La voie d'enfance


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LA VOIE D’ENFANCE

I

"Je désire la béatification de Soeur Thérèse de l'Enfant Jésus, parce que je suis de plus en plus persuadée qu'elle est choisie par le bon Dieu pour faire connaître sur la terre l'amour qu'il a pour ses pauvres petites créatures et son désir d'être payé de retour par un amour tendre et filial de leur part. La plupart des saints canonisés par l'Eglise sont de grandes lumières que les grandes âmes seules peuvent imiter. Mais les grandes âmes sont très rares, tandis que le nombre des petites âmes, c'est-à-dire de celles qui doivent cheminer dans une voie commune et toute de foi, est immense : elle attendent, on dirait, la "petite Thérèse", ce guide tout à fait à leur portée, ce nouvel effort de la bonté de Dieu pour les entraîner à l'amour par l'humilité et le plus confiant abandon. Les pécheurs aussi profiteront de sa bienfaisante influence et y trouveront leur salut". (Mère Agnès, Procès apostolique - 5 Juillet 1915 réponse à la huitième demande, Teresianum p.136).

Mère Agnès était donc convaincue qu'il fallait canoniser Thérèse pour canoniser la voie d'enfance. De fait on ne peut pas séparer la voie thérésienne de sa vocation personnelle ("je serai l'Amour"). Mais on ne peut pas séparer non plus sa personne de son message, ce qui est plus singulier : car c'est son message qui a révélé sa personne et provoqué "l'ouragan de gloire" dans lequel le Magistère a reconnu la vox populi (la voix du peuple chrétien), écho de la Vox Dei (la Parole de Dieu). Tous les saints sont canonisés par la vox populi de leur vivant : ce ne fut pas le cas de Thérèse, à peine connue de quelques soeurs, et méconnue par une moitié de ses soeurs : l'avocat "du diable" en a même tiré sa plus forte objection contre la canonisation, Thérèse n'ayant été vénérée qu'après sa mort, et en vertu du succès foudroyant de l'Histoire d'une âme. C'est donc bien cet ouvrage, et lui seul, qui a dévoilé son visage à la chrétienté, puis au Magistère.

En canonisant Thérèse, il est donc évident que l'Eglise a canonisé la voie d'enfance, ce qui fait penser à Jésus au milieu des Docteurs, et à sa parole : "Père, Je te loue d'avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de les avoir révélées aux petits" - parole reprise par Thérèse elle-même dans l'Histoire d'une âme, où elle ajoute : "Ah ! si des savants ayant passé leur vie dans l'étude étaient venus m'interroger, sans doute auraient-ils été étonnés de voir une enfant de 14 ans comprendre les secrets de la perfection, secrets que toute leur science ne peut leur découvrir, puisque pour les posséder il faut être pauvre d'esprit !"

Marie est la Reine des Docteurs et le Trône de la Sagesse (la Liturgie va jusqu'à l'identifier à la Sagesse éternelle). Certes la Sainte Vierge n'a rien écrit, et Jésus non plus : ils se sont contentés, si j'ose dire, d'écrire l'histoire de notre Rédemption à travers le mystère pascal. Ils ont accompli ce mystère sans en faire un livre... ni même une épître, à la différence de S.Paul et des Apôtres, qui ont reçu le privilège de proclamer le Verbum Crucis (la Parole de la Croix) - c'est ce qu'on appelle le kérugma, la proclamation (le Christ était au-dessus du kérugma : sa prédication ne l'a pas proféré, elle l'a seulement suggéré).

Paul a proclamé le kérugma. Les Pères de l'Eglise l'ont commenté longuement. Et voilà que Thérèse à son tour, après vingt siècles, vient écrire un manuscrit qui déclenche un "ouragan de gloire" : on peut alors et on doit se demander si ce manuscrit ne véhicule pas un message précis à travers le visage de Thérèse, comme les Evangiles à travers le visage du Christ. Un message, et par conséquent une doctrine au sens fort, qui mérite de soutenir la comparaison avec les Pères de l'Eglise ou les docteurs comme S.Jean de la Croix.

Thérèse connaissait fort bien l'objection qui vient à l'esprit devant une telle perspective, au nom de sa jeunesse et de son peu d'instruction : comment lui décerner un titre réservé jusqu'à présent à de grands esprits dont la doctrine paraît plus vaste que la simple "histoire printanière d'une petite fleur blanche", si riche soit-elle d'intuitions fulgurantes ? Mais elle a répondu. Mère Marie de Gonzague n'avait pas hésité à lui confier la charge de maîtresse des novices : "Mon inexpérience, ma jeunesse ne vous ont point effrayé, peut-être vous êtes-vous souvenu que souvent le Seigneur se plaît à accorder sa Sagesse aux petits et qu'un jour, transporté de joie, il a béni son Père d'avoir caché ses secrets aux prudents et de les avoir révélés aux plus petits. Ma Mère, vous le savez, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la puissance divine à leurs courtes pensées, on veut bien que partout sur la terre il y ait des exceptions, seul le Bon Dieu n'a pas le droit d'en faire ! Depuis bien longtemps, je le sais, cette manière de mesurer l'expérience aux années se pratique parmi les humains, car, en son adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur : - "Je suis JEUNE et méprisé". Dans le même psaume 118, il ne craint pas de dire cependant : - "Je suis devenu plus prudent que les vieillards". Mère bien-aimée, vous n'avez pas craint de me dire un jour que le bon Dieu illuminait mon âme, qu'il me donnait même l'expérience des années". (Histoire d'une âme, p.238).

C'est donc à titre d'exception que Thérèse revendique le droit, non pour elle mais pour Dieu, de faire ce qui lui plaît... ce qui nous mène directement au coeur de la doctrine thérésienne. Elle-même a eu très vivement conscience de proposer une voie nouvelle de sainteté, spécialement destinée aux "âmes faibles et imparfaites : si elles pouvaient sentir ce que je sens, aucune ne désespérerait de parvenir au sommet de la perfection". Il est non moins évident qu'à ses yeux cette "nouvelle voie" était au fond non seulement traditionnelle, mais un simple retour à l'Evangile par-dessus les Traités de perfection qui "me cassent la tête et dessèchent le coeur" (Lettre au P. Roulland, 9 Mai 1897).

Ainsi sa voie était-elle à ses yeux nouvelle et ancienne : suffisamment nouvelle en tout cas, insolite et même révolutionnaire, pour qu'elle éprouve le besoin de rassurer Soeur Marie de la Trinité, en lui promettant de revenir auprès d'elle après sa mort afin de l'avertir si cette voie n'était pas sûre - en fait elle est bien revenue, mais pour la confirmer, auprès de Céline d'abord, de beaucoup d'autres ensuite (par exemple Mère Marie-Carmela de Gallipoli : "Ma voie est sûre, je ne me suis pas trompée en la suivant").

Ainsi je répète qu'en canonisant Thérèse, l'Eglise a entériné sa petite voie : elle a en quelque sorte englobé la personne et la doctrine dans une même canonisation. Mais on peut aller plus loin, et se demander si cette "petite voie" ne dépasse pas à son tour la personne de Thérèse pour rejoindre celle de Marie. La voie d'enfance serait alors celle de la Mère de Dieu elle-même, et la doctrine de Thérèse expliquerait ce qu'a vécu non seulement son coeur enflammé, mais le Coeur Immaculé de Marie.

Une telle hypothèse oblige à scruter davantage le contenu de ce message, à mieux expliquer en quoi il se confond avec la Sagesse de l'Evangile, et en quoi il est cependant nouveau dans la conscience de l'Eglise. Il est plus facile de sentir avec Thérèse combien ce qu'elle dit est original, que de préciser en quoi consiste cette originalité. Elle même n'a pas eu le souci d'un tel travail, qui regarde les théologiens ou les exégètes mais qui ne relevait nullement de son charisme. Elle s'est contentée de le vivre et d'affirmer que c'était nouveau tout en étant éternel : aux sages et aux Docteurs en Israël de se débrouiller pour expliquer en quoi ses paroles, et la vie qui les sous-tend, sont à la fois tellement originales et rigoureusement éternelles... comme la Parole de Dieu.

Objection. - Si on veut se faire l'avocat du diable, on dira qu'une doctrine peut être à la fois originale et sûre, mais pas sous le même aspect : dans la mesure où elle est originale elle n'est pas sûre, et dans la mesure où elle est sûre elle n'est pas originale. Il faut choisir. Et dans le cas de Thérèse, puisque sa doctrine est sûre (la canonisation le garantit), on doit pouvoir montrer qu'elle n'est pas originale...

L'apparente originalité de la voie thérésienne serait due alors à un véritable malentendu, que j'appellerai de "mièvrerie" - malentendu dont Thérèse elle-même serait en partie responsable, comme l'écrit Daniel-Rops dans son Histoire de l'Eglise. Elle en serait responsable, précisément dans son désir d'attirer vers le Coeur du Christ "les âmes faibles et imparfaites" : elle adopte alors le style très discutable de son temps (quitte à lui conférer une force géniale), donnant ainsi l'impression que son chemin est facile, à portée de guimauve si j'ose dire (avec le risque d'écoeurer au contraire les coeurs endurcis du 20ème siècle).

Or elle dénonce elle-même ce malentendu, disant que sa vie ressemble à un médicament d'apparence flatteuse et douce, mais qui cache derrière ses jolies couleurs une excessive amertume. S'il en est ainsi, on peut montrer que la vie de Thérèse (et par conséquent sa doctrine), loin d'être une solution de facilité, implique un héroïsme vertigineux qui ne le cède en rien à celui des martyrs. Sa vie, toute ordinaire au plan des grâces exceptionnelles qu'elle ne reçut pratiquement pas, cachait comme le médicament une fidélité rigoureusement héroïque... et par conséquent inimitable. Pourquoi d'ailleurs l'aurait-on canonisée avec une telle ferveur, si elle avait vécu comme les autres ? Il faut bien qu'elle soit unique pour être vénérée comme telle - donc plus admirable qu'imitable : elle retombe, si j'ose dire, dans la catégorie des grandes âmes et des grands saints, dont elle avait pourtant voulu se démarquer.

