d'une autre à pourrir sur place et à découvrir qu'il n'a rien d'autre à faire que de pourrir sur place. Il ne suffit pas d'être "solide" pour rester fidèle au poste car le désert qui envahit l'âme du prêtre n'est pas un désert ordinaire : c'est celui du mont Horeb, celui de la rencontre avec Dieu, et si l'âme n'est pas secrètement aspirée par le pressentiment de cette rencontre comme par une ventouse qui la fixe dans la foi, "les pluies tomberont, les torrents viendront, les vents souffleront et la ruine de cette maison sera grande".

Plus subtiles encore et plus déroutantes sont les déceptions qui attendent les vocations contemplatives car elles portent sur des réalités plus intimement liées, si possible, à Dieu même : la liturgie par exemple pour les Bénédictins, la pénitence pour les Trappistes, l'oraison pour les Carmélites, la théologie pour les Dominicains, la pauvreté pour les Franciscains, etc. ; plus profondément chaque âme trouve Dieu à travers un chemin qui lui est propre : toujours le caillou blanc ! C'est précisément ce chemin que le tremblement de terre va rendre impraticable ou dangereux, selon un processus analogue à celui que nous avons dénoncé à propos de l'amour humain : la liturgie, l'ascèse, la théologie, l'oraison ne tiennent pas leurs promesses ou les tiennent trop. Même à leur sujet, il faut apprendre à en user comme n'en usant pas. C'est bien en cela que cette épreuve creuse en nous une blessure : elle ne ressemble pas à celles que nous pouvions attendre et pour lesquelles nous tenions prêtes toutes nos réserves de générosité. Elle nous mine de l'intérieur, elle nous vide de notre force dont elle a su trouver le chemin comme Dalila celui de la force de Samson. Nous n'acceptons pas sans résistance et sans affolement de nous découvrir progressivement incapables d'aller à Dieu, nous qui avions tout quitté pour Le suivre. C'est pourtant lorsque nous ne pourrons plus aller à Lui avec la maladresse de nos initiatives grossières... qu'Il pourra venir à nous dans la pureté de sa Présence : "Quand je suis faible c'est alors que je suis fort", c'est-à-dire quand je ne peux plus bouger, quand je me suis détendu souplement en acceptant de ne plus pouvoir bouger, Dieu est enfin à l'aise pour s'emparer de moi et me revêtir de sa force...

Seulement nous ne comprenons pas cela, nous ne pouvons pas le comprendre, alors nous nous battons et nous débattons dans ce combat d'amour à la fois stupide et sacré que figure le combat de Jacob avec l'Ange.

 

 

Ce combat culmine dans l'Evangile entre le Christ et les Apôtres. C'est là que nous le trouvons à l'état pur, au sommet de son intensité dramatique par où d'ailleurs il diffère légèrement du nôtre : le tremblement de terre y dure peu de temps et se termine par l'ouragan sans équivalent du Vendredi Saint...

Entre le Christ et les apôtres il y avait un malenlendu, celui dont j'ai parlé à propos du Royaume. Chaque parole, chaque geste de leur Maître était ressenti par eux comme un coup de bélier qui secouait et bouleversait leurs conceptions les plus assurées.

"Etes-vous encore sans intelligence ?... Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?... Si vous aviez la foi gros comme un grain de sénevé... Pourquoi m'appelles-tu bon ? Un seul est bon... Vous qui êtes mauvais..." Ils ne s'habituent pas non plus aux miracles de Jésus, c'est toujours la stupeur du début, une stupeur émerveillée mais souvent effrayée qui, à chaque fois qu'elle essaie de marcher sur les eaux à la suite d'un tel homme, se sent vite couler à pic et s'empresse de regagner la terre ferme - laquelle devient d'ailleurs de moins en moins ferme au contact permanent de cette Puissance qui fait trembler toutes choses autour d'eux et en eux. La doctrine du Christ, surtout, déclenche dans leur intelligence et dans leur coeur une série de secousses sismiques qui les mettent littéralement aux abois. Comme tous les Juifs, ils ressentirent durement, en particulier, le choc du discours sur le Pain de Vie : "Ce langage est trop fort ! qui peut l'écouter ? Sachant intérieurement que ses disciples murmuraient, Jésus leur dit : Cela vous scandalise ? et quand vous verrez le Fils de l'Homme monter là où Il était auparavant ?... Dès lors, de nombreux disciples se retirèrent et cessèrent de l'accompagner". "Bienheureux, avait-Il dit, celui pour qui Je ne serai pas une occasion de scandale (c'est-à-dire de chute)". C'est de justesse que les Douze évitèrent ce scandale : "Voulez-vous partir vous aussi ? Simon répondit : Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous croyons, nous, et nous savons que Tu es le Saint de Dieu".

On peut penser qu'une pareille secousse n'a pas été sans tracer dans leur coeur une certaine fissure que toutes les paroles du Christ viendront creuser davantage : "vivante est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu'aucun glaive à deux tranchants". Ainsi : "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère. Les disciples lui disent : si telle est la condition de l'homme envers la femme, il n'est pas avantageux de se marier, et Lui répond : Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là seulement à qui c'est donné". C'est pire encore lorsqu'Il leur parle des richesses, à la suite de la défection du jeune homme riche : "Comme il sera difficile aux riches d'entrer dans le Royaume !... Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume ! Ils n'en revenaient pas et se demandaient les uns aux autres : Mais alors qui peut être sauvé ? Jésus, fixant sur eux son regard, leur dit : Aux hommes c'est impossible, mais pas à Dieu : car à Dieu tout est possible".