Mais elle n'a pu le faire (selon cette objection) qu'à la faveur du malentendu que nous expliquons ici, qu'elle-même a dénoncé nous l'avons vu, suivie en cela par tous ceux qui ont prononcé son éloge : plus ils ont souligné son héroïsme et le caractère inouï de sa perfection (Mère Agnès en tête au cours du Procès), plus ils ont dissipé le malentendu à la faveur duquel sa "petite voie" serait plus accessible que celle des autres saints - malentendu que cependant Mère Agnès continue à entretenir quand elle dit que les petites âmes sont plus nombreuses que les grandes et que la sainteté de Thérèse leur convient, tandis que celle de Paul et des martyrs ne leur convient pas : s'il faut être aussi héroïque que Thérèse, on ne voit vraiment pas, tout compte fait, ce qu'on y gagne...

Réponse. - Pour affronter cette formidable objection, il faut faire d'abord une remarque qui à première vue l'aggrave encore, mais lui donne aussi un sens tout à fait nouveau, extrêmement paradoxal (les paradoxes ne manquent pas avec Thérèse), obligeant à plonger plus avant dans les profondeurs de son message, afin d'y trouver la véritable réponse aux questions que provoque dans nos esprits obtus la simplicité fulgurante de sa lumière.

Cette remarque concerne ce que j'appellerai la disparition de l'orgueil dans l'âme de Thérèse... et ce n'est pas une petite chose. Car l'orgueil est dénoncé par les plus grands saints comme le vice le plus intime de toute âme marquée par le péché originel - celui dont justement les mêmes grands saints n'arrivent jamais à se débarrasser entièrement, ce qui parfois les désespère. Pensons par exemple au Curé d'Ars, qui disait : l'orgueil est comme du sel, il vient imprégner nos élans d'amour les plus brûlants, et jusqu'au désir du martyre - et il consacrait l'hostie avec un certain désespoir, se consolant de tenir Jésus entre ses mains à ce moment-là, dût-il en être séparé pour l'éternité... Il n'existe pratiquement pas de saints, et spécialement parmi les plus grands, qui n'aient redouté l'orgueil, qui n'en aient senti la morsure avec le danger qu'il représente : celui de la damnation.

Ce point est tellement massif qu'il serait aisé d'offrir une énumération fastidieuse de leurs confidences à ce sujet. Recourons plutôt directement à la source, c'est-à-dire S.Paul : "Afin que la grandeur des révélations ne m'exalte pas, un Ange de Satan m'a été donné pour humilier ma chair" (2 Co 12,7). Pour évoquer cette exaltation dangereuse, S.Paul emploie exactement le mot grec dont il se sert pour qualifier la révolte de l'Antéchrist dans la deuxième Epître aux Thessaloniciens (2,4) - ce qui manifeste bien la gravité du péché dont il sentait la menace au plus fort de ses extases.

Or je dis que Thérèse n'a jamais eu besoin d'un Ange de Satan, ni d'aucune humiliation, pour se maintenir dans l'humilité : l'amour suffisait à le faire, bien au-delà et plus profondément. Il y a là quelque chose de tout-à-fait transcendant, qui serait digne cette fois de décourager les grands saints eux-mêmes... mais, comme nous le verrons, de réconforter au contraire les "petites âmes".

Cette transcendance, en effet, n'est plus du tout celle de l'héroïsme : c'est la transcendance de l'Immaculée Conception - bien plus décourageante, au fond, que l'héroïsme des plus grands saints, et de Thérèse elle-même. Parce qu'Elle est immaculée, la Sainte Vierge n'a jamais eu, encore moins que Thérèse, besoin d'humiliations, ou même de "pratiquer l'humilité", pour être plongée en permanence dans un abîme de pauvreté dépassant tout ce que les efforts humains, assistés par les plus grandes grâces, pourront jamais atteindre en fait d'humilité.

Pourquoi un tel spectacle ne nous décourage t-il pas ? Je ne réponds pas à cette question pour le moment, je note seulement que s'il devait nous accabler, il accablerait plus encore, et principalemment, les âmes héroïques dont Thérèse elle-même faisait partie avec S.Paul et les martyrs. Mais justement : à la différence de Paul et des martyrs, Thérèse a reçu le don vraiment exceptionnel (toujours l'idée d'exception) de participer au privilège marial d'une humilité qui dépasse la portée des efforts humains. Héroïque tant qu'on voudra (et comme les témoins du Procès se sont plu à le manifester), elle plane dans une sphère qui dépasse l'héroïsme lui-même, en telle sorte que si l'héroïsme doit décourager les petites âmes, la sphère d'humilité où navigue Thérèse devrait décourager plus encore, et littéralement désespérer, les âmes héroïques.

Le paradoxe (que nous n'avons d'ailleurs pas élucidé, et sur lequel nous devrons revenir), c'est que cette sphère rejoint justement les âmes "faibles et imparfaites" pour les consoler de leur imperfection, et leur offrir une intimité qui reste fermée à l'héroïsme tant que celui-ci ne se convertit pas à son tour pour "se renoncer" en quelque sorte, accédant ainsi à une sphère d'innocence inaccessible depuis la chute aux efforts les plus inouïs du courage humain.

Thérèse elle-même confirme vigoureusement ce que je dis là : à chaque fois qu'on admire son héroïsme, elle répond obstinément "ce n'est pas cela". A chaque fois qu'on loue sa patience, elle répond "je n'ai pas encore posé le moindre acte de patience" (ou quelque chose comme cela).

Cela ne l'empêchait pas de demander à ses novices de "faire un effort", de sortir de leur apathie, de leur tièdeur ou de leur négligence, pour recevoir la première grâce qui emporte vers les sommets. Mais elle savait bien que cet effort extrêmement pauvre, et parfaitement à la portée des plus petites âmes ou des plus grands pécheurs, cet effort n'est pas de l'héroïsme et ne sera jamais de l'héroïsme : il se situe d'emblée dans la sphère que je viens d'évoquer, celle de l'amour qui nous enfonce dans l'humilité de la Sainte Vierge. C'est en cela (mais nous avons beaucoup à dire pour le préciser), qu'il est accessible aux petites âmes, et inaccessible aux grandes tant qu'elles ne se convertissent pas.

On peut dire en somme que le chemin de Saint Jean de la Croix peut paraître à la fois difficile et décourageant - celui de Thérèse, tout en étant plus difficile et même impossible, est au contraire mystérieusement encourageant...

Dans tout ce que je viens de dire en effet, il y a deux choses ou plutôt trois, qu'il importe de bien distinguer :

1) La première est un dogme indiscutable, dont il convient seulement de scruter la profondeur : la sainteté de Marie étant immaculée, celle-ci échappe à l'orgueil insaisissable et désespérant que les plus grands saints ont connu, et qui vient imprégner les sacrifices les plus héroïques, les souffrances les mieux offertes, et jusqu'aux plus belles grâces venant les enlever comme S.Paul au troisième ciel. Il y a là une transcendance absolue de la sainteté de Marie, qui la situe bien au-delà de la sainteté du genre humain tout entier, qu'il s'agisse de grandes ou de petites âmes, de grands pécheurs ou de saints innocents. Ce point est hors de conteste, et on pourrait même se demander ce qu'il vient faire dans notre sujet.

2) J'affirme (sous ma propre responsabilité, mais en m'appuyant sur ses paroles mêmes, écrites ou rapportées pas les témoins) que Thérèse a reçu une participation exceptionnelle, unique en un sens ("la plus grande sainte des temps modernes"... plus grande que les martyrs qui n'ont pas manqué au 19ème siècle), au privilège de la sainteté mariale en ce qui concerne l'orgueil, ou plutôt l'humilité.

Marquée par le péché originel, Thérèse a connu à treize ans le martyre des scrupules, que l'Immaculée Conception ne pouvait évidemment pas connaître. Mais ce martyre même semble avoir été l'occasion d'une purification ultime des dernières traces de son orgueil originel (ce n'est pas pour rien qu'elle a demandé à ses frères du Paradis de la délivrer), en sorte que depuis ce temps-là, et spécialement peut-être depuis sa grâce de Noël, Thérèse a sans doute connu bien des combats, bien des défaites, bien des faiblesses... on a souligné la force extraordinaire de sa fidélité pour les traverser, on n'a peut-être pas vu suffisamment à quel point cette force ignorait définitivement tout danger d'orgueil ou de complaisance envers soi-même : elle ignore donc cette mauvaise force qui se mêle à la vraie force pour la corrompre, ou tout au moins la diminuer.

C'est pourquoi Thérèse n'a pas hésité, dès cette époque et jusqu'à la fin de sa vie, à se reconnaître privilégiée comme Marie : l'Histoire d'une âme s'ouvre sur un Magnificat où elle se reconnaît unique, parce que "Jésus choisit ceux qu'il lui plaît". Pour chanter le Magnificat, il faut être un énorme pharisien... ou la Sainte Vierge. Thérèse n'était pas la Sainte Vierge, mais elle a reçu son esprit (une "double part" de son esprit) à un tel degré de profondeur, et avec une telle lucidité, qu'elle a permis en quelque sorte à la Sainte Vierge de chanter sa propre psychologie plus largement qu'elle ne l'avait fait sur terre. Il y a eu des âmes aussi pures et aussi humbles que Thérèse (Mariam, "la petite arabe" récemment béatifiée par exemple), mais elles n'ont pas reçu le charisme et la mission de comprendre et d'exprimer leur coeur (donc le Coeur de Marie) autant que Thérèse a pu le faire. A travers l'Histoire d'une âme, c'est Marie elle-même qui a chanté l'histoire de son âme immaculée - voilà ce que je crois être la vraie mission de Thérèse sur la terre et au Ciel... et je soupçonne que l'Eglise le pressentait en la canonisant.

Faute de bien comprendre ce que je viens de dire, on risque toujours de tirer la doctrine thérésienne dans le sens d'une voie de facilité, ou au contraire tellement héroïque qu'elle ne se distingue plus des autres : aussi j'éprouve le besoin d'y insister avant d'aller plus avant, et d'aborder le troisième point.

Je n'ai pas dit que Thérèse ait reçu la moindre participation au privilège de l'Immaculée Conception : ce serait là une affirmation risquée, obscure ou carrément fausse. J'ai dit que Thérèse a participé dans sa psychologie ou sa vie spirituelle à la psychologie de Marie, en tant que celle-ci n'a jamais eu à craindre les assauts de l'orgueil, ni des traces qu'il laisse dans notre âme à la suite du péché originel. Ce qui est tout autre chose.

Thérèse en effet a parfaitement eu conscience de ne pas être immaculée dans ce domaine plus que dans les autres : elle était sensible aux compliments, elle se méfiait des louanges qu'on lui donnait, elle a reconnu le bienfait de l'immense humiliation infligée à travers la maladie de son père. Si elle a tellement contemplé la Sainte Face, c'est en acceptant de se nourrir elle aussi des humiliations cachées qu'elle a dû essuyer jusqu'à la fin de sa vie. Rien de tout cela ne lui fut épargné, ni des premiers mouvements de la nature déchue lorsqu'elle subit de telles humiliations.

Tout cela est vrai, mais la Sainte Vierge a purifié très rapidement Thérèse des racines de l'orgueil originel. Elle l'a fait sans doute à travers les humiliations, mais surtout à partir d'une intensité d'amour exceptionnelle, assortie d'une lumière non moins exceptionnelle sur l'humilité qui vient de l'amour - l'humilité mariale en somme. Thérèse s'est alors enfoncée dans la douceur ineffable de cette humilité : on peut dire que cette douceur est précisément le "je ne sais quoi qu'on vient d'aventure à trouver", d'après S.Jean de la Croix. On peut dire que c'est la "confiture des croix" dont Marie a le secret, d'après Grignion de Montfort. On peut dire que c'est la douceur du Christ ("Je suis doux et humble de coeur"). On peut dire que c'est la douceur même de Dieu... ou tout simplement l'onction du Saint-Esprit, dont parlent inlassablement les Pères de l'Eglise.

Alors quoi de nouveau ? Rien, si ce n'est une lucidité inconnue jusqu'à Thérèse sur la nature de cette onction, qui est tout ce qu'on voudra sauf de la guimauve ou de la mièvrerie. Et Thérèse sentait bien que cette onction peut faire défaut chez les âmes les plus généreuses et les plus héroïques : c'est ainsi qu'elle explique le reniement de Saint Pierre. Il aurait pu éviter l'humiliation des pécheurs en s'enfonçant plus rapidement dans l'humilité mariale : mais il fallait qu'il connaisse l'humiliation des pécheurs pour mieux gouverner une Eglise faite de pécheurs (par quoi Thérèse se distingue nettement de ceux-ci).

"Ce pauvre S.Pierre ! Il s'appuyait sur lui-même au lieu de s'appuyer sur la force du bon Dieu. J'en conclus que si je disais : O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi", mes tentations deviendaient plus violentes et j'y succomberais certainement. Je ne doute pas que si S.Pierre avait dit humblement à Jésus : "Accordez-moi, je vous en prie, la force de vous suivre jusqu'à la mort", cette force ne lui eût été donnée sur le champ. Je suis certaine encore que Notre-Seigneur n'en disait pas davantage à ses apôtres par ses instructions et sa présence sensible qu'il ne nous dit à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce. Il aurait bien pu dire à S.Pierre : "Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux". Mais non, parce qu'il voulait lui montrer sa faiblesse et que, devant gouverner toute l'Eglise qui est remplie de pécheurs, il fallait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. Avant la chute, Notre-Seigneur lui dit : "Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères" (Luc 22,32), c'est-à-dire, montre-leur la faiblesse des forces humaines par ce que tu as expérimenté toi-même". (Procès informatif, Mère Agnès de Jésus, 7 août, p.205).

Elle proclame donc très clairement qu'elle a été dispensée de commettre les péchés dont l'homme est capable sans l'aide de Dieu, parce qu'elle a reçu l'humilité qui aurait permis à Pierre d'éviter le reniement. Je crois qu'il faut généraliser cette comparaison avec S.Pierre : au niveau où se situe Thérèse, on n'a pas le droit de faire une différence entre Pierre et Paul. Thérèse a combattu toute sa vie contre le péché, mais ses combats n'ont jamais eu le caractère dramatique dénoncé par Paul ("je sens deux hommes en moi"), venant d'un orgueil rémanent qui s'agite au fond de notre âme, et qui ouvre la porte à ce qu'il y a de plus cruel (en tout cas de plus dangereux) dans les tentations du démon.

De cela, dis-je, elle a été préservée comme Marie elle-même, au terme d'une purification qui, plus douce que celle des autres saints, n'en fut pas moins la purification d'une pécheresse et non pas d'une immaculée. Une fois installée dans cette humilité mariale, qui ne doit plus rien à la crainte et tout à l'amour, une fois éclairée de façon fulgurante sur la puissance humiliante de l'amour même, avec la suavité sans nom de cette humilité spéciale, Thérèse a compris jusqu'à la fin la nécessité de veiller pour ne pas sortir de cette humilité : en cela encore elle ressemble à la Sainte Vierge, libre elle aussi jusqu'à la fin, et consciente de devoir rester fidèle pour ne pas tomber dans les ténèbres de l'enfer ("Si je commettais seulement la plus petite infidélité, je sens que je le paierais par des troubles épouvantables et je ne pourrais plus accepter la mort. Aussi, je ne cesse de dire au bon Dieu : O mon Dieu, je vous en supplie, préservez-moi du malheur d'être infidèle ! - De quelle infidélité voulez-vous parler ? - D'une pensée d'orgueil entretenue volontairement. Si je me disais, par exemple : J'ai acquis telle vertu, je suis certaine de pouvoir la pratiquer. Car alors, ce serait s'appuyer sur ses propres forces, et quand on en est là, on risque de tomber dans l'abîme" - Ibidem).

Nous arrivons ainsi tout naturellement au troisième point : si Pierre avait pratiqué la voie d'enfance, il aurait fait l'économie de son reniement. Toute la doctrine de Thérèse est là, dans son audace à la fois traditionnelle et originale : "Ma voie est sûre, et si Pierre l'avait connue et pratiquée, il n'aurait pas renié son Maître".

On admet que tous les Apôtres se sont enfuis à l'heure de la Passion, et qu'ils ont virtuellement trahi leur Seigneur autant que Pierre, qui fut chargé en quelque sorte, en tant que premier Pape, de les représenter officiellement dans cette fonction honteuse qui consiste à trahir le Christ - non par manque de générosité ou de courage, voire d'héroïsme, mais parce qu'on n'est pas suffisamment enfoncé dans l'humilité mariale.

On admet aussi plus ou moins tacitement que S.Jean a peut-être fait exception, et qu'il est resté fidèle parce qu'il était plus près du Coeur de Jésus, mais aussi du Coeur de Marie qui lui fut donnée pour Mère au pied de la Croix : S.Jean serait l'unique représentant de la voie d'enfance à l'intérieur du collège apostolique, du moins avant la Pentecôte.

En trahissant Jésus, puis en s'écroulant après Pâques dans les larmes de son repentir, Pierre a tracé de façon visible, aisément déchiffrable, le chemin universel de ce que S.Jean de la Croix nommera plus tard les purifications passives, et spécialement la Nuit de l'esprit. Notons bien en effet que le reniement de S.Pierre n'est pas à mettre sur le même plan que les péchés du Bon Larron : c'est le péché d'un coeur généreux qui s'était donné corps et âme au Sauveur, qui avait rencontré son regard et s'était laissé séduire par Lui, jusqu'à dire avec tous les Apôtres dans l'excès de son enthousiasme et de sa ferveur "Je donnerai ma vie pour toi... Allons à Jérusalem et mourons avec lui !". Il n'y a aucune raison de présenter les Apôtres comme des lâches, il semble bien plus frutueux et profond de leur accorder au contraire la générosité des grandes âmes, capable de décourager "les âmes faibles et imparfaites", selon le schéma que nous avons évoqué au début.

Moyennant quoi on ne fera pas une telle différence entre les Apôtres avant la Pentecôte, et S.Paul lui-même pendant le temps où il a dû se battre contre le vieil homme, avouant qu'il sentait deux hommes en lui, subissant dans ses membres l'esclavage de la loi du péché, le contraignant à faire le mal qu'il détestait, à trahir le bien qu'il aimait : c'est écrit en toutes lettres dans l'Epître aux Romains. A la fin de sa vie, Paul parlera différemment ("J'ai combattu le bon combat, la couronne m'attend"), car il avait subi les purifications décrites par S.Jean de la Croix (je pense même que Paul fut le premier Docteur de ces purifications, mais je ne m'y attarde pas).

Je dis alors que dans cette situation, et même après le chemin de Damas, Paul eût été capable de renier Jésus autant que Pierre et qu'il le sentait bien, même s'il eut la grâce de ne pas commettre cette faute : il avait besoin d'un Ange de Satan pour le préserver de l'orgueil mortel issu de la grandeur des révélations (le pire de tous, le plus terrifiant). Il a dû se battre pour rester humble, son humilité ne venait pas seulement de l'amour comme celle de Marie... ou de Thérèse. En un mot, il n'était pas lui non plus dans la voie d'enfance, et ceci peut-être pour des raisons analogues à celles de Pierre : Apôtre d'une Eglise de pécheurs grossiers, malgré la transcendance extraordinaire de sa mission... ou à cause d'elle.