Le paroxysme de cette déroute perpétuelle se trouve atteint avec les annonces du mystère de la Croix : "Mettez-vous bien dans la tête les paroles que voici : le Fils de l'Homme doit être livré aux mains des hommes - mais ils ne comprenaient point cette parole : elle leur demeurait voilée pour qu'ils n'en saisissent pas le sens et ils craignaient de l'interroger à ce sujet". Mais lorsqu'Il insiste et les oblige à comprendre, c'est une telle révulsion qu'elle va jusqu'à la révolte : "Et Il commença de leur enseigner que le Fils de l'Homme devait beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands-prêtres et les scribes, être mis à mort et, après trois jours, ressusciter ; et c'est ouvertement qu'Il disait ces choses. Alors Pierre, le tirant à Lui, se mit à le morigéner en disant : Dieu t'en préserve Seigneur ! Non, cela ne t'arrivera pas ! Mais Lui, se retournant, dit à Pierre : Arrière de Moi, Satan, tu m'es une tentation, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais des hommes !". Et ce sera jusqu'au bout chez Pierre une obsession que l'idée "d'éviter cela" par son courage, idée partagée par les disciples qui pensaient mettre tout leur amour à défendre la vie de leur Maître : "Allons-y, nous aussi, dit Thomas et mourons avec Lui !" et c'est ainsi que jusqu'au dernier moment ils essaieront de lutter dans la seule perspective qui pouvait être encore la leur, arrachant l'oreille au serviteur du grand-prêtre pour éviter l'arrestation de Celui qu'ils aimaient. C'est seulement lorsque Jésus aura récusé leur intervention, pour que "s'accomplissent les Ecritures", qu'ils L'abandonnèrent tous et s'enfuirent", avec le sentiment obscur d'être abandonnés plus que de L'abandonner, abandonnés dans l'effort qu'ils étaient prêts à fournir pour Le sauver au péril de leur vie... C'est donc bien à ce moment que le malentendu éclate dans toute son ampleur et porte les fruits redoutables dont il était gros depuis le début : "Satan a obtenu de vous cribler comme le froment". La secousse est cette fois trop forte, qui vient non pas des évènements, mais bien de la conduite du Christ. "Si j'avais été là avec mes Francs, s'écriait Clovis, cela ne se serait pas passé comme ça !" et Péguy prête à Jeanne d'Arc une révolte profonde contre ceux qui ont "laissé faire ça"... mais ni l'un ni l'autre ne se rendent compte que le principal obstacle, la pierre d'achoppement, venait de Jésus Lui-même dans sa décision humainement inacceptable, "scandale pour les Juifs et folie pour les païens", de "déposer sa vie sans que personne la Lui prenne". Malgré leur bonne volonté, la sincérité de leur amour et l'héroïsme de leur générosité, les apôtres ne pouvaient pas le suivre sur ce terrain : il faudra bien s'en souvenir pour comprendre ce qui a manqué à Pierre, ce qui risque toujours de nous manquer pour suivre le Christ jusqu'au bout et qui n'est ni la foi ("J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas"), ni l'amour ("Je donnerai ma vie pour Toi"), ni l'héroïsme ("Mourons avec Lui !"). Il est facile de souligner leur inconscience et leur présomption mais il est plus difficile de "calculer la dépense" nécessaire pour ne pas tomber dans une telle présomption. Ce qui leur manquait, c'est une certaine attitude sans laquelle il est impossible de capter la force divine, de même qu'un récepteur ne peut capter certaines émissions que s'il est convenablement orienté. Or il est rigoureusement impossible d'adopter cette attitude et de se fixer dans cette orientation si Dieu même ne nous y établit pas au cours du combat sur lequel nous méditons et dont aucune péripétie ne peut être épargnée à ceux qui n'ont pas été entièrement purifiés dès le sein de leur mère. L'histoire des apôtres est l'histoire exemplaire des hommes de bonne volonté : la véritable présomption consiste à espérer faire mieux, à chercher le moyen d'atteindre la perfection sans avoir à être écrasé par Dieu ou même, ce qui est pire et beaucoup plus fréquent, à ne pas soupçonner qu'un tel écrasement soit nécessaire.

Sans doute Pierre aurait-il pu se laisser écraser à meilleur compte, faisant ainsi l'économie d'une trahison, et c'est justement parce qu'il ne soupçonnait pas et n'admettait pas l'éventualité d'un tel écrasement qu'il a dû, en tant que premier Pape, proclamer officiellement dans sa personne - et jusqu'à la fin des temps - le fruit infaillible d'une certaine conception de la vie chrétienne. Je maintiens donc qu'au point où ils en étaient, Pierre et les apôtres ne pouvaient pas agir autrement, et que personne n'aurait pu agir autrement à moins de subir, avant la Passion, la même déroute, le même accablement, le même cataclysme intérieur qui leur fut infligé moins par la mort de Jésus que par sa conduite : en refusant de se défendre et de manifester sa puissance, c'est Lui qui en vérité les a vidés de leur force. Alors ils ne pouvaient plus le suivre et il y eut même un instant où, obscurément, dans une sorte de révolte larvée, ils ne voulaient plus le suivre... et c'était inévitable, jusqu'au moment où, ses yeux s'étant ouverts, Pierre a pu de nouveau affermir ses frères.

Comment se sont-ils ouverts ? Nous arrivons ici au point critique où la blessure pénètre vraiment jusqu'à l'articulation de la hanche et où l'articulation de la hanche de Jacob se démet pendant qu'il lutte avec Dieu... le moment où le tremblement de terre ayant achevé son oeuvre, peut laisser place à quelque chose d'entièrement nouveau : un feu dévorant.

Ce sont les larmes qui opèrent cette transition : ce sont elles en effet qui manifestent que la blessure a pu gagner la demeure intime dont Yahvé faisait le siège depuis le début. Il ne s'agit pas bien sûr de n'importe quelles larmes, celles-ci ne sortent pas de nos nerfs ou d'un coeur trop tendre, elles sont au contraire arrachées à notre coeur de pierre lorsque l'amour de Dieu, trouvant enfin la brèche qu'il cherchait peut-être depuis des années, s'engouffre au fond de notre âme pour y répandre une rosée rafraîchissante. Par où l'on voit bien que la béatitude des larmes, lorsqu'elle est profonde, reçoit sa consolation des larmes elles-mêmes, de l'Eau-vive dont la tendresse irrigue notre coeur desséché. Ne nous y trompons pas, c'est bien de cette Joie que fut inondé Pierre lorsque le regard de Jésus lui porta le dernier coup - le coup de grâce en vérité, celui qui mit fin pour toujours à une certaine résistance. "Et le Seigneur s'étant retourné regarda Pierre... et Pierre se ressouvint de la parole du Seigneur, comment Il lui dit : avant que le coq ait chanté aujourd'hui, tu me renieras trois fois. Et étant sorti, il pleura amèrement". Malgré cette amertume, ce qui dominait dans l'âme de Pierre à cet instant n'était pas la honte mais la délivrance : au moment même où il découvrait et savourait avec consternation le fruit ultime de sa dureté présomptueuse, il sentait que la pointe la plus profonde et la plus cruelle de cette dureté était en train de l'abandonner pour toujours et de se dissoudre dans l'envahissement d'une tendresse inconnue issue du regard du Christ. Il comprenait que, loin de le juger, Jésus plus que jamais lui offrait son Amour, comme s'Il était soulagé de pouvoir enfin pénétrer dans son coeur au prix de sa trahison même. Il comprenait que le jugement n'est rien d'autre que le regard de Dieu nous offrant tout en réponse à nos fautes et au-delà de nos fautes, en sorte que nous sommes jugés par nous-mêmes, selon l'accueil que nous offrons à ce regard imprévisible d'un Amour que rien ne peut désarmer : "Quiconque tombera sur cette pierre sera brisé ; et celui sur qui elle tombera sera pulvérisé". Cette pierre est l'amour de Dieu : ceux qui lui permettent de briser leur coeur sont délivrés comme Pierre ; ceux qui le refusent sont écrasés par lui parce qu'Il ne peut cesser de les aimer...