Quoi qu'il en soit, j'admets en somme qu'à l'exception de S.Jean, les Apôtres (et l'Apôtre par excellence) ont connu à leur manière le trajet de la sanctification décrit par S.Jean de la Croix avec le luxe d'explications que nous savons. Et je dis que ce trajet comporte par essence la menace perpétuelle du reniement de S.Pierre, que nous portons tous en nous. Quand le Cardinal Veuillot disait aux prêtres sur son lit de mort "ne parlez pas de la souffrance", il témoignait en somme d'une expérience analogue à celle de Pierre : s'étant jeté comme celui-ci dans les eaux de la souffrance, il avait perdu pied comme lui malgré sa générosité, et dû appeler au secours en reconnaissant sa présomption - mais il n'y a qu'un moyen de l'éviter, et qui ne consiste pas à se taire sur la souffrance, mais à en parler selon l'esprit de la voie d'enfance, ce qui est tout autre chose.

Et nous en arrivons à l'essentiel : le chemin de la sanctification que nous appellerons normal comporte un certain drame et une certaine terreur, sous l'effet de la découverte par les âmes les plus généreuses du mal dont elles sont capables, et du gouffre de l'enfer qui s'apprête à les engloutir sur le chemin qu'elles croient être celui du Ciel, mais qui est vicié dans ses racines les plus secrètes par l'orgueil originel - ce qui peut les amener au désespoir. Se connaître, connaître Dieu : tel est bien le chemin de la perfection. Mais c'est un chemin terrible, car il nous découvre (bien au-delà de ce qu'on peut soupçonner au départ) à quel point nous sommes fils de colère et voués à la perdition, à quel point il ne saurait y avoir d'intimité possible entre un Dieu aussi pur et des créatures aussi maléfiques...

C'est ce chemin que décrit S.Jean de la Croix : c'est lui qu'ont suivi les Apôtres (à l'exception peut-être de S.Jean) - S.Paul de façon très violente mais discrète, S.Pierre de façon plus éloquente. Au terme de ce chemin qui comporte normalement plusieurs années (d'autant plus longues et douloureuses que l'âme doit s'élever plus haut), on entre dans les douceurs de l'union transformante et de l'humilité mariale, chantées non moins admirablement par S.Jean de la Croix.

Naturellement la Sainte Vierge fut dispensée de ce périple. Mais à partir de là, Thérèse a compris que Dieu aime à faire des exceptions - toute l'oeuvre du Salut est une oeuvre d'exception : exception du Verbe Incarné, de l'Immaculée Conception... et des "petites âmes" qui de tout temps ont pu lui ressembler, de loin mais efficacement, à la manière de S.Jean. Ces petites âmes sont celles qui, marquées par l'orgueil originel comme les autres, ont reçu la grâce exceptionnelle et foncièrement mariale d'être fascinées par l'humilité qui vient de l'amour, par la saveur proprement céleste de cette humilité, par la confiance folle qui en résulte... beaucoup plus que par l'humilité qui vient des humiliations, ou même de la Vérité.

Ces âmes reçoivent alors la grâce de s'engager sur le chemin de la perfection selon un mouvement qui leur est propre, et qui se rapproche du mouvement de l'Immaculée Conception, fascinée par l'Amour et s'y enfoncant éperdument. Ainsi Dieu, qui aime à faire des exceptions, fait pour de telles âmes une énorme exception : elles ignorent la pointe la plus cruelle et la plus dramatique de la Nuit de l'esprit, parce que cette pointe vient justement de l'orgueil, et que l'orgueil est beaucoup plus doucement réduit en poussière, puis liquéfié, sous la pression de l'Amour que sous la pression du démon, ou même de la Vérité.

A cela s'ajoute une autre faveur sur la durée de la purification, qui peut être réduite jusqu'à tendre vers zéro : pensons à Paësie, qui séduisait tellement Thérèse... ou tout simplement au Bon Larron.

II

Ce que nous avons dit dans la première partie soulève à son tour deux grandes questions : il est indispensable d'y répondre pour présenter la voie d'enfance comme à la fois traditionnelle, originale et cohérente.

L'humilité mariale, que j'ai présentée comme la moëlle de la voie d'enfance, dépasse l'héroïsme ou l'héroïcité des vertus, c'est entendu. Mais peut-elle en dispenser ? Si on répond que non, on ne voit pas ce que l'on gagne à pratiquer la voie d'enfance, plus exigeante alors et plus exceptionnelle que l'héroïsme des grands saints : on est loin de l'appel aux "âmes faibles et imparfaites", au grand nombre évoqué par Mère Agnés, et qui était certainement présent dans l'intention et le coeur de Thèrèse.

Mais si l'on répond que oui, n'est-on pas en danger de quiétisme ou d'une déviation extrêmement grave ? Elle-même avait d'ailleurs prévu cette objection : "Faites bien attention en vous expliquant, car notre "petite voie" mal comprise pourrait être prise pour du quiétisme ou de l'illuminisme" (Procès apostolique, Marie de la Trinité, p.480). La doctrine de Thérèse cesserait alors d'être traditionnelle, en dispensant de l'héroïsme dont elle a cependant fait preuve.

Confirmation. - Il est superflu de rappeler que Thérèse avait le désir du martyre : "Le martyre, voilà le rêve de ma jeunesse..." Ce rêve ne fut pas exaucé selon le canon liturgique de l'Eglise militante : mais au plan théologique et aux yeux de l'Eglise triopmphante, quand Thérèse demande à devenir "martyre de votre amour ô mon Dieu", il est évident qu'elle a été exaucée. Il est vraisemblable qu'au Ciel le martyre qui vient de l'amour est considéré comme plus profond que celui qui vient de la mort infligée par les ennemis du Christ. On peut même se demander, en bonne théologie, si tout martyre n'implique pas au fond le martyre d'amour comme son ferment invisible. C'est une question à débattre entre les théologiens de l'Eglise militante, et je ne m'y engage pas.

Je note seulement que Thérèse a voulu à tout instant vivre et mourir d'amour dans la vie religieuse à travers les petites choses, faute de pouvoir ou même de vouloir le faire dans les grandes, précisément parce qu'elle voulait que sa vertu fût imitable, et accessible au petites âmes ("je n'ai pas voulu grandir"). Mais une telle vue signifie que l'âme de la voie d'enfance est le désir du martyre, en spécifiant qu'il s'agit d'un martyre d'amour, infligé par l'amour à travers de petits sacrifices, dont chacun est en principe accessible à n'importe qui, en particulier aux âmes "faibles et imparfaites".

On peut voir une confirmation de ce point dans sa réaction au désir de Marie de la Trinité d'enseigner sa petite voie à sa famille : "Attention, dit Thérèse, cette petite voie mal présentée pourrait passer pour du quiétisme !" Comment éviter ce malentendu fatal, si ce n'est en souligant que tous ces sacrifices, tous ces efforts pour lever son petit pied afin de gravir l'escalier de la perfection sans pour autant peut-être franchir la première marche, tous ces efforts n'ont de sens thérésien que dans la mesure où ils sont inspirés par la soif du martyre ou de la mort d'amour.

Si c'est cela, l'objection apparaît ici dans toute sa force : pour qui sait ce que parler veut dire, et à quel point de folie s'élevaient les désirs de Thérèse ("vous êtes possédée par Dieu comme certains le sont par le démon, disait une de ses soeurs"), la petite voie bien comprise apparaît beaucoup plus inaccessible que la Montée du Carmel ou les exercices de S.Ignace.

Ce fut d'ailleurs exactement la réaction de sa soeur Marie du Sacré Coeur, qui semble avoir très bien compris qu'une telle voie est beaucoup plus folle et plus exigeante que le chemin traditionnel dont Thérèse a voulu se démarquer. Si l'âme de la voie d'enfance est le désir du martyre poussé à un tel degré d'incandescence, elle est réservée à une élite plus extraordinaire encore que celle des saints "normaux", qui parviennent peut-être en fin de course au désir du martyre, mais qui ne partent certainement pas de là.

La réponse de Thérèse tombe alors comme un couperet : "Mes désirs du martyre ne sont rien !" Si c'est cela, toute la question doit être révisée "à la baisse", comme disent les économistes... et c'est bien de cela qu'il s'agit : c'est "à la baisse" qu'il faut essayer de rejoindre Thérèse, c'est là qu'on toruvera l'abîme sans fond qui donne le vertige et anéantit l'orgueil, nous emportant dans une région dont les plus grandes âmes ne savent rien ou presque, tant que précisément elles ne sont pas descendues au fond de ce gouffre.

A supposer que nous puissions par là venir à bout de cette première question en proclamant que l'humilité mariale peut être offerte aux pécheurs sans qu'ils deviennent aussitôt possédés par le désir du martyre, alors nous tombons sur une seconde question plus redoutable, qui nous attend comme un Cerbère et nous menace comme le Sphinx : car cette humilité est un don extraordinaire, une participation insolite à la psychologie de l'Immaculée. Même si cette participation est compatible avec un héroïsme moins grand que celui de Thérèse, voire avec les désordres profonds qu'entraînent le péché originel et les péchés personnels dans les âmes faibles et imparfaites (supposées dès lors en grand nombre), il reste qu'à défaut d'appartenir à l'élite de l'héroïsme, les petites âmes appartiendraient à l'élite encore plus sélective et inaccessible de l'humilité mariale.

La doctrine thérésienne resterait alors désespérante pour la majorité des hommes et, comme je l'ai dit dans la première partie, pour les plus grands saints se découvrant incapables d'entrer dans une humilité qui appartient à l'ordre du Paradis perdu, ou mieux encore de la Gloire à venir - en germe dans l'Immaculée, mais dans elle seule... ou dans très peu d'âmes en fin de compte : "Le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ?" Thérèse elle-même a cité cette phrase, laissant entendre qu'on n'en trouve effectivement pas beaucoup...