Quand il retrouva ses frères, Pierre n'était plus le même : il venait d'un autre monde, à peine entr'ouvert pour lui cependant, mais dont le pressentiment, à travers de lourdes retombées dans la détresse et le doute au cours de la Passion et même après la Résurrection, allait grandir et gronder dans son coeur irrésistiblement jusqu'à l'éclatement final de la Pentecôte. Aussi commença-t-il à jeter sur eux, au milieu des regards anxieux et désespérés qu'ils échangeaient pendant tous ces évènements, un regard nouveau dont la saveur étrange le surprenait lui-même : un regard de Miséricorde...

 

 

Une fois que les larmes ont coulé, le tremblement de terre fait place à un feu qui sera celui de la Pentecôte. Yahvé n'est pas encore dans ce feu mais une immense barrière est tombée, les relations entre Dieu et l'homme changent du tout au tout et le combat entre dans une nouvelle phase que l'on peut définir ainsi : Jacob est vaincu, par conséquent Jacob est vainqueur... Dieu résistait à Jacob dans toute sa force, Il ne lui résiste plus infirme et Jacob obtient désormais tout ce qu'il veut : c'est presque lui qui parle en maître et c'est presque Dieu qui implore :

"Il dit alors : Laisse-moi partir, car voici l'aurore, mais Jacob répondit : Je ne te laisserai pas partir avant que tu ne m'aies béni".

"Dieu résiste aux superbes", mais c'est là un effet d'optique dû en réalité à la superbe des superbes : "il n'y a pas de barrières du côté de Dieu", il y en a seulement dans notre coeur et c'est à notre résistance que Dieu résiste, précisément en refusant nos barrières et en essayant de les renverser. Tel était le début du combat de Jacob mais, une fois la brèche établie, ce n'est plus en nous résistant que Dieu veut venir à bout de notre dureté mais en ne nous résistant pas, en nous offrant déjà le contact de sa douceur totalement désarmée qui, parce qu'elle n'est pas la nôtre et que nous sommes encore loin de lui être aisément perméable, est ressentie par nous comme un feu dévorant, plus intimement cruel que le tremblement de terre et pourtant déjà infiniment suave. Yahvé n'est pas dans ce feu parce que Yahvé n'est pas cruel et que l'aspect douloureusement dévorant de cette douceur est encore un effet d'optique dû à notre cruauté, celle qui reste malgré nous dans notre âme et qui agonise doucement en se liquéfiant dans la chaleur de Dieu : "Montes sicut cera fluxerunt ante faciem Domini", les montagnes de notre dureté fondent comme cire au contact du visage de Dieu...

La phase que nous méditons maintenant est donc celle où la prière manifeste aisément sa toute-puissance, Dieu étant littéralement incapable de résister à une prière vraie : "Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à ce sycomore : déracine-toi, et transplante-toi dans la mer, et il vous obéirait. Et rien ne vous serait impossible" - "Demandez et on vous donnera. Cherchez et vous trouverez. Frappez et on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit ; et celui qui cherche, trouve ; et à celui qui frappe, on ouvrira". "En vérité, je vous dis que celui qui dirait à cette montagne : Lève-toi et jette-toi dans la mer, et qui n'hésiterait pas dans son coeur mais croirait que ce qu'il dit arrive, cela lui arrivera. C'est pourquoi Je vous dis : tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l'avez obtenu, et cela vous arrivera". Et enfin : "Vous n'avez encore rien demandé en mon Nom".

Les théologiens nous enseignent que la prière est infaillible lorsqu'elle concerne notre propre salut et qu'elle est persévérante. On comprend alors que Dieu résiste à notre prière lorsqu'elle porte sur des biens temporels ou même spirituels qui ne rentrent pas dans son plan de sanctification. Mais on admet qu'Il puisse nous résister aussi à propos de l'essentiel en nous faisant attendre les dons les plus précieux qu'Il veut cependant, en fin de compte, nous donner. C'est du moins ainsi qu'on interprète en général l'obligation de persévérer dans la prière. On trouve normal de faire antichambre pendant de longues années, voire toute une vie. Quand je dis qu'on trouve cela normal... en fait on ne l'accepte pas au fond du coeur, lequel distille une certaine rancoeur ou du moins une certaine tristesse en face de ces procédés soi-disant "normaux" : un personnage haut-placé ne se dérange pas facilement pour nos petites histoires... n'est-ce pas ce que suggère, d'ailleurs, la parabole même du juge inique et de la veuve importune ? On prend ainsi l'habitude de supposer que Dieu ne nous cède pas volontiers, qu'Il met entre Lui et nous une certaine distance. Proclamant notre soumission, nous prenons alors nos distances à notre tour vis-à-vis de Lui, croyant faire assez de nous résigner sans qu'Il nous demande encore d'y mettre de l'allégresse : ainsi prend naissance ce jansénisme secret qui est une tristesse avant d'être une doctrine - désenchantement de sentir Dieu si loin mais soulagement de ne pas avoir à l'aimer davantage, à sortir de notre coquille pour abolir une distance et une séparation dont nous sommes bien aise inconsciemment de Le rendre responsable : aussi tenons-nous beaucoup à cette fausse humilité qui L'oblige à demeurer dans sa transcendance et taxerons-nous facilement d'orgueil la confiance audacieuse d'une Thérèse de l'Enfant Jésus attendant les grâces qui feront d'elle une sainte, non pour demain mais pour tout de suite.

Une grand'mère que j'ai connue passait sa vie à se rendre successivement auprès des foyers de ses différents enfants pour essayer de résoudre les problèmes graves et souvent insolubles qui s'y posaient. Son intervention n'étant pas toujours intensément souhaitée, je lui suggérai que l'heure était peut-être venue pour elle de prendre quelque repos et d'aider ses enfants par la prière en s'occupant de chercher Dieu : "C'est bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle en peu de chose, je t'établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton Maître"... J'espérais lui faire entendre cette parole mais elle me répondit : "Ah ! mon Père... Dieu !... Quand j'avais vingt ans, j'avais soif de Dieu et j'ai voulu partir à sa conquête. Bientôt je me suis trouvée en face d'une citadelle, imposante et apparemment imprenable. Je me suis dit : j'en ferai le tour et finirai bien par trouver une brèche. Alors, pendant des mois, j'ai tourné autour... et je n'ai rien trouvé ! J'ai compris finalement que j'avais été orgueilleuse, que Dieu n'était pas pour moi et qu'il fallait y renoncer. Depuis ce temps-là je vis... je traîne ma vie... en faisant mon devoir, en m'occupant des casseroles et des soucis quotidiens".