Essayer de répondre à ces deux questions, c'est relever un défi à première vue insurmontable. Présenter une petite voie aux âmes faibles et imparfaites, prétendre avec Mère Agnès et Thérèse qu'elle leur est plus accessible que celle de l'héroïsme - et en même temps ne rien dévaluer des exigences de la sainteté, ne pas faire de cette voie une solution de facilité, cela semble une gageure. Thérèse elle-même, encore une fois, n'a pas su le faire : pour cela, il aurait fallu qu'elle garde sa folle confiance à l'intérieur des péchés les plus graves (qu'elle aurait voulu sans doute avoir commis pour mieux témoigner de cette confiance... mais elle ne les a pas commis !). Et les pécheurs qui se sont convertis dans une lumière analogue tels que Paësie, ces pécheurs offrent l'exemple d'une sainteté qui n'est guère davantage à notre portée, puisqu'elle consiste à mourir d'amour en quelques heures...

Il faut pourtant nous attaquer à cette tâche, par fidélité à Thérèse elle-même, qui n'accepterait absolument pas qu'on présente sa voie comme décourageante... sans pour autant en faire une solution de facilité. Tel est le défi que nous avons le devoir de relever si nous l'aimons, et surtout si à son appel nous aimons les âmes faibles et imparfaites auxquels elle voulait tellement donner confiance - à commencer par la nôtre, qui se situe de toute évidence (en tout cas celle de l'auteur de ces lignes) hors de la sphère héroïque et de la pureté immaculée de Marie dont Thérèse a été le reflet, tout en refusant que cette pureté soit le secret de sa confiance et de sa sainteté, mais uniquement la confiance folle qu'elle nous invite à partager avec elle en tant que pécheurs, en tant que médiocres, en tant que corrompus, et même en tant que tièdes...

La seconde question est en fait, et malgré les apparences, plus profonde que la première : si nous parvenons à y répondre convenablement, nous répondrons plus facilement à l'autre. Mais nous ne pourrons pas faire l'économie de toute réflexion théologique, j'essaierai seulement de frôler certains abîmes sans m'y engager.

L'Immaculée Conception est le premier privilège accordé à Marie dans l'ordre chronologique. Il fut suivi de privilèges plus élevés encore, le principal étant de devenir la Mère de Dieu, et les autres découlant de cette dignité suprême : Epouse du Christ au pied de la Croix, morte d'Amour à l'Assomption, et Reine des Cieux après l'Assomption. Préservée du péché originel, Marie avait retrouvé dès sa conception, non le privilège d'immortalité accordé à nos premiers parents (Jésus ne l'a pas reçu), mais celui d'une domination royale de l'esprit sur la chair, en telle sorte que si le Christ a dit "l'esprit est prompt mais la chair est faible", il s'agissait de la faiblesse naturelle d'une chair mortelle, non de l'infirmité dangereuse et désordonnée qui est une conséquence du péché originel. Marie n'avait donc rien à craindre des mouvements de la chair ou du psychisme au point de vue du péché, Elle était royalement préservée de tout désordre issu d'en-bas, comme nos premiers parents eux-mêmes.

Mais à la différence du Christ elle n'était pas absolument impeccable, ni en droit (elle n'était pas le Fils de Dieu), ni en fait (elle était soumise à l'obscurité de la foi, ce qui pour toute créature est une épreuve). Plongée dans cette humilité sans nom que j'ai appelée l'humilité mariale, Elle aurait pu en sortir par un acte libre plus terrifiant que le péché de nos premiers parents, et peut-être que celui des Anges. Elle a eu conscience, comme Thérèse et bien plus qu'elle, que la moindre pensée d'orgueil, la moindre esquisse du mouvement qui consiste à s'appuyer sur ses propres forces, l'aurait fait tomber dans l'abîme, c'est-à-dire dans l'enfer avec Satan.

Il ne faut donc pas croire qu'elle était ignorante de cette possibilité : elle en comprenait très bien la signification et le danger. Je ne me demande pas si le refus de cet orgueil était pour elle facile ou difficile, c'est une question qui dépasse ma portée, en tout cas celle de cet article. Je sais seulement que les Pères de l'Eglise ont chanté les louanges de son mérite au moment du Fiat de l'Annonciation : ce Fiat était donc un acte libre, s'opposant à une infidélité toujours possible qui l'aurait emportée dans la révolte de Lucifer.

Par contre, moyennant cette fidélité, la Sainte Vierge planait dans la sphère d'innocence et d'humilité ineffable dont j'ai parlé, à l'abri de toute autre épreuve (je ne dis pas de tout combat : elle a connu la tentation de Jésus à l'Agonie, elle y a participé) - en sorte que cette innocence passe infiniment la splendeur et le mérite de l'héroïsme des plus grandes âmes. Bien que ce privilège découle de l'Immaculée Conception, il ne se confond pas avec elle : il suppose en effet une lumière exceptionnelle sur l'amour que Dieu lui portait en tant que pauvre, et librement fidèle à cette pauvreté.

Ainsi Marie aurait pu dire, beaucoup plus que Thérèse : "Mes désirs du martyre et mon association à l'Agonie ne sont rien, ce n'est pas cela qui plaît au bon Dieu dans mon âme, c'est de voir que j'aime mon petit néant". Beaucoup plus que Thérèse encore, elle a compris que "l'or de la charité se trouve rehaussé aux yeux de Dieu par l'argent de la simplicité d'une âme infiniment pauvre" (nous verrons ce texte magnifique en Conclusion) : beaucoup plus que Thérèse, dis-je, et c'est en cela qu'à mes yeux Thérèse a justement eu la mission de proclamer ces choses au 20ème siècle, au nom de la Sainte Vierge et à sa place.

Thérèse n'était pas immaculée, mais elle a reçu une participation au second privilège que je viens d'évoquer, et que les théologiens appellent impeccance. A la différence de Marie, Thérèse a péché véniellement, elle a connu surtout l'infirmité qui vient de la chair déchue de nos premiers parents : elle a cependant reçu la grâce de ne jamais rien refuser au bon Dieu et d'éviter tout péché mortel, ce qui est une sorte d'impeccance.

Mais l'exception faite en faveur de Thérèse est double, et c'est là que je demande l'attention du lecteur. Car des âmes comme Thérèse, dont l'innocence est comme un miroir de l'Immaculée Conception, il y en a toujours eu dans l'Eglise (j'ai déjà évoqué Mariam la petite arabe). Seulement ces âmes étaient ignorantes d'elle-mêmes - l'Immaculée n'avait pas besoin, elle, d'être inconsciente de ses privilèges, elle pouvait dire sans danger ce qu'elle a dit à Bernadette : "Je suis l'Immaculée Conception... Magnificat !" Elle pouvait le dire à la réserve près que j'ai signalée : rester librement fidèle à cette grâce inouïe.

Eh bien je dis que Thérèse a reçu une participation, non seulement à l'innocence de Marie, mais à la conscience qu'elle en avait, au point de chanter le Magnificat "parce que Dieu a regardé l'humilité de sa servante et que Saint est son Nom". Et je dis que ce privilège est unique dans l'histoire de l'Eglise, du moins à ce degré où il devient un charisme et une mission (celle de chanter le Magnificat et d'en développer la doctrine) - qui n'est plus la doctrine de Thérèse, mais celle de Marie en tant qu'Immaculée : depuis que la lumière de l'innocence mariale, de l'humilité qui vient de l'Amour (et de la confiance folle qui en résulte) a resplendi dans l'Eglise à travers l'Histoire d'une âme, les choses ont changé et les voies de la sainteté ne sont plus tout à fait les mêmes. C'est ce qui reste à expliquer.

En effet, tant que Thérèse (ou plutôt Marie) n'avait pas parlé à travers l'Histoire d'une âme, la lumière qui plongeait l'Immaculée dans les douceurs ineffables de ce que j'appellerai l'humilité trinitaire (nous verrons pourquoi en Epilogue), cette lumière ne pouvait être accordée qu'à des âmes innocentes et rares : elle restait inaccessible aux pécheurs (sauf peut-être à l'heure de la conversion ultime qui les faisait mourir d'amour, comme le Bon Larron ou Paësie), et même aux coeurs grossiers quoique généreux, voire héroïques, qui se donnaient totalement à Jésus comme S.Pierre.

Toutes ces âmes devaient gravir le chemin de la perfection décrit par S.Ignace ou S.Jean de la Croix, à grand renfort de courage et de volonté... volonté généreuse mais encore impure, par l'effet d'un orgueil inconscient qu'il fallait broyer pour le détruire, à travers l'échec et les purifications dramatiques dont parle S.Jean de la Croix. A partir du moment au contraire où Thérèse (ou plutôt Marie par Thérèse) a levé le voile sur le secret d'un autre héroïsme, d'un autre courage, d'une autre fidélité, qui ne doit plus rien à l'orgueil et tout à l'amour, le chemin de la perfection se trouve modifié... même pour les pécheurs et les âmes faibles et imparfaites.

Car le paradoxe fondamental qui constitue la doctrine de Thérèse ou plutôt de Marie, c'est que cette humilité extraordinaire (et la confiance qui en résulte) peut être pratiquée en toute rigueur et avec fidélité par des âmes qui restent orgueilleuses et donc foncièrement imparfaites, voire pécheresses. Ce qui était impossible avant la proclamation de cette doctrine ne l'est plus désormais : il suffit que les pécheurs et les orgueilleux accueillent efficacement, rigoureusement et vigoureusement, la doctrine mariale sur l'humilité (qui peut aussi bien s'appeller la voie d'enfance ou la voie du Bon Larron) pour que le chemin de la perfection change de nature, même pour ces pécheurs - qui deviennent des "âmes faibles et imparfaites" dès qu'ils accueillent sans réserve et sans tricher (là est la vraie difficulté) la parole de Marie qui leur parvient par la bouche de Thérèse.

Il n'y a bien entendu aucune révélation nouvelle dans cette doctrine, qui relève de l'évolution du dogme (dont je n'aborde pas ici la théorie). La Vierge a été crue immaculée depuis le temps de la prédication apostolique, mais l'Eglise a mis du temps à en prendre clairement conscience et à définir le dogme correspondant. De même la psychologie de Marie était connue implicitement par tous les saints parvenus à l'union transformante, plus spécialement les petites âmes qui reçoivent à ce sujet une participation immédiate (ce sont peut-être les mêmes dont parle Grignion de Montfort). Mais la connaissance explicite de cette psychologie, ou plutôt de cette spiritualité (les deux se confondant en Marie, puisqu'il n'y a pas de névrose en Elle) n'a jamais été donnée comme elle l'a été par Thérèse : encore une fois, ce fut sa mission de le faire, avec les fruits apostoliques que cela entraîne.

Car le chemin de la perfection est lui aussi un fruit de l'évolution du dogme, une prise de conscience de la lumière fulgurante de l'Evangile, avec l'attitude qu'elle nous demande. Il faut un charisme pour expliquer ce chemin : Thérèse d'Avila et S.Jean de la Croix en furent largement pourvus, sans que cela constitue la moindre révélation nouvelle. C'est dans la même ligne que Thérèse, ou plutôt Marie par Thérèse, a franchement modifié, ou plutôt perfectionné, la doctrine de S.Jean de la Croix, en apportant une lucidité plus pénétrante encore sur les secrets du Royaume. Elle a braqué un projecteur éblouissant sur l'humilité mariale, en tant que celle-ci ne repose que sur l'Amour et non pas la crainte (même la bonne crainte, fondée sur la Vérité) : ceux qui accueillent une telle lumière participent à la psychologie immaculée du Coeur de Marie - les petites âmes d'abord, les convertis foudroyants ensuite, les convertis plus lamentables qui cheminent longuement sur la terre enfin. Là est la Vérité qui justifie les paroles de Mère Agnès.

Il reste à regarder plus en détail l'impact de cette lumière sur les âmes faibles et imparfaites qui traînent encore longtemps leurs défauts, leurs infidélités et parfois leurs vices (je pense aux drogués, aux esclaves du sexe et à tant d'autres). Mais avant de s'engager dans cette analyse, et de regarder en quoi le chemin proposé par Thérèse diffère de celui de S.Jean dela Croix, on peut se demander pourquoi Dieu a tant attendu avant d'inviter la Sainte Vierge à le dévoiler de cette façon par l'intermédiaire de Thérèse (après s'être manifestée de façon plus extérieure et sans intermédiaire à Lourdes et ailleurs).

La réponse est simple, bien qu'elle soulève à son tour beaucoup de problèmes de détail sur lesquels je ne m'attarderai pas. Ce dévoilement, cette explication nouvelle d'une lumière secrètement présente dans l'Eglise depuis le début, le Saint-Esprit ne l'a pas donnée au genre humain avant qu'il ne soit apte à la recevoir. Jésus n'a parlé à Pierre avec l'accent pathétique de l'apparition pascale (Pierre m'aimes-tu ?) qu'après la trahison et les larmes : avant d'avoir versé ces larmes, Pierre était incapable d'accueillir cette lumière et de comprendre l'Amour de Jésus, clairement dévoilé pourtant dans le discours après la Cène.

Pourquoi le genre humain au 20ème siècle ressemble-t-il à Pierre après sa trahison, alors qu'au 19ème il avait encore la grossièreté présomptueuse de celui-ci ? Question difficile où je ne m'engagerai pas trop, car la Sagesse divine est seule à bien le savoir. Mais il faut comprendre que je parle en gros : le genre humain n'avait pas été secoué comme il l'a été depuis la mort de Thérèse (et nous savons très concrètement ce que cela veut dire). Malgré de nombreuses catastrophes, le 19ème siècle était encore trop grossier pour accueillir la lumière de la Miséricorde, il pensait plutôt à la Justice qui punit - et non pas à celle qui consolait Thérèse. Les esprits n'étaient pas mûrs pour accueillir l'Histoire d'une âme, pas plus que celui de Pierre avant la trahison : comme le dit Newman, "malgré la crainte, l'orgueil règlait mon vouloir".

Mais pourquoi un tel accueil enthousiaste avant même la guerre de 1914 ? Encore une fois je ne suis pas en état de répondre à de telles questions. Il me semble seulement que le 20ème siècle était déjà confusément le siècle du désespoir et de la mort de Dieu (Nietszche est mort en 1900), alors que le 19ème était dans l'ensemble celui des progrès et des lendemains qui chantent. Certes le messianisme du progrès n'a pas cessé d'animer le 20ème siècle (et là encore nous savons ce que cela veut dire), mais il l'a fait sur fond de désespoir et de révolte - ce fond inconscient si redoutable que Freud a profondément analysé, mais dont il a méconnu les dimensions spirituelles.

Ainsi Dieu a jugé que les hommes étaient mûrs pour entendre la proposition nouvelle de l'Evangile éternel que constitue l'Histoire d'une âme - l'invitation, faite par Marie elle-même, à entrer dans les secrets de son Coeur pour échapper au désespoir et à la révolte : à entrer ainsi dans une confiance beaucoup plus lucide, beaucoup plus angéliquement pauvre, que S.Jean de la Croix lui-même ne pouvait pas proposer aussi clairement. De sorte que les hommes du 20ème siècle sont placés devant un choix plus simple, plus métaphysique, et finalement plus redoutable, que ceux des siècles précédents : s'enfoncer dans l'humilité de Thérèse qui est celle de Marie et des Anges - ou dans la révolte plus ou moins secrète qui, à travers mille visages apparemment contradictoires, est toujours celle de Lucifer.

Il reste à regarder de plus près comment cette humilité mariale vient modifier le trajet des pélerins de l'absolu, qui deviennent ainsi des pélerins de l'humilité, envoûtés par la douceur du Coeur du Christ beaucoup plus qu'exaltés par l'ivresse des sommets, que cependant ils désirent à leur manière. Je ne pourrai pas le faire sans expliquer en quoi cette humilité séduit le Coeur de Dieu, parce qu'elle est en quelque sorte une "variante" de ce qu'il faut bien appeler l'humilité trinitaire... et cela aussi Thérèse le savait, secrètement instruite sur ce point par Marie - une variante qui ajoute à l'or de la charité l'argent de la simplicité créée (voir en Conclusion), argent qui séduit la Trinité on ne sait pas pourquoi d'ailleurs... et là-dessus le théologien doit méditer beaucoup mais humblement, comme un maître d'hôtel à gros sabots au service d'une princesse : la princesse étant Marie, Thérèse et les petites âmes.

Peut-on proposer l'Evangile à un drogué ou un obsédé sexuel ? Posée de cette façon abrupte, la question va au coeur du problème. Thérèse avait l'art de parler de ces âmes en ruine avec sa charité exceptionnelle, et son sens bien à elle de la Justice divine, qui comprend mieux que nous les misères et les déterminismes accablant le coeur humain : bien mieux que nous, en ce sens que nous nous croyons compatissants, mais que nous fermons doucement la porte aux espoirs illimités que Thérèse précisément veut offrir à de telles âmes... et la Sainte Vierge derrière elle, bien entendu.

Il faut avouer que la Montée du Carmel et les exercices de S.Ignace s'adressent à des âmes d'élite : on leur demande au départ un minimum de vertus. Si elles ne les ont pas, si le vice est trop profondément installé, on ne peut pas proposer immédiatement l'eau vive et le feu de l'Evangile : il faut offrir une morale plus grossière et plus humaine, une psychothérapie, une rééducation, une pré-évanglisation... enfin tout ce qu'on voudra de ce genre.

Autrement dit, ces âmes sont incapables de franchir la première marche de la Montée du Carmel. Or nous savons que c'est précisément à une telle situation que la prédication de Thérèse veut s'adresser, en prétendant d'ailleurs qu'elle faisait partie elle-même de ces âmes impuissantes - ce qui est à la fois parfaitement faux et parfaitement vrai. L'idée de Thérèse, qui est celle de Marie et de l'Evangile (mais que l'ensemble des hommes ne pouvait guère comprendre avant le désespoir du 20ème siècle), c'est que l'humilité mariale peut être offerte aux âmes les plus dépravées, et qu'elle suffit alors à les emporter vers la sainteté - mais non pas toujours immédiatement. S.Jean de la Croix et les auteurs spirituels veulent aussi proposer la conversion à toutes les âmes, mais selon un chemin qui ne commence pas tout de suite par une participation aussi fulgurante aux délices et à la confiance de l'humilité mariale.

La nature humaine étant complexe, de toute façon il faut du temps pour devenir un saint, du moins normalement (je reviendrai sur l'exception du Bon Larron et de Paësie). Mais le point de départ de ce pélerinage vers les sommets n'est plus le même quand on est apte à se plonger immédiatement dans l'humilité mariale - soit par innocence (ce sont les petites âmes), soit par l'effondrement dû au péché lui-même (c'est le cas de Pierre et de tous ceux que l'échec a rendus plus souples avant même leur conversion).

Cette deuxième situation très particulière, cet effondrement qu'on peut subir alors qu'on est encore dans le péché mortel (et que dans l'ensemble le genre humain tout entier semble avoir subi au 20ème siècle), tel est le point de départ original que S.Jean de la Croix et S.Ignace n'envisagent pas. Ils pensent au contraire à une âme en pleine possession de ses moyens, une âme qui ressemble à Pierre et aux Apôtres avant leur trahison : ils ne pensent pas aux épaves plus ou moins désespérées qui pullulent au 20ème siècle, qui attirent spécialement la Miséricorde, et qui sont plus aptes à comprendre l'humilité mariale que les âmes généreuses auxquelles s'adresse S.Jean de la Croix, comme S.Pierre était plus apte après sa trahison qu'avant.