Description fidèle à ceci près que c'est exactement le contraire : la citadelle est notre âme et Dieu tourne autour pour y trouver une brèche. Quand Il l'a trouvée, c'est la blessure à la hanche, mais cela peut durer des années, voire toute une vie... et pendant toute cette période, l'âme peut avoir l'impression que Dieu lui résiste et la laisse attendre à la porte. A quoi il sera bon de se résigner mais pas trop, ou plutôt pas n'importe comment : si Dieu n'ouvre pas aussitôt, ce n'est pas pour le plaisir de nous faire attendre. Son désir de se donner dépasse infiniment celui que nous pouvons avoir de Le posséder, mais c'est en cela précisément que réside la difficulté. S'Il nous demande de persévérer dans la prière, ce n'est pas pour obtenir un nombre déterminé d'invocations en-dessous duquel Il refuserait de se donner, mais pour obtenir une certaine qualité, un certain son dans le gémissement qui, si nous pouvions l'offrir aussitôt, serait exaucé aussitôt. La prière parfaite n'est pas seulement infailliblement efficace, elle est immédiatement efficace, Dieu étant incapable de faire attendre un seul instant sa réponse à une telle prière : il est finalement blasphématoire de supposer qu'une prière venant du Saint-Esprit puisse attendre si peu que ce soit sa réponse. Nous avons vite fait de prêter à Dieu une résistance de ce genre, que nous mettons sur le compte de sa transcendance : mais en imaginant cette transcendance, nous inoculons en elle un peu de l'orgueil qui serait le nôtre si nous étions à Sa place et c'est par là que j'appelle blasphématoire une telle supposition, qui justifie en outre la résignation sans amour que nous Lui offrons.

S'il y avait en Dieu la plus petite goutte de la "suffisance" que nous Lui prêtons et qui anime peut-être en fait le zèle de certains théologiens défendant la gratuité de Ses dons, nous serions fondés à Lui offrir cette résignation - génératrice de tristesse janséniste - dont j'ai parlé... Aussi vaut-il mieux écouter Dieu Lui-même nous parler de sa transcendance, qui est une transcendance d'amour. Le véritable hommage que notre intelligence peut Lui rendre, c'est de ne s'en faire aucune idée prématurée, de n'y penser qu'avec crainte et tremblement, non pas la crainte devant une Majesté caricaturale au niveau de notre grossièreté, mais la crainte d'altérer par cette grossièreté même la délicatesse et la subtilité d'une transcendance infiniment douce et insaisissable qui ne peut être honorée en toute pureté que par l'amour. Voilà pourquoi Job a été loué en fin de compte malgré ses rugissements de désespoir - rugissements qui lui ont valu la remise en place et à plat-ventre qu'il appelait d'ailleurs de tout son être - car la violence pathétique de son appel apparemment irrespectueux honorait cette transcendance beaucoup mieux que les discours édifiants de ses amis, tout simplement parce que Job aimait Dieu et qu'il savait attendre de Lui, dans la folie d'une espérance indomptable et inavouée, ce que le respect de ses amis "ne se serait pas permis" d'attendre... et ce que la transcendance, parce que c'est une transcendance d'amour, veut précisément qu'on attende d'elle, à savoir tous les miracles, tout le salut, tout le bonheur...

Si donc nous écoutons Dieu nous parler de sa transcendance, nous comprendrons son impatience infinie de nous donner tout le plus vite possible, de nous voir dans la béatitude sans retard. Nous nous prendrons alors à soupçonner que Dieu est innocent des délais qui nous sont imposés comme Il est innocent de l'enfer. S'il y a du retard dans la réponse à nos prières les plus louables, cela vient de nous et non pas de Dieu. Et d'abord peut-être parce que dans notre faible espérance nous nous résignons trop facilement à ce qu'il y ait du retard et faisons à Dieu l'injure de supposer qu'Il ne nous aime pas, du moins de cet amour infini qui est le sien et dont nous méconnaissons justement la transcendance. Nous appelons patience notre manque de désir, notre inintelligence, et peut-être notre peur égoïste qui ne souhaite pas être dérangée par un amour trop violent ni une réponse trop rapide. Ou bien alors - et parfois en même temps - nous sommes impatients de la mauvaise manière, réclamant d'être immédiatement exaucés, non parce que la charité nous presse mais pour en finir avec cet état douloureux où nous plonge le désir, pour en finir en somme avec les tourments que nous inflige la grâce de Dieu : en sorte que patience ou impatience, cela revient au même de notre part et consiste toujours à se protéger du feu que Jésus est venu jeter sur la terre. Ainsi oscillons-nous, dans nos prières les plus ferventes, de la paresse à la révolte, du froid à la chaleur, sans parvenir à trouver le ton juste, le "la" infiniment doux et puissant qui, tel un Sésame, renverserait d'un seul coup tous les murs de la citadelle. C'est avec un infini désir que Dieu attend de nous cette note juste : bien mieux, Il se penche sur nous avec la tendresse maternelle dont Il a confié l'expression visible à la Sainte-Vierge, pour nous apprendre petit à petit, à travers les répétitions maladroites de nos prières balbutiantes, le gémissement inénarrable de l'Esprit-Saint.

Mais précisément la répétition est nécessaire pour que ce gémissement creuse notre coeur de pierre, comme la chute répétée d'une goutte d'eau finit par creuser les roches les plus dures... et c'est à force de répéter Notre Père, Ave Maria, De Profundis que nous pouvons espérer prononcer un jour le Notre Père, l'Ave Maria qui jaillira, enfin, de Profundis, des profondeurs de notre âme et qui vibrera en parfaite harmonie avec le désir de Dieu : à ce moment s'opérera la fusion sans dissonance entre une prière définitivement désarmée et un amour infiniment désarmé.

Non, pour toute la beauté,

Non, jamais je ne me perdrai

Mais pour un je ne sais quoi

Qu'on vient d'aventure à trouver...

Mais Dieu aussi, de son côté, cherche dans l'âme un je ne sais quoi qu'Il vient d'aventure à trouver, je veux dire ce gémissement qui seul peut toucher Son Coeur parce qu'en réalité il vient de Son Coeur même. Tant que Dieu n'a pas obtenu cette note, tant qu'Il n'est pas arrivé à l'extraire de l'âme, Il ne peut pas se laisser toucher, Il ne peut pas se laisser vaincre - non qu'il y ait en Lui la moindre résistance mais au contraire et justement parce que sa douceur sans défense est allergique à la moindre résistance et ne peut entrer en résonance qu'avec une douceur aussi fluide : hors de cette fluidité, le courant ne passe pas entre l'homme et Dieu... et l'homme se fatigue... et à force de se fatiguer, s'il persévère et ne se décourage pas, petit à petit sa prière perdra de l'altitude - je veux dire de cette arrogance que nous avons toujours au début - et donnera de la bande comme un oiseau blessé, descendant progressivement vers l'infirmité de Jacob au fond de laquelle, vaincu, il obtiendra beaucoup plus "que ce que notre coeur peut désirer ou même concevoir".