Il en résulte un chemin particulier, dont le point de départ est tout à fait nouveau, puisqu'il ressemble, grâce au péché lui-même et aux ravages qu'il provoque dans la psychologie humaine, à la pauvreté inénarrable qui est le trésor de Marie. Simplement, à partir de là il faut que la nature subisse un traitement complet, permettant à cette humilité de tout envahir. Le privilège du Bon Larron et de Paësie, c'est que ce traitement spécial a eu lieu en quelque sorte à leur insu à travers leur révolte même, alors qu'ils étaient encore dans les ténèbres du péché mortel : de sorte que le dévoilement de l'humilité mariale a permis au feu de l'amour de les envahir immédiatement corps et âme, et de les emporter dans la Gloire, selon un mystère qui fascinait aussi Thérèse, le mystère de l'Assomption...

Mais de toute façon il faut un long travail, chez les âmes qui ne sont pas innocentes à la façon de Thérèse, pour que l'humilité mariale trouve des voies aplanies et des chemins droits dans les méandres du coeur humain. Lorsque ce travail n'a pas eu lieu avant, il faut qu'il ait lieu après : c'est lui que propose Thérèse aux âmes faibles et imparfaites selon un chemin qui je le répète n'est pas celui de S.Jean de la Croix, parce qu'il suppose à son point de départ soit l'innocence, soit l'effondrement désespéré dû à la trahison de Pierre, à la révolte, et à tous les vices qui peuvent corrompre le coeur humain, constituant ce que l'Eglise a toujours appelé la misère, attirant la Miséricorde comme le paratonnerre attire la foudre.

Lorsque Thérèse se présentait comme incapable elle aussi de franchir la première marche de l'escalier de la perfection, c'est parce qu'elle sentait que selon ce chemin d'humilité mariale, il importe peu que la pauvreté qui en est la base repose sur l'innocence ou sur l'effondrement d'une nature réduite au néant par le péché lui-même : de toute façon c'est l'impuissance absolue qui fait le nerf de cette espérance, une impuissance vécue superficiellement par les pécheurs décomposés, par les Pierre qui ont trahi - et bien plus profondément par les innocents et l'Immaculée qui, n'ayant pas trahi, mesurent l'impuissance de la créature dans une lucidité qui serait le comble du désespoir si elle n'était, grâce à l'amour, le comble de la confiance.

"Les prostituées et les publicains vous précéderont dans le Royaume des Cieux". Ils vous précéderont parce qu'ils n'ont plus rien à perdre, et là est le nerf de tout, qui discerne la voie d'enfance de la Montée du Carmel : les innocents et les prostituées se donnent la main par-dessus (ou plutôt par-dessous) les âmes les plus généreuses, voire héroiques, qui n'ont pas encore tout perdu...

Maintenant seulement nous pouvons répondre à la question : l'humilité mariale implique-t-elle l'héroïsme qui fut en fait celui de Thérèse et plus encore de la Sainte Vierge, ou celui des grands convertis lorsqu'ils sont touchés par le feu de l'amour (le Bon Larron, Paësie, etc...) ?

La réponse est non, évidemment : sans quoi il n'y aurait plus de voie d'enfance. Mais il reste à montrer en quoi cela ne conduit pas au quiétisme, en quoi cette doctrine si consolante est si exigeante et mène à l'héroïcité des vertus, même si l'on est marqué par le péché, et que la sainteté ne peut pas être immédiate. Il faudrait donc ici décrire avec plus de précision une exigence d'un autre ordre que celle de l'héroïsme lorsqu'il n'est pas purifié de tout orgueil - une exigence qui mène à combattre le péché, la médiocrité, la corruption de notre nature, aussi implacablement que la générosité la plus parfaite, mais d'une manière infiniment plus douce, due à la présence de l'humilité mariale à l'intérieur même des nombreux désordres qui peuvent demeurer longtemps chez les âmes "faibles et imparfaites"... comme ils demeurent longtemps aussi d'ailleurs chez les âmes qui suivent le chemin "normal" décrit par S.Jean la Croix.

Pour relever un tel défi, il faudrait esquisser le profil d'une âme marquée par les misères multiples accablant la nature déchue (mais dans une autre lumière que celle de la Montée du Carmel). Il faudrait se demander ensuite comment l'humilité mariale peut s'introduire au plus intime de ces désordres sans les détruire immédiatement (à la différence de Marie, Thérèse, et les grands convertis qui meurent d'amour) - et ce qui en résulte pour une âme supposée fidèle à cette grâce extraordinaire, une âme faible et imparfaite par conséquent, visiblement et formellement pécheresse (et non pas seulement virtuellement comme Thérèse ou Marie), et qui devient ainsi une petite âme au sens privilégié, marial, biblique... et quasiment immaculé de ce terme ("bienheureux les pauvres en esprit" - ceux qui, encore une fois, ont tout perdu).

Conclusion

"Un jour, nous dit Marie de la Trinité, elle fut plus particulièrement frappée, à l'oraison, de ce passage du Cantique où l'Epoux dit à sa bien-aimée : "Nous vous ferons des chaînes d'or marquetées d'argent" (Cant, 1,10). "Quelle chose étrange, me dit-elle, on comprendrait que l'Epoux dise : nous vous ferons des colliers d'argent marquetés d'or, ou des colliers d'or marquetés de pierres précieuses, car, habituellement, on ne rehausse pas un bijou de prix avec un métal inférieur. Jésus m'a donné la clef du mystère : Il m'a fait comprendre que ces colliers d'or étaient l'amour, la charité, mais que ces colliers d'or ne lui étaient agréables qu'autant qu'ils étaient marquetés d'argent, c'est-à-dire, de simplicité et d'esprit d'enfance. Oh ! - ajouta-t-elle toute pénétrée - qui pourra dire la valeur que Dieu attache à la simplicité, puisque seule elle est trouvée digne de rehausser l'éclat de la charité ?" (Procès informatif, Marie de la Trinité).

Le premier exemple d'humilité que nous propose l'Evangile est celui du publicain, de Marie-Madeleine ou de la femme adultère : "Aie pitié du pécheur que je suis !" Cette humilité s'oppose à l'orgueil des pharisiens qui se croient justes, et dont le Christ au contraire écrit les péchés sur le sable, invitant celui qui est sans péché à jeter la première pierre.

Ces considérations sont apparemment très simples, mais elles sont plus profondes qu'il n'y paraît à première vue, plus difficiles à bien comprendre et surtout à accepter. Si par impossible en effet le pharisien qui rend grâces à Dieu parvenait à ne commettre aucun péché (pas même celui de l'orgueil ou du manque d'amour), il serait encore foncièrement pécheur à cause du péché originel dont S.Paul offrira la Révélation, mais dont le publicain pressent déjà l'existence à travers ses péchés visibles. L'humilité dont je parle ici va donc déjà plus loin que de se reconnaître coupable de ceci ou de cela : nous sommes coupables fondamentalement, viscéralement, et antérieurement à tout péché personnel. Celui qui ne veut pas reconnaître ce point et s'insurge contre cette Révélation ajoute le péché de révolte au péché originel...

Tous les auteurs spirituels invitent donc à pratiquer l'humilité du publicain. La salutation angélique nous fait répéter indéfiniment "priez pour nous, pauvres pécheurs". Nous sommes invités à commencer par là, et c'est le sens de la première semaine des exercices de S.Ignace : comprendre et redouter le Jugement qui nous attend à l'heure de la mort, et l'enfer où nous risquons d'aboutir si nous prenons le chemin de la perdition.

Thérèse ne parle pas autrement, et le fait même avec une force singulière : "Une fois je lui exposai des scrupules au sujet de la pureté, elle me dit : C'est étonnant comme les âmes perdent facilement la paix à propos de cette vertu ! Le démon ne l'ignore pas, c'est pourquoi il les tourmente tant à ce sujet. Et pourtant, il n'y a pas de tentation moins dangereuse que celle-là. Le moyen de s'en délivrer, c'est de les regarder avec calme, ne pas s'en étonner, encore moins les craindre. Habituellement à la première attaque, on s'épouvante, on croit tout perdu ; c'est justement de cette peur, de ce découragement dont le diable se sert pour faire tomber les âmes. Pourtant, soyez sûre qu'une tentation d'orgueil est bien plus dangereuse et le bon Dieu bien plus offensé quand on y succombe que lorsque l'on fait une faute, même grave, contre la pureté, car Il a égard à la fragilité de notre nature pervertie, tandis que pour une faute d'orgueil il n'y a pas d'excuse (c'est moi qui souligne). Et c'est cependant une faute que les âmes commettent souvent et facilement sans s'en inquiéter. Une tentation d'orgueil devrait être crainte plus que le feu (idem), tandis qu'une tentation contre la pureté ne peut qu'humilier notre âme et par là lui faire plus de bien que de mal." (Marie de la Trinité, Carnet rouge, pp.50-51).

L'audace inouïe de ces paroles trop peu connues est à la fois, comme toute la doctrine de Thérèse, extraordinairement libératrice et non moins extraordinairement redoutable. Car l'orgueil qu'elle dénonce, et auquel on se livre tranquillement sans même en avoir conscience, ce n'est pas seulement l'orgueil du pharisien - ou plutôt, derrière l'orgueil du pharisien, Thérèse voit se profiler l'orgueil initial et sans excuse de nos premiers parents, voire celui des Anges... et aussi l'orgueil ultime du péché contre le Saint-Esprit. De même l'humilité qui lui fait face n'est pas seulement celle du publicain, et nous retrouvons le nerf de sa petite voie : au-delà de l'humilité des pécheurs, il y a l'humilité métaphysique de la créature en face du Créateur, humilité que personne n'a pratiquée avec autant de profondeur que l'Immaculée Conception.