Si bas, si bas je m'abaissai

Que si haut, si haut je m'élevai

Et j'atteignis enfin ce que je cherchais.

Ce qui fait la qualité de ce ton, c'est en effet son infirmité, cette fêlure d'une voix qui n'en peut plus et qui a déposé toute prétention. Je connais un père de famille dont l'enfant infirme, incapable de marcher, lui demande tous les midis de le prendre dans ses bras. Le père rentre fatigué, pressé... au surplus il s'agit là d'une fonction plus maternelle que paternelle... bref son premier mouvement est toujours de refuser : "Laisse-moi tranquille !" L'enfant ne dit rien, attend quelques instants... et recommence d'un ton un peu plus faible, un peu plus bas, un peu plus doux : "Papa, prends-moi dans tes bras..." A la troisième fois, avoue le père, je ne peux jamais résister. Ce qui est remarquable ici, c'est que le ton ne s'élève pas mais qu'il s'abaisse pour ne plus être peut-être à la fin qu'un murmure. Ce qui est remarquable encore, c'est qu'il y faut trois fois, aussi bien du côté du père pour se laisser toucher que du côté du fils pour attraper le "la bémol" auquel le père ne sait pas résister. Aucun artifice, aucun effort ne permettrait de trouver du premier coup la tonalité inimitable d'une prière devenue vraiment faible et gémissante à force d'attendre. Ce passage du majeur au mineur est un immense évènement, qui survient tel un fruit mûr au terme d'une longue macération de notre coeur, d'une lente érosion de ses aspérités au cours des premières phases du combat de Jacob.

Ce combat n'est au fond rien d'autre que le jeu entre les deux purifications, active et passive, dont parle Saint Jean de la Croix : l'active comporte, avec la persévérance dans l'effort de détachement qui permet à la charité de grandir et de respirer en nous, la persévérance dans la prière ; la purification passive, ce sont les différentes secousses au cours desquelles, grâce à cette prière même, Dieu creuse en nous la blessure à la hanche. Dialogue entre l'assaut que nous livrons à Dieu par la prière et celui que Dieu nous livre, matériellement par les évènements, profondément par la pression de son Amour. Apparemment il y a deux forces qui se heurtent, alors que secrètement elles sont complices et que chacune fait des voeux pour la victoire de l'autre. Notre prière fait violence au Royaume mais ne rencontre de résistance que dans la mesure où elle n'est pas assez pure ; en essayant de réduire cette résistance, c'est elle qui s'y use et y perd ses forces, jusqu'au jour où elle devient assez douce pour entrer en résonance avec la douceur de Dieu : alors il n'y a plus de combat, chacun est vainqueur parce que chacun est vaincu, mais de façon différente. Dieu était vaincu d'avance puisque d'avance Il voulait tout donner, rencontrant seulement l'obstacle de notre orgueil qui, en cherchant une autre victoire, nous rendait incapable de cueillir celle que Dieu nous offrait sans combat.

Dieu combat donc pour être vaincu et de notre côté nous combattons aussi, stupidement, pour perdre le bénéfice de notre victoire. Aussi est-ce en nous infligeant une défaite sur le plan insensé où nous essayons de vaincre qu'Il nous permet d'entrer en possession de la couronne offerte dès le début. Le péché consiste à vaincre sur le plan où c'est une folie de vaincre... La splendeur et la misère du combat de Jacob, c'est de mener malgré soi le combat du péché tout en gémissant d'une manière de plus en plus inénarrable vers la défaite de l'orgueil et la victoire de l'amour. Il est donc bien vrai de dire que dans ce combat chacun désire être vaincu, parce que chacun désire aimer, le seul obstacle étant l'orgueil dont Dieu ne cherche à triompher que pour pouvoir se dire vaincu par notre faiblesse, orgueil que de notre côté nous n'envoyons à l'assaut qu'avec le désir secret de le voir se dissoudre et mourir. Ainsi Jacob et Dieu saluent-ils avec la même joie la blessure qui les réconcilie pour toujours, la douceur nouvelle qui permet à Jacob, désormais, de parler en maître et de faire de Dieu tout ce qu'il veut.

La Sainte-Vierge fut toujours à ce niveau, il n'y eut pas pour elle de combat de Jacob, aussi formulait-elle ses demandes avec la timidité d'une délicatesse qui se sait toujours exaucée : tel un organiste remplit une cathédrale de sonorités redoutables en frôlant à peine les touches, Elle ose à peine appuyer sur le coeur de Dieu, sachant bien les cataractes qu'elle risquerait de déclencher. Et c'est précisément cette délicatesse à laquelle Dieu ne sait pas résister, de sorte que plus elle a peur de sa toute-puissance suppliante, plus elle est en effet toute-puissante.

 

 

C'est pour se rapprocher de cette douceur et de cette puissance que Pierre a dû subir au cours de la Passion le coup de lance du regard de Jésus... Entre le claironnement en majeur du : "Je donnerai ma vie pour Toi" et le murmure en mineur de : "Seigneur, Tu sais tout, Tu sais bien que je T'aime", il a fallu placer une trahison et les larmes amères qu'elle a engendrées. Sans doute, nous l'avons vu, Pierre aurait pu faire l'économie de cette trahison mais il fallait de toute façon un évènement considérable pour obtenir ces larmes et le passage qu'elles commandent du majeur au mineur dans la prière. A partir de ce jour, Pierre possédait au fond de son coeur l'arme définitive qui lui donnait tout pouvoir sur le coeur de Dieu, à savoir son infirmité même, dont il était désormais douloureusement conscient. Il ne s'en est pas aperçu tout de suite, il a fallu qu'il s'habitue à ce jeu, trop nouveau pour lui, de qui-perd-gagne dont il possédait pourtant le secret : "Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort". Il a fallu que petit à petit le pressentiment de ce jeu nouveau, de ce jeu d'amour, devienne en lui une source d'eau-vive jaillissant jusqu'à la vie éternelle, et en même temps un feu dévorant, celui que Jésus est venu jeter sur la terre, "et qu'est-ce que je désire si ce n'est qu'il s'allume ?" Nous entrons là dans une perspective toute nouvelle, longuement et admirablement analysée par Saint Jean de la Croix, sur les principes de laquelle nous aurons à nous étendre plus tard. "Je ne te laisserai pas partir avant que tu ne m'aies béni", c'est cette parole même qui devient un feu dans le coeur de Jacob, nourri par le pressentiment de la douceur de Dieu à son égard : "Laisse-moi partir car voici l'aurore", première parole de Yahvé au cours du combat, où pour la première fois il laisse passer quelque chose de la tendresse désarmée qui lui donne envie d'être vaincu, "de se ceindre les reins et de nous servir" avec l'humilité insoupçonnable et bouleversante qui sera la sienne pour l'éternité. C'est alors justement que pointe aux yeux de Jacob l'aurore de l'éternité, et qu'il commence à savoir qu'il a gagné...