Il ne faut pas croire que cette humilité soit facile et sans mérite. Son mérite est bien plus grand que celui du publicain : la pauvreté où elle plonge Marie, le sentiment d'impuissance qu'elle engendre, est un gouffre infiniment plus profond que la découverte de notre péché. De sorte que l'acceptation de cette humilité constitue bien l'épreuve fondamentale proposée à toutes les âmes innocentes avant que le Mal n'entre dans le monde par le canal du péché - le premier péché, qui est toujours un péché d'orgueil contre cette humilité métaphysique, et non pas contre l'humilité des pécheurs... puisque le péché n'existe pas avant ce premier mouvement d'orgueil.

J'ai déjà dit que la Sainte Vierge avait toujours eu conscience de devoir rester fidèle, sous peine de se précipiter en enfer plus profondément que Satan - de même que son humilité la menait au Ciel plus haut que tous les Anges. Et j'ai dit aussi que Thérèse avait reçu une participation à cette psychologie de Marie, à cette vigilance paisible mais implacable, qui lui interdisait le plus petit mouvement de complaisance envers elle-même ou de confiance envers ses propres forces.

Seulement cette humilité étant manifestement plus profonde et plus belle que celle des pécheurs, les auteurs spirituels invitent à commencer plutôt par cette dernière : au terme d'un certain nombre de purifications, il sera toujours temps d'accéder à l'humilité mariale, lorsque les traces du vieil homme auront suffisamment disparu, et que celui-ci sera pratiquement mort. Tel est ce que j'ai appelé le chemin normal, décrit en particulier par S.Jean de la Croix. Le chemin de Thérèse au contraire, celui que Marie nous propose à travers l'Histoire d'une âme, consiste à se laisser fasciner immédiatement par l'humilité de Marie, alors que nous sommes encore des pécheurs, atteints en particulier par l'orgueil originel. On comprend alors pourquoi les plus grands saints qui ont suivi le chemin normal ont si longtemps désespéré de sentir en eux la présence de cet orgueil inextinguible, qui ne disparaît vraiment qu'à la mort du vieil homme, au terme de la Nuit de l'esprit.

Thérèse et Marie ne nous disent pas que cet orgueil va disparaître comme par magie dès que nous nous laisserons fasciner par leur humilité. Mais elles disent que ce seul regard, avec l'audace et la confiance folle qui nous pousse à oublier notre péché et notre orgueil même (parce que la Miséricorde veut l'oublier), nous délivre immédiatement du désespoir d'être orgueilleux et nous enfonce, malgré l'orgueil demeuré vivace et accablant, dans la confiance des pauvres et des innocents dont Marie est la Reine, et Thérèse l'écho fidèle ou le miroir au 20ème siècle. Elles nous invitent en somme à commencer par l'humilité mariale, au lieu de traîner dans les affres de l'humilité du publicain : en cela consiste la révolution qui transfigure et perfectionne effectivement la doctrine de S.Jean de la Croix lui-même.

Epilogue

Le combat du Dragon contre la Femme (qui est l'Eglise) date du mystère de l'Incarnation. Mais l'Apocalypse laisse entendre qu'il comporte des phases, difficiles à déchiffrer sans doute (et sur lesquelles certains auteurs ont trop spéculé). Il semble pourtant certain que depuis la Renaissance une révolte nouvelle s'est introduite insidieusement à l'intérieur de l'Eglise, se glissant non seulement à travers les progrès scientifiques et matériels, mais à travers des progrès plus sérieux de civilisation et de morale.

Malheureusement, il s'agissait d'une morale ambigüe : une morale à deux faces, dont l'une est en harmonie avec l'amour de Dieu, l'autre en insurrection plus ou mons affichée contre Lui. Cette insurrection a explosé à la fin du 19ème siècle, sous de multiples formes (tellement connues qu'il est devenu fastidieux de les énumérer : nietzschéisme, marxisme dérivant d'un capitalisme déjà en révolte contre la loi divine, et les innombrables visages du désespoir avec les divertissements effreinés que favorisent les media, l'alcool, la drogue, la sexualité, etc.).

Ce qu'on ne voit pas assez, encore une fois, c'est la révolte infernale qui est à la source de ces multiples décompositions. On décrit l'homme déshumanisé par la technique, condamné à l'anonymat, atteint dans son psychisme, etc. : on ne voit pas que son inconscient spirituel (bien plus profond que celui de Freud) fait l'apprentissage de la révolte de Lucifer à travers ces multiples misères. On voit un malade et une victime plutôt qu'un Ange déchu : or s'il n'est pas un ange, il apprend à le devenir de plus en plus par un endurcissement qui est la cause ultime de ses pires malheurs, et qui est finalement une chose très simple - aussi simple que le péché de l'Ange. L'homme n'est pas encore au niveau de cette simplicité, mais il y vient à son insu à travers des arbres qui lui cachent la forêt.

Face à cette révolte luciférienne, l'Eglise ne peut, ne doit et ne veut opposer que l'humilité mariale. C'est pourquoi la description prophétique de la psychologie inspirée par cette humilité donne une telle importance à la mission de Thérèse : elle est le plus grand prophète du XXème siècle, le seul qui tienne tête efficacement à toutes les insurrections et contestations. Grâce à elle, on peut tenter de préciser en quoi consiste ce que j'appellerai la métaphysique trinitaire de l'humilité mariale : car l'humilité de Marie est filiale, et la notion de filiation adoptive n'a pas de sens en dehors de la Révélation trinitaire.

L'humilité mariale, par exemple, n'a pas de sens pour les Hindous, parce qu'elle est une position de la personne créée en face de la personnalité divine (que les chrétiens savent être triple) : or la notion de personnalité, avec le visage et le dialogue dont elle est la base, est le seul attribut divin qui semble inaccessible à la spéculation des sages hindous.

L'humilité mariale n'a pas de sens pour les Musulmans, car il ne peut pas y avoir de relation filiale entre Allah et la créature. Pour qu'une telle relation ait un sens, il faut qu'elle existe en Dieu même, et que l'adoption de la créature soit un reflet ou une surabondance de la relation filiale incréée révélée par le Christ.

L'humilité mariale, enfin, n'a pas de sens non plus pour les chrétiens eux-mêmes, dès qu'il cessent de comprendre avec quel amour infini Dieu convoite leur propre coeur et leur misère. Là est le paradoxe fondamental de la voie d'enfance, sur lequel Thérèse a tellement insisté : "Ce ne sont pas les désirs du martyre qui plaisent à Dieu dans mon âme, c'est de voir que j'aime mon petit néant".

Pourquoi Dieu éprouve-t-il un tel attrait envers le néant de la créature et sa misère ? Nous ne le saurons clairement qu'au Ciel, mais nous pouvons comprendre ici-bas que les plus grandes vertus de la créature, les splendeurs de la Gloire de l'humanité de Jésus elle-même, n'ajoutent rien à la Gloire infinie, à la splendeur sans nom, à la saveur ineffable que Dieu trouve en Lui sans avoir besoin de la créature. Celle-ci n'ajoute rien à la Gloire et à la Béatitude de Dieu (même pas Jésus-Christ encore une fois, et à plus forte raison la Sainte Vierge) : on ne comprend donc absolument pas pourquoi Dieu nous a créés.

Sur ce point les chrétiens ne réfléchiront jamais assez, et c'est faute de le faire qu'ils passent à côté de la doctrine thérésienne, et du Coeur de Marie. La charité la plus brûlante offerte par les Séraphins, la Reine des Cieux et la Sainte Humanité de Jésus, n'ont rigoureusement rien qui puisse, si j'ose dire, intéresser Dieu : en fait de charité, d'Amour, de feu, de Lumière, Il a tout ce qu'il faut pour l'éternité, surabondamment. Et si les chrétiens pressentent que l'amour réciproque de deux Personnes est une splendeur originale, une saveur inhérente à la Béatitude, ils savent aussi par la foi que cette saveur existe en Dieu indépendamment de la créature : le dogme trinitaire est là pour l'attester.

C'est ce que Thérèse comprenait fort bien à travers le texte cité plus haut sur le collier en or dont le prix est rehaussé par de l'argent. Seul un texte de ce genre peut répondre à la question qui hante les meilleurs philosophes de ce temps : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Car cela revient à demander pourquoi Dieu a créé : Il nous a créés parce que l'argent rehausse la valeur de l'or ! Tel est le mystère de la création, de la grâce... et finalement la folie de la Croix : pour obtenir cet argent qui n'ajoute rien à la beauté de l'or, si ce n'est la misère de la créature et son néant, Dieu n'a pas hésité, comme le chante S.Jean de la Croix, "à monter sur un arbre pour y étendre ses beaux bras".

Tant qu'on n'a pas compris cela, on n'est évidemment pas thérésien, mais on n'est pas non plus marial, et finalement on n'est pas chrétien, car toute la Révélation est là : "Je t'ai aimée, ô créature, parce que tu n'es rien ; je t'ai aimée, ô créature humaine, parce que tu es moins que rien, défigurée par le péché. Entre dans la Joie de ton maître qui est la Joie trinitaire, en sachant qu'après le visage du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il y a le visage gratuit, parfaitement inutile et infiniment précieux, de ta misère et de ton néant".

Depuis toujours l'Eglise sait cela, et S.Paul le proclamait déjà, après que Jésus l'ait laissé entendre en parlant des enfants, après qu'il l'ait dit bien plus profondément en mourant sur la Croix... mais Thérèse est venue le préciser au 20ème siècle de la part de la Sainte Vierge, avec une clarté impitoyable, seule capable de faire face à la montée de l'orgueil luciférien qui s'élève "de la mer" comme la Bête de l'Apocalypse, et qui pénètre jusqu'au sanctuaire, c'est-à-dire le coeur des âmes consacrées.

 

NOEL 1989


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