Seulement le combat n'est pas tout à fait fini, la présence grossière d'un Dieu hostile doit faire place à la présence subtile et longtemps encore insaisissable du Dieu d'Amour et comme Jacob n'est pas entièrement de niveau, ce combat doit continuer mais sur un autre ton, dans la tendresse indescriptible de deux gémissements qui se cherchent. Maintenant que Jacob sait attendre, la résistance de Dieu ne lui apparaît plus comme une résistance mais pour ce qu'elle est en vérité : une impuissance à se livrer totalement tant que le don de Jacob ne sera pas aussi pur et aussi désarmé. Alors c'est Dieu qui supplie, qui supplie Jacob de comprendre : "Ce n'est pas de ma faute mais l'heure n'est pas encore venue, et comme cependant nous n'en sommes plus au même point toi et moi, comme tu commences à entrevoir ce qui se passe et que "voici l'aurore", alors "laisse-moi partir", pour revenir d'une manière plus intime et plus dévorante, comme un feu intérieur : "Il vous est bon que Je m'en aille. Car si Je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas en vous ; mais si Je pars, Je vous l'enverrai". C'est de ce même ton aussi que Jésus devait dire à Marie-Madeleine : "Ne me touche pas ; car Je ne suis pas encore monté vers le Père", ce qui revient au même : tout est nouveau, mais tout n'est pas fini, ce qui doit venir maintenant n'est plus une Epiphanie mais - le coeur des hommes étant devenu perméable - une descente invisible au plus intime de la place, au cours de laquelle Dieu se donnera d'une manière aussi totale qu'Il le fera plus tard en pleine Lumière. Dans l'obscurité brûlante de la Pentecôte, le combat est devenu un déchirement d'une douceur inexprimable et d'une douleur inexprimable. Et Jacob sort de là en "n'étant pas mort bien qu'il ait vu Dieu", en n'étant malheureusement pas mort car il reste à mourir à petit feu, et en n'étant heureusement pas mort car désormais "il boitait de la hanche" et grâce à cette infirmité, au cours de sa longue agonie, il pourra parvenir à une intensité d'amour dont le secret n'est pas monté dans le coeur de l'homme, ainsi qu'à la fécondité d'Abraham à l'égard des multitudes égarées que l'Amour doit vaincre à leur tour : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure stérile. Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit.

 

 

Après le feu dévorant, un murmure doux et léger... Cette fois Yahvé est là mais l'auteur ne le dit pas, il sait que nous avons compris. Pour parler de ce murmure, il faut la voix de Saint Jean de la Croix et de la Vive Flamme, mieux encore celle du Cantique des Cantiques, dont les moines ne se sont jamais lassés. Au-delà encore, il y faudrait le Ciel lui-même, le chant de la colombe qui figure l'Esprit-Saint. Après les bourrasques et les giboulées du printemps, la chaleur et les orages de l'été, la consomption intérieure de l'automne, c'est le repos et le silence de l'hiver où la terre est couverte de neige : la vie chrétienne apparaît dans sa vraie nature, celle d'une longue veillée nocturne, douce et monotone, l'attente patiente et dévorante de Celui qui doit venir. L'explosion de la joie éternelle couve sous la terre apparemment dénudée, "car ce que nous sommes n'est pas encore révélé... et nous portons ce trésor dans des vases d'argile". L'acceptation de cet immense Avent est devenue parfaite, c'est la pure béatitude du serviteur qui veille en attendant le retour de son maître, qui n'attend plus rien de la vie et ne prétend plus faire autre chose dans la vie. Cela ne va pas sans "laver les pieds des saints et pratiquer toutes les formes de bienfaisance". Cela ne va surtout pas sans une participation au mystère de la Rédemption, dont les modalités sont très variables en nature et en intensité au gré de l'Esprit-Saint. C'est évidemment à ce stade, où l'homme et Dieu n'ont plus rien à se refuser, que le mystère de la Croix intervient avec le plus de puissance et risque de masquer aux yeux de la chair ce qui fait l'essentiel de la vie des saints : un saint est avant tout quelqu'un qui s'ennuie - qui s'ennuie de Dieu à en mourir et qui meurt patiemment "de ne pas mourir". Une telle aventure est absolument sans éclat, elle ne peut offrir que le spectacle d'une grande steppe désertique où il ne se passe rien. Et de fait en profondeur il ne se passe rien que cette longue attente, puisque "la vraie vie est absente", je veux dire Celui qui est la Résurrection et la Vie. Et pourtant il se passe beaucoup de choses, plus que jamais, aussi bien en apparence qu'en réalité. En apparence, parce que le mystère de la Croix plonge de nouveau le serviteur fidèle dans les orages du combat entre la Lumière et les Ténèbres, non pour son compte mais pour les autres et d'autant plus violemment peut-être que pour sa part il n'a plus rien à craindre. En réalité, parce qu'au contraire en achevant dans son corps ce qui manque à la Passion du Christ, tandis que l'homme extérieur se décompose, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Ceux qui l'ont compris enfouissent volontiers leur vie dans la grisaille d'un brouillard insipide "car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu : quand le Christ, votre Vie, sera manifesté, vous aussi alors serez manifestés avec Lui pleins de gloire".

Ce jour-là, enfin, nous parlerons...

N A N C Y, NOEL 1964

 

 

NOTES ET DEVELOPPEMENTS

 

 

 

A - Tout amour humain est convoitise ou bienveillance.

Les seules convoitises légitimes sont celles qui nous portent finalement vers Dieu, le seul Bien absolument et infiniment désirable.

La bienveillance, de son côté, est un hommage rendu à la dignité de celui envers qui on est bienveillant. L'amour de bienveillance doit donc porter lui aussi sur Dieu par excellence.

Tout cela revient à dire que Dieu est à la fois souverainement délectable et souverainement digne d'être aimé. Les âmes d'adoration comprennent hautement et viscéralement ces vérités : incapables de se reposer dans la saveur des biens créés, elles en font allègrement le sacrifice en hommage au Bien incréé. Dans toutes leurs actions elles recherchent uniquement la gloire de Dieu, seul motif suffisant pour donner leur sens à tous les efforts humains, à toutes les joies et à toutes les souffrances.

Cette perspective paraît suffisante tant qu'il s'agit de la psychologie humaine. Peut-on s'en contenter aussi facilement à propos de la psychologie divine et se tenir pour satisfait en disant que Dieu a tout créé, qu'Il s'est incarné et qu'il nous a sauvés uniquement pour sa gloire ? C'est bien ce qu'on dit en général et c'est très vrai, mais est-ce suffisant ? Il me semble qu'une telle vue essaie de comprendre la psychologie de Dieu à partir de la nôtre en ce qu'elle a de plus élevé, à savoir l'adoration. Elle risque donc de méconnaître les aspects les plus précieux de l'amour divin : faisons effort pour "ne pas comprendre" à trop bon compte et pour regarder en face ces profondeurs dont l'adoration elle-même ne nous offre aucun équivalent.

Il faut bien dire en effet que la Création, l'Incarnation et la Rédemption n'ajoutent rien à la gloire que Dieu trouve en Lui-même : les oeuvres de Dieu sont une gloire extérieure aussi éloignée de la gloire intérieure (celle que les Trois se donnent l'Un à l'Autre) que le créé de l'Incréé. Or l'Adoration qui agit, aime et souffre brûlée par le zèle de la gloire de Dieu, renvoie cette gloire extérieure à la gloire intérieure comme à sa Fin ultime. Dans cette lumière, nous pouvons donc comprendre que toutes choses, une fois qu'elles existent, ont pour sens final de chanter la gloire intérieure de Dieu. Nous pouvons comprendre que Dieu Lui-même gouverne le monde dans ce seul but : "Tout est au Christ et le Christ est à Dieu" ; le Verbe incarné se présente dans cette perspective comme la gloire extérieure la plus parfaite, ordonnée elle-même à la louange des Trois.

Il y a là, je le répète, de quoi nourrir une vie contemplative. Tout cela cependant n'envisage que le mouvement ascendant par lequel Dieu ramène les choses à Lui mais ne nous offre aucune lumière sur le mouvement descendant qui Le porte à poser quoi que ce soit hors de Lui. Tout ce qui existe n'a d'autre sens que la gloire de Dieu, le Verbe incarné Lui-même est tout entier aspiré par cette gloire. Cette vue précise la seule fonction de toute chose dans le monde - et du Christ Lui-même - une fois qu'elle existe : cela n'explique nullement le don de l'existence fait à cette chose. La gloire de Dieu finalise tout le créé, on ne peut pas dire en toute rigueur qu'elle finalise l'action créatrice elle-même, Dieu n'ayant aucun but à poursuivre, aucun résultat à obtenir. Sa libéralité est une pure surabondance, ordonnée au Bien divin comme une pure surabondance et non comme un moyen, pas même au service de la louange. La louange que les Trois se donnent étant infiniment parfaite, la création et le Christ Lui-même apparaissent radicalement comme des serviteurs inutiles de cette gloire. Serviteurs parce que la créature ne peut s'accomplir dans une autre perspective... Inutiles parce que le service ainsi offert n'explique nullement l'existence de cette créature dont la gloire de Dieu n'a finalement aucun besoin.

Si donc nous venons nous pencher sur le ressort intime qui commande dans le coeur de Dieu la décision de créer, de Se donner à la créature et d'envoyer son Fils dans le monde, nous pencher sur ce mystère, non pour le réduire a notre mesure mais pour nous y perdre en comprenant à quel point nous ne le comprenons pas, il ne faut pas se contenter de considérer la gloire de Dieu, qui n'en tire nul bénéfice ni accroissement, fût-ce de louange. Il faut dire que si Dieu nous a créés, s'Il a créé le monde et s'Il s'est incarné pour nous sauver, c'est parce qu'Il nous aime. En disant cela, nous ne dissipons pas le mystère, nous le manifestons au contraire comme plus impénétrable que jamais. Nous enlevons seulement à ce mystère l'apparence arbitraire qu'il revêtirait fatalement si nous nous contentions de dire que Dieu a créé pour des motifs impénétrables. Et de fait ils sont impénétrables mais ils ne sont pas arbitraires, ils correspondent a une sagesse secrète à laquelle Lui-même veut nous initier en nous révélant qu'll nous aime. Cette vérité ne sera pas moins déroutante pour nous qu'une absence d'explication, nous verrons même qu'elle le sera davantage car cet amour est plus incompréhensible, pour qui en pèse le poids, que l'inutilité manifeste de la créature par rapport à la gloire de Dieu.

Plus incompréhensible, et cependant plus riche de lumière : cette Parole d'amour ne nous ferme pas la porte au seuil des secrets de Dieu, elle nous invite à entrer, à plonger notre regard dans ces secrets... et c'est précisément pour cela qu'elle nous déroute beaucoup plus que si elle nous laissait à la porte. Elle nous emporte dans l'abîme des pensées de Dieu, où nos pensées humaines perdent pied d'une manière bien plus réelle et bien plus terrible que si Dieu opposait une fin de non recevoir à notre désir de comprendre. La lumière de Dieu est plus écrasante pour notre intelligence que l'obscurité où nous sommes en dehors de cette Lumière : mais c'est tout de même une lumière, et par conséquent une nourriture. Une intelligence qui sait que Dieu nous aime, et qui se demande ce que cela veut dire, est entraînée dans un vertige bien plus effarant qu'une intelligence qui ne le sait pas : mais cette dernière, même si elle a le sens de la gloire de Dieu, est aux prises avec le vide, tandis que celle qui sait est aux prises avec le Réel, empoignée par le Réel et emportée par lui dans une région insoutenable pour nos petites idées, en telle sorte qu'un secours puissant lui est nécessaire pour supporter ce choc... mais de ce secours nous parlerons plus tard.

 

 

B - Les thomistes diront bien que Dieu reste maître de notre liberté, en sorte qu'Il permet le péché quand Il veut, et incline infailliblement les âmes à dire oui quand Il le veut, en telle sorte qu'il n'y a jamais échec, Dieu utilisant les péchés eux-mêmes - et les damnés comme les démons - pour le triomphe final de son Fils et le bien éternel de ceux qu'Il a prédestinés. Cette vue, qui est vraie en soi, cesse de l'être en toute rigueur si elle nous fait oublier l'autre aspect des choses, celui que nous acceptons en ce moment de regarder en pleine lumière pour interdire à notre esprit de s'endormir sur des explications trop faciles au lieu d'affronter la plénitude écrasante du mystère. Selon cette autre perspective, la permission du péché est bien la conséquence du respect réel de notre liberté, qui ne serait pas sérieux - comme le remarque Saint Thomas - si Dieu utilisait le pouvoir transcendant de sa causalité première pour conduire infailliblement toutes les libertés vers le Bien. Il y a donc vraiment là, de la part de Dieu, une impuissance volontaire en face du péché, impuissance sans laquelle la distinction entre permission et volonté divine serait un pur artifice verbal.

Je cherche ici à faire ressortir comment on peut encore parler de victoire de Dieu malgré cette impuissance volontaire considérée comme telle, et non pas en tant qu'à un autre plan Dieu utilise le mal lui-même pour faire triompher ses desseins. Se contenter de cet autre plan, en effet, serait faire bon marché du drame que représente aux yeux de Dieu la perte d'une âme, ce serait faire bon marché en fin de compte de l'amour que Dieu porte à ceux mêmes qui se damnent.

Pour éviter toute apparence d'un échec divin, les thomistes parlent à propos de cet amour, d'une volonté "antécédente" ou "universelle" (c'est-à-dire inefficace) de Dieu, la volonté "conséquente" et infailliblement efficace concernant seulement les prédestinés. Encore une fois toutes ces distinctions sont très nécessaires et très vraies, je réagis seulement contre l'utilisation paresseuse qui en est faite parfois - et qui conduit au jansénisme - pour ne pas mettre le même poids d'amour dans la volonté universelle que dans la volonté conséquente.

Par définition, la volonté universelle est mise en échec par la liberté humaine. Pour ne pas faire de cet échec un echec tout court, on souligne le caractère "antécédent" ou conditionnel de cette volonté : scrupule authentique de chanter la louange de Dieu ou de ses desseins impénétrables mais qui conduit trop facilement, je le répète, à ne pas considérer la volonté universelle comme une volonté réelle... ni par conséquent comme sérieux l'amour de Dieu pour ceux qui se perdent. La distinction entre ces deux volontés se prend de la Sagesse et non de l'Amour même : il y a, j'y insiste, le même poids d'amour dans l'une et l'autre... ce qui oblige bien à parler d'échec lorsque cet amour est refusé. En minimisant la vérité de cet échec, certains thomistes en arrivent paradoxalement - et croyant peut-être par là même faire oeuvre apologétique - à vider de son sens fort la notion biblique de Colère de Dieu... laquelle ne s'explique en effet que si son Amour vient échouer contre la malice de l'homme et que s'Il réagit contre cet écueil de façon terriblement grave.

 

 

C - Une mise au point fort délicate s'impose d'abord au sujet de ceux que Dieu renonce à éprouver, mise au point qui nous retiendra une dernière fois autour du mystère de l'enfer.

Il est certain que Dieu renonce à éprouver les damnés dans l'esprit de Miséricorde que nous essayons de méditer ici. Je ne chercherai pas à définir les souffrances de l'enfer, qui ne ressemblent certainement à rien de ce qu'évoque en général pour nous le mot souffrance. "L'enfer, disait un prédicateur, n'est pas ce lieu où les démons nous accueillent à grand renfort de fourches, mais plutôt une réunion mondaine où chacun a peut-être tout ce qu'il réclame, tout ce qu'il a recherché avec obstination sur la terre... mais où l'on ne trouve pas la moindre goutte d'amour". A vrai dire, une telle situation risque d'engendrer une souffrance bien pire et bien plus effrayante que toutes celles qui frappent notre imagination et de justifier la tradition chrétienne sur l'atrocité de la souffrance des damnés, ainsi que l'imagerie populaire qui essaie tant bien que mal de rendre sensible une horreur essentiellement spirituelle. Si nous en croyons Lewis, cette question n'a pas une telle importance : "Il est peut-être vrai de dire que l'enfer est l'enfer, non pas du point de vue de ceux qui l'habitent, mais du point de vue céleste... Il faut admettre qu'à mesure que nous songeons à l'éternité, les catégories douleur et plaisir commencent à s'estomper, et que nous entrevoyons un bien et un mal plus vastes. Ni la souffrance ni le plaisir comme tels, n'ont le dernier mot. A supposer qu'il soit possible que l'expérience des damnés ne comporte aucune peine et beaucoup de plaisir, encore ce noir plaisir serait-il de nature à précipiter toute âme non encore damnée dans la prière, sous le coup d'un cauchemar de terreur ; et à supposer qu'il y ait au ciel des souffrances, tous ceux qui comprennent désireraient ces souffrances-là".

Ce sont justement "ces souffrances-là" que Dieu inflige sur terre aux futurs citoyens du ciel, ceux qu'Il n'accepte en aucune façon de voir se perdre. Il peut le faire de façon très diverse, tantôt avec une délicatesse et une patience déconcertantes, tantôt avec une violence et une rapidité non moins déconcertantes. Parfois en effet la même patience divine qui respecte éternellement le refus des révoltés, respecte aussi pendant de longues années la résistance d'une âme dont Dieu sait pourtant qu'Il viendra un jour à bout. Au contraire, à certains moments, Il paraîtra n'accepter aucun délai et frapper comme la foudre pour terrasser toute résistance ou s'acharner sur un malheureux pour obtenir à toute force qu'il lâche prise et "s'humilie sous la puissante main de Dieu". Il y a bien là de quoi nous déconcerter et certains diront que "les voies de Dieu sont impénétrables". Ce n'est peut-être pas si simple cependant, ni en fin de compte si déconcertant. Lorsque Dieu frappe, c'est soit par une nécessité, générale (il faut bien que nous mourions tous, prédestinés ou abandonnés), soit parce que malgré les apparences son action rencontre une très profonde et très secrète acceptation chez ceux qui la subissent... et que d'autre part Il la reconnaît nécessaire. Dieu est patient quand Il voit qu'il serait stérile de frapper mais Il est seul à scruter les reins et les coeurs et à savoir quelles dispositions rendraient vaines les épreuves infligées.

Il y a donc en somme deux manières de résister à Dieu : l'une par laquelle nous combattons, l'autre par laquelle au contraire nous refusons le combat, au sens militaire de cette expression, qui consiste à éviter la rencontre. Cette dernière résistance est la seule vraiment dangereuse, c'est devant elle que Dieu s'incline lorsqu'Il renonce à nous combattre et à nous sauver : j'en ai suffisamment parlé... L'autre peut comporter des péchés graves (ceux que les théologiens appellent mortels), voire un état de péché derrière lequel nous mettons notre âme à l'abri comme à l'intérieur d'une forteresse. Malgré tout, à notre insu peut-être, quelque chose en nous crie vers le Libérateur et par conséquent vers le combat que Celui-ci va nous livrer. C'est déjà le commencement, mais dans le péché, de la division intérieure dénoncée par saint Paul : "Je sens deux hommes en moi..."

Il est bien difficile de discerner dans le concret ceux qui font totalement bloc avec leur péché (parfois peu visible en lui-même et apparemment pas trop grave), offrant ainsi à la grâce une paroi parfaitement lisse et bien huilée sur laquelle les coups glissent sans l'entamer... et ceux qui secrètement gardent au fond de leur coeur quelque fissure par où le Saint-Esprit peut introduire un gémissement qui s'ignore et se traduira par une insatisfaction, une avidité, voire une recrudescence de certaines fautes trahissant le désarroi d'une âme dans laquelle la grande bataille a commencé.


[Le combat...] [Retour à l'accueil] [Ecrits...] [Renseignements sur...]